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Les travaux de Bichat, de Magendie et de Gall, les lecons de Chaussier et de Richerand, ont démontré que le cerveau est l'organe des facultés intellectuelles et sur cette donnée physiologique, onse livre à l'étude de l'anatomie pathologique cérébrale. Tandis que les uns, comme Esquirol, Georget et Calmeil, ne verront dans les lésions trouvées à l'autopsie, que des effets de maladie et concluront que la démence est due à un trouble inconnu de la substance élémentaire du cerveau, les autres, tels que Delaye, Foville et Pinel- Grandchamp, vont déduire de la coïncidence des troubles intellectuels et physiques avec les lésions de l’'encéphale que la substance corticale du cerveau est l'organe dé l'intelligence et que la substance blanche préside à la locomotion.
Foville (1) décrira l'atrophie des circonvolutions, Rostan (2) et Bayle (3) étudieront, l’un le ramollissement cérébral, l’autre la paralysie générale, et c’est ainsi qu’en moins de dix ans, seront fixées les grandes lignes de l'anatomie pathologique et du diagnostic différentiel de la démence sénile.
Esquirol, en 1814, distingue (4) la démence sénile de la manie avec ou sans fureur, qui « peut éclater même après l’âge de 85 ans et que l'on guérit quelquefois », mais jette la confusion dans son diagnostic différentiel en citant la manie, la mélancolie, l’épi-
(1) Foville, Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, 1829. Art. Aliénation mentale.
(2) Rostan, Recherches sur le ramollissement cérébral, 1re édition, 1816.
(3) Bayle, Maladies du cerveau et de ses membranes, 1826.
Nous devrions citer les travaux de Rochoux, sur l’Apoplexie cérébrale en 1814, mais certains symptômes de cette maladie étaient connus avant lui,
(#4) Esquirol, Dictionnaire des Sciences médicales, 1814. Art. Démence.
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lepsie, les convulsions et la paralysie parmi ses complications. C'est qu’il a sans doute en vue les vieux maniaques ou mélancoliques, aussi bien que les vieux épileptiques déments.
En 1838 (1), à côté du début lent de la démence sénile, Esquirol signale le début brusque par une excitation générale, quine tarde pas à céder la place à la démence sénile. Quant au siège de cette dernière, il lui € est aussi inconnu que celui du délire en général (2) ». Les lésions qu’il a trouvées dans ses autopsies d'insensés (déments), telles que l’épaississement de la dure-mère, les épanchements séreux qui recouvrent et effacent presque les circonvolutions, ceux qui se trouvent à la base du crâne et dans les ventricules, ne sont pour lui que l'effet de la maladie ou de la mort. Remarquons cependant, dans sa nomenclature des lésions, l’ossification des artères de la base du cerveau, surtout dans la démence sénile, l’atrophie des circonvolutions en particulier de la ré£ion frontale.
Pour Broussais (3), la démence sénile est dûe à une véritable irritation chronique de l’encéphale.
Rostan (4), dans ses travaux sur le ramollissement, dit que la démence sénile et l’aliénation mentale précèdent souvent le ramollissement et se demande si ces maladies ne sont pas les symptômes de cette altéra- tion latente et chronique.
Georget (5) attribue la décrépitude du vieillard à
1) Esquirol, Maladies mentales, 1838. Art. Démence, (2) Esquirol, Dict, des sciences médicales. Art. Démence, (3) Broussais, Irritation et Folie, p. 358.
(4) Rostan, loc. cit., p. 217, 2e édition, 1823.
3) Georget, De la Folie, 1820.
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l'usure du cerveau par suite de l’âge. Les lésions cérébrales trouvées à l’autopsie sont pour lui, comme pour Esquirol, les suites de la maladie.
Foville (1) décrit l’atrophie des circonvolutions, très fréquentes surtout dans les régions frontales, l'agrandissement des sillons, la décoloration de la couche grise. Les épanchements séreux à la surface des hémisphères et dans les ventricules sont pour lui consécutifs à l’atrophie. L'altération essentielle, cause de la démence, réside dans cette atrophie, celle des méninges est une complication accidentelle.
