Discours du 6 avril
On ne peut d'ailleurs méconnaître l'opposition d'intérêts qui se manifestait, à propos de cette question du tarif, entre les deux grandes ' fractions de l'Union. Le Nord était alors dans tout l'éclat d'un développement rapide et inespéré; son industrie était florissante; sa population s'accroissait avec sa richesse; et chaque jour voyait s'élever des villes nouvelles dans les territoires récemment conquis sur le désert et la barbarie. Les états du Sud présentaient un spectacle bien diff*érent : ils ne possédaient pas de manufactures ; ils ne recevaient pas d'émigrants; le chiff*re de leur population restait stationnaire; l'agriculture, qui constituait leur seule richesse, était en souff*rance, et ils ne vendaient qu'à des prix peu rémunérateurs le coton, le blé et le tabac que produisait leur sol. Leurs publicistes et leurs hommes d'Etat attribuaient exclusivement au régime protecteur ce déplorable état de choses. « Nous vendons bon marché et nous achetons cher, » disait, pour expliquer la détresse du Sud, le Virginien Tyler.
Celte situation tenait à des causes plus pro-
fondes. Par suite de l'immense développement donné à la culture du colon, Tesclavage était devenu, comme il le fut si longtemps, dans l'ordre économique et dans Tordre politique, la pierre angulaire de la société sudiste. La création des manufactures n'était sollicitée dans cette région ni par les besoins de ces troupeaux d'esclaves dont la consommation se réduisait aux objets lesplus grossiers, ni par ceux de cette classe inférieure de la race blanche, à la fois victime et complice de l'esclavage et qui n'avait ni conscience de sa dégradation matérielle et morale ni aspiration vers une condition meilleure. L'industrie ne pouvait d'ailleurs se développer dans un état social où le travail manuel était considéré comme déshonorant pour un homme libre et où TarisLocratie des planteurs redoutait comme une menace pour son omnipotence la constitution d'une classe moyenne. L'esclavage condamnait donc le Sud à rester exclusivement agricole et en même temps il maintenait son agriculture elle-même dans des conditions irrémédiables d'infériorité : car il est de l'essence du travail de
l'esclave auquel fait défaut le stimulant de l'iatérêt personnel, d'épuiser la terre au lieu de raméliorer. Aussi la population libre restait-t-elle clairsemée sur la vaste étendue de ce sol appauvri, et le flot de l'émigration n'y apportait pas ces hardis pionniers qu'attiraient les prairies et les forêts de l'Ouest, mais qu'éloignaient également des états du Sud l'ombrageuse défiance des planteurs et la compétition du travailservil e. Ainsi se trouvaient juxtaposées deux sociétés que séparait une apposition absolue d'intérêts fondée sur un antagonisme absolu de principes. Cette opposition si profonde que, suivant l'observation de Calhoun, elle n'aurait pu être plus complète entre deux nations, n'avait pas été créée par le tarif, mais il l'avait fait éclater à tous les yeux. L'intérêt du. Sud était incontestablement de se procurer au meilleur marché possible, en échange des produits de son sol qu'il exportait, les objets nécessaires à sa consommation, quelle qu'en fût la provenance. Or le système américain l'obligeait sans compensation à consommer uniquement les produits des
toi* LA DÉMOCRATIE AUTORITAIRE
manufactures du Nord, produits d'un prix supérieur et d'une qualité inférieure à ceux des produits similaires de l'industrie européenne. L'agriculture du Sud payait ainsi un lourd tribut à l'industrie du Nord et, comme les droits de douane formaient la principale source de revenu du gouvernement fédéral, le Sud se plaignait, non sans raison, de supporter à peu près exclusivement les charges de l'Union.
