CHAPITRE JX
Traitement.
Nous verrons d’abord le traitement de la démence, puis celui du délire.
1° Zraïtement de la démence. —T] n'y a pas de traitement curatif ; les lésions cérébrales sont incurables, la démence suit son évolution fatale pour aboutir à la mort. Mais l'apparition de la maladie, et même son évolution peuvent être accélérées ou retardées, sui-
rant les conditions hygiéniques du dément.
Les privations de nourriture par l’affaiblissement général qu'elles entrainent, la paresse cérébrale en rouillant l'esprit, les chagrins qui laissent dans le cerveau une impression trop vive, accélèrent la déchéance des facultés psychiques du vieillard.
Il faut donner à ce dernier, comme au dément, une nourriture substantielle et un travail conforme autant que possible à ses idées, proportionné à l’état de son intelligence : le commerçant retiré des affaires, l’employé et le militaire mis à la retraite sont prédisposés à la démence par leur oisiveté ; nous ne nous arrête rons pas à ceux-là, car il leur est relativement facile d'occuper leurs facultés intellectuelles à un travail quelconque.
On place autant que possible les vieillards indigents dans les hospices ; ils y trouvent vêtements, lits et bonne nourriture. En les interrogeant à Saint-Julien pour rechercher les déments, nous apprenons que, s’il
est parmi eux des vieillards satisfaits de leur situation actuelle, qui leur permet de vivre sans souci du lendemain, d’autres au contraire regardent comme une prison la maison qui ies abrite. D'après les règlements de l’hospice, il n’est permis de sortir en ville ou de recevoir des visites que deux fois par semaine ; le reste du temps, les privilégiés, et le nombre en est restreint, sont occupés au jardinage, au balayage, etc..…., les autres ont l'alternative de s’enfermer la journée entière dans la salle commune ou de se promener dans une cour entourée de bâtiments très hauts qui masquent la vue du dehors. Quelques-uns sont bien heureux de pouvoir lire, tricoter ou jouer aux cartes ; mais la plus grande partie des vieillards restent dans l'oisiveté et se préparent à la démence. Comme exemple, nous donnerons celui de cet individu, qui, à son entrée à l’hospice, « crut devenir fou » en se voyant entre quatre murs, sans occupation, séparé de sa femme, qu'il ne pouvait voir que deux fois par semaine ; il est dément aujourd'hui et sa démence date de cette époque.
ll ne suffit donc pas de subvenir aux besoins corporels du vieillard ; ses facultés intellectuelles demandent aussi à être entretenues par un exercice modéré suivant les forces de l'individu ; ce dernier, bien qu'âgé, est d'ailleurs capable de rendre des services. Il faut encore ne pas le séparer réglementairement des siens, la vie de famille lui est nécessaire, et lui permettre plus souvent ces sorties qui le distraient. L’hospice Saint-Julien se trouve, il est vrai, dans des conditions qui rendent irréalisables une partie de ces indications : resserré, comme il l’est, au centre de la
ville, la place y manque nécessairement ; mais son déplacement est décidé ; on pourrait alors, qu'on nous pardonne cet empiètement sur les attributions des personnes compétentes, établir quelques ateliers, un jardin assez vaste pour occuper, sous la direction de surveillants, la plupart des vieillards valides dont le nombre suppléerait à la lenteur de leurs travaux et enfin de grands promenoirs avec quelques jeux variés pour les divertir. Ce sont là les éléments essentiels du traitement prophylactique de la démence; ils sont encore nécessaires quand elle est apparue.
Un exemple montrera les résultats qu'on peut obtenir dans ce dernier cas par l'exercice intellectuel : La démente C... (Obs. p. 67) ne se rappelait qu'avec peine de son nom de jeune fille, ne se souvenait plus de celui de son mari; en les lui faisant répéter quotidiennement pendant quelque temps, elle est arrivée à les dire avec facilité ; de même pour les mois qu'elle ignorait toujours auparavant. On s’est bien occupé d'elle pendant sept mois ; on réagissait contre son apathie, on lui causait familièrement tous les jours, si bien qu'aujourd'hui elle recherche la compagnie et parait même moins démente à tous ceux qui l'ont connue autrefois.
Cette modification heureuse de l’état mental est dûe à l'influence de la société sur le caractère de la malade. Cette action bienfaisante du milieu ambiant s’obtient difficilement dans les hospices ou dans les asiles où l’on ne peut s'occuper de chaque dément en particulier. On a préconisé le patronage familial direct ou indirect, c’est-à-dire le placement de ces malades dans
leur propre famille ou dans des familles étrangères,
moyennant un secours mensuel variant suivant les ressources de ces familles ou l’état mental du dément (1). Ce patronage est mis en pratique en Ecosse, en Belgique ; en 1892, le conseil général de la Seine votait un crédit important pour un essai de placement de cent déments séniles dans des familles de Dun-sur- Auron.
