‹ La Démocratie devant l'enseignement catholique Cas de conscience. Seconde sérieChapitre 6 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

Dans le cas môme où le gouvernement commet quelques fautes, elles sont, surtout aujourd’hui, bientôt exagérées par des commentaires injustes et des déclamations déraisonnables, tellement que, si on s’en rapportait aux récits et aux appréciations vulgaires, on serait porté à croire que le pouvoir est tout à fait sorti de la droite voie ; qu’il ne remplit plus du tout son mandat ; et qu’ayant sacrifié tous les intérêts publics , trahi et livré la nation , il est devenu inique, oppresseur, digne d’être éloigné comme un fléau.

Et cependant , souvent alors, si l’on veut se rendre compte froidemont de l’état des choses, on verra que, tout bien pesé, les torts énormes qu’on lui reproche sont compensés par des services précieux et considérables; que ces torts sont d’ailleurs la suite inséparable de l’infirmité humaine ; que le pouvoir nouveau que l’on pourrait substituer à celui contre lequel on s’indigne, en aurait nécessairement d’autres, et peut-être de plus graves : d’autant plus que, souvent, ce nouveau pouvoir, c’est l’inconnu avec tous ses périls et quelquefois tous scs abîmes.

La première chose donc qu’on est obligé do faire avant de recourir à ce moyen terrible que l’on appelle l’insurrection, et dont une révolution doit être la conséquence, c’est d’examiner sérieusement, longtemps, et avec le concours de toutes les lumières dont on peut disposer, si vraiment la situation l’exige.

Or, pour que la situation l’exige, et par consé-

quent pour que cette tentative formidable puisse être permise, il faut être moralement sûr,

1° Que, tout bien compensé, le pouvoir établi fait plus de mal que de bien , et que , par cela même , il n’est plus selon Dieu ;

2° Que les inconvénients toujours très-graves d’une révolution seront notablement moindres que ceux de la situation déjà faite ;

3° Qu’il n’y a pas d’autre moyen que l’insurrection pour sortir suffisamment de cet état de souffrance et de péril;

4° Enfin , que telle est la conviction des hommes les plus capables de bien juger la question, et de ceux surtout qui occupent dans l’État la place la plus rapprochée des pouvoirs suprêmes.

Nous croyons utile d’expliquer en quelques mots chacune de ces conditions, ét d’en prouver la nécessité.

1° Pour qu’il soit permis de renverser un pouvoir établi, il faut que, tout bien compensé, ce pouvoir fasse plus de mal que de bien , non pas à quelques individus, mais à l’ensemble de la société.

La raison en est très-simple. Tant qu’il fait plus de bien que de mal , il tient par ce surplus de bien à Tordre établi de Dieu, et dès lors il est, par ce coté, toujours inviolable. Celte raison, considérée en ellemême, étant en quelque sorte mathématique, n’a besoin d’aucun développement.

Mais il faut être sur qu’eu effet cette première eon-

dilion existe : or, pour en être sûr, ne faut-il pas connaître, au moins en général, afin do les comparer, le bien et le mal qui résultent de l’action du pouvoir. Et lors même que l’on a suffisamment cette connaissance, ne doit-on pas craindre qu’étant naturellement beaucoup plus sensible au mal qu’au bien, on n’exagère l’un en s’aveuglant sur l’autre? Que de princes dont les immenses bienfaits n’ont été reconnus et surtout appréciés qu’après leur chute ! Le bien dans un État , c’est exactement comme la santé , dont on ne sent le prix que lorsqu’elle est perdue.

2° Supposons qu’en effet on soit très-sûr que, dans la situation faite, le mal l’emporte véritablement sur le bien , il faut encore , avant do chercher à en sortir , calculer toutes les chances du changement que l’on prémédite , c’est-à-dire prévoir et apprécier le mal que, dans un autre sens, une révolution peut occasionner.

Or, qui oserait dire à l’avance quelles seront au juste les limites de ce mal ? Une révolution , c’est dans le mondo social une véritablo tempête. Et qui peut calculer la force, la durée et les suites d’une telle tempête ? Qui ne sait que toujours elle occasionne de grandes douleurs particulières et publiques ? Qui ne sait qu’elle peut amener et d’innombrables ruines dans les fortunes, et d’effroyables discordes dans les familles , et quelquefois , par les horreurs de la guerre civile , une désorganisation sociale que de longs siècles ne suffisent pas à réparer?

Oh! qu’il faut que le mal soit extrême, pour que l’on ait le droit de précipiter son pays dans de tels périls; et qu’il faut être alors bien sûr de son droit, pour oser courir de si effroyables hasards !

3° Dans tous les cas, ce droit n’existe que lorsqu’on a pris d’ailleurs tous les autres moyens de remédier au mal , et qu’évidemment il n’y en a plus d’autres que l’insurrection pour alléger suffisamment le poids des souffrances publiques.