On comprend sans peine l'exaspération que firent naître dans les états diont les intérêts se trouvaient si profondément atteints les dispositions exorbitantes du tarif de 4828. Par une tactique trop commune, mais dont les partis qui l'ont employée ont eu rarement lieu de s'applaudir, les représentants du Sud avaient voté les plus monstreuses de ces dispositions, et les avaient fait adopter malgré l'opposition des représentants de la Nouvelle -Angleterre dans l'espoir que ces exagérations même détermineraient le rejet de l'ensemble du projet.
Leur espérance avait été déçue et la loi avait été votée par une majorité peu considérable.
dans laquelle s'étaient trouvés confondus, sous l'influence des préoccupations de l'élection présidentielle, les partisans d'Adams et ceux de Jackson, Webster et Van Buren. Sans même attendre ce vote, on avait discuté dans les états du Sud les moyens à employer pour s'opposer à la mise en vigueur de la loi nouvelle. Au mois de décembre 1827, la législature de la Caroline du Sud avait nommé un comité chargé d'étudier la nature et l'étendue des droits du gouvernement fédéral en matière de tarif; des résolutions analogues avaient été prises dans plusieurs états voisins, et l'un des partisans les plus déterminés de la résistance dans la Caroline du Sud, le colonel Hamilton, avait hautement proclamé le droit des états particuliers de prononcer la nulli fi cation des actes inconstitutionnels du gouvernement fédéral.
Les nullificaieurs invoquaient comme un précédent les résolutions prises en 1798 par la Virginie et le Kentucky à l'occasion de VAlien- Act et du Sedition-Act. Ces résolutions provoquées par les actes les plus impopulaires de
radministration de John Adams et rédigées par Jefferson pour Fétat de Kenlucky et par Madison pour l'état de Virginie empruntaient au nom de leurs auteurs une incontestable autorité. Il est donc intéressant d'en bien déterminer le sens véritable et de rechercher dans quelle mesure elles pouvaient justifier les prétentions du Sud. La protestation du Kentucky se terminait en ces termes : « Les états qui adopteront cette résolution s'accorderont pour déclarer ces actes nuls et de nul effet et s'uniront à ceUe république (commonwealth) pour en demander le rappel à la prochaine session du congrès. » Cette rédaction avait été substituée par la législature au projet primitif de Jefferson,
qui affirmait le droit de nullification. Ce ne fut que l'année suivante, à la suite de l'adhésion de plusieurs états et dans toute l'ardeur de la lutte, que la législature du Kentucky vota une nouvelle résolution qui renfermait le passage suivant : « Le remède véritable est la nullificalion par ces souverainetés de tous les actes non autorisés qu'on prétend couvrir de l'autorité de la
constitution. » Quant aux résolutions de la Virginie, la forme en était beaucoup plus mesurée et Ton n'y trouvait ni expressément ni implicitement formulée la doctrine de la mUlification. Elles se bornaient à déclarer Tinconstitutionnalité des lois sur les étrangers et sur la sédition, ajoutant que tous les états qui adhéreraient prendraient, de concert avec la Virginie, les mesures nécessaires pour maintenir les droits réservés des états et du peuple. Madison avait tenu dès l'année suivante à bien préciser la portée de ces résolutions dans un long rapport à la chambre des délégués de Virginie et ne leur avait attribué d'autre caractère que celui d'une solennelle protestation soumise à l'adhésion des états voisins. Aussi n'hésita-t-il pas, lorsque les nullifi' cateurs du Sud invoquèrent trente ans plus tard l'autorité de ce précédent historique, à désavouer l'usage qu'il prétendaient faire de son œuvre. « L'erreur commise dans des commentaires récents des résolutions de la Virginie, écrivait-il à Livingston au mois de mai 1830, en le félicitant d'un discours contre la nullifica'
tioUy lient à ce qu'on a négligé de faire une distinction entre ce qui n'a que le caractère d'une déclaration d'opinion et ce qui est exécutoire ipso factOj entre les droits des deux parties et les droits d'une seule des parties, entre les voies de recours ouvertes dans la sphère de la constitution et Vultima ratio qui en appelle d'une constitution détruite par la violation qu'elle a subie aux droits antérieurs et supérieurs à toute constitution. i>
On ne pouvait dire plus nettement que la nullificationy bien loin de constituer un mode légal et régulier de résistance, n'était autre chose qu'un acte révolutionnaire et une insurrection contre le gouvernement fédéral. Aussi les états les plus résolus à soutenir la lutte hésitèrent-ils à s'engager dans cette voie. Les promoteurs de la résistance se bornèrent tout d'abord à d'énergiques protestations; les législatures de plusieurs états dénoncèrent l'inconstitutionnalité du tarif, et la Caroline du Sud présenlaau sénat des États-Unis, dans l'hiver de 1828-4829, une « exposition » rédigée par
Galhoun, audacieuse et éloquente revendication des « droits des états » et solennelle mise en demeure adressée au gouvernement de l'Union.
