‹ La démocratie autoritaire aux États-Unis: le général André JacksonChapitre 26 sur 31 · Démocratie en Amérique, t, II, p · texte numérisé non relu

Démocratie en Amérique, t, II, p

Aux termes de la constitution, le bill devait, à la suite du veto présidentiel, être soumis à une nouvelle délibération du Congrès et il ne pouvait passer que s'il réunissait, dans chacune des deux Chambres, une majorité des deux tiers. Les adversaires du président ne se faisaient aucune illusion sur la possibilité d'atteindre ce résultat, mais ils voulaient plaider leur cause devant le corps électoral qui allait être le juge suprême de ce grand débat. La discussion eut au Sénat une ampleur et un éclat remarquables. Clay s'éleva avec une éloquence passionnée contre l'exercice du droit de veto. Suivant lui, ce droit, emprunté à l'Angleterre où il était tombé en désuétude depuis un siècle, était presque inconciliable dans son principe avec l'esprit du gouvernement représentatif; il l'était absolument lorsque le président en faisait un fréquent usage et s'en servait paur contester non seulement la constitutionnalité mais la convenance des lois votées par le Congrès. Benton défendit le veto. Il en rappela les origines tribunitiennes; il fit allusion à l'usage qu'en avait fait Louis XVI

pour s'opposer à des lois détestables, alors que la canaille des faubourgs surnommait le roi et la reine M. et madame Veto; et, poussant comme de coutume jusqu'aux plus extrêmes limites la hardiesse de ses métaphores, il s'écria : « Nous n'avons pas de guillotine sanglante, mais nous avons des guillotines politiques, des haches bien affilées qui tombent de haul et tranchent des têtes politiques. Est-ce à cette arme qu'on fait appel ici contre le général André Veto? » Portant à son tour l'attaque sur le terrain de ses adversaires, il montra la Banque descendant dans l'arène comme un formidable combattant au moment de l'élection présidentielle. « Si elle réussit, dit-il, c'en est fait de la liberté américaine et de la République. On peut tolérer pour un temps les formes des élections comme on a toléré à Rome les formes des élections consulaires pendant les dernières années de la République; mais ce ne sera que pour un temps. Le président de la Banque et le président des États-Unis seront cousins et cousins au sens roval du mot. Ils s'éliront l'un

l'autre; ils éliront leurs successeurs; ils transmettront leurs trônes à leurs descendants et ils le feront par mesure législative... »

Webster, revenant sur la question du veto et appréciant lapolitique du message, éleva ledébal à une grande hauteur : « Nous entrons, dit-il en. terminant, dans une ère nouvelle. Le gouvernement et la constitution de ce pays sont l'objet d'expériences jusqu'ici sans précédents et que nous ne pouvons envisager sans effroi. Le message nous fait entrevoir un avenir qui ne ressemble guère au passé. Les principes qu'il développe sont en opposition avec tout ce qu'a soutenu l'opinion publique, avec tout ce qu'a consacré l'expérience du gouvernement. Il nie des principes élémentaires. Il contredit des vérités tenues jusqu'à ce jour pour indiscutables. Il dénie au pouvoir judiciaire le droit d'interpréter les lois et il demande à partager avec le Congrès l'initiative des lois. Il prétend mettre la main de l'exécutif sur tous les pouvoirs publics. Mais ce n'est pas tout : il nous fait assister à ce spectacle du premier magis-

trat de TUnion discutant les pouvoirs de ce gouvernement à la tête duquel il est placé et recourant à des procédés de discussion qu'en dépit des sentiments que doit inspirer sa haute situation officielle, il est difficile de trouver honorables. Il fait appel à tous les préjugés qui peuvent égarer les hommes sur leurs véritables intérêts, à toutes les passions qui peuvent les pousser à se révolter contre l'impulsion de leur raison. Il cherche à soulever le pauvre contre le riche. 11 attaque, de gaieté de cœur, des classes entières de la nation dans le dessein de tourner contre elles les préjugés et les rancunes d'autres classes... Voilà ce qu'est le message ! Et maintenant c'est au peuple des Etats-Unis à faire son choix entre les principes qui y sont exposés et son gouvernement. L'incompatibilité est absolue; il faut choisir : si les idées du message reçoivent l'approbation générale, la constitution aura péri avant même le moment fixé par ses ennemis pour le terme de son existence. Elle n'aura pas vécu plus de cinquante ans. »

