FRATERNITÉ
Peut-on, sans outrager la plus excellente des vertus chrétiennes, la charité, ne pas admettre le principe de la fraternité démocratique ?
DOUTE
Il résulte au moins, de ce qui vient d’être dit, que les hommes sont égaux , en ce sens qu’ils doivent se regarder réciproquement et s’aimer comme des frères. Or, n’est-ce pas littéralement cette vérité que proclame la démocratie en prenant pour devise et pour principe fondamental la fraternité? Comment donc le christianisme pourrait-il se séparer de la fraternité républicaine sans se désavouer lui-même dans ce qu’il a de plus essentiel, de plus doux et de plus saint ?
RÉPONSE
Si la fraternité républicaine n’était pas autre chose que cet amour de tous les hommes les uns pour les autres, tel que le Fils de Dieu l'a établi en se faisant notre frère et en disant : Mandatum novum do vobis ut diligatis invice ni sicut dilexi vos , ut et vos diligatis invice/n (Joan., xtn, 34), il n’y aurait pas au fond ici
de question possible : celte fraternité serait identiquement la charité chrétienne. Resterait seulement à voir si la démocratie prend les vrais moyens pour l’inspirer aux hommes et la faire régner parmi eux.
Mais est-il vrai que la fraternité démocratique et la charité chrétienne soient une seule et même chose ? N’est-il pas permis, au contraire, de croire qu’il y a entre elles deux des différences, et même des contrariétés essentielles, soit dans leur nature , soit dans leurs actes, soit dans leurs tendances ? C’est ce qu’il s’agit d’étudier.
Ici encore, avant tout, nous écarterons du débat ce qui pourrait être légitimement désavoué par les hommes modérés du parti avec lequel nous discutons.
Ainsi nous ne parlerons ni de cette fraternité sanglante , digne compagne de la liberté sauvage et de l’égalité immonde que nous venons de signaler, qui s’imposait par la menace, qui s’inspirait par la haine, et mettait sur son drapeau, pour que l’on ne s’y méprît pas, Fraternité ou la mort ; ni de cette fraternité ouvertement communiste, qui , détruisant la propriété comme un vol et la famille comme un état contre nature, commencerait par briser les deux liens essentiels de la fraternité véritable, et, par la spoliation complète d’une part et la promiscuité absolue de l’autre, nous rendrait tous frères à l’égal des brutes qui n’ont d’autre intelligence ni d’autres sentiments que leur instinct animal, sicul equtts et mulus quibus non est intellectus. (Ps. Xxxt, II.)
S’il ne s’agissait avec la démocratie que de ces systèmes atroces, la pudeur nous interdirait de les discuter. Nous ne les combattrons donc pas, mais nous ferons pourtant remarquer qu’ils sont nés l’un et l’autre sous le régime républicain, et que ceux, qui les patronnent marchent au premier rang parmi les démocrates.
Mais il est un autre système beaucoup plus sérieux et sans aucun doute beaucoup plus séduisant au moins dans ses termes , et que , pour être tout de suite compris de tous, nous appellerons la chanté légale. Voici sur quels raisonnements ce système se fonde, et comment il prétend dériver du christianisme :
« C’est par l’Évangile et par l’action de son divin « auteur que la charité a été donnée au monde. Cette « céleste vertu, en ordonnant aux chrétiens d’aimer « tous les hommes comme leurs frères, a produit « pour le soulagement de l’humanité des oeuvres « vraiment incomparables; mais ils les ont jusqu’ici « produites seulement par l’action des volontés indi- « viduelles : or, cela ne suffit plus à nos sociétés mo- « dernes. Ce que jusqu’ici la charité a fait par les in- « dividus, il faut qu’elle le fasse désormais par les « gouvernements. A la charité particulière nous vou- « Ions donc substituer la charité sociale; et c’est ce « que nous appelons la fraternité démocratique : mais « c’est toujours la charité chrétienne. L’esprit est le « môme, les oeuvres sont les mêmes; seulement les
« agents sont changés , le mode a plus d’ensemble et « le résultat plus d’étendue. »
Voilà tout le système : et nous reconnaissons que c’est la question la plus importante et la plus difficile que nous ayons à traiter dans cet ouvrage, parce qu’elle touche tout à la fois à d’immenses besoins et à un état de choses qui n’y répond plus; à une liberté individuelle que l’on ne peut blesser sans crime, et à certains devoirs des gouvernements que l’on ne saurait non plus méconnaître ; enfin, à la nécessité de compléter en quelque manière le bien qui ne se fait pas, et au danger imminent de tout perdre sans fruit en désorganisant le bien qui se fait encore.
