II. à
instant arrêté leur attention sur ces monstruosités, qui, du reste, ne sont pas nouvelles dans l’histoire du monde (1). Si de nos jours elles étaient demeurées des opinions purement individuelles, et si elles ne s’appuyaient pas sur l’abus le plus sacrilège de nos
(1) Elles ont même été prédites dans les termes les plus exprès par nos saintes Ecritures, et Dieu a permis que ce fftt le prince desapâtrés, le premier des papes, qui les ait surtout signalées au monde. Après avoir parlé en général des pécheurs que Dieu se réserve à punir au jour de sa justice , il ajoute : « Ce sont surtout ceux qui vont dans leurs désirs immondes chercher les «satisfactions charnelles, qui rejettent avec mépris toute domination: « hommes audacieux et pleins d’euxmêmes, ils ne craignent pas d’introduire « des sectes blasphématoires. . . regardant les voluptés honteuses comme le «bonheur de la vie... et tombant d’erreurs en erreurs , parce qu’ils ont « quitté la droite voie. . . Ce sont des fontaines sans eau , des nuées agitées « par tes tourbillons, qui sont destinées à la profondeur des ténèbres. Ayant « à la bouche des paroles de présomption et de jactance , ils entraînent les « peuples dans les désirs de la luxure , leur promettant la liberté quand ils « sont eux-mêmes esclaves de la corruption ; car, quelle que soit la puis- « sance qui tienne sous le joug, on est son esclave. » (2 Petr., n.)
Conformément à cette frappante prophétie , ces sectes abominables ont de temps en temps paru dans l'Eglise. Dès sa naissance ce furent les disciples de Ménandre, de Saturnin, de Basilide, de Carpocrate sous le nom de gnosliques ou d’illuminés. Plus tard , les disciples de Manès , les Cathares , les Albigeois , les Vaudois prêchèrent ces pernicieuses et scandaleuses doctrines dans leurs conventicules, et voulurent les établir à main armée dans leurs nombreux et séditieux attroupements. Et toujours l’Eglise les a frappés de ses sévères condamnations , non pas seulement comme hérétiques , mais comme ennemis de la société.
Sous ce dernier rapport, elle a permis aux princes catholiques de les combattre par la force des armes ; et cette résistance paraissait alors fort légitime et fort nécessaire en présence de l’immense péril auquel ces sectaires infâmes exposaient le monde civilisé.
Cependant , que n’a pas dit l’école philosophique du dernier siècle contre cet usage de la force armée, approuvé par l'Eglise? Que n’a-t-elle pas dit, entre autres, contre cette croisade connue sous le nom de guerre des Albigeois 1 A combien de déclamations contre l’intolérance, coutre l’inquisition, coutre la domination de la cour romaine , ce fait marquant de l’iiistoire ecclésiastique n’a-t-il pas prêté matière ? Et pourtant qo’élaicnl-ce que les Albigeois sinon les communistes d'alors, et que sont les communistes actuels sinon les Albigeois modernes !
saintes Écritures, nous aurions pu ne pas en faire mention dans cet ouvrage.
Mais, quand d’une part ces affreuses pensées sont devenues une école publique , nombreuse, puissante, quand cette école a partout des maîtres pleins de talent et d’ardeur; quand elle a partout des organes multipliés et retentissants ; quand elle a des journaux répandus chaque jour à des milliers d’exemplaires; et quand, d’autre part, elle ose invoquer en faveur de ses ignobles doctrines le livre le plus sublime et le plus sacré qu’il y ait au monde, l’Évangile, cette loi immaculée qui n’a pour objet que de convertir et de sanctifier les âmes comme le disait le prophète (1), ce code de tous les devoirs , de toutes les vertus, de toutes les perfections; nous n’avons pas cru qu’il nous fût permis de passer outre sans laisser tomber sur ces audacieux et honteux systèmes une parole de douleur et de réprobation.
Mais, nous nous hâtons de reconnaître que ce n’est là qu’une nuance exagérée de la démocratie, et que ce n’est pas celle avec laquelle nous avons à discuter.