Élection présidentielle de 1832. — Monnaie de papier et monnaie sonnante. — La Banque Manmoth. — Gaerre an monopole. — Le plébiscite d'André Jackson.

Le CoDgrès s'ajourna le 16 juillet 1832, sans avoir pu réunir la majorité des deux tiers des voix nécessaire pour paralyser le veto du président, et la campagne électorale s'ouvrit avec une prodigieuse activité. Quoique le choléra qui venait de ravager l'Europe eût fait son apparition aux Étals-Unis, les esprits semblaient exclusivement absorbés par la préoccupation de l'élection présidentielle. Le parti Whig avait désigné Clay pour candidat à la présidence et John Sergeant

de Pensylvanie pour candidat à la vice-présidence. Jackson avait imposé, non sans d'assez vives résistances, à la convention démocratique de Baltimore, qui proposait sa réélection, la candidature de Van Buren à la vice-présidence, comme pour désigner d'avance aux suffrages du peuple américain, le successeur qu'il s'était choisi. L'organisation du parti démocrate était incomparable; Amos Kendall en avait réglé tous les détails et en faisait mouvoir tous les rouages avec une précision savante; le Globe, devenu sous l'habile direction de Blair l'organe incontesté du parti, entretenait, par une ardente polémique, le zèle des cpmbattants et leur transmettait comme un mot d'ordre les résolutions arrêtées par leurs chefs : les politiciens de tout ordre pourvus d'emplois grâce au système des dépouilles formaient une armée compacte, résolue à vaincre et peu scrupuleuse sur le choix des armes. Jackson et Van Buren dirigeaient la campagne; ils y portaient, l'un le prestige de son immense popularité et la puissance de sa volonté indomptable, l'autre les

ressources de son esprit flexible, son savoir-faire et son expérience consommée. M. Michel Chevalier qui assista à cette lutte et qui en suivit avec un vif intérêt les péripéties s'est montré singulièrement frappé, dans ses Lettres sur V Amérique du Nord, de la perfection de ce mécanisme électoral, de la discipline supérieure du parti et du a mélange formidable » de qualités que réunissaient ses chefs*. L'opposition avait pour elle l'intelligence et la richesse du pays, les puissances financières, les plus éclatantes personnalités politiques, Glay, Calhoun et Webster unis, malgré leurs dissentiments, dans une action ou tout au moins dans une résistance commune. Le président avait à son service, avec la puissante organisalion de son parti, la force du nombre et les passions populaires. Tandis que les Whigs ins-

1. Le portrait qu*il trace de Jackson met bien en lumière les traits principaux de cette curieuse figure : « Le président, (lit-il, possède au plus haut degré les qualités nécessaires pour conduire une guerre de coups de main; audacieux, infatigable, toujours sur le qui-vive, doué d*un coup d*œil prompt, d'un corps de fer et d'une résohutiou de bronze, dévoué aux siens, âpre et terrible envers Tennemi, se jouant des obstacles, aimant de passion le danger.» (Lettre xvii.)