On ne saurait trop le répéter : l’emploi de la force brutale, surtout contre les pouvoirs régulièrement constitués, est un moyen désespéré, qui, par luimême, est toujours un grave désordre; l’extrême nécessité peut seule le rendre légitime. Mais il n’en est pas de même de la force morale ; il n’est pas de pouvoir à l’égard duquel les subordonnés ne puissent et souvent ne doivent en faire usage.

Sous les gouvernements absolus, cette force morale des peuples s’exerçait, tantôt par des suppliques fortement motivées, tantôt par de respectueuses mais sévères remontrances.

Sous nos gouvernements modernes, elle s’exerce de plus par la libre influence de la presse et par l’action publique des assemblées délibérantes. Ces deux moyens sont d’une grande puissance dans le jeu de nos institutions constitutionnelles, et il est difficile de croire qu’en en faisant un usage régulier et persévérant, on ne puisse remédier suffisamment aux abus les plus malheureux du pouvoir, et parvenir, avec le

temps, aux améliorations désirables, sans avoir besoin de bouleverser tous les quinze ans la société de fond en comble, au risque de l’épuiser sans ressource.

Avec la force morale, on finit presque toujours par atteindre le but; avec la violence matérielle, on commence ordinairement par le dépasser, c’est-à-dire qu’alors, pour sortir d’un excès, on se jette dans un autre.

Nous devons donc le répéter : quel que soit le mal de la situation , on ne peut recourir à l’insurrection pour en sortir que quand on est sûr par l’expérience que tous les autres moyens possibles sont inefficaces. Et pour que leur efficacité soit suffisante , il n’est pas nécessaire qu’ils retranchent tous les abus , puisqu’il n’est pas dans la condition actuelle de l’humanité de n’en avoir aucun ; il suffit qu’ils procurent un soulagement réel, et dont un homme vraiment sage puisse se contenter.

4° Or, pour juger de l’existence de ces trois premières conditions, il en faut une dernière : il faut avoir sur tous ces points la pensée des hommes les plus éminents par leur position , leur intelligence et leur caractère.

Par leur position : car l’on apprécie bien mieux la conduite du pouvoir quand on le voit de près, et quand soi-méme on participe à son action ;

Par leur intelligence : car les affaires d’un pays ne peuvent être bien jugées que par ceux qui les voient

dans leur ensemble, et ceux-là seuls les voient de la sorte, dont l’intelligence est élevée et réfléchie;

Enfin, par leur caractère, c’est-à-dire par la probité de leurs sentiments et le désintéressement de leur conduite : car sans cela l’élévation du poste peut contribuer à faire tourner la tête, et la supériorité de l’intelligence peut n’être qu’une force de plus au service des passions.

Et la raison pour laquelle il faut, en si grave matière, avoir la vraie pensée des hommes éminents sous ces trois rapports, c’est, encore une fois, qu’il faut être sûr que toutes les conditions requises pour légitimer une pareille mesure existent véritablement; car, très-évidemment, il n’est pas permis alors d’agir dans Je doute.

Or, pour être sûr de la vérité de la situation dans des circonstances toujours si agitées, suffît— il que quelques centaines d’hommes, échauffés n’importe par quelle passion, déclarent qu’il en est ainsi? Suffit-il que des feuilles, stipendiées par des intérêts plus ou moins égoïstes, proclament que les affaires publiques sont mal dirigées, et que la patrie est en péril? Suffit-il même que des émotions populaires soient suscitées, et que des démonstrations menaçantes aient lieu? Non, sans aucun doute, cela ne suffit pas, et tout cela même en soi peut ne tenir à rien de fondé.

Pour être sûr en une matière si haute et si compliquée, pour être moralement sûr qu’on a compris, non pas un côté , mais tous les côtés de la question , non

pas seulement les inconvénients qui résultent de telle marche, mais ceux qui résulteraient de la marche opposée , ce n’est pas trop de réunir tous les moyens naturels et même surnaturels d’éclairer la conscience.

Nous parlons de moyens surnaturels , parce que nous nous adressons à des catholiques, et qu’ils ne peuvent ignorer que, dans les circonstances difficiles de la vie, les ressources qui viennent de l’homme ne suffisent pas ordinairement. Nous n’hésiterons donc pas à leur dire que leur premier devoir en face d’une pareille détermination à prendre, c’est de recourir à la source de toute lumière, c’est de demander à Dieu surtout la pureté de l’intention et le calme de l’âme.

Sans ces deux dispositions, on court le plus grand risque de se faire la plus fausse conscience.

L’intention rigoureusement requise pour prendre part à une insurrection contre les pouvoirs établis, c’est uniquement celle du bien public : il n’est pas permis de s’en proposer une autre. Quiconque, pour des intérêts privés, pour des raisons de famille ou de parti , ou bien pour des récriminations d’amour-propre ou de vengeance , se soulève contre les autorités supérieures, potes talcs sublirniores , comme les appelle l’Apôtre (1), celui-là commet un crime du premier ordre, un crime que nos ancêtres appelaient de lèse-majesté , et que, dans tous les cas, nous pouvons appeler de lèse-société ; celui-là, quels que soient

(l) Rom., xiii, 1.

d’ailleurs ses qualités et son génie, n’est pas seulement un homme coupable dans la généralité des termes, c’est un criminel d’une espèce plus odieuse et plus redoutable que les autres, c’est un ennemi public : c’est même plus que cela, car c’est encore, dit Bossuet, un ennemi de Dieu {Polit., liv. Il, prop. 12).

