‹ La démocratie autoritaire aux États-Unis: le général André JacksonChapitre 25 sur 31 · Gautier. Encyclopédie du droit, y» Banque · texte numérisé non relu

Gautier. Encyclopédie du droit, y» Banque

placée sous une direction privée, mais soumise à la surveillance du secrétaire de la Trésorerie. Elle serait fondée au capital de dix millions de dollars, divisés en vingt-cinq mille actions dont chacune serait payable en espèces pour un quart, et en rentes pour les trois quarts. Le président serait autorisé à concourir pour deux millions de dollars à la souscription de ce capital et à emprunter à la Banque une somme égale remboursable en dix ans par annuités. C'était sur une combinaison analogue qu'avait reposé, en 1694-, la création de la Banque d'Angleterre. La Banque ne pourrait consentir, dans aucun cas, des prêts à un gouvernement étranger ; elle ne serait autorisée à prêter au gouvernement des États-Unis une somme supérieure à 50000 dollars qu'en vertu d'une loi ; il lui serait interdit d'exiger un intérêt supérieur à 6 p. 100 et de posséder plus de quinze millions de dollars, y compris son capital. Ses billets devaient être payables en numéraire à toute réquisition, et ils devaient être reçus pour tous les paiements dans tous les États de l'Union.

Le projet dont nous venons de résumer les principales dispositions donna lieu aux plus vives controverses. Madison le combattit en soutenant que les pouvoirs du gouvernement fédéral étaient limités par le texte de la constitution et qu'aucune disposition ne lui attribuait le droit d'incorporation, c'est-à-dire le droit de créer une personne civile. Lebill,voté malgré son opposition par le Congrès, fut soumis au président le 14 février 1791. Les membres du cabinet étaient divisés sur cette grave question. JefTerson eiVattorney générai Randolph contestèrent, comme l'avait fait Madison, la constilutionnalité de la mesure ; Hamilton la défendit dans un mémoire qu'il rédigea en deux jours, et qui est un chef-d'œuvre de discussion juridique et de science constitutionnelle. Il y développa avec une grande vigueur d'argumentation et une remarquable élévation d'idées et de langage, cette théorie des pouvoirs implicites (implied powers) du gouvernement fédéral, qui a été la doctrine fondamentale de l'Ecole fédéraliste et qui a tenu une si grande place dans

rorganisation et les luttes des partis américains. Le droit d'incorporation, disait-il, est inhéren à l'idée de souveraineté gouvernementale; il est donc nécessairement du nombre de ceux

qui ont été conférés au gouvernement des Etats- Unis pour lui permettre d'atteindre le but en vue duquel il a été institué. Il y a des pouvoirs implicites aussi bien que des pouvoirs exprès; les uns ont été aussi efficacement délégués par le peuple que les autres; et il existe encore une autre catégorie de pouvoirs qu'on pourrait nommer, à proprement parler^ les pouvoirs résultants (resulting powers), Washington se rangea à l'opinion du secrétaire delà Trésorerie etapprouva, le 25 février 1 791 , la charte d'incorporation de la Banque nationale pour une période de vingt ans. Les arguments développés dans le mémoire d'Hamilton n'eurent pas seulement pour résultat de déterminer la conviction du président ; ils servirent de base au mémorable arrêt par lequel la cour suprême des États-Unis, sous la présidence du plus illustre magistrat de l'Amérique, le chief- justice Marshall, consacra la

consiitutionnalité du privilège de la Banque.

Ce privilège expirait en 1811 ; le renouvellement en fut demandé et le monde des affaires était unanime à le réclamer. Mais le pouvoir appartenait alors au parti républicain qui avait combattu la première charte d'incorporation, et Madison, le plus énergique adversaire des projets d'Hamilton était président des États- Unis. La Banque nationale fut dénoncée comme le rempart de l'aristocratie et du fédéralisme, et la voix prépondérante du vice-président Clinton fit repousser par le Sénat le projet de renouvellement.