Les avantages de ce placement sont la restitution au malade d’un domicile ou d'un entourage habituels et un bien-être inhérent à la maison privée ; reste à savoir cependant la façon dont sont traités ces vieillards étrangers dans le cas de patronage indirect.
On a préconisé encore les colonies agricoles pour donner au dément le grand air et la liberté compatibles avec la sécurité publique (2).
En résumé, l'hygiène intellectuelle comprend le travail, la conversation, la lecture, les jeux et les exercices de mémoire. Quant à l'hygiène corporelle, elle consiste en : vie au grand air, propreté, alimentation assimilable, médication tonique parfois et chaleur. Le malade, comme tout vieillard, doit être chaudement vêtu pour se prémunir contre le froid; nous citerons à ce propos quelques observations d'Hebold (3) et de Bouchaud (4) relatives à des déments dont la température, en hiver, s'est rapidement (en quelques heures) abaissée jusqu'a 30° et même
(1) Bourneville, Colonies d’aliénés. Congrès des médecins aliénistes, session de Blois, août 1892,
(2) Bourneville, id.
(3) Hebold. In Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheit., XIIF, $ 3. Analysé dans les Archives de Neurologie, 1883.
(4) Bouchaud. Hypothermie chez les aliénés. In Annales médico-psychologiques, 1894.
25°7; ils étaient affaissés, engourdis, dans un état de torpeur très prononcée, la peau élait froide et glacée, la sensibilité émoussée, la parole mal articulée, le pouls petit, faible et lent; la déglutition devenait impossible, les urines et les selles peu abondantes se supprimaient et la mort survenait en un ou deux jours. Quand le malade devait se rétablir, la température s'élevait rapidement vers la normale ; mais cette ascension n'était pas toujours un signe de guérison, car aussitôt la température baissait de nouveau (Bouchaud). Cette hypothermie, pour Hebold et Bouchaud, est attribuable à l’action du froid sur le système nerveux affaibli. Le traitement consiste à réchauffer le malade par tous les moyens appropriés : linges chauds, café, etc...
Rappelons encore qu'à la période cachectique apparaissent des troubles trophiques cutanés qui demandent une antisepsie rigoureuse, car ils sont le point de départ d'une infection générale qui enlève le malade.
2 Trailement du délire maniaque. — Nos expériences sur la toxicité des urines de déments séniles agités démontrent que le délire est amené par la rétention et l'accumulation de substances toxiques dans l'organisme : un traitement rationnel devrait donc empêcher l'introduction ou la formation de ces substances et favoriser leur élimination quand elles existent.
On dit que par l'alimentation, l'homme en introduit une quantité considérable dans son intestin ; il faudrait alors réduire cette introduction en rejetant les substances alimentaires qui, comme le bouillon, le gibier
et les conserves de viande, contiennent un grand nombre de matières toxiques ; on trouve, en effet, dans le bouillon, beaucoup de matières minérales et de sels de potasse, la potasse, le gibier et les conserves de viande sont toujours dans un état de décomposition plus où moins avancé. Le lait est le meilleur de tous les aliments parce qu'il est riche en matières azotées et en hydrocarbures, et parce que son action diurétique favorise l'élimination des principes toxiques.
L'intestin produit un grand nombre de toxines, qui sont absorbées ; cette production est encore exagérée dans la constipation, parce que les matières qui stagnent dans le tube digestif se putréfient ; on purgera de temps en temps le dément, surtout quand il est constipé. L'évacuation alvine, en faisant disparaître les matières putréliées, diminue la toxicité urinaire. Les purgatifs à employer sont l'huile de ricin, les sels de soude et l’eau-de-vie allemande. L'huile de ricin agit mécaniquement, les sels de soude activent la sécrétion glandulaire de l'intestin, par suite enlèvent au sang une certaine quantité de sérum et avec lui une partie des toxines qu’il contient. L’eau-de-vie allemande irrite l'intestin ; on ne devra la donner pour combattre le délire qu’au début de la démence et avec ménagement, car 1l faut respecter autant que possible les fonctions digestives du malade.
La production de toxines intestinales peut encore ètre réduite au moyen d’antiseptiques non absorbables, qui ne déterminent aucune action toxique sur l'organisme, le napht{ol, le benzonaphtol (1) par exem-
(1) Bouchard. Leçons sur les Aulo -intoxications.
ple. Certaines substances, comme le charbon, retiennent les matières colorantes et les alcaloïdes, et s'opposent à l'absorption de ceux-ci par les parois de l'intestin (Bouchard).
Quant à la soustraction des principes nuisibles par la saignée, elle est formellement contre-indiquée chez le dément sénile délirant ; elle l'affaiblirait et son action sur la marche ultérieure de la maladie serail néfaste.
A côté de la médication pathogénique, se place la médication symptomatique qui consiste en l'emploi de sédatifs du système nerveux. La liste de ces calmants est longue, mais le nombre de ceux qu'il est permis de donner au dément sénile est très restreint.
