Thirty years* vieiVy t. I,p
soir, après le souper, ils avaient coutume de s'asseoir en face l'un de l'autre au coin du foyer, fumant tous deux silencieusement de longues pipes de terre, entourés des neveux et nièces de mislress Jackson, qui, à défaut d'enfants, formaient pour eux une famille d'adoption. Le caractère violent de Jackson s'adoucissait dans la vie domestique, et il témoignait surtout une tendre affection aux enfants, qu'il aimait à voir jouer autour de lui.
Il vivait depuis huit ans dans cette laborieuse et tranquille retraite lorsque les événements l'appelèrent sur un nouveau théâtre et lui ouvrirent une éclatante destinée.
La vie militaire il*André Jackson. — Guerreavcc rAngletcrrc. — Luttes contre les tribus Indiennes. — Les volontaires du Tennessee. — Indiscipline des troupes improvisées. — Défaite des Creeks. — Traité de Fort Jackson.
Une profonde irritation contre l'Angleterre avait survécu dans l'esprit du peuple américain aux luttes de l'indépendance. Washington et les fédéralistes s'étaient efforcés, non sans compromettre leur popularité, de combattre l'ardeur de ces ressentiments. Mais l'élection de Jefferson, en consacrant l'avènement au pouvoir du parti républicain S inaugura une politique extérieure
1. C'était ainsi qu'on désignait alors le parti qui prit plus
tard le nom de parti démocratique y sous lequel il devait
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à la fois sympathique à la France et ouvertement hostile à l'Angleterre.
Les événements précipitèrent une rupture que devait fatalement entraîner cette politique. Le commerce des États-Unis eut à subir les désastreuses conséquences de la guerre engagée entre les grandes puissances européennes. Napoléon I" avait, par les décrets de Berlin et.de Milan, proclamé le blocus continental et ordonné la saisie de tous les navires neutres venant des ports anglais ou chargés de produits anglais. Le gouvernement britannique, de son côté, par les ordi^es du conseil d\i II novembre 1807, avait déclaré de bonne prise tout bâliment à destination de l'un des pays d'où le pavillon anglais était exclu, à moins qu'il ne se fût présenté dans un des ports de l'Angleterre et qu'il n'y eût reçu, moyennant le paiement d'une redevance, une licence de navigation. L'accès de tous les ports de l'Europe se trouvait ainsi interdit à la marine des États-Unis, qui avait pris un rapide dévelop-
exercer sur les destinées des États-Unis une si profonde et si durable influence.
pement et qui transportait dors, sous son pavillon neutre, les marchandises de toutes les naùons. Mais les Américains se sentirent particulièrement blessés dans leurs intérêts et dans leur oi*gueil national par la prétention qu'élevait le gouvernement anglais de visiter les navires des nations neutres pour y rechercher et y saisir les déserteurs de sa flotte. Cette pratique vexatoire donna lieu aux plus graves abus : des vaisseaux de guerre furent contraints de subir, aussi bien que des bâtiments marchands, cette humiliante inquisition, et plus de mille matelots d'origine américaine, capturés comme déserteurs, au mépris du droit des gens, furent contraints de servir sous le pavillon britannique.
A ces mesures violentes, l'Amérique tenta d'opposer, à titre de représailles, un régime de rigoureuses prohibitions.
Au mois de décembre 1807, le Congrès, sur la proposition du président Jefferson, vola la loi d'embargOy aux termes de laquelle il était interdit, sous peine de saisie, à tout navire, quel que fût son pavillon, de sortir des ports américains
à destination d'un port étranger. Celait, en réalité, supprimer d'un trait de plume le commerce extérieur des États-Unis et donner au système du blocus continental un concours aussi efficace qu'inattendu. Funestes aux intérêts qu'elles prétendaient protéger, de telles mesures ne pouvaient, ainsi que l'avaient dès l'origine annoncé les fédéralistes, avoir d'autre résultat que de rendre la guerre inévitable.
Cette prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Au mois de janvier 1812, après d'infructueuses négociations engagées par Madison, le Congrès ordonna la levée de vingt-cinq mille hommes de troupes régulières et l'enrôlement de cinquante mille volontaires, et autorisa un emprunt de 10 millions de dollars. Le 19 juin suivant, les États-Unis déclarèrent la guerre à l'Angleterre.
