ÉGALITÉ
Peut-on, «ans offenser Dieu, devant qui certainement tous les hommes sont égaux , repousser le principe de Y Égalité républicaine P
DOUTE
Puisque tous les hommes sont égaux devant Dieu, l’organisation sociale la plus conforme à sa loi doit être celle où il se trouve le moins d’inégalité entro les hommes. Or , chacun sait que, sous l’aristocratie et sous la monarchie , les inégalités sont , non-seulement nombreuses et souvent extrêmes , mais indispensables et permanentes , parce qu’elles appartiennent alors à la constitution même de la société : la démocratie, au contraire, tend essentiellement à les faire disparaître. Comment donc pourrait-on nier que, sous ce rapport, elle soit plus que les autres formes de gouvernement en harmonie avec l’esprit de la religion?
RÉPONSE
Oui , tous les hommes sont égaux devant Dieu ; et
ce ue sont certainement pas les démocrates qui ont appris cette vérité au monde : car dans l’antiquité païenne, il y avait des républiques parfaitement organisées, et dans ces mêmes républiques se trouvaient les inégalités les plus choquantes. Elles s’y trouvaient, non pas comme une exception, mais comme une règle; non pas comme un accident, mais comme une partie essentielle de l’organisation sociale.
Nous pourrions donc tout d’abord, en nous appuyant sur de longs siècles d’expérience , nous borner à nier que la forme républicaine tende essentiellement à faire disparaître toute inégalité entre les hommes. Comment pourrait-on soutenir que ce qui est resté partout et si longtemps étranger, inconnu, antipathique à toutes les démocraties, leur soit essentiel ? Cependant , nous ne voulons pas nous arrêter à cette réponse, sur laquelle au reste nous aurons à revenir.
Oui , tous les hommes sont égaux devant Dieu , et c’est Dieu lui-même qui l’a dit au monde. Et quand le monde l’eut presque partout oublié , c’est l’Évangile , c’est-à-dire encore la parole de Dieu , qui le lui a redit.
Mais, il faut d’abord bien définir en quel sens cette vérité touche aux enseignements de la foi. Elle leur appartient sous trois rapports, tous théologiques, et que nous avons besoin de rappeler.
Tous les hommes sont égaux devant Dieu :
1° Par leur origine, étant tous sortis des mains du Créateur, composés également de deux substances, spirituelle et matérielle (f); .
2° Par leurs devoirs, ayant tous pour obligation d’accomplir la volonté de Dieu , chacun dans la vocation qui lui est déterminée par la Providence (2);
3° Par leur destinée , étant tous appelés à subir également la mort , et à paraître ensuite devant le même tribunal , pour y être jugés d’après les mêmes lois (3).
Voilà , dans ses trois acceptions réelles et fondamentales , l’égalité de tous les hommes devant l’Évangile : la voilà tout entière , telle qu’elle appartient au dogme chrétien. On n’a pas le droit de l’étendre au delà, ni de rendre sur ce point la religion solidaire d’aucune autre doctrine.
Mais, et c’est ici que la question est précisément posée, ne pourrait-on pas dire, au moins par induction, que les œuvres de l’homme étant d’autant plus parfaites qu’elles se rapprochent davantage des œuvres de Dieu, et tous les hommes étant dans les œuvres de Dieu parfaitement égaux, un gouvernement est d’autant mieux organisé que son organisation
(1) Cum ipse det omnibus vitam et inspiraiiouem et omuia , fecitque ex uno omne genus bominum inhabitare super universam faciem terræ. (Act., xvii, 25-26.)
(2) Facientes voluntatem Del ex animo : cum bons voluntate servantes sicut Domino et non bominibus. Scientes quoniam unusquisque quodeumque fecerit bonum boc recipiet a Domino, sive serves, sive liber. (Eph., vi , 6 , 7,8.)
(3) Omnes nos manifestari oportet ante tribunal Cbristi , ut référât unnsquisque propria corporis, prout gessit , sive bonum , sive maltim. (Il Cor., v, 10.)
tend plus efficacement à faire disparaître, on du moins à diminuer les inégalités sociales ; et n’est-il pas vrai, malgré les torts évidents des anciennes républiques de la gentilité païenne, que, dans les temps modernes éclairés par le christianisme, les républiques qui se forment sous nos yeux tendent par leur nature à ce résultat?
Telle est la question dans toute sa sincérité. Nous allons en discuter les divers éléments.
On établit d’abord que plus les œuvres de l’homme se rapprochent des œuvres de Dieu , plus elles sont parfaites. Nous n’avons rien à dire sur ce principe , sinon qu’il est incontestable et parfaitement évangélique (1).