Ce sont l’opium, le chloral, le sulfonal, la paraldéhyde et le bromure de sodium. Chacun d'eux a ses contre-indications qui dépendent de leurs actions accessoires. L'opium congestionne le cerveau et cependant il est recommandé par certains auteurs, chez le vieillard (1). On a prétendu que ce dernier, à doses égales, était plus vivement impressionné que l'adulte par l'opium.
Le chloral a une action déprimante sur le cœur, perturbatrice sur le tube digestif ; aussi vaut-il mieux le donner trois ou quatre heures après le repas; il doit être suivi de l’ingestion d'un liquide afin d'éviter l'action irritante locale (2).
(1) Mackensie. La creulation du sang et de la lymphe dans le crâne pendant l'e sommeil et la veille, avec des observations sur les hypnotiques. The Journal of Mental Science, A891, Analysé in Annales médico-psychologiques, 1894.
(2) Schmitt. Cours de thérapeutique. Faculté de médecine de Nancy, 1894.
Le sulfonal a été expérimenté chez les déments séniles, et paraît être un bon somnifère.
Garnier (1), Feloré (2), Johnston (3), Otto (4), Mackensie (5), Marandon de Montyel (6) et Mairet (7), lui ont reproché cependant d’être toxique au bout du 2°, 3° ou 4° jour, à la dose de deux grammes chez les sujets faibles dont l'agitation est peu marquée. Ce médicament s'emmagasinerait ; il faut diminuer les doses dès le premier ou le deuxième jour.
La paraldéhyde a sur le chloral l'avantage d’un réveil agréable et non lourd, sans "céphalée et sans empâtement buccal, mais elle donne lieu à des renvois odorants désagréables et persistants.
Parmi les somnifères à recommander, citons encore le méthylal qui réussirait dans les insomnies, d’après MM. Mairet et Combemale (8). M. Marandon de Montyel (9) aurait cependant eu des insuccès avec ce médicament.
L'hypnone est un hypnotique infidèle ; on lui attribue une influence fâcheuse sur les reins (10).
{1} Garnier. Du sulfonal. Valeur de son emploi comme hypnotique chez les aliénés. In Annales médico-psychologiques, 1889.
(2) Feloré. Du sulfonal. Société médico-psychologique, juillet 1889.
(3) Johnston. Du sulfonal, The Journal of Mental Science, 1892. Analysé in Annales médico-psychologiques, 1893.
(4) Otto. Du sulfonal, In Allgemeine Zeitschrift für Psychiatrie, XLV, 4.
(5) Mackensie, Loc, cit.
(6) Marandon de Montyel. Du sulfonal. Société médico-psychologique, 1889.
(7) Mairet. Du sulfonal. In Bulletin médical de Montpellier, 27 et 31 mars
(8) Mairet et Combemale. Du méthylal. 1n Progrès médical, A88T, n°9 27.
(9) Marandon de Montyel. Du Methulal, in Annales médico-psychologiques,
(10) Norman, The journal of Mental Science, janvier 1887. Analysé in Arch. de Neurologie, 1890.
— 1ll —
L'uréthane a donné des insuccès dans la démence sénile (Mairet et Combemale).
Les autres hypnotiques ou sont très dangereux à manier à cause de leur grande toxicité ou n'ont pas encore été suffisamment expérimentés, ou ont encore une action très désavantageuse sur la nutrition, ce sont la duboisine, l'hyosciamine, l'hyoscine, le trional, etc.
La chloralose est à rejeter, parce qu’elle donne lieu à des symptômes d'intoxication chez les sujets âgés. C'est ce que prouvent les essais de Hascovec (1) et de Marandon de Montyel (2), confirmés par ceux qu'a tentés M. Parisot, à Saint-Julien, au debut de l’année 1895, sur deux démentes séniles agitées. Il donna à l’une d'elles 2 cachets de chloralose dé O0 sr. 20, l'un à 6 heures, l’autre à 9 heures. La malade dort jusqu'à minuit: à ce moment, elle se relève pour uriner, mais tombe comme une masse, contracturée, sans convulsions, absolument raide, l’écume aux lèvres. Cette contracture généralisée dure 10 minutes, au bout desquelles la malade, tranquille, présente un peu de dyspnée; elle dort fort bien le reste de la nuit. Le lendemain, la malade raconte qu'elle s’est relevée pour uriner, puis s’est recouchée et endormie jusqu'au matin ; elle n'a aucun souvenir de ses quelques instants de contracture.
La deuxième démente prend également 2 cachets
(1) Hascovec. Effets hypnotiques de la chloralose. Analysé in Archives de Neurologie, 1895.
(2) Marandon de Montyel. Des effets hypnotiques de la chloralose chez les aliénés, In Annales médico-psychologiques, 1895.
de 0 gr. 20, mais ne dort pas et reste calme. Le lendemain elle est hébétée, mais ne répond pas aux questions qu'on lui pose.
MM. les professeurs Schmitt et Parisotont recherché, en 1890, l'action hypnotique de l’uralium : ils l'ont trouvée nulle, même à des doses de trois grammes.