W.-G. Sumner, p
justement blessé de n'avoir pas été mis au courant de cette situation lorsqu'il avait été appelé à faire parlie du cabinet et d'apprendre par un tel intermédiaire les mesures pour lesquelles on comptait réclamer son concours, s'en expliqua deux jours après avec le président lui-même.
Celui-ci parut ignorer la démarche de Whitney : il déclina d'ailleurs le débat prétextant le voyage d'un mois qu'il allait entreprendre dans les États de la Nouvelle-Angleterre. Pendant son absence, le secrétaire de la Trésorerie fut circonvenu et obsédé par les politiciens de l'entourage présidentiel. « J'avais entendu parler, ditil, de l'existence à Washington d'influences que ne reconnaît ni la constitution ni le pays. Je ne tardai pas à acquérir la conviction que ces runiours étaient fondées... En somme, de tout ce que j'entendis et de tout ce que je vis, résulta pour moi la certitude que les gens qui exerçaient une influence sur le pouvoir exécutif n'étaient guidés que par des vues factieuses et égoïstes et qu'ils n'avaient souci ni de l'intérêt véritable ni de l'honneur du pays. > A son retour, Jackson
adressa au secrétaire de la Trésorerie un exposé de ses projets, lui proposa d'envoyer un agent sûr à Baltimore, à Philadelphie et à Boston pour conclure des arrangeraenis avecles banques des États au sujet des dépôts des fonds publics, el lui désigna Amos Kendall comme particulièrement apte à remplir une mission de cette naiure. Duane déclara nettement que le plan qui lui était exposé lui paraissait inacceptable. Il estimait qu'il serait injuste d'enlever à la Banque les dépôts que lui garantissait une clause formelle du contrat, sur lesquels elle avait compté et qui constituaient pour elle une source impor-
lante de bénéfices. Quant aux banques des Etats, il doutait que celles qui offriraient des garanties suffisantes fussent disposées à accepter les conditions qui leur étaient prpposées et il jugeait imprudent de confier les dépôts aux autres. Il n'admettait pas d'ailleurs qu'une mesure aussi grave pût être prise sans l'intervention du Congrès, surtout au lendemain du vote de la Chambre des représentants qui avait déclaré que 4es dépôts étaient en sécurité à la Banque natio-
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nale. Le président, sans contester la valeur de ces objections, insista sur la nécessité de faire procéder à une enquête, ne fût-ce que pour être en mesure d'éclairer le Congrès sur les résolutions à prendre, et il obtint du secrétaire de la Trésorerie l'envoi d'Amos Kendall dans les États du Centre et de l'Est, pour se rendre compte des dispositions des banques. Le résultat de cette enquête justifia les prévisions de Duane. Le projet qu'avait préparé Kendall et qu'avait accepté le président fut généralement considéré comme impraticable. Les banques les plus solides déclinèrent les offres qui leur furent adressées ; d'autres se bornèrent à déclarer qu'elles étaient disposées à étudier les conditions d'un accord. En somme, il était visible qu'on allait renoncer à un système qui avait fait ses preuves pour se jeter dans l'inconnu.
Jackson ne se tint pas cependant pour battu.
Le 10 septembre, il réunit le cabinet et lui annonça sa résolution de ne plus confier les dépôts des fonds publics à la Banque qui, disait-il, en avait fait un instrument de corrup-
tion. Le 17 septembre, dans une réunion nouvelle, il invita chacun des membres du cabinet à lui faire connaître son opinion. Mac Lane et Duane combattirent la mesure; Woodbury, Barry, Taney, s'y montrèrent favorables; le secrétaire de la guerre Cass s'abstint en alléguant son incompétence. Le lendemain, le président donna lecture d'un mémoire dans lequel se trouvaient reproduits tous ses griefs contre la Banque. « La question, disait-il, a été portée devant le peuple qui l'a tranchée en faveur du président. C'est maintenant au président à faire exécuter la volonté souveraine de la nation. > Il terminait en ces termes : c Le président répète qu'il prie son cabinet de considérer la mesure proposée comme son 'œuvre personnelle, et il ne demandera à aucun de ses membres de faire à ce sujet un sacrifice d'opinion ou de principe. Il en a pris la responsabilité après la plus mûre délibération et la plus sérieuse réflexion, la jugeant indispensable pour préserver la moralité publique, la liberté de la presse, la pureté des élections, sans lesquelles tout le monde
s'accordera à reconnaître que le sang et les trésors consacrés par nos pères à l'établissement de notre heureuse forme de gouvernement demeureraient inutiles et stériles. Animé de celle conviction, il est persuadé qu'on ne saurait commencer trop tôt l'application d'une mesure si importante pour le peuple américain, et il fixe en conséquence la date de la mise en vigueur du nouveau système aul*"^ octobre, ou plus tôt, si, avant celle date, l'accord nécessaire a pu être établi avec les banques des États. » On ne pouvait formuler plus nettement la prétention de réduire les membres du cabinet au rôle de chefs des services administratifs et d'instruments passifs d'une volonté unique et souveraine.
