PREMIÈRE PARTIE
Que devons-nous penser du mouvement démocratique ? Les idées égalitaires, qui le dirigent, sont-elles légitimes ou illégitimes? pratiques ou utopiques ? Et nous faut-il, en conséquence, faire tous nos efforts pour le seconder ou pour l’enrayer ?
À cette question vitale si nous répondons d'ordinaire sans hésiter, c’est que nous répondons, il faut le reconnaître, un peu à l'aventure. Les hasards de la naissance ou de la situation déterminent notre orientation politique. Nous nous laissons mener par des traditions ou par des impulsions également irraisonnées. Mais vienne une crise de réflexion : on s'aperçoit alors que pour décider rationnellement entre les partis adverses, il faudrait avoir résolu méthodiquement un grand nombre de problèmes préalables,
Et à vrai dire, s’il ne s'agissait que de mesurer la puissance du mouvement en question, la tâche serait aisée. Il y . sufhit d’un regard jeté autour de soi, sur les transformations . que le siècle à imposées à la plupart des institutions occi- . dentales, Comme les arbres par le vent de mer, il semble que
Boucré, — Démocratie, I
js. LA DÉMOCRATIE DEVANT LA SCIENCE
nous les voyions toutes courbées dans le même sens par le
même souffle impétueux.
L’isonomie d’abord, l'égalité devant la loi, est le minimum
assuré à tous les citoyens de nos États. Le droit archaïque vivait de distinctions. Pour le meurtre d’un noble il décrétait par
exemple qu'il serait payé deux cents sous d’or; pour le
meurtre d’un non-noble, cent seulement ou cinquante. Il mesurait les amendes au rang, à la race, à la confession. Toutes ces différences de traitement sont rayées par le droit moderne. Parcourons les préambules des constitutions composées au xix° siècle, en Italie ou en Espagne, en Belgique ou en Prusse: on verra qu'elles commencent toutes par poser en principe, à l'exemple de notre Déclaration, l’égalité des citoyens devant la loi. — Presque toutes ajoutent aussitôt que les citoyens sont égaux devant les fonctions publiques, que toutes seront accessibles à tous. Sous Pancien régime, la plupart des ofices, — offices de judicature ou de finance, offices domaniaux ou militaires, — étaient héréditaires ou vénaux. En Prusse, encore avant 1807, certaines fonctions étaient réservées, de. par la loi, à telle catégorie de citoyens, les unes aux bourgeois, les autres aux nobles. Chez nous, en 1781, l'accès de lécole militaire de Mézières était interdit aux roturiers. Le droit moderne écarte les prohibitions de cegenre. Le régime des concours se substitue, sur presque tous les points, au régime:
des castes. L’isotimie complète l’isonomie. — Mais ce n’est
pas seulement l'égalité civique ou juridique qui est réclamée,
c’est l'égalité politique. Et, de gré ou de force, 1l a bien fallu que les États occidentaux fissent droit à cette réclamation. Sans doute, ils n'accordent pas tous le droit de vote au même degré, ni sous la même forme, mais tous glissent sur la mème pente. À chacune des grandes secousses du siècle, — après 1830, après 1848, — ne voit-on pas, un peu partout, le chiffre du cens s’abaisser et le nombre des électeurs
s’accroître ? La pyramide de la souveraineté semble définitiyement renverse. On ne veut plus une autorité qui des- cende, en nappes, du maïtre à ses subordonnés, mais une autorité qui monte, en jets, du peuple à ses fonctionnaires. — On va plus lom: sur le terrain économique aussi, on entend que l’égalité.-cesse d’être un vain mot. Et sans doute, ici, le dessin des institutions est moins net. Elles cherchent encore leur forme. Mais que cette forme du moins soit cherchée avec ardeur, c'est ce que prouverait, à défaut des lois établies, l'étude des lois en instance. Mesurons, dans les Bulletins de l'Office du travail et dans les publications étrangères analogues, l'accroissement du nombre des projets de lois concernant les syndicats, l'arbitrage, le marchandage, les caisses de retraites : ét nous comprendrons qu’un Code du travail est, en effet, en train de s’élaborer, qui sera la manifestation sensible de la lutte engagée contre tous les modes de l'inégalité,
Si nous voulions énumérer les causes de ce progrès de l’égalitarisme, c’est toute l’histoire des idées et des formes sociales propres à l'Occident qu'il nous faudrait retracer. L'esprit cartésien, l'esprit classique, l'esprit chrétien ont contribué, chacun à sa façon, à nous apprendre le prix égal des personnes humaines. De l’empire de cette notion, il ne faut pas dire seulement que « c’est la faute à Voltaire », mais à Rousseau et à Kant, mais à Descartes et à Luther, et si l’on veut remonter plus haut encore, à Jésus-Christ et à Socrate. D'un autre côté si, du cerveau de ces grands inventeurs, cet idéal est descendu et a pénétré jusqu’au cœur des masses, c’est sans doute qu'il s’est trouvé soutenu et comme naturellement porté par les formes sociales qui s’installaient dans la civilisation occidentale. La mobilité inouïe qu’elle a communiquée aux individus, les assimilations qu’elle a étabhes entre les plus éloignés, la multiplicité des groupe- ments auxquels elle les à fait participer, le nombre et l’am-
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pleur des villes dans lesquelles elle les a concentrés, les grands États par lesquels elle les a unifiés, tous ces phénomènes proprement sociologiques devaient d’eux-mèêmes incliner les hommes à se reconnaître comme des semblables, et à se traiter en égaux. En ce sens, il est permis d'affirmer que si légalitarisme semble bien être aujourd’hui le moteur principal de notre civilisation, c’est qu'il en est d’abord le produit naturel. Et l’élan par lequel 1l réalise sous nos yeux ses exigences apparait comme plus irrésistible encore, sil est vrai que ses victoires s'expliquent par la constitution même et les transformations spontanées des sociétés qui l'ont vu grandir”.