Or, ajoute-t-on, dans les œuvres de Dieu , tous les hommes sont égaux. C’est ici que l’erreur se glisse à côté, ou même à la place de la vérité.
Non , dans ce qu’on appelle les œuvres de Dieu , c’est-à-dire dans ses opérations extérieures, les hommes ne sont pas égaux. Ils sont égaux devant les commandements de Dieu, ils sont égaux devant les jugements de Dieu , en ce sens qu’il y a des préceptes qui obligent tous les hommes, et que tous seront jugés d’après ces préceptes : encore cette égalité, même ainsi restreinte, est-elle pleine de mystères. Mais il n’est pas vrai que, dans les œuvres de Dieu, dans l’organisation de ce monde, telle qu’elle
(l) Estole vos perfecli, sicut et Pater vester cœlestis perfectus est. (Matt., ni, 48.)
est divinement constituée, les hommes soient égaux en ce sens, et c’est celui dont il s’agit ici, en ce sens qu’ils soient également partagés , ou dans l’ordre matériel , ou dans l’ordre spirituel , par la dispensation divine.
Il est sûr, au contraire, il est mille fois évident que tout est inégal dans les destinées humaines , non-seulement sur les points qu’on pourrait peutêtre attribuer, au moins en partie, aux vices de la constitution sociale, ainsi qu’on le prétend, comme sont les richesses et la puissance, mais sur ceux mêmes qui sont tout à faits indépendants de la société, comme la santé, la beauté, la force, l’esprit, et tous les genres d’aptitude ou de capacité. Regardez l’univers, et dites si les inégalités ne se trouvent pas partout et toujours dans tous les ordres de la nature, et si la beauté de l’ensemble ne résulte pas précisément de l’harmonie qui se rencontre dans ces innombrables et constantes inégalités.
Il y a plus : même dans l’ordre surnaturel , est-ce que les hommes ne sont pas inégalement, et trèsinégalement traités? Est-ce qu’il n’est pas vrai que les uns reçoivent beaucoup de grâces et trouvent beaucoup de facilité pour leur salut, tandis que les autres obtiennent moins de secours et rencontrent des difficultés plus nombreuses? Sans doute tout s’égalisera en définitive au tribunal suprême; mais en attendant, mais dans ce monde, est-ce qu’il n’est pas certain que de ce côté encore tout est inégal, et d’une inégalité devant laquelle la raison succombe,
devant laquelle saint Paul lui-même , de retour du troisième ciel , s’écriait prosterné : O altitudo divitiarum sapienliœ et scientiœ Dei : quant incomprehensibilia surit judicia ejus , et investi jubiles vite ejus! (Rom. xi, 33.)
Ah! si nous voulions consulter ici non-seulement les faits qui se passent sans cesse sous nos yeux, mais l’enseignement même de la foi chrétienne, son enseignement dogmatique, non ce n’est pas l’égalité que nous verrions professée dans toutes les chaires orthodoxes du monde en ce qui concerne la répartition providentielle des biens et des maux sur les hommes, c’est la plus profonde et la plus incompréhensible inégalité (1).
D’après cela, quel usage peut-on faire, en faveur du système que nous avons à juger, de ce principe d’ailleurs parfaitement chrétien, que les œuvres de l’homme sont d’autant plus parfaites qu’elles sont plus conformes aux œuvres de Dieu ? On le voit : les œuvres de Dieu, bien loin de détruire les inégalités, les établissent et les constituent.
Maintenant , voulons-nous en conclure que les gouvernements humains doivent les multiplier ou les exagérer ? Aucunement. Mais nous en concluons que lorsqu’elles existent, on peut, et le plus souvent on doit
(I) Deus jndex est, liunc humiliai et hune exallat. (Ps. i.xxiv, 6.)
O liomo ! tu quis es qui respomleas Deo ?... An non liabet potestatem figulns luti ex eadem massa facere aliud quidem vas in lionorem, alind veto in contumeliam ? (Rom., ix, 20, 21, et tout le cliap.)
l'niisqiiisque proprium donum liabet a Deo : aiius quidem sic, alius/ero sic. (1 Cor.,Yn, 7.)
les maintenir, au moins dans une certaine mesure (1). Nous en concluons qu’elles ne sont pas un désordre, et môme, par cela seul que Dieu les a établies partout, nous sommes en droit d’en conclure qu’elles sont ou un plus grand bien ou une nécessité.