Telle avait été, de tout temps, la théorie de Jackson. Dans le cas particulier toutefois, l'application de cette théorie n'était pas sans difficultés; c'était au secrétaire de la Trésorerie et non au président que la charte d'incorporation de la Banque avait conféré le droit de retirer les dépôts, et les lois du 2 juillet 1789 et du 10 mai 4800 lui prescrivaient de rendre compte chaque
année auCongrès desactes deson administration, bien qu'il fût placé sous l'autorité du président et que celui-ci eût seul le pouvoir de le révoquer. La Cour suprême avait en eftet reconnu au Congrès le droit d'imposer directement certaines obligations aux chefs des départements ministériels, sans laisser, en pareille matière, aucun pouvoir discrétionnaire au président. Suivant les termes d'un arrêt célèbre* le chef du département n'était plus dans ce cas l'agent du pouvoir exécutif, mais l'agent de la loi (officer of the law) et il était responsable de l'exercice de l'autorité dont il était revêtu. Il ne pouvait convenir dans ces conditions au secrétaire de la Trésorerie de s'abriter derrière la responsabilité que revendiquait le président et de se charger de l'exécution d'une mesure qu'il réprouvait.
Duane n'hésita pas à déclarer qu'il ne croyait devoir ni ordonner le retrait des dépôts ni donner sa démission : il ajouta que cette conduite était la seule qu'il fût permis de tenir
1, Marbury V. Madison, Cranch'srep, I, p. 165-166.
en présence des violentes attaques dont le poursuivait la presse officieuse et après la publication faite par le Globe, au mépris de toutes les convenances, d*une note qui avait annoncé le retrait des dépôts le jour même où le cabinet avait été saisi d'une communication relative à cette mesure.
Le 23 septembre, il reçut du président une lettre ainsi conçue : c Je me vois forcé de vous informer que je n*ai plus besoin de vos services comme secrétaire de la Trésorerie, j Taney fut désigné pour lui succéder dans ses fonctions et fut lui-même remplacé comme AUorney gênerai par Benjamin Butler de New-York. Le Globe se chargea de commenter la révocation de Duane avec la bonne foi dont l'entourage présidentiel était coutumier : il lui reprocha d'avoir manqué à la parole donnée et à un engagement écrit et déclara que le t mauvais vouloir dont il avait fait preuve le rendait absolument impropre à exercer les fonctions auxquelles il avait été élevé ». Le journal officieux publiait, en même temps, comme un acte d'accusation dressé
au nom du peuple contre la Banque, le mémoire dont le président avait donné lecture aux membres de son cabinet.