Les conséquences de ce vole furent désastreuses. Un grand nombre d'aclions de la Banque avaient été placées en Europe; la liquidation de cet établissement entraîna la réalisation et

l'exportation des capitaux étrangers qui y étaient engagés et qui ne représentaient pas moins de sept millions de dollars. La guerre avec l'Angleterre aggrava cette situation en arrêtant les exportations des produits des États-Unis et en obligeant les consommateurs américains, par

suite de celte perturbation apportée dans les échanges, à payer en espèces tous les produits européens importés. Il en résulta une raréfaction de plus en plus sensible du numéraire tandis que la circulation fiduciaire s'accroissait hors de toute mesure. Les banques locales s'étaient multipliées depuis la disparition de la Banque nationale ; leur nombre avait été porté de quatre-vingt-huit à cent vingt, et leur capital, qui s'élevait primitivement à environ quarante- Irois millions de dollars, s'était accru de trente millions dans l'espace de quatre années. Elles consentirent au gouvernement desprê(s énormes qu'elles réalisèrent en billels; l'émission du papier ne connut dès lors plus de limites: la plupart des banques suspendirent leurs paiements en espèces et le pays fut inondé de billets dépréciés dont le montant atteignit lé chiffre de cinquante millions de dollars et dont la valeur tomba à 20 p. 100 de celle des espèces métalliques.

L'impérieux besoin de l'établissement de la circulation monétaire se fit sentir à tous les

esprits après la conclusion de la paix; mais on s'accorda à reconnaître que la création d'une nouvelle Banque nationale en était le préliminaire indispensable. Madison, éclairé par Texpérience, ne repoussait plus en principe cette création; mais il aurait voulu que la Banque fût avant tout destinée à venir en aide au gouvernement dans ses embarras financiers et qu'elle trouvât, dans une faculté indéfinie d'émission, le moyen de lui créer des ressources dans les moments de crises, aussi opposa-t-il son veto au projet de loi voté par le Congrès qui rétablissait le privilège de la Banque mais qui lui imposait en même temps l'obligation du paiement en espèces. Cette résistance fléchit devant la persévérance du Congrès et le secrétaire de la Trésorerie, Albert Gallatin, réussit à faire prévaloir le projet de reconstitution d'une Banque nationale conforme aux idées d'Hamilton. Le bill fut voté le 10 avril 1816 et reçut l'adhésion du président. 11 accordait un privilège de vingt ans à une Banque créée à Philadelphie au capital de trente-cinq millions de dollars. Le

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gouvernement devait souscrire sept millions et contracter ensuite à la Banque un emprunt amortissable d'une somme égale. Les billets émis par la Banque ne devaient pas être d'une valeur de moins de cinq dollars et devaient toujours être remboursables en espèces. L'administration devait être confiée à vingt-cinq directeurs dont vingt seraient élus par les actionnaires et cinq nommés par le président des Étals-Unis, et confirmés par le Sénat. Les fonds publics devaient être déposés à la Banque ; le secrétaire de la Trésorerie aurait le droit d'en opérer le retrait quand il le jugerait nécessaire ; mais il ne pourrait le faire qu'à la charge d'en rendre compte au Congrès dans sa plus prochaine session.

La nouvelle banque des États-Unis commença ses opérations le 7 janvier 1817 et reprit, dès le 20 février suivant, le paiement en numéraire. Ce fut le signal d'une liquidation des banques locales; plusieurs firent faillite, plusieurs obtinrent de la Banque nationale certaines facilités moyennant des restrictions imposées à leurs

émissions. Avec l'abus de la circulation fiduciaire, qui avait jeté dans toutes les transactions une perturbation si profonde, disparurent bientôt les traces de l'anarchie commerciale qui avait suivi la guerre de 1812.