Notre système politique, disait en substance l'auteur de ce document, repose sur le grand principe de la diversité reconnue des intérêts géographiques; or les intérêts du Sud sont purement agricoles : ce caractère résulte « de son sol, de son climat, de ses habitudes, de son mode particulier de travail. » Le tarif compromet ces intérêts : il est contraire à la constitution; il met en péril la moralité publique et la liberté de la République. Lorsque le gouvernement fédéral commet une usurpation sur les droits des états, il n'y a pas entre eux et lui de juge commun. Ce ne peut être la cour suprême des États-Unis, car elle est la représentation judiciaire de la majorité, comme le congrès en est la représentation législative el le président la représenta- 'tion executive. C'est donc à la minorité qu'il appartient de faire respecter elle-même ses droits méconnus. C'est aux états eux-mêmes qu'il appartient de décider si la constitution a été ou
non violée à leur détriment. En pareil cas, chaque élat a le droit d'opposer son veto à une loi qu'il juge inconstitutionnelle : seulement, c'est à une convention dépositaire de la souveraineté de cet état que doit être réservé l'exercice de ce droit exceptiqttnel. Le rédacteur du manifeste ajoutait toutefois en terminant que le moment n'était pas encore venu d'user de cette suprême ressource. Il convenait, disait-il, de laisser à la majorité le temps de réfléchir, de revenir au sentiment de la justice, de se rendre un compte exact des griefs et des soufl^rances des étals du Sud afin de ne pas les contraindre à faire usage de leur droit de veto. Il était d'ailleurs permis d'espérer que la grande révolution politique qui, le 4 mars suivant, allait enlever le pouvoir aux hommes qui avaient bravé la volonté populaire pour le confier à un citoyen élninent par ses services, son esprit de justice et son patriotisme, entraînerait un retour complet aux véritables principes du gouvernement. Mais ce dont il fallait bien se convaincre, c'est que les états du Sud n'avaient aucun doute sur leurs
droits et qu'ils ne reculeraient pas devant les conséquences que pourrait entraîner l'exercice de ces droits.
Peut-être la confiance de Galhoun dans les dispositions du nouveau président était-elle moins grande qu'il ne le laissait entendre.
Jackson avait tenu à dessein, pendant la campagne électorale, un langage assez équivoque pour se ménager également l'appui des partisans et des adversaires du tarif. Son discours d'inauguration donna à ces derniers une satisfaction toute théorique. Mais il ne fit suivre d'aucun acte cette déclaration de principes et il se montra assez peu soucieux de répondre à l'appel que lui avait adressé l'auteur de Y Exposition de la Caroline du Sud. La question ne pouvait cependant rester en suspens; elle se trouva, dès la fin de 1829, soulevée devant le sénat et elle y donna lieu à une discussion restée célèbre dans l'histoire parlementaire des États-Unis.