Jackson était alors depuis onze ans major général de la milice du Tennessee. Mais il était loin d'être en faveur auprès du président Madison, dont il venait de combattre la réélection, et il semblait peu probable qu'il fût appelé à
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exercer un commandement dans celte guerre.
Cependant, dès le â5 juin, il se mit à la disposition du gouverneur de l'État avec deux mille cinq cents volontaires de sa division, et, à la fm d'octobre, il reçut Tordre de rejoindre, à la tète d'un détachement de quinze cents hommes, les troupes réunies à la Nouvelle-Orléans sous le commandement du général Wilkinson en prévision d'une descente des Anglais sur le golfe du Mexique.
Les volontaires furent convoqués à Nashville pour le 10 décembre; ils étaient tenus de fournir leurs armes, leurs munitions, leurs objets de campement et devaient être indemnisés de leurs avances par le gouvernement. Deux mille volontaires répondirent à cet appel. Ils formaient un régiment de cavalerie à la tête duquel était placé Coffee, l'ancien associé de la maison de commerce de Clover Bottom, et deux régiments d'infanterie, dont l'un avait pour colonel un jeune et ardent officier destiné à jouer plus lard un rôle politique, Thomas Benton.
Le 7 janvier 1813, l'infanterie s'embarqua
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sur une petite flottille et descendit le cours du Gumberland, de FOhio et du Mississipi jusqu'à Nalchez, où se rendait de son côté la cavalerie.
Jackson annonça ce départ au secrétaire de la guerre dans un langage présomptueux et emphatique. « J'ai riionneur de vous informer, lui écrivait-il, que je suis à la tête de deux raille soixante-dix volontaires, l'élite de nos concitoyens, qui vont à l'appel de leur pays exécuter la volonté du gouvernement, qui n'ont pas de scrupules constitutionnels et qui, si le gouvernement Texige, se réjouiront de trouver l'occasion de planter l'aigle américaine sur les remparts de Mobile, de Pensacola et du fort Saint-Auguslin, bannissant des côtes du Sud toute influence anglaise... »
Le moment n'était pas venu de réaliser ces ambitieuses espérances. Rien n'avait été préparé pour recevoir à la Nouvelle-Orléans les volontaires du Tennessee. Lorsqu'ils arrivèrent à Natchcz, après trente-sept jours d'un voyage difficile, le général Wilkinson leur envoya l'ordre de s'arrêter dans cette ville et d'y attendre de
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nourelles instructions. Ils y i\^slèrenl jusqiio dans les derniers jours de mars 1813. A oollo t'*poque, Jackson recul une lettre du serrolaire de la guerre qui l'informait que les causes pour lesquelles il avait dû envoyer des renforts à In Nouvelle-Orléans avaient cesse d'exister et qui lui ordonnait de licencier les troupes au reçu de la dépêche. L'exécution de cet ordre élail impossible. Les volontaires du Tennessee ne pouvaient être abandonnés sans ressource» à 500 milles de leur pays, et il était indispensable de les rapatrier. Jackson n'hésita pas un seul instant, quoi qu'il n'eiU à sa disposition ni argent, ni vivres, ni moyens de transport . En même temps qu'il adressait une protestation véhémente et indignée au président dos lîlats- Unis, au secrétaire de la guerre, au gouverneur du Tennessee et au général Wilkinson, il s'engagea personnellement envers les négociants de Natchcz et obtint d'eux, à crédit et sur sa garantie, les livraisons nécessaires.
La retraite s'opéra dans des conditions difficiles et au milieu d'embarras de toute nature.
Au moment où les troupes quittèrent Naclhez, elles comptaient cent cinquante malades, pour le transport desquels on ne pouvait disposer que de dix voitures. Les officiers mirent ieurs chevaux à la disposition des malades : Jackson fît toute la route à pied, soutenant, par sa verve et son entrain, le moral de ses soldats. Ce fut pendant ces longues marches qu'il reçut d'eux le surnom de old hickory^, sous lequel il est resté populaire. Le 22 mai, les volontaires arrivés au terme de la route étaient réunis sur la place publique deNashville et s'apprêtaient à se séparer. Au moment où ils allaient rompre les rangs^ les dames du Tennessee leur offrirent, en mémoire de cette première campagne, un drapeau de satin richement brodé qui portait ces mots : « Volontaires du Tennessee, l'indépendance dans un état de guerre ne peut être maintenue que sur le champ de bataille de la République. Le camp est un poste d'honneur. — Offert par
1. Hickory, espèce de noyer ou bois de fer particulier à TAmérique. On peut traduire par le vieux hois de fer le surnom légendaire du général Jackson.