Au début de la présidence de Jackson, la banque des États-Unis comptait vingt-cinq succursales dans les principales villes de l'Union. Les fonds publics déposés dans ses caisses représentaient six à sept millions de dollars, les dépôts privés six millions environ; elle jouissait d'un tel crédit que ses billets étaient reçus comme de l'or sur toutes les places du monde. Son président, Nicolas Biddle, que Monroe avait fait entrer, en 1819, dans le conseil des directeurs, était à la fois un financier et un lettré ; il avait conquis de nombreuses sympathies par le charme et la sûreté de son commerce aussi bien que par son honorabilité incontestée. Toujours maître de lui-même, il déconcertait toutes les attaques par l'irrésistible puissance d'un sang-froid que rien ne pouvait troubler.

Telle était l'institution, et tel était l'homme

auxquels le nouveau président allait déclarer une guerre impitoyable. Les origines de la querelle furent misérables *. Un des conseillers intimes de Jackson, IsaacHill, avait voulu obtenir la révocation d'un de ses adversaires du New- Hampshire, Jérémie Mason, légiste distingué, ami d'Adams et de Webster, qui occupait à cette époque le poste de directeur de la succursale de Porlsmouth. Biddle refusa de sacrifier aux rancunes et aux convoitises des politiciens du parti vainqueur un collaborateur capable et intègre ; il s'en expliqua avec une franchise qui n'était pas sans rudesse dans une lettre au secrétaire de la Trésorerie, Ingham. La réponse de ce dernier, datée du 5 octobre 1829, laissait entrevoir des résolutions menaçantes ; il y dénonçait les tendances d'un parti pour lequel l'institution d'une Banque nationale semblait n'avoir d'autre objet que de a mettre une force au service de la richesse et d'opposer un contre-poids à l'influence du suffrage populaire dans la direction

1. W.-G. Sumner. Andrew Jackson as a public man. Boston, 1883, p. 236.

des affaires publiques » ; il ajoutait que le gouvernement aurait au besoin sur la Banque des moyens d'action de plus d'une sorte, puisqu'il pouvait nommer et révoquer cinq de ses directeurs et qu'il avait le droit de retirer les fonds publics dont la Banque était dépositaire. Deux mois après cette lettre, le message présidentiel rappelait au Congrès que le privilège de la Banque devait expirer en 1836 et signalait à l'attention de la législature et du peuple, dans les termes que nous avons précédemment cités, les inconvénients que présenterait le renouvellement de ce privilège.

Cette déclaration inattendue, et que rien n'avait provoquée, fut mal accueillie par le Con grès. Dans le cours de la session de 1830, la Chambre des représentants écarta deux résolutions dont l'une repoussait en principe le renouvellement du privilège, et dont l'autre tendait à faire procéder à une enquête sur le fonctionnement de la Banque. Sans s'émouvoir de ce premier échec, le président revint à la charge dans son message du 6 décembre suivant. Il v insistait de nouveau

sur les dangers de Tétai de choses existant et il suggérait un mode de réorganisation qui consisterait à rattacher la Banque, comme une branche d'un grand service public, au département de la Trésorerie ; on ferait ainsi disparaître, disait-il, les objections constitutionnelles auxquelles avait donné lieu le privilège et on enlèverait à la Banque Tinfluence qui la rendait redoutable.

Thomas Benton se chargea d'ouvrir la campagne au Sénat et d'y soutenir les projets du président. Le lecteur n'a pas oublié comment cet ancien ennemi personnel de Jackson, forcé de fuir le Tennessee au lendemain de leur sanglante querelle, l'avait, après un long intervalle, retrouvé dans la vie publique et s'était fait le champion passionné de sa politique. Représentant de ce qu'on nommait alors le Far-West^ le sénateur du Missouri avait deviné le prodigieux avenir de cette immense région dont chaque jour voyait reculer les limites, et il croyait en défendre les intérêts en se déclarant l'adversaire acharné des « aristocrates et des