Le 29 décembre, le sénateur Foot, du Connecticut, déposa une proposition tendante à suspendre la vente des terres publiques. Celte ques-
tien, comme celle du tarif, à laquelle elle touchait par certains points, mettait en présence les intérêts opposés des différentes parties de l'Union. Les états du Nord soutenaient que la vente à vil prix d'une étendue considérable de terres, en attirant les travailleurs dans l'Ouest, entraînait dans les régions manufacturières une élévation sensible des salaires. Ils se plaignaient de ce renchérissement de la main d'œuvre et combattaient comme également funestes aux intérêts industriels les mesures qui tendraient à l'abaissement des droits protecteurs et celles qui auraient pour but de développer la vente des terres publiques. Les états du Sud, hostiles au tarif, et les états de l'Ouest, partisans de la vente à bon marché des terres, se trouvaient ainsi réunis dans une résistance commune aux prétentions du Nord, et le débat auquel donna lieu la proposition de Foot fit apparaître dans toute leur énergie ces tendances contradictoires.
Ares un long et véhément discours, dans lequel Benton s'était fait le champion des intérêts de l'Ouest, Hayne, l'un des plus jeunes
membres du sénat, où il représentait la Garoline du Sud, se leva pour combattre le projet. C'était le fils d'un des héros de la guerre de l'indépendance et l'un des plus brillants disciples deCalhoun. Sa parole abondante, sarcastique et passionnée n'évitait pas toujours l'écueil de la déclamation, mais ne manquait ni de force ni d'éclat. Il provoqua Webster à intervenir dans la discussion et lui répliqua. Cette réplique, tout enflammée des passions du Sud, agrandit et transforma le débat. Les questions économiques, qui avaient fait le sujet des discours précédents, firent place aux ardentes controverses sur les droits des états, sur l'esprit de la constitution, sur le caractère et l'avenir de l'Union. Dans l'emportement de sa parole, l'orateur mêlait à l'enthousiaste glorification du Sud l'invective contre les étals de la Nouvelle-Angleterre; il proclamait que le principe de l'indépendance des étals était l'âme des institutions américaines; il déclarait que le tarif constituerait une violation du pacte qui rattachait à l'Union les états particuliers; il professait hautement et sans réserve^ la doctrine
de la nullification ; il adjurait le gouvernement fédéral de rapporter la fatale mesure qui compromettait la paix publique et l'existence même de l'Union. Son langage élait plein de menaces, a Si nos frères, disait-il, restent sourds à nos plaintes, les germes de la dissolution sont déjà semés, et nos enfants en recueilleront les fruits amers. »
Tant qu'avait duré ce discours, Calhoun, assis au fauteuil de la présidence, avait encouragé du regard et du geste le jeune orateur qui s'était fait l'éloquent interprète de sa pensée. Lorsque Hayne eut cessé de parler, ses collègues du Sud lui firent une chaleureuse ovation et saluèrent cette brillante apologie de leur cause comme une première victoire.
Le défi jeté à la Nouvelle-Angleterre ne pouvait manquer d'être relevé par le grand orateur qui en était alors la plus illustre personnification. Dès le lendemain, dans la séance du 30 janvier 4830, Webster prit la parole pour répondre à Uayne*.
1. Daniel Webster by H. Cabot Lodge, Boston 1883, p. 172 et suiv.
Daniel Webster, alors âgédequarante-huitans, était dans la plénitude de son talent et de sa renommée. Par la nature de son éloquence comme par les tendances de son esprit, il se rattachait plus qu'aucun de ses contemporains à la grande école des orateurs politiques anglais du xviip siècle. On admirait dans ses discours l'élévation et la vigueur de la pensée, la perfection de la méthode, la clarté de l'exposition, la sévère simplicité d'une langue nerveuse et sobre. Sa stature athlétique, sa tête puissante , son large front qu'éclairait un regard limpide et expressif, lui donnaient un aspect imposant : sa voix forte et pleine avait l'accent du commandement, et l'autorité naturelle de son geste s'harmonisait avec la solennité dépourvue d'emphase de sa parole. Il rappelait par sa tenue et jusque par les détails de son costume habituel ces premiers hommes d'état de la république américaine, dont il avait fidèlement conservé les doctrines et dont il répétait à une génération nouvelle les patriotiques enseignements.