les dames du Tennessee oriental. — Knoxville, 16 février 1813. »
Les volontaires avaient regagné leurs foyers et Jackson avait trouvé la récompense de ses énergiques efforts dans la reconnaissance de ses concitoyens et dans la popularité qui s'attachait à son nom. Mais il restait sous le coup des lourds engagements qu'il avait contractés avant de quitter Natchez. Ses traites sur le quartier-maître général du département du Sud étaient restées impayées et le gouvernement des États-Unis n'avait pas envoyé^ malgré des demandes répétées, les fonds nécessaires au remboursement des dépenses effectuées dans l'intérêt des troupes. Jackson chargea le colonel Benton de porter à Washington ses pressantes et légitimes réclamations. Le jeune officier s'acquitta de sa mission avec autant de zèle que d'intelligence et obtint, après d'activés démarches, une complète satisfaction.
Au moment où il revenait à Nashville, après avoir si efficacement servi les intérêts de son chef, il apprit avec un douloureux étonnement
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que son frère venait d'être blessé dans un duel par un jeune officier qui passait pour un des favoris du général et auquel celui-ci avait consenti à servir do témoin. II ne dissimula pas les sentiments d'indignation que lui inspirait la conduite de Jackson dans cette circonstance : ses propos furent rapportés à ce dernier, qui y répondit par de grossières et brutales menaces. Il n'était pas permis de considérer ces menaces comme de simples excès de langage. La violence de Jackson était proverbiale. Ses duels avaient été nombreux, et plusieurs avaient eu un dénouement tragique. Lorsqu'il était avocat, on l'avait vu, au milieu d'une audience, déchirer un feuillet d'un recueil de lois pour y écrire un cartel et l'envoyer à un adversaire à la barre même de la cour. Quelques années plus tard, dans un duel au pistolet sur les bords de la rivière Rouge, dans le Kentucky, il avait tué un homme de loi influent et considéré, qu'il accusait de s'être exprimé en termes blessants sur le compte de mislress Jackson.
Sa querelle avec les frères Benton devait être
un des plus déplorables incidents de cette longue série de violences. En passant dans une rue de Nash ville, accompagné de son fidèle ami Goffee, il rencontra les deux frères à la porte d'une auberge; il menaça Thomas de sa cravache, et, comme ce dernier faisait mine de se défendre, il tira de sa poche un pistolet : Jesse Benton,qui était lui-même armé, se jeta au-devant de lui, fit feu, le blessa de deux balles à l'épaule gauche et le laissa sans connaissance et couvert de sang sur le pavé de la cour. Tous les médecins, à l'exception d'un seul, encore jeune et sans autorité, déclarèrent l'amputation nécessaire; Jackson s'y refusa et finit par se rétablir. Toutefois, l'une des balles ne put être extraite, et il la conserva dans l'épaule pendant vingt ans. Le moindre mouvement brusque lui causa longtemps d'intolérables souffrances, et il lui fut presque toujours impossible, dans le cours de sa carrière militaire, de supporter, sur son épaule gauche, le contact d'une épaulette.
Sa popularité était si grande à cette époque et l'irritation de ses amis fut si vive que les frères
Benton durent immédiatement quitter Nashville. Thomas se retira dans l'état de Missouri et y fut élu quelques années plus tard sénateur des Etats-Unis. Dix ans après, il retrouvait Jackson sur les bancs du sénat; il y devenait un des partisans les plus fidèles de sa politique et il devait s'en faire l'apologiste passionné dans l'important ouvrage qu'il a consacré au^ souvenirs des trente ans de sa vie publique K
Sur le lit de douleur où le retenait sa blessure, Jackson ne tarda pas à apprendre de grandes et alarmantes nouvelles. Les Anglais, oublieux des éloquentes protestations qu'avait fait entendre lord Chatham à l'époque de la guerre de l'Indépendance ^ avaient de nouveau, dans leur lutte