capitalistes des villes de l'Est ». Travaillear infatigable, mais incapable de concentrer sous une forme nette et précise les résultats de ses laborieuses recherches, ce tribun, aux traits fortement accusés, à la carrure massive, à la voix de stentor, que ses propres amis avaient plaisamment surnommé sir Boreas, lassait son auditoire par l'intarissable abondance de sa parole obscure et déclamatoire; mais il s'imposait par son obstination aux impatiences de l'assemblée, et finissait souvent, de guerre lasse, par rester maître du champ de bataille. Le discours qu'il prononça, le 2 février 1830, contenait à la fois un violent réquisitoire contre la Banque et l'exposé d'un programme économique* : a Je demande, dit-il, qu'on laisse expirer le privilège sans substituer à la Banque actuelle une banque quelconque. Je veux que la seule circulation reconnue par le gouvernement fédéral soit la circulation monétaire, la seule que mentionne et qu'autorise la constitution. Je veux que notre gouvernement soit un gouvernement de monnaie métallique comme l'a été celui de la France

depuis le temps des assignats. L'or et l'argent sont la meilleure circulation pour une république; c'est celle qui convient le mieux aux gens de fortune moyenne et aux travailleurs ; et si j'avais à créer un parti des travailleurs, je ferais de la question du numéraire la base de ce parti. J'opposerais au parti du papier-monnaie le parti des espèces métalliques. » Il partait de là pour déclarer la guerre à la Banque. « Une telle institution, disait-il, est trop puissante pour qu'il soit possible de la conserver dans un pays d'égalité et de liberté. Elle a la puissance de la bourse, qui est plus grande que celle du sabre. Si Ton n'y prend pas garde, la Banque, avec sa forte centralisation et ses ramifications dans tous les États, accaparera peu à peu tout le numéraire des États-Unis ; elle aura en fait le monopole de la création des valeurs fiduciaires; elle sera la seule autorité à laquelle puissent recourir pour contracter des emprunts le gouvernement fédéral, les gouvernements des Étals, les grandes villes, les corporations, les commerçants et les simples citoyens eux-

mêmes. Les tendances de la Banque sont d'ailleurs également dangereuses pour le gouvernement et pour le peuple. Elle tend à dominer le gouvernement comme l'a fait, à d'autres époques, la banque d'Angleterre. Elle tend à accroître la dette publique en facilitant les emprunts, à prolonger les guerres inutiles en fournissant le moyen d'y faire face sans s'adressera la nation, à augmenter l'inégalité, à favoriser le riche au détriment du pauvre, à faire et à défaire les fortunes par les oscillations de la valeur du papier. »

Ce discours, qui dénonçait, aux instincts jaloux de la démocratie, la puissance de l'aristocratie financière, produisit un grand effet dans le pays mais n'entraîna pas la majorité du sénat, et 23 voix contre 20 repoussèrent la motion de Benton tendant à faire déclarer qu'il n'y avait pas lieu de renouveler le privilège de la Banque. Les adversaires du privilège étaient également en minorité à la Chambre des représentants. La plupart des membres du cabinet dissimulaient à peine leur répugnance pour cette violente et

malencontreuse campagne. Seul Jackson, soutenu par Benton et par ses conseillers occultes du Kitchen-cabinety se montrait inébranlable dans sa résolution et poursuivait avec sa ténacité habituelle la lutte qu'il avait engagée.

La division régnait dans les conseils de la Banque sur la conduite à tenir. Les plus sages étaient d'avis d'opposer aux entreprises du président une force d'inertie contre laquelle viendraient se briser toutes les attaques et surtout de laisser passer les élections présidentielles qui devaient avoir lieu en 4832, avant de solliciter officiellement du Congrès le renouvellement de la charte d'incorporation. Les plus ardents insistaient au contraire pour que la Banque profitât de la majorité acquise à sa cause dans les deux Chambres et pour qu'elle n'hésitât pas à intervenir avec son prestige et son influence dans la lutte électorale qui allait s'ouvrir. Clay, qui était candidat à la présidence, appuya de son autorité cette dernière opinion ; il voulait que la question de la Banque figurât au premier rang de celles sur lesquelles aurait