Quoiqu'une foule nombreuse se pressât pour
renlendre dans Fenceinle du sénat, il se leva au milieu d'un religieux silence. Après avoir repoussé avec une hautaine et mordante ironie les attaques personnelles dont il avait été l'objet, il évoqua en quelques paroles, sobres et émues, les grands souvenirs dont s'enorgueillissait la Nouvelle-Angleterre et l'époque où les luttes de l'indépendance et la glorieuse administration de Washington avaient rapproché le Nord et le Sud dans une pensée et une œuvre communes. Il s'étonna des audacieuses doctrines et des étranges théories constitutionnelles qu'on venait d'exposer au nom de la Caroline du Sud, comme si les mesures aujourd'hui si sévèrement condamnées, le tarif, le privilège de la Banque, le système des améliorations intérieures, n'avaient pas eu précédemment pour défenseur le plus illustre des orateurs de cet état.
Mais l'heure était venue d'examiner ces théories en elles-mêmes et de rappeler les véritables principes de la constitution. Pouvait-on, sans méconnaître ces principes, attribuer aux législatures des états le droit d'apprécier la constitu-
tionnalité des mesures prises par le gouvernement fédéral et de les annuler lorsqu'elles les jugeraient inconstitutionelles?« Je reconnais, dit Webster, le droit qui appartient au peuple de réformer son gouvernement, et je lui reconnais également le droit de résister à des lois inconstitutionnelles sans renverser ce gouvernement. Mais je soutiens que l'on ne saurait admettre le droit pour un état d'annuler une loi votée par le congrès, si ce n'est en vertu du droit inaliénable de résister à l'oppression, c'est-à-dire en se plaçant sur le terrain de la révolution. J'admets qu'il y a au-dessus et en dehors de la constitution un remède suprême et violent auque on peut recourir dans ces cas extrêmes où une révolution peut se justifier. Mais je n'admets pas que, sous l'empire de la constitution et en conformité avec elle, il y ait un procédé quelconque qui permette au gouvernement d'un état, comme membre de l'Union, d'intervenir et d'entraver par ses propres lois la marche du gouvernement général, dans quelque circonstance que ce soit. » Quelles sont^ en effet, les origines
2t6 LA DÉMOCRATIE AUTORITAIRE
du gouvernement fédéral? Quelle est la source de son pouvoir? Il n'a pas été créé par les états mais par le peuple; il a été fait pour le peuple; il est responsable devant le peuple. C'est le peuple des États-Unis qui a décidé que la constitution serait la loi suprême, et si les états sont souverains, ils ne le sont que sauf les restrictions apportées à leur souveraineté par cette loi suprême. On soutient que le tarif viole la constitution et qu'un état peut annuler la loi qui rétablit. Mais cette loi, qu'un état annulera, rétat voisin la respectera ; l'un acquittera les droits, l'autre s'y refusera. Si, en dehors des états particuliers, il n'existe pas une autorité chargée de résoudre ces questions, que resterat-il de la constitution? La. Nouvelle-Angleterre a été, à une autre époque, cruellement atteinte dans ses intérêts par Vembargo; elle a cru, avec ses plus éminents légistes, que cette mesure était inconstitutionnelle: mais elle n'a pas un seul instant songea faire trancher cette question par la législature des états. Elle l'a soumise aux tribunaux des États-Unis et elle s'est inclinée de-
vant la décision qui lui a été contraire. La constitution a, en effet, tout prévu. Elle a attribué certains pouvoirs au Congrès ; elle a imposé aux droits des États certaines restrictions. Elle a en même temps institué une autorité chargée d'interpréter en dernier ressort les dispositions qui règlent ces attributions de pouvoirs et ces restrictions. Elle iléclare, d'une part, que la constitution et les lois des États-Unis, faites en vertu de cette constitution, seront la loi suprême du pays, nonobstant toute disposition contraire de la constitution ou des lois des États particuliers, et elle reconnaît, d'autre part, que le pouvoir judiciaire est compétent pour statuer sur toutes les contestations relatives à l'application de la constitution et des lois des États-Unis. Ces deux dispositions sont la clef de voûte de l'édifice constitutionnel. Le jour où, à cette autorité unique chargée d'assurer le respect de la constitution, on aura substitué vingt-quatre assemblées populaires, dont chacune pourra statuer à son gré, sans souci de la décision des autres et dont chacune pourra modifier,
à chaque élection nouvelle, son mode d'interprétation de la constitution, ce jour-là, il n'existera plus ni constitution ni gouvernement.