Le premier acte de Taney fut de défendre à tous les collecteurs de revenus publics de déposer à la Banque nationale les fonds qu'ils recevraient à Tavenir. Au moment où il prenait celte grave mesure, aucun plan n'avait été arrêté et aucune disposition n'avait été prise pour pourvoir aux nécessités du service. M. Michel Chevalier, bon juge en pareille matière, n'hésite pas à reconnaître que, dans toute cette affaire, les pièces officielles émanées du pouvoir exécutif ont été, comme science administrative et comme intelligence des ressorts de la prospérité publique, au niveau des actes des gouvernements absolus les plus arriérés de l'Europe. Le secrétaire de la Trésorerie conclut à la hâte des arrangements avec un certain nombre de banques locales auxquelles il accorda le privilège de recevoir les dépôts : il avait songé d'abord à les rattacher à la Banque de la métropole établie à Washington comme à un centre commun et il
avait offert à Amos Kendall la direction de ce dernier établissement ; mais l'habile politicien s'était montré peu désireux de s'engager dans une aventure dont mieux que personne il pouvait apprécier les dangers. Sans se laisser troubler par ce premier échec, Taney tenta une combinai* son différente. Il appartenait à cette école démocratique dont nous avons connu plus d'un représentant et dont l'hostilité farouche pour les puissances financières de bon aloi s'humanise aisément au contact des aventuriers delà spéculation. Il proposa en conséquence à la fianque de la métropole de prendre Whitney pour agent général et de le charger de correspondre avec les banques locales; mais la répugnance qu'inspira au directeur de l'établissement la déconsidération de ce personnage fit encore avorter ce projet. De guerre lasse, Taney traita directement avec les banques des États et leur imposa Whitney comme représentant auprès de la Trésorerie. Les agissements de ce dernier provoquèrent en 1837 une enquête qui montra dans quel esprit avaient été appliquées les mesures en fa-
veur desquelles Jacksoa avait invoqué si hautement les droits de la morale pubi ique et de la probité électorale. Tandis que les adversaires de la Banque nationale s'étaient vus dans l'impossibilité de faire la preuve des faits de corruption dont ils l'avaient si bruyamment accusée, il fut établi, par des témoignages irrécusables, que les dépôts des fonds publics avaient été répartis par Taney entre les diverses banques sous la préoccupation exclusive d'intérêts électoraux et que ces dépôtsavaient servi soit à payer le zèle des amis du président, soit à lui gagner des partisans.
La publication du mémoire lu en conseil de cabinet ne permettait pas à la Banque nationale de garder le silence. Elle fit paraître une réplique rédigée par Biddle et dans laquelle les accusations dont elle avait été l'objet étaient fof' tement réfutées. L'auteur appréciait en termes sévères c le document signé André Jackson et soi-disant lu en conseil de cabinet », il y dénonçait la double violation des droits de la Banque et des lois du pays. « Le comité, disait-it, éptmv^ quelque embarras à en parler avec 1« fr^ftehi?^
302 LA DËMOGRÂTIË AUTORITAIRE
qui convient, lorsqu'il' s'agit de juger un tel document provenant d'une telle origine ; il craint de manquer au respect qu'il se doit à lui-même aussi bien qu'à la considération que tout citoyen américain doit au premier magistrat de son pays. Il imposera toutefois silence à ses sentiments et il observera, dans son langage, le respect qui est dû à la fonction, lorsqu'il aura à examiner l'historique de la mesure, son caractère et les prétextes invoqués pour les justifier. » Il restait à déterminer la conduite que devait tenir la Banque en présence de l'atteinte portée à ses droits et à ses intérêts. Convenait-il qu'elle manifestât sa puissance et sa vitalité en développant l'importance de ses prêts au lieu de la restreindre, de manière à faire sentir davantage au pays, à l'expiration du privilège, la perturbation qu'entraînerait la cessation subite de ses opérations? Devait-elle au contraire réduire graduellement le chiffre de ses prêts au fur et à mesure que se restreindrait le chiffre des fonds publics dont elle était encore dépositaire? Les deux systèmes pouvaient se défendre par de
sérieux arguments. Biddle inclinait à adopter le premier; le second fut jugé plus prudent etprévalut. La Banque restreignit donc l'importance de ses prêts en proportion de la diminution des capitaux dont elle disposait; mais elle ne le fit que dans une sage mesure; car, tandis que les fonds publics retirés de ses caisses, du mois d'octobre 1833 au mois d'avril 1834, s'élevaient à environ sept millions de dollars, la diminution que subit, dans la même période, le chiffre des prêts ne dépassa pas cinq millions. Il convient cependant de remarquer, pour apprécier sainement l'influence exercée par cette restriction, qu'elle entraîna, comme une conséquence nécessaire, un resserrement analogue des crédits ouverts par les banques locales et que celles de ces banques auxquelles venait d'être confié à l'improviste le dépôt des fonds publics ne se trouvèrent pas en mesure d'en faire emploi durant cette période d'organisation précipitée, pour satisfaire aux exigences de la situation. Il en résulta un malaise général dont les adversaires de la Banque cherchèrent à lui attribuer
la responsabilité, mais qui ne fut en réalité que la conséquence inévitable des mesures téméraires et mal combinées du président.