à se prononcer le pays , et que le président fût réduit à Talternative de renoncera ses desseins ou de perdre les voix des États que leurs intérêts ou leurs sympathies rattachaient à la cause de la Banque. Son influence triompha des hésitations de Biddle et de ses collègues, et il fut décidé que la Banque demanderait le renouvellement de son privilège, cinq ans avant l'époque à laquelle il devait expirer. A ce moment même se réunissait à Baltimore, le 12 décembre 1831, sous la présidence du sénateur Lacock, la convention du parti national républicain oii whig. Dans le manifeste qu'elle publia pour recommander au peuple la candidature de Clay, la question de la Banque occupait une grande place. La convention rappelait l'engagement pris à plusieurs reprises par le président de s'opposer au renouvellement du privilège, et déclarait que sa réélection, si elle avait lieu, serait la condamnation de la Banque. C'était mettre face à face dans l'arène électorale la puissance de la Banque et la popularité du président; c'était jeter à ce dernier un défi qu'il n'eût été

2Ci LA DÉMOCRAT[E AUTORITAIRE

Di dans ses habitudes ni dans son tempérament de laisser tomber.

Le 9 janvier 183^, la demande d'une nouvelle charte d'incorporation fut déposée au sénat par Dallas et à la chambre des représentants par Mac Duffie. Tous deux appartenaient à la fraction du parti démocrate qui s'était prononcée en faveur de la Banque. Le mémoire rédigé par Biddle à Tappui de celle demande exposait les motifs d'une démarche qu'on pouvait juger prématurée. Il faisait remarquer que la Banque touchait à trop d'intérêts considérâbles pour qu'il n'importât pas d'être fixé promptement sur son avenir. Si le Congrès, dans sa sagesse, croyait devoir détruire une institution qui avait rendu des services au pays, les directeurs de la Banque auraient à chercher les moyens d'offrir au public, sous une autre forme, les facilités que lui enlèverait une telle mesure, et, prévenus à temps, il feraient en sorte d'opérer la Uquidation dans les conditions les moins défavorables. A Tinstigation du président, Clay-

ton, représentant de l'étal de Géorgie, riposta à

la demande de renouvellement par un exposé de motifs dont Benton était le rédacteur, sorte de réquisitoire passionné et verbeux qui ne renfermait pas moins de vingt-deux chefs d'accusation. Le comité de sept membres auxquels fut renvoyée la motion de Claylon ne put s'entendre pour la rédaction d'un rapport unique. La majorité conclut à l'ajournement de tout renouvellement de privilège jusqu'à l'extinclion de la dette, et la réorganisation des revenus publics; la minorité proposa le renouvellement. Un troisième rapport, rédigé par J.-Q. Adams, contenait une complète et lumineuse discussion de tous les griefs des adversaires de la Banque et déclarait que la direction donnée à l'institution « s'était rapprochée de la sagesse parfaite autant que le permet l'imperfection de la nature humaine ). Les trois rapporteurs étaient d'ailleurs à peu près d'accord pour reconnaître que les reproches de corruption dirigés contre la Banque étaient de pures calomnies. On fit comparaître devant le comité, pour s'expliquer à ce sujet, un certain Whilney, négociant failli dej

New-York qui avait été directeur de la Banque ' et qui avait fourni des renseignements et des notes à fienlon. On le prit en flagrant délit de mensonge, ce qui n'empêcha pas Jackson de continuer à le recevoir dans son intimité.

