‹ La démocratie autoritaire aux États-Unis: le général André JacksonChapitre 18 sur 31 · Miss Martineau, Western Travel, p · texte numérisé non relu

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à tout sacrifier à ses rancunes et aux intérêts de son parti.

A ceux qui demandaient quels allaient être les principes de l'administration nouvelle, le Télégraphe des États-Unis avait répondu d'avance sans même attendre l'inauguration du président. « Nous ne savons pas, écrivait le 2 novembre 1828, le rédacteur de ce journal, quelle sera la ligne politique générale de Jackson; mais nous tenons pour certain qu'il saura récompenser ses amis et châtier ses ennemis. > Vulgaire et cynique programme que Jackson allait fidèlement remplir et qu'un de ses partisans, le démocrate iMarcy, devait résumer dans cette brutale formule : « Aux vainqueurs les dé* pouilles des vaincus ! »

Ce système des dépouilles^ qu'avaient récemment inauguré les politiciens de l'état de New- York et qui faisait des emplois publics le salaire des services électoraux, était une nouveauté dans le gouvernement des États-Unis. Le droit de nomination et de révocation des fonctionnaires, attribué au président par la constitution,

était un de ceux dont Washington et ses premiers ■ successeurs avaient usé avec le plus de réserve et de scrupule. Washington avait porté dans l'exercice de ce droit les principes de haute moralité et les délicatesses de conscience qui présidaient à tous ses actes. Uniquement préoccupé de l'intérêt du service public lorsqu'il avait à disposer d'un emploi, il n'avait jamais hésité à préférer un adversaire politique d'une valeur incontestée à un ami d'une aptitude médiocre.

« Mes sentiments personnels, écrivait-il dans une lettre restée célèbre, n'ont rien à faire ici ; je ne suis pas George W^ashington, je suis le président des États-Unis : en tant que George Washington, je voudrais faire à cet homme tout le bien qui est en mon pouvoir ; comme président des États-Unis, je ne puis rien pour lui. » Plus accessible aux suggestions de l'esprit de parti, Jefferson avait néanmoins trop de perspicacité et de sens politique pour consentir à subordonner à des préoccupations de cette nature les intérêts supérieurs et permanents d'une administration régulière. Il estimait,

ainsi qu'il l'écrivait à Vattorney gênerai Lincoln^ que, pour renouveler le personnel dans l'esprit du gouvernement nouveau, il fallait attendre les vides que produiraient nécessairement la mort, les démissions ou les révocations prononcées pour des causes professionnelles. « Il en résultera, disait-il, moins de perturbations, et cela ne donnera pas à nos ennemis le droit de dire que nous avons combattu, mm pour les principes, mais pour les places. » Cette ligne de conduite fut suivie pendant un demi-siècle, durant lequel on ne compta que soixante-quatorze révocîitions de fonctionnaires prononcées pour des causes diverses et généralement étrangères à la politique*. Avec Jackson allaient prévaloir d'autres tendances et des mœurs politiques nouvelles.

Nul ne s'étiit m'épris sur le caractère de la « réforme » annoncée dans son discours d'inauguration, et les commentaires qu'en avaient

1. Neuf furent prononcées par Washington, dix parAdams» trente-neuf par Jt^iferson, c'ïw[ par Madison, neuf par Honroe,.. deux pur Adauis.

donnés ses partisans auraient au besoin dissipé tous les doutes. La terreur régnait parmi les fonctionnaires de tout ordre, menacés par les convoitises des coureurs de places, poursuivis jusque dans l'intimité de la vie domestique par Tespionnage et la délation, sans qu'aucun d'eux se sentît protégé ni par l'obscurité de sa condition, ni par la valeur ou l'ancienneté de ses services. Une nuée de solliciteurs avides et insolents s'était abattue sur la ville de Washington, se ruant sur les emplois publics comme sur une proie et réclamant du pouvoir nouveau le prix des services rendus pendant la campagne présidentielle. Le spectacle de cette curée, sans précédent dans l'histoire des États-Unis, produisit une impression de stupeur et de dégoût que nous ont conservée tous les témoignages contemporains.

« Tout le corps des fonctionnaires, écrivait Clay, est en proie à Tinquiétude et à la crainte. Ils éprouvent quelque chose d'analogue à ce que ressentent les habitants du Caire lorsque la peste se déclare. Personne ne sait qui recevra

n^H Ik lif.MOCRATIK AUTORITAIRE

Ui premier le coup de la mort ou, ce qui pour beaucoup revienl au même, qui sera dépouillé de ëon emploi* Vous n'avez aucune idée de la tyrannie morale qui pèse sur tous ceux qui luînipiissent une fonction publique. » {Priv. Corr(isp.,i). Î2i25. Lctlre du 12 mars 1829.)