Ce fut dans ces circonstances que s'ouvrit le vingt-troisième congrès. Le renouvellement de la Chambre des représentants avait assuré aux amis du président la majorité dans cette assemblée ; mais l'opposition dominait au sénat où elle avait à sa tête la redoutable coalition de Glay, Calhoun et Webster.
Dans le message qu'il adressa au Congrès, au début de sa première session, Jackson lui annonça le retrait des dépôts; il appelait de nouveau à cette occasion l'attention de la législature sur la situation de la Banque transformée en une immense « machine électorale » et il l'accusait d'avoir tout récemment causé par ses manœuvres la panique qui troublait le monde commercial. Taney exposa, de son côté, dans un rapport spécial, les motifs qui l'avaient déterminé à prendre cette grave mesure. Il s'attacha à démontrer qu'elle ne rentrait pas dans les attributions du Congrès, et qu'il appartenait exclu-
sivement au secrétaire de la Trésorerie, agissant sous i' autorité duprésident, delà prescrire lorsque l'intérêt public lui paraissait l'exiger. L'élection présidentielle, ajoutait-il, avait prouvé que le peuple ne voulait pas du renouvellement du privilège et que la Banque avait perdu la confiance du pays; le gouvernement ne pouvait, dans ces circonstances, attendre l'expiration de la charte d'incorporation pour cesser de déposer les fonds publics dans les caisses de la Banque. Avant d'entrer dans la discussion de la mesure, Clay demanda que le président fût invité à s'expliquer sur l'authenticité d'un document qu'on disait avoir été lu en conseil de cabinet et publié par ses ordres, et, dans le cas où ce document serait authentique, qu'il fût invité à en adresser une copie au Sénat. Celte proposition fut adoptée par vingt-trois voix contre dix-huit; mais le président refusa d'y accéder. € J'ignore, écrivit-il, en vertu de quelle autorité constitutionelle celte branche de la législature peut me demander compte d'une communication écrite ou verbale faite aux chefs desdépartemenls
réunis en conseil du cabinet. > Commencées sur ce terrain, les hostilités se poursuivirent à l'occasion du renouvellement des cinq directeurs de la Banque dont la nomination était réservée au gouvernement. Le Sénat qui était appelé à ratifier le choix du président manifesta sa désapprobation en refusant à deux reprises la conflrmation qui lui était demandée.
Ce n'étaient là toutefois que les préliminaires d'un lutte plus décisive. Le 26 janvier, Clay présenta une série de résolutions tendances à blâmer la révocation de Duane et le retrait des dépôts et à déclarer que,par ses mesures récentes, relatives au revenu public, le président s'était arrogé des pouvoirs qu'il ne tenait ni de la constitution ni des lois des États-Unis. Il développa ces propositions avec une âpre et ardente éloquence. « Nous sommes, dit-il, en pleine révolution : jusqu'ici cette révolution n'a pas été sanglante, mais elle tend rapidement à altérer de la façon la plus complète le caractère républicain pur de notre gouvernement et à concentrer tous les pouvoirs aux mains d'un seul