Ainsi , tout le raisonnement des démocrates tourne ici contre eux, excepté toutefois sur un point qu’il nous faut maintenant apprécier: F égalité devant la loi.
Nous avons dit, et il est incontestable, que tous les hommes sont égaux devant la justice de Dieu. N’estril pas permis d’en conclure que tous doivent être absolument égaux devant la loi humaine?
On remarquera d’abord que la question posée dans ces termes se trouve singulièrement réduite; et nous nous empressons de dire que sur ce terrain limité il y a quelque lieu de s’entendre.
Évidemment la loi humaine n’est et ne doit être dans ses actes qu’une application partielle de la justice divine. Or, une des perfections de la justice divine, c’est de ne faire acception de personne et de s’appliquer indistinctement à tous : donc, une des qualités essentielles de la loi humaine, c’est l'impartialité ; et sous ce rapport tous doivent être absolument égaux devant elle. 11 faut le reconnaître , ce raisonnement n’admet pas la moindre objection. Mais aussi, chacun comprend qu’il s’applique également à tous les régi-
(1) U est bien entendu que nous n’adinettons pas la situation où certains hommes manqueraient du nécessaire. Nous touchons plus loin ce côté de la question.
mes, et que la démocratie ne peut absolument rien en conclure en sa faveur.
Maintenant , ne s’ensuit-il pas aussi que , dans une même société, les lois doivent être les mêmes pour tous les citoyens? C’est là, comme on le voit, une autre sorte d’égalité, tout à fait différente de la première; et c’est celle dont la démocratie se glorifie d’avoir fait la conquête en 1789, par l’abolition des privilèges (1).
Mais d’abord, s’il est vrai que cet ordre de choses ait été imposé à la société civile par les débuts solennels de notre première révolution , est-ce que déjà il n’existait pas dans la société chrétienne? Est-ce qu’il n’y était pas en vigueur dans l’Église sans aucune interruption depuis déjà dix-huit cents ans?
Une même loi pour tous, et tous égaux devant la loi ! Mais où donc a-t-on vu jamais ce principe égalitaire régner dans toute la simplicité de son plein exercice aussi facilement, aussi constamment, aussi naturellement que dans l’Église catholique ?
Cette sainte Église n’exagère rien : elle reconnaît les inégalités sociales établies ou permises par son divin auteur ; et en conséquence elle admet certaines distinctions dans les manifestations matérielles de son culte. Elle consacre même ces différences dans les
(1) Un grand nombre des membres de l’Assemblée nationale de cette époque désiraient établir l’unité dans l’administration et la législation. Ce désir lit tout à coup explosion dans la célèbre séance du 4 août 1789. Et le 20 du même mois, l’Assemblée publia la Déclaration des droits de l'homme qui servit de préambule et de base A la nouvelle constitution, cette déclaration admettait, comme principe fondamental du nouvel ordre politique, l’égalité devant 1a loi.
honneurs qu’elle rend aux saints; et, sans rien décider sur les degrés de gloire qu’ils peuvent avoir dans le ciel, elle leur donne des rangs divers dans la classification de ses prières liturgiques.
Mais dans ses lois, quelle admirable unité, quelle égalité sublime ! Depuis la loi du premier sacrement s'accomplissant pour l’enfant du prince comme pour l’enfant du pauvre avec la môme eau baptismale, puisée dans les mômes fonts, et consacrée dans son infusion sanctifiante par les mômes formules, jusqu’à ces onctions suprêmes, jusqu’à ces prières funèbres dans lesquelles il n’y a jamais pour personne un mot ni un signe de changé, la vie spirituelle de tous les chrétiens catholiques s’écoule dans une admirable égalité sous l’empire des mômes obligations et sous le bénéfice des mêmes droits.
C’est le môme catéchisme, enseignant les mômes devoirs à tous, que tous les enfants, quelle que soit leur naissance, reçoivent pour l’étudier; c’est par les mômes paroles et la même vertu sacramentelle que tous les pécheurs, quelle que soit leur condition, sont réconciliés avec eux-mêmes et avec Dieu. Et, si l’on doutait encore de cette égalité incomparable devant les lois de l’Église, ne suffirait-il pas de voir tous les fidèles d’une môme paroisse, depuis le plus humble pâtre jusqu’au plus riche seigneur, depuis la plus simple femme jusqu’au plus grand génie, depuis le plus jeune enfant en âge de raison, jusqu’au plus vénérable vieillard, tous agenouillés à la même table,
y recevant également de la même main, dans une même posture, sur le même rang, le même pain de vie, sans que l’œil de Dieu même puisse y voir d’autre distinction que les mérites de chacun.
