‹ La démocratie autoritaire aux États-Unis: le général André JacksonChapitre 27 sur 31 · Life and letters, t. II, p · texte numérisé non relu

Life and letters, t. II, p

a résumé d'un mot significatif cette situation qui marquait une ère nouvelle dans l'histoire de la démocratie américaine. « La masse, dit-il, qui en Europe est habituée à porter le bât et à recevoir la loi, a ici mis le bat sur les épaules des classes éclairées et policées. »

L'accueil enthousiaste que reçut le président lorsqu'il parcourut, quelques mois après sa réélection, les États du Nord, était bien fait pour entretenir en lui l'orgueilleux enivrement de la victoire. A son départ de New- York, où il s'était arrêté quelques jours, on vendit aux enchères le mobilier de l'appartement qu'il avait occupé et ses admirateurs se disputèrent comme de précieuses reliques les meubles dont il s'était servi. L'Université d'Harvard lui décerna solennellement le grade honorifique de docteur es lois. Il reçut cette distinction gravement et sans embarras, tandis que plusieurs de ses amis avaient peine à dissimuler un sourire. « Il faudra bien leur servir un peu de latin, docteur, » lui dit plaisamment et à demi-voix l'un d'entre eux. Sa réponse ne manqua ni d'à-propos ni de

grandeur. Celait au lendemain des querelles de la nullirwîation : le président se découvrit et, montrant la devise de l'Union sur une bannière déployée : « E phiribus iinum, mes amis, ditil d'une voix forte : c'est la condition de notre existence. » Ce fut dans un de ces voyages que, traversant par un mauvais temps le lac de Chesapeake, Jackson remarqua l'inquiétude d'un des passagers. « Vous semblez effrayé, lui dit-il, je vois que vous n'avez jamais navigué avec moi. » Ce n'était pas assurément une réminiscence classique qui se présentait à l'esprit du docteur illettré de l'Université d'Harvard lorsque, plein d'une orgueilleuse et naïve confiance dans son rôle et dans sa destinée, il répétait ainsi le mot du dictateur romain au patron du batea u qui portait César et sa fortune.

Reprise des hostilités contre la Banque nationale. — Le secrétaire de la trésorerie Duane. — Ses résistances. — Mémoire lu en conseil de cabinet. — Révocation de Duane. — Son successeur Taney ordonne le retrait des fonds publics. — Vote de blâme du Sénat. — Protestation du président. — Désastres financiers. — Les ventes de terres publiques et les paiements en espèces. — Le vote de blâme est effacé des procès-verbaux du Sénat.

Le message du mois de décembre donna le signal de la reprise des hostilités. Le président invitait le Congrès à procéder à une sérieuse enquête sur la situation de la Banque et à examiner si les dépôts des fonds publics pouvaient y demeurer sans péril. La Chambre des repré-

sentants renvoya la proposition à l'examen du Comité des voies et moyens et déclara, sur son rapport, le 2 mars 1833, à la majorité de 109 voix contre 46 que l'état de la Banque était satisfaisant et que le gouvernement pouvait y conserver en parfaite sécurité le dépôt des fonds publics. Lamajorilé du cabinet n'était pas moins opposée que le Congrès au retrait des dépôts. Cette mesure dont Amos Kendall s'était fait l'ardent promoteur et à laquelle il avait rallié, non sans quelque difficulté, le vice-président Van Buren n'avait été énergiquement défendue que par un seul membre du cabinet VAttormy gênerai Taney : le secrétaire de la Trésorerie, Mac Lane auquel aurait dû être confiée l'exécution de la mesure s'y montrait absolument opposé et il eût été impossible d'obtenir son concours. Une modification ministérielle devenait dès lors inévitable. Elleeutlieu au mois de mai 1833; Mac Lane remplaça comme secrétaire d'État Livingston nommé ministre des Etats-Unis en France : il eut lui-même pour successeur William Duane, avocat distingué de Philadelphie, démocrate de

l'école de Jefferson, mais placé, par son caractère et les habitudes de toute sa vie, en dehors de la sphère où s'agitaient les passions et les intrigues des politiciens. Fils d'un ancien ami de Jackson, Duane avait été désigné à son choix par ce souvenir; mais nul n'était moins disposé à se faire le docile exécuteur des volontés dictatoriales du président et des délibérations du Kitchen-cabi" net. Cependant la résolution de Jackson était prise : sans retirer immédiatement les fonds actuellement déposés à la Banque, il îivail décidé que cet établissement ne recevrait plus à Tavenir de nouveaux dépôts, et il se proposait de confier les fonds publics à un certain nombre de banques locales qui étaient bien loin d'offrir, soit par leur organisation, soit par l'importance de leur capital, les mêmes garanties que la grande institution contre laquelle étaient déchaînées tant de colères. Lorsque Kendall et Blair furent chargés de pressentir l'opinion des amis du président sur ce projet, ils rencontrèrent une opposition générale. Le major Lewis, autorisé par sa vieille amitié, s'en fit l'interprète sans parvenir à

fléchir Tobstination de Jackson. « Ha résolu-* tion est prise, lui répondit celui-ci ; le gouvernement ne laissera pas son argent à la disposition de Biddle, afin que Biddle s'en serve pour le renverser. C'est une aftaire réglée. »

Lewis insista vainement pour que la solution de cette grave question fut réservée au Congrès.

(( Je n'ai pas de confiance dans le Congrès , répliqua le président du ton arrogant et tranchant d'un dictateur; si les fonds publics restent confiés à la Banque , il n'y a pas de puissance capable de l'empêcher d'obtenir le renouvellement de sa charte : elle l'obtiendra si elle a de quoi acheter tout le Congrès; et c'est à cela qu'elle emploiera les fonds publics. — Maïs, reprit Lewis, si le Congrès ordonne le rétablissement des dépôts dans les caisses de la Banque? — J'opposerai mon veto. — Et, si le Congrès passe outre?... — Alors, Monsieur, dit le président en redressant sa haute taijie et en regardant en face son interlocuteur, je donnerai ma

démission et je retournerai à THermilage*. »

Jackson était intimement convaincu qu'il sauvait le pays d'un immense péril et il était bien déterminé à le sauver envers et contre tous. Sa démocratie, suivant la remarque de son plus récent historien, ressemblait fort à cette démocratie napoléonienne dans laquelle relu de la nation a pour mission de protéger l'État contre tout le monde, mais plus particulièrement contre les pouvoirs réguliers institués par la constitution ^

Le nouveau secrétaire de la Trésorerie, qui était resté étranger à toutes ces négociations, ne fut pas médiocrement surpris de recevoir, le soir même de son entrée en fonctions, la visite d'un personnage de réputation douteuse dont nous avons déjà parlé, Reuben M. Whitney, qui venait lui faire part des projets du président. Duane

1. Sur tous ces points et sur la plupart des détails qui vont suivre, il existe un accord complet entre les récits des trois hommes qui ont été le plus activement môles à ces transactions, V Autobiographie de Kendall, le récit du major Lewis rc cueilli par M. Parton et le mémoire que fit imprimer Duane en 1838 pour expliquer sa conduite et qu'il fit distribuer à ses amis.

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