homme... Il y a plus de quinze ans que je lutte pour éviter ce qui se produit aujourd'hui. J'ai cru découvrir dans certains actes commis pendant la guerre contre les Séminoles un esprit de rébellion contre la constitution et les lois. Avec quelle sincérité, avec quel ardent dévouement pour la Hterlé civile j'ai soutenu celte lutte, celui qui sonde les cœurs des hommes le sait ! Avec quel insuccès, la constitution mutilée de mon pays ne le montre que trop!... Les yeux et les espérances du peuple sont tournés vers le Congrès. Il sait qu'on a abusé de sa confiance, trahi ses intérêts et mis ses libertés en péril. Les symptômes avant-coureurs du despotisme sont devant nous et si le Congrès n'adopte pas un remède immédiat et efficace, la catastrophe ne se fera pas longtemps attendre. Nous mourrons honteusement de la mort des esclaves, accablés du mépris du genre humain, sans obtenir de pitié, de larmes, ni de deuil. »
Calhoun se montra plus passionné et plus amer encore dans ses attaques contre le président et le système de gouvernement qu'il avait inau-
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guré. Il rappela le souvenir, déjà évoqué par Glay , de César s'emparant de vive force du trésor public. « Les acteurs, dit-il, sont aujourd'hui d'un caractère différent. Ils sont entrés dans le trésor non l'épée à la main, comme des soldats qui se livrent au pillage, mais le sophisme à la bouche comme des voleurs munis de fausses clefs, dans le silence de la nuit, t Avec de l'argent j'ai des » hommes, disait César, et avec des hommes, j'ai ï) del'argent.» Aujourd'hui, avec de l'argent et des partisans corrompus, on fait un immense effort pour étouffer, dans ses organes naturels, la voix delà liberté américaine, pour acheter la presse, pour dominer les autres pouvoirs publics et enfm pour créer un nouvel et impur orga<nisme composé de fonctionnaires et de partisans soudoyés, qui, réunis sous le nom de convention nationale, contrefont la voix du pays et qui, si l'on n'y résiste pas, nous imposeront la succession du pouvoir. Cela fait, la révolution sera complète et tous les pouvoirs de notre république seront également absorbés dans le président et perpétuéssuivant son bon plaisir. >
Après trois mois de débals, le Sénat vota, le 28 avril 1834, sur le rapport de Webster, les résolutions de Glay. La première de ces résolutions était ainsi conçue : a En révoquant le dernier secrétaire de la Trésorerie parce qu'il n'a pas voulu, contrairement au sentiment de ses devoirs et pour se conformer à l'opinion du président, retirer les fonds publics déposés à la Banque des États-Unis et dans ses succursales et en lui nommant un successeur pour opérer ces retraits, le président s'est attribué un pouvoir sur le trésor des Etats-Unis que n'autorisent ni la constitution ni les lois et qui est dangereux pour les libertés publiques. » Jackson adressa au Sénat une protestation contre le vote de ces résolutions qu'il déclarait illégales. Elle n'avaient, en effet, prétendit-il, ni le caractère législatif, parce qu'elles n'émanaient que d'une seule Chambre, ni le caractèrejudiciaire, parce qu'elles n'intervenaient pas à la sixiied^ un impeachemen t. Le Sénat refusa de recevoir cette protestation : il déclara le 7 mai qu'elle attribuait au président des pouvoirs incompatibles avec l'autorité des
deux Chambres et avec sa constitution, qu'elle constituait une atteinte au privilège du Sénat {breach of privilège) et qu'elle ne devait pas être insérée au journal de ses séances.