Non, les démocrates sensés ne disent pas que l’Évangile autorise la licence des penchants naturels, mais ils affirment que les libertés républicaines telles que nous les avons reconnues découlent de la doctrine de ce livre inspiré.
(1) Lex Domini iminacalata, converties animas. (Ps. xvm, 8.)
Nous répondons d’abord qu’elles n’eu découlent ni expressément ni directement, et nous pourrions porter le défi de trouver un texte duquel on pût conclure ou que l’élection perpétuelle des chefs suprêmes d’un État est le système le plus conforme à la loi de Dieu, ou que, sous des pouvoirs sortis de l’élection, la dignité de l’homme soit mieux respectée et sa liberté plus entière que sous une autre forme de gouvernement. Ce sont là de pures opinions sur lesquelles l’enseignement de la foi ne statue rien, et que Dieu abandonne, comme la plupart des choses de ce monde, à la libre discussion des controverses (1).
Tout ce que l’on peut trouver dans nos saintes Écritures , ce sont des recommandations très-pressantes, et même des ordres très-formels adressés à ceux qui commandent, pour qu’à l’égard de leurs subordonnés ils soient justes (2), bons, indulgents (3), et que par cela même ils respectent toutes les libertés légitimes.
Car nous ne saurions trop le répéter : la vertu des chefs est pour la liberté des peuples la plus sûre ou plutôt la seule garantie. Qu’importe que vous soyez gouvernés par des républicains? S’ils sont orgueilleux, cupides et durs, vous serez opprimés. Au contraire, qu’importe que vous ayez des rois? S’ils sont pénétrés de la prudence et de la charité que
(1) Mundum tradidit disputalioni eormn. (Keel., 111 , 11.)
(2) Domini, quod jnstnm et æqmim est servis pries tate. (Col. , iv, 1 .)
(3) Vos domini, eadeni facile illis, rémittentes minas. (Eph., vi, 9.)
leur prescrit la loi de Dieu , vous serez heureux et libres.
Sans aucun doute, nous reconnaissons que la propagation de l’Évangile ne s’est pas faite au milieu des nations sans y porter avec elle une diffusion abondante des libertés publiques et privées. Partout où la loi de grâce a paru, tout ce qui était faible, comme la femme et l’enfant, a été fortifié; tout ce qui était opprimé, comme l’esclave, a été soulagé.
Mais l’Évangile a-t-il fait cela en changeant partout les monarchies ou les aristocraties en républiques? Aucunement; et l’on ne trouvera pas la trace ou d’un apôtre, ou d’un pape, ou d’un concile qui s’en soit môme occupé.
Comment donc l’Évangile a-t-il produit ce merveilleux et incontestable résultat? C’est uniquement en adoucissant les mœurs. Et comment a-t-il adouci les mœurs ? C’est d’abord en éclairant les esprits sur l’origine de l’homme , sur ses devoirs et ses destinées ; c’est ensuite et surtout en répandant la charité dans les cœurs.
L’homme, devenu chrétien, a su par l'Évangile que tous les autres hommes étaient créés comme lui à l’image de Dieu , qu’ils étaient ses frères , et qu’ils avaient le ciel pour héritage; il a su qu’il devait les aimer comme étant avec lui les enfants du môme Père ; et par la grâce divine, il a senti qu’il les aimait. C’en était assez : il n’avait besoin , ni de recevoir des constitutions républicaines, ni d’ôtre jeté dans des démo-
craties. Dès lors qu’il avait ces convictions et ces sentiments, il a dit reconnaître et respecter la dignité, les droits, la liberté de ses semblables : et c’est ce qu’il a fait, n’importe sous quel gouvernement il se soit trouvé. Ce phénomène s’est donc produit dans le monde tout à fait indépendamment de tout système politique.
On peut donc , sans manquer aucunement ni à la liberté donnée aux hommes par l’Évangile , ni même à la liberté humaine en général , ne pas être partisan de ce que l’on appelle la liberté démocratique.