Et cependant les temps de révolution ne sont-ils pas précisément ceux où l’illusion est le plus facile? Est-il rare alors que l’opinion politique se trouve intimement liée, au moins sous quelques rapports, à des intérêts personnels ? et quand l’aveuglement des passions est répandu partout, n’arrive-t-il pas souvent, et tout naturellement, de prendre ces intérêts pour des convictions?

Aussi, nous n’hésitons pas à dire que, même dans les cas très-rares où l’insurrection et la révolution qui en résulte sont légitimées par des nécessités extrêmes, c’est-à-dire par les circonstances exceptionnelles où l’on applique avec certitude cette maxime incontestable, Salies populi suprema lex eslo ; même dans ces cas où toutes les conditions précédemment indiquées se trouvent réunies, beaucoup de ceux qui participent aux actes violents d’une révolution, alors légitime en soi, sont coupables devant Dieu, parce qu’ils ne s’y proposent que de satisfaire leur haine ou leur vengeance, leur ambition ou leur cupidité, se souciant peu du mal qu’ils font, pourvu qu’ils arrivent à l’assouvissement de leurs désirs person-

nels , et quelquefois de leurs passions désordonnées.

Combien donc est-il plus à craindre encore que les provocateurs et les auxiliaires d’une insurrection soient coupables et très-coupables quand sa légitimité est douteuse, c’est-à-dire quand il n’est pas sûr que les conditions rigoureusement requises se trouvent réunies; quand les hommes les plus compétents pour prononcer sur cette question terrible, ou n’ont pas été entendus ou sont hésitants et partagés; quand enfin ce n’est ni un aréopage, ni un sénat qui prononce dans la maturité d’une délibération calme et approfondie, mais une multitude déchaînée, qui, mettant la force seule à la place de la raison , se précipite comme un torrent sur les pouvoirs établis; quand, enfin, c’est, non pas la nation tout entière qui se détermine dans ses comices, ou qui agit simultanément dans ses provinces, mais une seule ville, mais dans cette ville une minorité furibonde qui, au moment même où elle ne connaît plus aucun frein, se déclare souveraine, et, debout sur les ruines du gouvernement qu’elle renverse , donne au peuple entier un gouvernement nouveau.

Ah ! nous savons bien que Dieu peut se servir des plus grands désordres de l’humanité pour arriver à ses fins; qu’il peut laisser se déchaîner contre les rois les fureurs de leur propre peuple, comme il laissait les Philistins et les Amalécites triompher du peuple qu’il s’était lui-même choisi : accomplissant ainsi les conseils de sa justice par les injustices mêmes, et par

son incompréhensible toute-puissance forçant le mal à produire le bien.

Mais il s’agit ici d’apprécier les actions des hommes et non pas les desseins de Dieu. Les Juifs n’ont pas été moins déicides, quoique la mort qu’ils ont causée ait sauvé le monde ; et des sujets indûment révoltés ne seraient pas moins coupables devant Dieu d’un très-grand crime, quand môme, ce qui est extrêmement rare , il résulterait de leur révolte un ordre de choses meilleur pour la nation.

Nous concluons donc, et nous résumons notre réponse en disant :

i ° Que le droit d’instituer les pouvoirs suprêmes n’entraîne pas avec lui le droit de les révoquer ni de les remplacer quand ils sont établis ;

2° Que l’insurrection est en soi un mal de premier ordre, qui ne peut se justifier que par des circonstances tout à fait extrêmes ;

3° Que ces circonstances ne sont reconnues existantes que quand elles sont signalées par des conditions spéciales, et toutes tellement nécessaires, que l'absence d’une seule rend l’insurrection illégitime ;

4° Que, même en présence de toutes ces conditions réunies, on serait condamné par l’enseignement chrétien, si l’on s’insurgeait contre les pouvoirs constitués par des motifs ou des intérêts particuliers et non par des considérations d’intérêt public.

On ne porto donc aucunement atteinte an principo de l’élection populaire en soutenant que presque toutes

les révolutions sont criminelles en elles-mômes, et que la plupart de leurs agents sont, au jugement de la morale évangélique, grièvement coupables devant Dieu.

Que l’on nous permette de faire observer, en finissant, combien les catholiques doivent se montrer sobres d’applaudissements à l’égard des insurrections révolutionnaires, quand môme elles auraient triomphé, et quand môme il en serait résulté un certain bien pour le pays. Le crime est toujours crime, lors môme que, contre sa nature, il occasionne quelque bien. Laissons à d’autres l’adoration du succès. Sans nous faire au fond les juges de personne , sachons toujours blâmer ce qui est mal. Si le méchant l’emporte, gardons devant lui notre dignité, et si la cause de la justice est soumise à des épreuves , ne cessons pas de lui rester fidèles.

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