Ah! quand on vient parler à des catholiques d’égalité devant Dieu et devant la loi , que |peut-on donc leur apprendre ? Et que peut offrir en ce point aucune société humaine qui soit comparable seulement au spectacle de la communion générale d’une population chrétienne?
Maintenant , dans l’application de ce principe aux sociétés civiles, n’y a-t-il pas quelque réserve à faire? S’il est vrai que l’unité de législation soit en elle-même préférable pour bien des motifs dans le gouvernement d’un peuple , est-il certain qu’elle le soit absolument pour tous les cas? Et ne faut-il pas reconnaître qu’il se rencontre des circonstances où cette unité ne serait ni meilleure ni possible ? Ne se trouve-t-il pas quelquefois dans une même nation plusieurs sociétés tellement diverses et tellement distinctes , qu’elles exigent les unes et les autres des lois particulières ? Et sans aller chercher nos exemples au loin , n’avonsnous pas vu pendant bien des années toutes récentes l’Algérie, province française, et ne voyons-nous pas encore nos autres colonies soumises à une tout autre législation que la France proprement dite?
Il n’y a donc rien d’absolu dans ce principe , quelque précieux qu’il soit en lui-même. Autrement, il faudrait aller jusqu’à dire que, pour être dans l’ordre
établi de Dieu, la loi devrait être la même pour tous les peuples; ce qui serait absurde.
Avant tout, les lois doivent être appropriées aux mœurs. Quand sous un gouvernement se trouvent des mœurs respectivement opposées, il est souvent nécessaire d’avoir des lois diverses. La seule condition nécessaire alors, comme toujours, c’est que, dans l’application de la même loi, il n’y ait de préférence pour personne. Voilà la seule égalité rigoureusement requise par la loi de Dieu.
Mais, dans tous les cas, nous pourrions nous demander quels rapports particuliers la démocratie peut avoir avec ces considérations, et s’il n’est pas évident, comme nous l’avons déjà fait remarquer, que l’égalité devant la loi, de même que l’uniformité de la loi pour tous, est tout aussi possible, tout aussi facile, tout aussi efficace sous une monarchie que sous une république.
Cependant, comme on a prétendu et comme on n’a cessé de répéter que les démocraties modernes, bien supérieures, assure-t-on, aux républiques anciennes, tendent par leur nature à fonder l’égalité parmi les hommes, il faut bien , pour rendre notre réponse complète, examiner en finissant comment elles la comprennent.
Deux moyens très-différents peuvent être mis en œuvre pour rapprocher les distances sociales : l'un qui fait soulever les classes inférieures, et qui amène les bouleversements; l’autre qui inspire aux classes II. ti
supérieures les condescendances de la charité, et qui développe la vraie civilisation. Le premier procède de l’orgueil , de la jalousie et de la haine ; le second procède du principe chrétien qui nous fait aimer tous Ifes hommes comme nos frères. L’un cherche d’abord à renverser ce qui existe, sans s’inquiéter de ce qui peut en résulter plus tard; l’autre ne veut rien détruire, mais il veut avec le temps améliorer tout (1).
Maintenant, quel est celui des deux que les démocrates modernes mettent à leur usage; n’est-ce pas toujours presque exclusivement le premier?
(1) Nous trouvons ces deux mouvements contraires avec toute l’opposition de leurs effets dans les enseignements fondamentaux et dans les mystères les plus profonds du christianisme. D’un côté, c'est l’homme qui, mécontent de sa position parce qu’une seule jouissance manquait à ses désirs, a prétendu, dans le délire de son orgueil, s’élever jusqu’à Dieu, Erilis su: ut dii (Gen., m , 5 ) ; de l’autre, c’est le Fils de Dieu qui , dans les prodiges de son gratuit amour , s'est abaissé jusqu'à l'homme : Qui cum m forma Dei esset... semetipsum exinanivit formam servi accipiens, in similitude nem hominumfactus,et habitu inventas ut homo. (Philip., 11 , 6, 7.)
Il semble que dans les deux cas il y avait également tendance à un rapprochement. Cependant, pour le premier, cette tendance n’a produit qu’un effet directement opposé : loin de [rapprocher de Dieu , elle en a éloigné davantage; elle a consommé entre Dieu et le genre humain une rupture ouverte ; et par cette rupture, qui est le plus grand des désordres , elle a introduit dans le monde tous les maux de l’humauité.