Ce qui s'agitait au fond de ces débats et ce qui en fait encore aujourd'hui pour nous l'intérêt et la grandeur, c'était, sous la formepartîculière aux institutions américaines, la question du droit de contrôle des assemblées, condition nécessaire dans tous les temps et dans tous les pays de la liberté et de la dignité du gouvernement des peuples. A la revendication de ce droit, Jackson opposait les doctrines et le langage de la démocratie césarienne. A l'entendre, le jour où le peuple avait fait choix d'un président, il avait consacré par son vote tous les principes, toutes les tendances, toutes les prétentions de son élu : il avait tranché suivant ses vues tous les problèmes politiques, toutes les questions économiques, administratives et financières. Discuter un de ces actes, contester une de ces théories, c'était s'insurger contre la volonté souveraine et infaillible de la nation. Organe de cette volonté,
LE GÉNÉRAL ANDRÉ JACKSON 31i
le président était l'interprète autorisé et le défenseur naturel de la constitution : c'était à lui qu'il appartenait de la protéger contre les usurpations des autres pouvoirs. 11 était, disait-il, dans sa protestation, le représentant direct du peuple américain, élu par lui et responsable devant lui seul. En présence d'un tel langage accueilli par les manifestations de l'enthousiasme populaire, faut-il s'étonner que les orateurs dont nous avons cité les paroles aient cru voir apparaître un régime nouveau menaçant pour les liberté^ publiques et que Tocqueville ail écrit sous l'impression du même spectacle et des mêmes ^ alarmes : a Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique tel qu'on l'a organisé aux États-Unis, ce n'est pas, comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n'est pas l'extrême liberté qui y règne, c'est le peu de garanties qu'on y trouve contre la tyrannie. »
Tandis que se poursuivait la lutte enlre le président et le Sénat, la crise commerciale se-
312 LA DÉMOCRATIK AUTORITAIRE
vissait avec une intensité croissante; les transactions étaient arrêtées, les faillites se multipliaient et des pétitions étaient adressées au Congrès de tous les points de TUnion. En déposant uiie de ces pétitions sur le bureau du Sénat et en s'adressant suivant la coutume au président Van Buren, Clay interpella personnellement ce dernier, comme l'ami particulier de Jackson :
« Allez le trouver, lui dit-il, et décrivez-lui sans exagération, mais avec le langage de la vérité, la condition actuelle de ce pays épuisé. Dites-lui que ce pays est presque complètement ruiné par les mesures qu'il lui a imposées. Parlez-lui de la dépréciation alarmante de toutes les propriétés et de tous les produits de l'industrie, de la stagnation des affaires de toute nature, de la fermeture de nombreuses manufactures qui étaient il y a peu de mois florissantes et en pleine activité. Dépeignez-lui, si vous trouvez des paroles pour la rendre, l'épouvantable misère de milliers de travailleurs aujourd'hui sans ouvrage, les pleurs des veuves et des orphelins privés, par sa politique, du travail qui leur
avait jusqu'alors permis de gagner honnêtement leur vie. Dites-lui que, dans les circonstances actuelles, lui seul a le pouvoir de venir au secours de ce pays, et que, s'il ne corrige pas les erreurs de son administration, aucune imagination humaine ne saurait concevoir et aucune langue humaine ne saurait exprimer les effroyables conséquences qui en pourront résulter. Suppliez-le de s'arrêter, de réfléchir qu'il y a une limite que ne peut dépasser la patience humaine et de ne pas pousser ce brave, généreux et patriotique peuple, à la folie et au désespoir. >
Ces éloquentes adjurations n'ébranlaient pas l'imperturbable obstination du président : elles le trouvaient plus que jamais inflexible dans ses résolutions et conliant dans le succès final. Tandis que les pétitions s'accumulaient sur les bureaux des deux Chambres, les députations se succédaient à la Maison-Blanche pour solliciter au nom des intérêts en souffrance l'abandon des mesures annoncées. Jackson les recevait avec une attitude hautaine et courroucée, répondait à
leurs plaintes par le sarcasme et le dédain et s'emportait en brutales invectives contre la Banque qu'il rendait seule responsable du malaise général. <f Vous êtes insolvables, dites-vous ?répondait'il aux délégués des principaux négociants et banquiers de New- York. Que venez-vous alors me demander? Allez trouver Nicolas Biddle. Il a des millions en numéraire qui dorment à l'heure qu'il est dans ses caves, et c'est à moi que vous venez demander de vous empêcher de faire faillite?... » « Je reçois chaque jour, disait-il à une députation d'ouvriers, deux ou trois lettres anonymes qui me menacent de mort si je ne rends pas les dépôts à la Banque et si je ne renouvelle pas le privilège de cette abominable institution, de ce monstre qui a grandi à la faveur des événements et qui a cherché à faire la loi au gouvernement. Je l'ai sous mon pied, et je l'écraserai... Croit-on que je renoncerai à mon dessein? Se figure-t-on qu'André Jackson pliera le genou devant le veau d'or comme l'ont fait les Israclilès? »
Au milieu de ces agitations, la Chambre des
LE GÉNÉRAL A!l1lltÊ JACKSON 315
représentants prêtait un énergique ccmcours à la politique présidentielle. Elle adopta, le i avril 1834, sur le rapport de Polk, les quatre résolutions suivantes: 1® il n'y pas lieu de renouveler le privilège de la Banque; 2* les dépôts des fonds publics ne doivent pas lui être restitués ; 3** ils doivent être confiés aux banques des États; 4» un comité sera nommé pour procéder à une enquête sur la Banque et sur la crise commerciale. Le Sénat chargea, de son côté, en forme de représailles, son comité des finances d'ouvrir une enquête sur les faits allégués contre la Banque par le président et le secrétaire de la Trésorerie ; et, le 18 décembre, Tyler^ déposa, au nom du comité, un rapport dont les conclusions étaient sur tous les points favorables à la Banque.