On comprend dès lors le sentiment qui animait Tocqueville, lorsqu'il nous présentait le développement graduel de l'égalité comme un « fait providentiel, universel, durable, échappant chaque jour à la puissance humaine, servi par tous les événements comme par tous les hommes ». À découvrir les causes lointaines et à pressentir les lointaines conséquences de ce mouvement irrésistible, l’auteur de la Démocralie en Amérique éprouvait, disat-1l, une sorte de terreur religieuse, et il lui semblait que vouloir arrêter la démocratie ce serait lutter contre Dieu même*?.
C'est, en effet, un sentiment naturel que de s’incliner devant la force des choses. Le rythme d’un mouvement puissant nous emporte comme malgré nous. Lorsque les enfants voient passer le régiment, drapeau flottant, musique en tête, mécaniquement ils emboîtent le pas. Ainsi, à entendre retenür l'hymne égalitaire, à voir les masses immenses qu’il assemble et ébranle, nous nous sentons portés à suivre en toute docilité le mouvement démocratique : ne serait-ce pas folie que de le contrecarrer ?
1. Nous résumons ici les conclusions d’une précédente étude, sur Les Idées égalilaires, à laquelle celle-ci fait suite. 2. De la Démocratie en Amérique, Introd., p. 7.
Toutefois, un moment de réflexion nous arrêle : ce geste qui nous pousse « à suivre » n'a-t-il pas, tout juste, la valeur du geste de l’enfant ? Ici encore, ne cédons-nous pas à un entrainement plutôt qu’à des raisons? Que notre civilisation semble pénétrée jusqu’au fond du sentiment égalitaire, soit; nous n’en disconvenons pas. Mais il se peut que toute une civilisation fasse fausse route : Totus mundus stultitiat, disait François IT à la Diète Hongroise. La profondeur d’un sentiment n’est pas la preuve suffisante de sa légitimité. Si la force ne prime pas le droit, le succès d’une tendance n’en démontre pas encore la valeur. Or, c’est sur la valeur même de l'esprit démocratique, sur le bien ou le mal dont il est capable, sur les progrès ou les décadences dont il sera res-
ponsable, qu’il faudrait maintenant nous prononcer.
Mais où trouver le signe du progrès, le critère du bien et du mal, le mètre des valeurs qui permettrait de décider, définitivement et « objectivement », entre partisans et adversaires de la démocratie ?
Lorsque Tocqueville nous invitait à nous laisser entrainer par elle, son attitude s’expliquait, à vrai dire, par une raison spéciale, qui était la croyance à une sorte de révélation historique des volontés divines. « La tendance continue des événements nous révèle les intentions du Créateur. » Telle est la théologie destinée à justifier notre agenouillement, et sans laquelle il ne serait en effet qu’un geste instinctif.
Nous n'avons pas besoin de démontrer longuement combien il serait difficile et inutile d’user d’une pareille méthode. Pour aider la conscience moderne à juger de la valeur morale du mouvement qui la sollicite, nous ferions vainement appel à quelque tradition religieuse. Dans notre civilisation occi-
dentale, le lien originel, qui soudait l'obligation morale au
dogme religieux, semble bien tranché définitivement. Du moins, dans les âmes soucieuses à la fois de religion et de morale, le rapport des deux termes est-il le plus souvent renversé. La religion s'appuie désormais sur la morale bien plutôt que la morale sur la religion. L'esprit, qui exige une opinion raisonnée, ne se contente plus d’une tradition, ne s’enchaîne plus à un dogme, ne s’inclme plus devant une autorité. Îl est trop tard : pour estimer la fragilité ou la solidité des conceptions démocratiques, ce n’est pas d’une religion que la conscience moderne acceptera sa pierre de touche.