Il est évident que nous ne pouvons traiter à fond dans un chapitre un sujet qui demanderait seul un long ouvrage. Nous nous bornerons donc à répondre à cette question précise : La fraternité démocratique, non pas précisément telle qu’elle s’exécute déjà, mais telle qu’on voudrait la généraliser, estelle la charité chrétienne?
Pour nous rendre bien compte de cette idée d’assimilation , examinons attentivement quels sont : 1° le principe; 2° les œuvres; 3° les effets et de la charité chrétienne et de ce qu’on appelle aujourd’hui la charité légale.
I. Le caractère essentiel de la charité chrétienne, c’est d’abord d’avoir son principe dans la foi et d’être un écoulement de l’amour de Dieu : c’est en vue de
Dieu que nous sommes obligés d’aimer notre prochain comme nous-mêmes.
Or, peut-on dire que généralement c’est en vue de Dieu que s’exerce la charité légale; que c’est de l’amour de Dieu qu’elle découle ; que c’est la gloire de Dieu qu’elle se propose ?
Il faut bien reconnaître qu’il n’en est pas ainsi. La charité légale est inspirée chez les uns par un intérêt personnel : les pauvres les embarrassent et les effrayent; chez les autres, par une idée d’organisation sociale : ils ne veulent pas que des hommes manquent du nécessaire, de même qu’ils ne veulent pas que les marchés publics manquent d’approvisionnements, ni que l’agriculture manque de bras, ni que le commerce manque de débouchés, ni que rien dans la société visible manque de ce qui lui est essentiel : c’est chez eux une pensée d’ordre qui n’a rien que do louable, mais qui peut exister tout à fait en dehors du christianisme.
Il en est cependant chez qui la charité même légale répond à des sentiments sincères de commisération pour l’humanité souffrante; mais c’est chez eux une disposition particulière, ce n’est pas un effet naturel de ce mode d’assistance qui, par lui-même, répond à des nécessités et non pas à des sentiments, bien moins encore à des croyances.
Par une conséquence inévitable de son principe, la charité chrétienne est essentiellement une vertu. Or,
pour qu’elle soit une vertu, il faut que ses actes soient libres et spontanés, il faut qu’ils soient le produit de sacrifices tout à fait volontaires, et sous ce rapport il faut qu’ils soient individuels, car rien n’est plus individuel que la volonté, que la liberté, que la spontanéité.
Maintenant, la charité légale a-t-elle ce caractère? Elle procède de la loi, comme l’indique sa qualification. Mais la loi, c’est la contrainte, c’est la subordination de toute volonté personnelle à l’autorité supérieure qu’on appelle l’État, et conséquemment c’est l’extinction totale de toute spontanéité. Dans la charité légale, nous l’avons dit, on voit un certain ordre, et, à part les inconvénients que nous allons signaler, on peut y voir un certain bien extérieur; mais de la vertu, mais de la vertu chrétienne, de la vertu procédant volontairement de l’esprit de sacrifice , n’est-il pas impossible d’y en reconnaître? Or, une charité qui n'est pas une vertu,’ qui n’est pas une vertu chrétienne, peut-on dire que ce soit la charité selon l’Évangile?
Donc, en premier lieu , la charité légale et la charité chrétienne sont tout à fait différentes, pour ne pas dire opposées, quant à leur nature.