Leu adversaires de l'administration n'étaient pas KoulsA s'indigner de ces scandales. Un vieil ami (le Jackson, qui élait allé le voir, écrivait tristement le i juillet : c Le règne de cette administration (Je voudrais pouvoir me servir d'un nuire toruu>) olVre un contraste frappant avec le ^ouvorutMuout doux et bienveillant de Madison, do Monroo ol dWdams; c'est comme une contai;; ion qui so n^pand : espions, délaleurs, c'est UuUo la lio du despotisme... J'avais espéré que ooUo administrai ion serait une «dminislralion u<U)oualo : iO n\^st pas nu^me une adminislra* tiou do )Kirti. IVsormais notre république si ^nminovuoo |Mr los laoliv^us. et la luUe s\ outivoou\qui\oulenl s^Vmpan^r de$ places el des tVvUtouvm>i. lai:oonxeui:atv par les passMMis les )'Ui^ \ùvi'<s vS !^s [\u$ $oi\iide$%iucv.vttr haouis. »

Un gouvernement qui entreprend de satisfaire ces honteuses convoitises ne fait qu'en surexciter l'insatiable ardeur. Jackson n'était d'ailleurs pas de ceux qui suivent d'un pas timide la voie dans laquelle ils se sont engagés. En inaugurant le « système des dépouilles », il entendait en faire, dès le début, la plus large application. Ce qu'il voulait, c'était une épuralion complète du personnel administratif, c'était ce que, dans le langage grossier, mais expressif de la politique américaine, on nomme un balayage à fond {clean sweep). Dans le premier mois qui suivit son avènement, il prononça plus de révocations que n'en avaient prononcé ses prédécesseurs depuis la fondation de la République; à la fin de la première année de sa présidence, le nombre de ces révocations s'élevait à 2,000, chiffre d'autant plus énorme que le nombre des emplois dépendant du gouvernement fédéral était alors fort restreint. Sur 8,000 maîtres de poste, 891 furent destitués -.c'étaient à peu près tous ceux dont l'emploi avait quelque valeur.

Les souffrances individuelles qu'entraînent avec elles de telles mesures sonl assurémenl considérables. Mais ce qui est plus grave, c'est l'atteinte qu'elles portent aux mœurs publiques, c'est l'influence qu'elles exercent sur le tempérament et sur l'avenir politique d'une nation. Sous ce rapport, les conséquences du système inauguré par Jackson ont été incalculables. Il a accompli une véritable révolution et la pire de toutes.

Avant lui, le gouvernement avait à son service l'élite du pays : à dater de sa présidence, les fonctions publiques, abandonnées par les hommes honnêtes et capables auxquels elles n'offrent ni sécurité, ni indépendance, sont devenues le partage exclusif d'une classe d'hommes sans moralité et sans lumières, qui font de la politique un métier et de l'industrie électorale un moyen de parvenir. Cet état de choses a produit les résultats qu'on en pouvait attendre : un déplorable abaissement du niveau intellectuel et moral du personnel administratif, une corruption contre laquelle tous les efforts ont

été impuissants *, l'absence de responsabilité réelle des fonctionnaires à l'égard du gouvernement qu'ils servent, et, par une conséquence logique, leur dépendance absolue à l'égard des politiciens locaux, dont ils sont les créatures. Le choix même du pouvoir exécutif est à peine libre : les sénateurs, les représentants, les membres des comités exercent la plus large part du patronage administratif, dictent les nominations et protègent les agents incapables ou tarés qu'ils ont imposés contre les justes sévérités de leurs chefs hiérarchiques. Les conséquences du système n'ont pas été moins funestes dans l'ordre politique : les fonctionnaires constituent, pour le parli qui détient le pouvoir, la plus formidable agence électorale qui fût jamais * ; ce sont leurs intérêts propres qu'ils

1. On lit dans un rapport d*un comité du congrès publié en 1868 : « Les voleurs infestent chaque département, il n*y a pas de branche du service où on ne les trouve, et Texemple est si contagieux que Thonnêteté devient l'exception. »

2. Un sénateur deTOhio, M. Pendleton, a dénoncé au sénat, en 1882, la circulaire d*un comité électoral réclamant aux fonctionnaires une cotisation annuelle égale à 2 p. 100 du chiffre