Le renouvellement fut voté au Sénat le 11 juin par 28 voix contre 20, et à la Chambre le 3 juillet par 107 voix contre 85. Le 10 juillet le président opposa son veto^ et en développa les raisons dans un message dont la rédaction, d'une rare habileté, fut attribuée à Âmos Kendall. L'accusation dominante parmi celles que le message dirigeait contre la Banque était celle du monopole, toujours si puissante sur l'esprit des masses. En accordant à un petit nombre d'actionnaires des privilèges d'une immense valeur pécuniaire, on porte atteinte, disait le président, à la liberté des autres citoyens. Le bill sacrifie les intérêts publics à des intérêts particuliers : il exclut toute concurrence; il livre à un conseil élu par un petit nombre d'actionnaires un pouvoir dangereux pour les institutions du pays ; il étend aux banques qui sont en relation avecla

Banque nationale des privilèges qu'il refuse aux simples citoyens, puisqu'il les autorise à faire en billets leurs paiements à la Banque nationale et il favorise ainsi la constitution d'une coalition des banques dont les intérêts seront séparés de ceux de la nation, t Le privilège de la Banque, ajoutait le message, est une de ces lois qui ont pour but d'enrichir les riches et de fortifier les forts ; quand aux humbles membres de la société, fermiers, ouvriers, travailleurs, qui n'ont ni le temps ni les moyens de s'assurer de telles faveurs, les lois leur donnent le droit de se plaindre de l'injustice du gouvernement. > En même temps qu'il faisait ainsi appel aux passions populaires, le président s'efforçait d'éveiller la sollicitude d'un patriotisme ombrageux. Sur le capital de la Banque, disait-il, huit

millions de dollars appartiennent à des étrangers; le renouvellement du privilège accroîtra de vingt à trente pour cent la valeur des actions ; ce sera donc une libéralité de plusieurs millions de dollars que le gouvernement des États-Unis fera à des capitalistes étrangers. Ces

étrangers, qui échappent aux taxes dont les États particuliers peuvent frapper les actions possédées par les citoyens soumis à leurs lois, concentreront de plus en plus dans leurs mains le capital de la Banque et, le jour où une guerre viendrait à éclater, « on verrait les opérations de la Banque seconder, à l'intérieur, l'action des flottes et des armées ennemies ». Après avoir fait ressortir les inconvénients et les dangers d'une charte d'incorporation, le président en contestait la constitutionnalité. D'après lui, la cour suprême avait simplement jugé que « le Congrès pouvait faire toutes les lois nécessaires et convenables {necessary and proper) pour l'exercice des pouvoirs du gouvernement général ». Or le bill renfermait de nombreuses dispositions qui n'étaient « ni nécessaires ni

convenables » et qui dès lors devaient être tenues pour inconstitutionnelles. D'ailleurs l'autorité même des décisions de la cour suprême ne pouvait lier ni le président ni le Congrès : « Les précédents seuls sont une dangereuse source d'autorité et ils ne doivent servir à trancher des

questions de droit constitutionnel que lorsque

l'acquiescement du peuple et des Etats peut être considéré comme bien établi... Le Congrès, l'exécutif et la cour suprême doivent chacun pour son compte être guidés par l'opinion que chacun se fait de la constitution. Chaque officier public qui prête serment de défendre la constitution doit la défendre comme il la comprend et non comme d'autres la comprennent. L'opinion des juges n'a pas plus d'autorité sur le Congrès que l'opinion du Congrès sur les juges et le président est à cet égard indépendant de l'un comme des autres. L'autorité de la cour suprême n'a donc aucun contrôle à exercer sur le Congrès ni sur l'exécutif, lorsqu'ils agissent dans l'exercice du pouvoir législatif et elle ne peut avoir d'autre valeur que celle des raisons qu'elle invoque. »

Au point de vue constitutionnel, le message accusait, chez son auteur, des tendances et des prétentions nouvelles. Le droit.de veto n'avait été que rarement exercé par les prédécesseurs de Jackson; dans la théorie des premiers inter-

prêtes de la constitution comme dans la pratique jusqu'alors suivie, c'était une arme tenue en réserve pour défendre le pouvoir exécutif contre une tentative d'envahissement de la législature ou un moyen de provoquer, sur une question d'une gravité exceptionnelle, une plus mûre délibération du Congrès. Jackson semblait s'être fait de ce droit une notion différente. Il avait sur l'organisation de la Banque, ainsi qu'il l'avait déclaré dans son précédent message, un système opposé à celui qu'avait adopté le Congrès. Fermement résolu à faire prévaloir eh cette matière ses vues personnelles, il entendait écarter au moyen du veto tout projet qui s'en éloignerait, imposer ses idées au Congrès par la persuasion ou par la lassitude et conquérir ainsi, d'une manière indirecte, l'initiative législative que lui refusait la constitution. Cette préoccupation, que révélait le soin avec lequel il discutait tous les détails du projet, apparaissait plus évidemment encore dans la partie du message consacrée à l'examen de la constitutionnalité. Le président déniait bien moins au Congrès le droit d'accor-