Guislain (2), trouvant, à l’autopsie d’un vieillard atteint de démence et mort de gangrène sénile, tout l'arbre artériel, en particulier celui de l’encéphale, ossifié, en déduit que l’atrophie du cerveau, son état de gangrène, la décomposition pulmonaire, les inflammations gangréneuses des extrémités, enfin toutes les altérations observées chez ce vieillard proviennent de l’ossification de l'arbre artériel.
Guislain signale, en outre, des périodes d’agitation (3) au cours de la démence sénile (folie et délire de Guislain). « Tout à coup, dit-il, le malade est pris de déterminations bizarres : il refuse de manger, tient les paupières fermées, les mains jointes, déchire ses vêtements, manie ses immondices, balance son corps de droite à gauche, parfois offre du penchant au suicide... Cet état dure quelques jours, est remplacé par des moments lucides jusqu’à ce qu'il devienne continu et finisse avec la mort. »
(4) Foville, Loc. cit.
(2) Guislain, Traité des phrénopathies, 1835, Bruxelles, p. 172. (3) Guislain, Loc, cit., p. 327.
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Parchappe (1) établit définitivement par de nombreuses pesées que le volume du cerveau dans la démence « subit un décroissement qui est en raison composée de la duréeet de l'intensité dela maladie », que l’atrophie du cerveau, habituellement partielle, porte le plus souvent sur les deux tiers antérieurs des hémisphères, souvent sur le quart antérieur, quelquefois sur les circonvolutions seulement des lobes antérieurs ou de la région sincipitale, que ces lésions sont proportionnelles aux troubles de l'intelligence.
Bucknill est arrivé aux mêmes résultats.
En 1845, Bouchet et Germain (2) certifient que, dans toutes les démences séniles, les artères du cerveau sont plus où moins ossifiées, mais ignorent si ces altérations sont primitives ou consécutives à la démence.
Marcé, Luys, Robin et Ordonnez (3) décrivent, en 1862, la dégénérescence athéromateuse des cellules corticales et des parois des capillaires, que nous décrirons plus loin. [ls considèrent les lésions des vaisseaux comme l'élément générateur de la plupart des lésions qu'on rencontre dans la démence sénile : atrophie, ramollissement, disparition des cellules nerveuses de la couche grise, et des tubes nerveux de la substance blanche. Mais Marcé a le tort de refuser à la démence sénile toute entité nosologique, de la regarder comme une paralysie générale de vieillards méconnue ou comme la conséquence d'une hémorrhagie ou d’un ramollissement cérébral.
(4) Parchappe, Traité théorique et pratique de la folie, 1841.
(2) Bouchet et Germain, Etudes pour servir à l’influence de la folie, etc. Annales médico-psychologiques, 1845.
(3) Marcé, Démence sénile, Gazette médicale, 1863,
Ed.
Après Marcé, les auteurs, qui ont traité ia démence sénile, se sont attachés surtout à la description symptomatique de cette maladie. Nous citerons, parmi eux, MM. Ball et Chambard (1), dont l'étude a inspiré tous les médecins aliénistes qui sont venus après lui, M. Rouillard (2) qui s’est occupé surtout de la démence sénile délirante, et des autres formes d’aliénation mentale du vieillard, MM. Goudal (3), Mabille et Lallement (4), M. Olivier Yves (5) qui reproduit le travail de M. Rouillard, enfin tous les ouvrages modernes sur l’aliénation mentale.
Ajoutons que, dans ces dernières années, les maladies mentales, autres que la démence sénile, ont été l'objet de nombreuses recherches qui complètent le diagnostic différentiel de cette dernière. Nous renvoyons à ce sujet au rapport qu'a fait M. Ritti, au congrès des médecins aliénistes (session de Bordeaux, 1895).
(1) Ball et Chambard, Dictionnaire des sciences médicales. Art. Démence.
(2) Rouillard, Loc. cit.
(3) Goudal, De l'aliénation mentale chez les vieillards. Thèse Paris, 1884.
(4) Mabille et Lallement, De lu folie des vieillards. Mémoire à la Société médico-psychologique, — Nous regrettons de n'avoir eu entre les mains que le rapport fait au sujet de ce mémoire à cette société.