Mais les nullificateurs n'ont pas supposé sans doute que le gouvernement de l'Union accepterait sans résistance la mise en pratique dè'leurs théories. 11 s'élèvera donc un conflit que la force seule pourra trancher. L'extrémité fatale à laquelle conduiront les tentatives de nuUification, ce sera la guerre civile.
« Je puis me rendre cette justice, dit Webster en terminant, que, dans le cours de toute ma carrière, j'ai eu constamment en vue la prospérité et le bonheur du pays, et le maintien de notre, union fédérale. C'est à cette union que nous devons notre sécurité à l'intérieur, notre considération et notre dignité au dehors... Nous ne l'avons conquise que par notre discipline et par les vertus que nous avons apprises à la rude école de l'adversité. Elle est née de la nécessité à laquelle nous avaient réduits le désordre de nos finances, la destruction de notre commerce, la ruine de notre crédit. Sous son heureuse influence, nous
avons VU renaître tout à coup ces grands intérêts, et nous les avons vus reprendre une vie nouvelle... Elle a été pour nous tous une source abondante de bonheur national, social et individuel. Je ne me suis pas permis de jeter mes regards au delà de l'Union pour pénétrer le obscurités de l'avenir qui pourrait nous être réservé. Je n'ai pas pesé froidement les chances qui pourraient nous rester de conserver notre liberté après la rupture des liens qui nous unissent aujourd'hui... et je ne saurais considérer comme un sage conseiller pour notre gouvernement celui qui, au lieu de se préoccuper uniquement des moyens de conserver l'Union, chercherait comment on pourrait rendre tolérable la condition du peuple, le jour où l'Union aurait été détruite et anéantie. Tant que durera l'Union, nous aurons devant nous, pour nous et pour nos enfants, d'heureuses et brillantes perspectives. Au delà, je ne puis soulever le voile qui nous cache nos destinées. Dieu veuille que ce voile ne se lève pas de mon vivant ! Dieu veuille que l'avenir qu'il nous cache n'apparaisse
jamais à ma vue ! Lorsque, pour la dernière fois, mes yeux s'élèveront vers le ciel pour y contempler la lumière du jour, puisse-l-elie ne pas éclairer les fragments dispersés et déshonorés de cette Union, autrefois glorieuse, des États désunis, livrés à la discorde et à la lutte, un pays déchiré par la guerre civile et peut-être baigné dans le sang de frères ennemis ! Puissent, au contraire, mes regards affaiblis et mourants contempler cette noble bannière de la République, aujourd'hui connue et honorée du monde entier ! Puissent-ils la voir toujours fièrement déployée, étalant dans tout leur éclat primitif ses armes et ses trophées, sans qu'une seule de ses barres ait été effacée ou souillée, sans qu'une seule de ses étoiles ait été obscurcie ! Puissentils n'y pas voir inscrire cette folle et trompeuse devise : La liberté d'abord et V Union ensuite ! mais puissent-ils y lire en caractères lumineux et vivants, resplendissant dans ses vastes plis, rayonnant sur la terre et sur l'océan, à tous les vents et à tous les cieux, cette autre devise chère à tous les cœurs vraiment américains : La liberté
et r Union maintenant et toujours unies et inséparables! »
Au moment ou l'orateur cessa de parler, le sénat récoutaît encore subjugué par raulorité de sa parole et dominé par une émotion profonde. Ce ne fut qu'après quelques instants de silence qu'éclatèrent de toute part d'enthousiastes applaudissements. Ce discours fut le chefd'œuvre de l'éloquence de Webster et peut-être le plus grand acte de sa vie publique. Le retentissement en fut immense. Ce cri d'alarme avait signalé à tous les amis de l'Union l'imminence du péril, et cette exposition magistrale des principes de la constitution avait fait justice des sophismes des partisans de la nullification.