der une charte d'incorporation qu'il ne critiquait les dispositions de celte charte. Si ces dispositions eussent été « convenables et nécessaires », elles eussent été constitutionnelles, et elles eussent été t convenables et nécessaires » si, dans son appréciation souveraine, le président les eût jugées telles. C'était, en effet, le pouvoir exécutif qui se proclamait le gardien et l'interprète de la constitution, refusant de tenir compte de l'autorité des décisions du pouvoir judiciaire auquel avait été conliée cette interprétation souveraine, etleur déniant toute valeur en dehors des procès dans lesquels elles avaient été rendues et des parties qui les avaient provoquées * .

1. Cette doctrine alors nouvelle et contre laquelle s'élevèrent les plus fidèles héritiers des traditions des fondateurs de la Républic^ue semble avoir aujourd'hui prévalu sous Tinfluence du développement continu des prérogatives du pouvoir exécutif. (V. Story, Commentaries on the constitution, 4« édit. with notes and additions by Th*. M. Gooley, 1873.) Elle fut soutenue par le président Lincoln à l'occasion de Tarrôt par lequel la cour suprême avait refusé au Congrès le droit d'exclure Tesclavage des territoires. « Je n'oublie pas, dit-il dans son Inaugural adress, que quelques personnes soutiennent qu'il appartient à la cour suprême de trancher les

Les théories politiques du message aussi bien que la nature des attaques qu'il dirigeait contre la Banque eurent un retentissement considérable. Les partisans de l'institution menacée crurent servir utilement leur cause en se chargeant de la répandre à profusion, convaincus qu'ils provoqueraient une réaction favorable à la Banque. « C'est véritablement un manifeste d'anarchie, écrivait BiddleàClay : mon impression est que l'effet du message est tel que peuvent le souhaiter les amis de la banque et du pays. »

a Un lel document, disait le New-York American est au-dessous du mépris. C'est un appel de l'ignorance à l'ignorance, du préjugé au préjugé, de la plus impudente hostilité de l'esprit

questions constitutionnelles; je ne nie pas que ces décisions soient obligatoires entre les parties à un procès et quant à Tobjet de ce procès... mais il faut bien avouer que, si la politique du gouvernement sur des questions vitales, intéressant le peuple entier, devait être irrévocablement fixée par les décisions de la cour suprême, dès que ces décisions sont intervenues entre parties dans un débat privé ordinaire, le peuple cesserait d'être son propre souverain et aurait en fait remis son gouvernement aux mains de cet éminent tribunal. »

LE GÉNÉRAL ANDRÉ JACKSON i273

de parti à la plus abjecte servilité de l'esprit de parti. »

Mais, tandis que les classes éclairées partageaient ces appréciations sévères et se rangeaient en général du côté de la Banque, Timpression était bien différente dans les masses. Tocqueville a analysé, avec sa profonde intelligence des instincts de la démocratie, le sentiment qui les porta dans cette lutte à se rallier autour du président. « Pensez-vous, dit-il, que le peuple a su discerner les raisons de son opinion au milieu des détours d'une question si difficile et où les hommes expérimentés hésitent? Nullement, mais la Banque est un grand établissement qui a une existence indépendante; le peuple qui détruit ou élève toutes les puissances ne peut rien sur elle; cela Tétonne. Au milieu du mouvement universel de la société, ce point immobile choque ses regards et il veut voir s'il ne parviendra pas à le mettre en branle comme le reste ^ . »

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