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défendent en servant par tous les moyens les intérêts de ce parti : c'est leur maintien dans leurs emplois qu'ils assurent en travaillant au succès de ses candidats. Le parti adverse a, lui aussi, son armée, qu'il conduit à l'assaut du pouvoir et à la conquête des dépoiUlles. Chaque élection devient un champ de bataille où se rencontrent ces deux phalanges rivales : mêlées furieuses où toutes les armes sont bonnes, véritable lutte pour la vie dont l'enjeu n'est pas le triomphe d'un principe, mais la possession et l'exploitation d'un emploi! Le mal a pris de telles proportions que la question de la réforme, ou, comme l'a dit le général Grant dans un de ses messages, delu purification du service civil, est devenu le plus pressant en même temps que le plus insoluble des problèmes. Elle intéresse également l'avenir et l'honneur de la démocratie américaine.

de leurs appointements pour faire face aux dépenses élecloraies du parti. Les récriminations qui ont été échangées à ce sujet ont montré que ces procédés étaient également employés par les partis opposés et qu'aucun d*eux n'était disposé à en condamner l'usage.

L'épuration du personnel avait absorbé toute l'activité de Jackson pendant les premiers mois de sa présidence. Mais le moment était venu pour lui d'aborder enfin les grandes questions politiques et de faire connaître le programme de son gouvernement. Il le fit dans son message au congrès du 8 décembre 1829, où il était aisé de retrouver, sous les habiletés de la rédaction et la modération voulue du langage, l'empreinte de ses préoccupations personnelles et de ses rancunes. La passion qui l'animait contre Adams et Clay et le désir d'infliger à l'élection de son prédécesseur une sorte de censure rétrospective lui avaient inspiré une série d'amendements aux dispositions constitutionnelles relatives au mode d'élection du président qu'il recommandait à Taltention du congrès. Il demandait que le président fût toujours élu par le peuple, même dans le cas de ballottage et non rééligible ; et pour le cas où, contrairement à son opinion, la Chambre des représentants conserverait le droit de choisir entre les candidats qui auraient obtenu le plus grand nombre de voix, il propo-

sait qu'aucun des membres qui auraient pris part à ce vote ne pût être appelé par le nouveau président à une fonction publique; il se prononçait même d'une manière absolue contre l'admissibilité des membres du congrès aux emplois publics, quoiqu'il en eût nommé un plus grand nombre qu'aucun de ses prédécesseurs. Pour justifier les scandaleuses révocations qu'il venait de prononcer, il les érigeait en système et il soutenait qu'il est de l'essence des gouvernements démocratiques de renouveler incessamment le personnel administratif en établissant un mode de rotation dans les emplois (rotation in office). Enfin, abordant un redoutable problème, dont la solution devait remplir et troubler son administration, il soulevait la question du privilège de la Banque nationale des États-Unis :

« Ce privilège, disait-il, expire en 1836, et les actionnaires de la Banque en demanderont sans doute le renouvellement. Pour éviter les inconvénients qui résulteraient d'une trop grande précipitation dans l'examen d'une

mesure qui touche à des principes si importants et à des intérêts pécuniaires si considérables, je sens que je ne puis, sans injustice envers les parties intéressées, la soumettre trop tôt à l'attention scrupuleuse de la législation et du peuple. Un grand nombre de nos concitoyens contestent à la fois la constitutionnalité et la convenance de la création de celle banque; et tous doivent reconnaître qu'elle n'a pas réussi à atteindre son but essentiel, c'est-à-dire l'établissement d'une bonne et uniforme circulation. » Le message fut froidement accueilli au sénat. Cette assemblée, qui réunissait dans son sein les hommes politiques les plus éminents et les premiers orateurs de ce temps, était peut-être la plus remarquable qu'aient possédée les États- Unis. Quoiqu'elle ne fût animée d'aucune hostilité envers Jackson et qu'elle appartînt en majorité au parti qui l'avait élu, elle entendit avec une défaveur visible la déclaration de guerre inopinément jetée à la Banque nationale et l'audacieuse glorification du système qui faisait des emplois publics le prix de la victoire. Elle eut

bientôt roccasion de manifester ses senlimenls à l'égard de cette politique lorsque les nominations aux postes les plus élevés de Tadministralion et de la diplomatie furent, conformément aux prescriptions constitutionnelles, soumises à sa ratification. Plusieurs des hauts fonctionnaires, choisis par le président, furent écartés, les uns par un vote unanime, les autres par des majorités considérables. Le sénat se montra particulièrement sévère pour les journalistes, dont Jackson avait voulu récompenser les services électoraux : la nomination d'Isaac Hill comme second contrôleur de la trésorerie fut repoussée : celle d'Amos Kendall au poste de quatrième auditeur de la trésorerie ne fut confirmée que grâce à la voix prépondérante du vice-président Calhoun, qui redoutait la concurrence que pourrait faire au Telegraph de DuffGreen l'ancien rédacteur de l'Argus rendu aux travaux du journalisme *.

Jackson se montra fort irrité de Topposition

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