Jackson lui-même qui, au début de la querelle, avait paru vouloir se renfermer dans une silencieuse neutralité, comprit qu'il ne pouvait tarder plus longtemps à prendre parti dans la lutte qui allait s'engager. Il était d'usage, depuis vingt ans, de célébrer par un banquet, le 1 3 avril, l'anniversaire de la naissance de Jefferson. On
avait résolu de donner cette année à cette fête une solennité inaccoutumée à roccasion. de l'avènement du nouveau président, que le. parti démocrate affectait de représenter comme Théritier de la politique de Jefferson. Jackson devait assister au banquet avec le vice-président et les membres du cabinet, et les nullificateurs espéraient faire sortir de cette réunion une manifestation publique en faveur de leurs doctrines. Lorsque le moment des toasts fut arrivé, le président se leva et ne prononça que ces mots : « A notre union fédérale I II faut qu'elle soit maintenue !» A la brièveté même de ces paroles et à l'accent d'autorité avec lequel elles avaient été proférées, il était facile de reconnaître que ce n'était pas une vaine déclaration. C'était un défi jeté par le premier magistrat de la République aux tendances séparatistes du Sud. Galhoun le releva aussitôt en portant le toast suivant : « A l'Union ! à notre bien le plus cher après notre liberté ! Puissions-nous tous nous souvenir qu'elle ne peut plus être maintenue que par le respect des droits des États et parune
égale répartition entre eux des avantages et des charges de l'Union! »
Les deux programmes se trouvaient ainsi mis en prjésence, et les hostilités étaient publiquement dénoncées.
Le Sud hésitait cependant encore devant les résolutions décisives, et, le î22 novembre 1830, la demande de convocation d'une convention adressée à la législature de la Caroline du Sud ne put réunir la majorité des deux tiers exigée pour une proposition de ce genre. Mais Calhoun était l'âme de la résistance : il la préparait et l'organisait avec une infatigable ardeur. Cette cause ^des « droits des États » et du maintien d'une société fondée sur l'esclavage devait être celle de toute sa^vie; elle absorbait toules^ses pensées, et il avait mis à son service toutes les forces de son intelligencejet de sa volonté. C'est (Te cette époque que date la transformation étrange que subit cette puissante nature et qui lui a fait une place à part dans l'histoire de son temps et de son pays.
Miss Martineau,qui l'a connu quelques années
plus tard, a tracé de lui un portrait saisissant*. Elle a décrit Taspect sombre et sévère de cette figure ascétique, ce front pâle que surmontait une épaisse chevelure, cette bouche dont le sourire n'adoucissait jamais l'expression austère, ce regard tantôt froid et pénétrant comme l'acier, tantôt illuminé d'un éclat fébrile. Elle l'a vu à Charleston, c semblable à un chef de clan de retour parmi les siens » entouré de ces populations qui l'avaient investi d'une sorte de dictature morale. Elle l'a entendu au sénat répondre à un discours de Benton qui l'avait accusé d'ambition et qui lui avait reproché d'aspirer à la présidence. « J'ai tout sacrifié, s'écria-t-il, pour mon brave et magnanime petit État de la Caroline du Sud. » Et, tandis qu'il parlait ainsi, sa voix avait une puissance et un accent inaccoutumés, ses yeux lançaient des éclairs, les paroles s'échappaient de ses lèvres^ haletantes et entrecoupées. « C'était, dit le témoin que nous citons, toute une révélation. »