Cet antagonisme des deux Chambres assurait le succès des desseins du président. Un seul des membres du cabinet, le secrétaire d'État Mac Lane, persistait à blâmer cette politique à laquelle, dès l'origine, il avait refusé de s'associer :
1. Depuis, vice-président des États-Unis et appelé, à ce titre, en 1841 à laprésidence après la mortdu général Harrison.
il ne crut pas possible de rester plus longtemps clans cette situation équivoque et se retira à la fin delà session ; il eut pour successeur Forsyth,
sénateur de la Virginie et ami de Van Buren; Taney, dont la nomination tardivement soumise
au Sénat n'avait pasété confirmée, fut, àla même époque, remplacé par le secrétaire de la marine W^oodbury; le président lui avait destiné à titre de compensation un siège à la Cour suprême; mais ce projet vint encore échouer devant les résistances du Sénat. Un avenir prochain lui réservait une éclatante revanche. Le 6 juillet 1835 mourut le chief-justice Marshall qui avait été l'ami et l'historien de Washington et dont les décisions sur toutes les grandes questions constitutionnelles avaient depuis le commencement du siècle exercé une influence décisive sur le développement des institutions américaines et sur la fondation de l'unité nationale. Ce fut Taney qui fut appelé à recueillir la succession de ce grand magistral et le Sénat, dont la majorité venait d'être déplacée par de nouvelles élections, n'hésita pas celte fois à ratifier le choix du
président. Le nouveau chief-justice conservai les fonctions jusqu'à sa-mort survenue en 1866; dans le cours de cette longue carrière, il eut le triste honneur d'attacher son nom au célèbre arrêt rendu en 4856 dans l'affaire Dred Scott et de consacrer l'une des plus monstrueuses prétentions duSud en décidant que le séjour d'un esclave dans un État où l'esclavage était interdit n'avait pas pour effet de lui conférer la liberté. La composition de la cour suprême était d'ailleurs, à cette époque, singulièrement modifiée et les nominations faites sous la présidence de Jackson avaient eu pour résultat, en renouvelant la majorité de ce grand corps judiciaire, d'en altérer l'esprit et d'en briser les traditions. Un des derniers et des plus fidèles gardiens de ces traditions, l'illustre commentateur de la constitution des États- Unis, Story,le constatait en ces termes en 1845, en offrant sa démission. « J'ai pu depuis longtemps me convaincre que les doctrines et les opinions de la vieille cour perdaient chaque jour du terrain, surtout dans les grandes questions constitutionnelles. De nouveaux hommes et des
opinions nouvelles y dominent aujourd'hui. Les doctrines de la constitutionjqui ont pour ce pays une importance vitale et qui, aune autre époque, ont été soutenues par la cour toute entière n'y conservent plus leur ascendant. Je suis le dernier survivant de la vieille cour et je ne puis consentir à continuer d'y siéger, n'ayant plus d'espoir d'y voir reconnaître et maintenir plus longtemps ces doctrines*. »
L'année 4835 s'ouvrit par un événement que les amis du président ne manquèrent pas de représenter comme un triomphe pour sa politique. La dette nationale se trouva, à cette époque, complètement éteinte, grâce aux excédents qu'avaient permis de réaliser depuis plusieurs années le maintien d'un tarif douanier excessif et la suppression de toutes les dépenses précédemment consacrées aux améliorations intérieures. Les fêtes données le 5 janvier à l'occasion de l'anniversaire de la délivrance de la Nouvelle-Orléans empruntèrent à cette circonstance