crivaient sur leur programme le système protecteur, les améliorations intérieures, la répartition entre les États du produit de la vente des terres publiques, le renouvellement du privilège de la Banque, les démocrates concentraient, sur cette dernière question, tout l'effort de leur polémique. Ils répétaient que le président était sorti du peuple, que toutes ses sympathies élaient pour le peuple, que c'était le peuple qu'il défendait contre le monopole, contre les aristocrates et la Banque, contre les agioteurs, contre tous ceux qui s'enrichissaient de l'épargne du fermier et de l'ouvrier. D'un bout à l'autre de l'Union retentissait le cri électoral du parti : « A bas la monnaie de chiffons(ragf-mo/iô2/).Vive la monnaie sonnante de Jackson ! » Comme s'il eût été au pouvoir du président de faire descendre sur la nation enivrée et séduite la pluie d'or de Danaé ! A peine d'ailleurs faisait-il raine de s'en défendre; lorsqu'au mois d'août, il alla passer quelques semaines à l'Herraitage, il affecta, pendant la durée du voyage, de faire tous ses paiements en

or. (( Plus de papier monnaie, disait-il, mes

chers concitoyens, si je viens à bout de culbuter Nicolas Biddle et sa banque monstre, > ( La banque monstre », « la banque Manmoth j>, comme la nommaient ses ennemis, était devenue pour l'imagination populaire je ne sais quelle gigantesque et mystérieuse puissance chargée de toutes les iniquités, responsable de tous les désastres, que les plus crédules n*étaient psis éloignés de considérer comme une œuvre de Satané a Les démagogues, écrivait avec ^beaucoup de sens et de vérité M. Michel Chevalier, ont tant crié au monopole et à l'aristocratie qu'ils ont fmi par persuader à la multitude que la banque était un colosse d'aristocratie, un suppôt du monopole : ces mots de monopole et d'aristocratie sont ici ce qu'était le mot de Jésuite en France, il y a quelques années » (Lettre vi, p. 99). Le succès de ces grossiers appels à l'ignorance et à la sottise est infaillible dans tous les pays et

1. Le jeune Nick (Nicolas Biddle), s'écriait nn orateur démocrate aux grands applaudissements de son auditoire, gouverne la Banque d*après les principes du vieux Nick (Old Nick}j surnom populaire du diable.

dans tous les temps. Le triomphe de Jackson dépassa toutes les prévisions. Sur 288 suffrages exprimés, il en réunit 219. Van Buren en obtint 189 pour la vice-présidence; 4-9 seulement se portèrent sur les noms de Clay et de Sergeant : les délégués de la Caroline du Sud perdirent leur vole et quelques voix furent données aux candidats du parti antimaçonnique qui avait pris dans deux ou trois États une certaine consistance. Cette élection avait pour Jackson le sens et la valeur d'un plébiscite, il avait hardiment affiché devant le pays ses prétentions à Tomnipotence et sa résolution de briser toutes les résistances : l'immense majorité qui venait de l'acclamer donnait à sa politique une éclatante adhésion et semblait ratifier d'avance ses plus audacieuses entreprises. Il se considérait dès lors comme une sorte de tribun du peuple investi de l'exercice de la souveraineté nationale et chargé de diriger, de contrôler et; au besoin, de tenir en échec tous les pouvoirs constitutionnels. La modération relative qu'il avait observée pendant le premier terme de sa prési-

dence fit place à Tinfatuation de la toute puissance; son gouvernement affecta de plus en plus les procédés et les allures du gouvernement personnel ; l'emportement de ses colères et de ses rancunes, son impatience de tout contrôle, sa hauteur dans ses rapports avec le Congrès, sa confiance en lui-même et dans Tentourage occulte qu'il s'était donné ne connurent plus de bornes. Les esprits les plus clairvoyants avaient prévu depuis longtemps ce résultat. « Je l'avoue avec un sentiment d'humiUation, écrivait Story: il m'est impossible de me dissimuler que,quoique nous vivions sous la forme d'une république, nous sommes en réalité placés sous le pouvoir absolu d'un seul homme*. » L'élection qui venait de s'accomplir consacrait à un autre point de vue une révolution considérable; c'était dans l'ordre politique la dépossession complète et définitive des classes éclairées et indépendantes au profit de ces masses ignorantes dont Jackson avait exclusivement flatté les instincts et recherché les suffrages. M. Michel Chevalier

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