La demandera-t-elle donc à un système métaphysique? — Si l'esprit se sentait emprisonné par les religions, il se sent libéré, certes, par les philosophies. Mais, précisément, ne Jui laissent-elles pas plus de liberté qu’il ne voudrait à Devant la variété des systèmes successifs, ou simultanés, comment va-t-l opter? Ne s'est-il pas souvent aperçu, d’ailleurs, que les constructions intellectuelles recevaient leur plan de quelque sentiment caché? que le désir de justifier quelque tradition ou quelque innovation était le moteur secret de bien des théories a priori? et qu’ainsi les abstracons de la philosophie ne faisaient que servir de façades aux: opimons personnelles des philosophes ? Ainsi s'explique sans doute ce fait, que nous voyons grandir autour de nous, à côté de la défiance du dogme, la défiance de l’abstraction. Un grand nombre d’esprits, et qui croît tous les jours, professe un dédain méthodique à l'égard des «systèmes a priori », des « concepts sans réalité ». Nous avons voulu sortir des cathédrales, semblent-ils dire; mais ce n’est pas pour chercher abri sous vos châteaux de cartes.
Et s'ils se montrent si dédaigneux, c’est qu'ils ont placé leur confiance en d’autres mains; c’est qu’une troisième puissance leur offre ses services, qui paraît au premier abord
ne présenter les inconvénients ni de la religion mi de la
D ieutue. Elle ne donnera à à l'esprit ni l'impression de l'emprisonnement ni celle de l'abandon. Ellé l'amënera, elle aussi, À s’enchaîner, mais de lui-même, parce que les anneaux de la chaîne qu’elle lui présentera ne seront forgés qu'à coups de faits. C’est la science.
La science, voilà bien, en effet, la fille chérie de l’esprit
moderne, sa création propre, en laquelle il s’admire et se complaît. Aussi bien et en même temps que notre civilisation est la civilisation démocratique, elle est la civilisation scientifique par excellence. On ne le répétera jamais assez : l'existence d’un corps indépendant de vérités acquises, de jour en jour plus nombreuses et mieux organisées, voilà le gait nouveau, dominateur, autour duquel gravite fatalement dans nos sociétés toute vie spirituelle.
Quelle supériorité pratique nous devons à ce système d'idées et comment, tandis que l’Oriental s’abandonne aux choses, l'Occidental les maîtrise parce qu’il a eu la patience de découvrir leurs lois, il est inutile de le détailler une fois de plus.
Ce qu'il nous importe de noter seulement, c’est la fascination que ce système devait inévitablement exercer sur notre pensée. Les yeux de la chair admirent les conquêtes matérielles de la science : les puits qu’elle fore dans la terre, lés tours qu'elle élève dans les airs, les ponts qu’elle lance entre les montagnes. Mais les yeux de l'esprit adnmrent plus encore ses conquêtés idéales : ces mines profondes qui sont les découvertes, ces passerelles hardies qui sont les équations, ces tours légères qui sont les théories scientifiques. H y a donc des lois de la nature, et l’homme peut les connaître ! Devant le plus humble manuel de physique ou de chimie, voilà ce que nous répétons avec surprise, avec ravissement. Quelle assurance cette réussite de la science ne rend-elle pas à la pensée humaine ! Comment ne serait-elle pas tentée de génésaliser des méthodes si bien éprouvées ? d'appliquer à toutes
les difficultés qu’elle rencontre aujourd’hui les instruments qui en ont déjà levé tant d'autres ? de demander enfin à la science la direction même de la morale ?
La tentation devait être d'autant plus forte, à notre époque, que les sciences les dernières nées semblent avoir eu pour mussion de jeter en quelque sorte le pont entre les choses et l’homme, Tant qu'il n’y a de science constituée que des choses proprement dites, des phénomènes inorganiques, physiques ou chimiques, l'humanité est encore hors d’atteinte : elle peut continuer à croire qu’elle est hors cadre. Mais, quand une science se constitue des phénomènes organiques, des êtres vivants, alors l'humanité commence à comprendre qu’elle rentre dans l'orbite des lois naturelles. Dans le filet qu’elle a jeté sur le monde, l'humanité se prend à son tour. Le sujet de la recherche scientifique devient luimême objet d’une recherche scientifique.
Quel admirable mouvement que cet investissement progressif de l’homme par les sciences ! Et, si leur progrès est dû, pour une part, comme le remarque Cournot, à des trouvailles inattendues, n’obéit-il pas aussi, comme le démontre Comte, à une sorte de logique immanente ? Au xvr® siècle, le nom de Descartes nous rappelle la généralisation des mathématiques : elles s’assouplissent, pourrait-on dire, elles fourbissent leurs armes pour les conquêtes futures. . Au xvrr siècle, Newton met sur pied une physique qui se prête, en eflet, à l’application des formules mathématiques. Puis c'est le tour de la chimie, avec Lavoisier. Dans notre siècle enfin, sous l’impulsion de Lamarck, après les découvertes de Darwin et de Wallace, la biologie vient prendre sa place dans le bataillon des sciences constituées. Ce ne sont plus seulement des descriptions ou des classifications qu'elle nous propose, mais des explications véritables. Elle ne se contente plus de deviner des lignes une fois arrêtées du plan du Créateur : en nous découvrant l’origine des espèces, elle
nous fait, en quelque sorte, assister à la création même. Ou