Dans le second cas , au contraire , l’humanité s’humilie dans la personne du Fils de Dieu ; et c’est par cette humiliation même que l’homme se relève, qu’il se rapproche de Dieu jusqu’à devenir sou enfant , de sorte qu’il lui est uni dès ici-bas par la grâce , et qu’il peut lui être uni dans l’éternité par la gloire.
Nous ne prétendons pas qu’il y ait ici parfaite identité avec notre sujet ; mais, puisqu'on invoque si souvent les oeuvres de Dieu quand il s’agit d’égalité , il nous a semblé bon de rappeler comment sa sagesse et sa justice procèdent pour abaisser celui qui Teut s’élever par le désordre, et pour glorifier celui qui s'humilie par amour, Superbum sequitur humilitas, et humilem spiritu suscipiet gloria. (Prov., xxix, 23.)
Nous voulons bien ne pas parler de celte égalité honteuse, dont notre première république a eu le triste mérite de concevoir le goût et de faire l’essai : de cette égalité sauvage, qui se révélait par les ignobles familiarités du langage, par le cynisme insolent de toute la conduite , et surtout par le nivellement brutal du plus sanglant despotisme. Nous voulons bien admettre que ce n’est là , dans l’histoire des républiques modernes, qu’un accident qu’elles désavouent ; et quoique ces grossièretés stupides soient toujours encore tentées par la démocratie chaque fois qu’elle débute dans un nouveau triomphe, nous accordons , trop gratuitement peut-être , que ce sont là ses excès et non pas précisément sa nature.
Mais je me demande quel est le sentiment qui pousse les démocrates modernes à ce qu’ils appellent V égalité; je me demande ce qu’ils entendent au fond, et ce qu’ils se proposent par là.
Depuis surtout la révolution de février, je me suis fait cette demande très-souvent, très-sérieusement, très-consciencieusement, avec le désir bien sincère, et même avec une disposition préconçue de trouver à ces provocations égalitaires, sinon des vues toujours chrétiennes, au moins un motif honnête et raisonnable; eh bien , il m’en coûte pour le dire, mais je crois devoir l’avouer à mon pays: ce motif, je ne l’ai pas trouvé.
Ce n’est pas, et je me hâte de le reconnaître, que je n’aie rencontré, non-seulement parmi les démo-
craies , mais dans tous les partis , des cœurs bons et généreux , que la vue de la trop grande misère à côté de la trop grande richesse affligeait profondément, et qui , sans vouloir aucunement dépouiller personne, trouvaient que c’était là un désordre social auquel il faudrait chercher un remède.
Mais je parle de l’esprit démocratique en général , tel qu’il existe et se produit de nos jours, tel qu’il parle dans ses journaux les plus sincères, tel qu’il s’agite dans ses clubs , tel qu’il conspire dans ses sociétés secrètes , tel enfin qu’on s’efforce de le faire pénétrer dans les masses populaires.
Je dis que cet esprit est presque exclusivement produit, alimenté , surexcité par l’orgueil , par un orgueil qui s’indigne de toute supériorité. Je dis qu’en général ceux qui en sont animés demandent l’abolition des inégalités sociales, non par intérêt pour la dignité humaine , dont ils ont peu souci , mais pour eux-mêmes; parce qu’ils veulent devenir, non pas égaux , mais supérieurs aux autres, supérieurs à ceux que maintenant ils voient au-dessus d’eux. Je dis qu’une fois arrivés où ils aspirent, ils seraient les plus grands ennemis de l’égalité la plus légitime et la plus inviolable, de celle que proclame l’Évangile, et qui veut que l’on voie dans chaque homme, même dans les plus inférieurs, son semblable et son frère.
Voilà , de ce côté , l’esprit que nous déclarons avoir reconnu et très-clairement discerné dans les démocrates modernes. Et quand on ose prétendre que
c’est là l’esprit de l’Évangile , je dis que l’on blasphème.
Il résulte, de tout ce que nous venons de dire, qu’en fait, l’égalité démocratique s’est produite de nos jours avec des caractères qui blessent la délicatesse et la conscience humaine; qu’en droit, ce que l’égalité peut avoir de légitime et d’avantageux n’appartient pas tellement à la démocratie, qu’il ne puisse se trouver, au moins à un égal degré , sous les autres formes de gouvernement.
Nous ne voyons donc pas que l’on offense en rien la loi de Dieu, parce que l’on croit devoir ne pas prendre parti pour l’égalité républicaine; et nous croyons, au contraire, que l’on est beaucoup plus exposé à devenir coupable en s’associant aux tendances d’un nivellement qui ne produirait que des ruines, et qui ne serait ni selon l’Évangile, ni même selon la nature.