(5) Olivier Yves, Contribution à l'étude des maladies mentales des vieillards, en parliculier de la démence sénile. Thèse de Paris, 1891.
GER P EP EEPTI Etiologie.
Etudiée surtout depuis une centaine d'années, la démence sénile a reçu différents noms, tels que ceux de démence primitive ou primaire, par opposition à la démence consécutive, de la paralysie générale par exemple.
Ces diverses appellations mettent souvent le débutant dans un grand embarras, eton ne peut qu'applaudir à la nouvelle classification adoptée au congrès de Bruxelles et d’après laquelle les démences sont subdivisées en démences organiques et sénile. Nous nous permettrons cependant de faire observer que les classifications n'admettent que des idées générales et qu'à ce point de vue, celle du congrès, subissant à tort l'influence des vieilles dénominations de démences primitives ou consécutives à des lésions cérébrales, laisse supposer que la démence sénile n’est pas dûe à des altérations organiques. Mais, néanmoins, le progrès est grand, si tous les auteurs se déterminent à appeler du seul nom de démence sénile la maladie qui nous occupe.
Cette dernière se montre dans la vieillesse, comme l'indique son adjectif sénile ; elle est très fréquente et apparaît à partir de l’âge de 60, 65, 70, 80 ans, etc.
En 1890, sur 3,286 entrées dans les asiles d’aliénés
de la Seine, il y avait 589 déments séniles, c'est-à-
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dire plus d’un cinquième (1). En août 1895, alors que nous remplacions l’interne à Saint-Julien, nous avons examiné les 250 vieillards indigents de cet hospice, et nous en avons trouvé huit atteints de cette maladie, c'est-à-dire 3,2 0/0. Ce rapport mensuel est peu démonstratif, car sur les 242 valides, il en est encore qui tomberont plus tard dans la démence.
En effet, chez un grand nombre de vieillards, les facultés intellectuelles diminuent plus ou moins rapidement à partir de 60 ans. Cette dégénérescence mentale est d'autant plus précoce que les conditions inférieures dans lesquelles a vécu ou vit encore le vieillard sont plus grandes et plus nombreuses. Nous les diviserons en causes prédisposantes et en causes occasionnelles :
1° CAUSES PRÉDISPOSANTES. — Ce sont les dégénérescences mentales héréditaires et acquises.
a) Dégénérescence mentale.hérédilaire. — Au cours de six observations, nous avons noté un certain degré de dégénérescence mentale qu'avaient présenté six déments depuis leur enfance.
1e Obs. — B... J..., 75 ans, cultivateur ruiné, s'était fait ensuite balayeur de rues; sa mémoire a toujours été faible, nous dit sa femme, c'était un simple d'esprit; il n’a jamais su ni lire ni écrire. Après une fièvre typhoïde à 35 ans et une variole confluente à 37 ans, la mémoire s’affaiblit plus encore. On profite de sa faiblesse intellectuelle pour le voler. Il entre à Saint-Julien en 1893, après avoir exercé pendant 20 ans le métier de balayeur ; le changement de mi-
(1) Yves Ollivier, loc. cit., p. 5,
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lieu, à son entrée à Saint-Julien, la restriction apportée à sa liberté le frappent profondément et le précipitent dans la démence.
2° Obs. — Veuve C..., 82 ans, possède un certain degré d'éducation et d'instruction ; elle a toujours été d'une coquetterie et d’un sans-souci exagérés ; les sentiments affectifs à l'égard des siens n'ont jamais eu leur développement normal.
3° Obs.— Veuve L..., lingère. Sa mémoire est faible depuis sa jeunesse, époque où ses parents, alors dans l'aisance, ont voulu lui faire donner de l'instruction, mais elle n'a rien pu apprendre. Ses facultés mentales diminuent depuis un an à la suite de revers de fortune.
Contraste frappant, sa sœur, également à Saint-Julien, et plus âgée qu'elle de 15 ans, présente une intelligence normale, bien que ses malheurs aient été plus grands encore : dans ces treize dernières années, elle a perdu d’abord son mari, puis sa fortune et enfin son fils âgé de 52 ans; mais ses facultés mentales n'ont rien présenté d’anormal depuis sa Jeunesse.
4 Obs. — B...S..., 77 ans, charretier, a toujours été brutal et d'intelligence médiocre.
5° Obs. — K... À.,., 76 ans, lancier, puis suisse de cathédrale, a toujours été simple d'esprit.
6° Obs. — J..., ex commis-voyageur, a mené une vie très agitée et s’est livré souvent à la débauche. Sa fille, hystérique, est morte dans une maison de prostitution.
Ces six malades sont les seuls avec deux autres, une mélancolique et une neurasthénique, dont les
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antécédents aient été donnés par des parents ou par des amis; tous les six ont présenté des symptômes de dégénérescence mentale plus ou moins accusés. Ce fait qui méritait d’être signalé se rapproche de ces cas nombreux de démence sénile chez des individus qui ont été neurasthéniques, mélancoliques ou hypochondriaques.
Nous ne pouvons tenir compte des antécédents des autres malades, parce qu'ils nous les ont communiqués eux-mêmes quand ils pouvaient encore le faire, et que leur qualité de déments les rend trop sujets à caution.
Les facultés mentales sont affaiblies jusqu'à un certain point chez le vieillard d'intelligence normale; n'est-il pas naturel alors que les dégénérés ne résistent pas aux effets de l'âge, qu'ils n’aient pas de vieillesse proprement dite et qu’ils tombent rapidement dans la démence. Nous attirons l'attention sur cette dégénérescence souvent difficile à découvrir, qui explique l’hérédité de la démence sénile dans certaines familles ; on comprend aussi pourquoi nombre de vieillards, même sans instruction, arrivent à un âge de 90 à 100 ans, sans présenter de signes de démence: leur cerveau était bien constitué.
b) Dégénérescence mentale acquise. — Nous mettons en doute, hâtons-nous de le dire, l'existence de cette dégénérescence acquise en tant que cause prédisposante; elle n’est qu'occasionnelle pour nous. On mentionne dans cette catégorie tous les individus, dont le cerveau, bien que favorablement constitué, est resté trop longtemps inactif; tout organe qui ne fonctionne pas s'atrophie ; la paresse cérébrale amène la
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dégénérescence du cerveau. D’après cetle loi, nous aurions tort de n’admettre que des dégénérés héréditaires comme futurs déments, si nous ne répondions que ceux-là sont enclins à la paresse cérébrale par l'effet de La vieillesse. Nous avons vu des vieillards sans instruction et qui n'ont fait toute leur vie qu'un travail manuel, rester vifs et alertes à 90 ans, tandis que d’autres, une institutrice par exemple, tombaient dans la décrépitude à l’âge de 70 ans.
L'inaction intellectuelle ne suffit donc pas à elle seule pour amener cet anéantissement des facultés intellectuelles qui vient terminer la carrière de ces employés, commerçants ou rentiers, qui s2 sont retirés depuis quelque temps des affaires ou qui se trouvent sans occupation. On dit que ceux qui se sont adonnés aux études libérales et qui travaillent encore dans leur vieillesse, arrivent à un âge avancé et meurent sans présenter d'affaiblissement notable de leurs facultés intellectuelles ; ce fait nous parait exagéré en ce sens qu'on prend ici l'effet pour la cause. Si des hommes comme Voltaire, Arago et d'autres encore, se sont illustrés par leur travail, c'est un peu grâce à la belle organisation de leur cerveau sans tare, et c'est aux forces vives de ce dernier, fortifié encore par l'exercice, qu'ils doivent d’avoir atteint les limites extrêmes de la vieillesse sans présenter de signes de démence. Aussi, grandement étonné, de lire dans le livre de Moreau de Tours sur la Psychologie morbide (1), qu'un homme de génie comme Linné était
(1) Moreau de Tours. Psychologie morbide, 1859, p. 562. Trois ans après l'apparition du livre de Moreau, paraissait le travail de Marcé sur la démence sénile ; il est permis de supposer que l'étiologie et le diagnostic