V. Élie Halévy, Th. Hodgskin, p
d'éliminer largement les plus faibles, la lutte ne va-telle pas perdre ici sa valeur sélective ?
Il est vrai, nous l'avons rappelé‘, que la pauvreté met les fables sur la pente de la mort. Elle leur interdit nombre de moyens de consommation ou de moyens de protection. Gelui qui ne touche qu'un « salaire de famine », défendra malaisément sa santé. Sa vie, plus précaire et plus incertaine, risquera d’être raccourcie d'autant. C’est ce qu’on exprime en disant que quiconque naît dans les basses classes naît avec un moindre crédit sur l'existence. Ainsi les moins aptes seraient éliminés, plus lentement si l’on veut, mais non moins sûrement dans la société que dans la nature,
Mais 1l importe de remarquer que cette élimination lente produira difficilement, sur la race, les bons effets qu’on escompte. La mort du faible est sans profit pour l'espèce, si, ayant de mourir, il s’est multiplié. En vain la misère abrège sa vie : la société ne retire aucun avantage de ses souffrances, s’il revit dans des descendants aussi mal armés. Or, on sait qu’en effet la misère est rarement un frein pour la reproducüon. Il semble au contraire que les plus dénués, qui sont le plus souvent aussi les plus imprévoyants, se montrent facilement les plus prolifiques, et qu’ainsi les races se renouvellent surtout par en bas, par les classes dites inférieures — au risque de descendre d’un degré à chaque génération ?,
Par où l’on voit combien la lutte pour l’existence est loin, dans le monde humain, d’entraîner sûrement, et quasi mécaniquement les améliorations qu’elle entraîne, nous dit-on, dans le monde animal. Spencer s’écriait: « La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, l’élimination des paresseux et cette poussée des forts qui met de côté les faibles et en réduit un si grand nombre à la misère, sont
1. V. plus haut, p. 104, 2. V. Woltmann, op. cit., p. 78, 342.
les résultats nécessaires d’une loi générale éclairée et bienfaisante, » Comme si tous ces processus d’abaissement social devaient fatalement déterminer le progrès biologique de l'espèce humaine! Ce fatalisme optimiste s'appuie à de fausses analogies. Dans le monde humain c’est toute la civilisation matérielle, c’est l’ensemble des moyens d’action, de production et de défense accumulés par les générations cui vient se mettre en travers de cette « loi bienfaisante ». Les effets ordinaires en sont à tout le moins étroitement limités. La civilisation n’exclut pas l'élimination des moins aptes ; mais elle la retarde, et c’en est assez, souvent, pour entraver la sélection. |
IL faut aller plus loin. On peut aboutir par un autre côté à cette conclusion, que la civilisation humaine est, capable, non seulement de limiter, mais de contrarier lopération sélective de la lutte. Et en effet, nous avons parlé jusqu’ici des « faibles », des « moins aptes », des « inférieurs » sans distinguer nettement entre l’infériorité sociale et l’infériorité naturelle, et en paraissant implicitement, admettre que celle-ci est, en règle générale, le reflet. et la projection de celle-là. Mais n'oublions pas que ce parallélisme n’est nullement démontré. Dans le monde animal on peut s’attendre à ce que la défaite soit normalement le signe de la faiblesse. Car les combattants portent toutés leurs armes en euxmêmes, et ce sont les forces incorporées à leurs organismes qui décident de la victoire. Il en est tout autrement, nous le savons, dans l’humanité. Les armes les plus efficaces sont indépendantes des êtres. Elles peuvent être transmises des uns aux autres, et inégalement réparties entre les uns et les autres. Bien plus que les forces « incorporées », ce sont 1c1 les forces appropriées qui commandent l’issue de la
lutte”; et l’on comprend comment, par leur intervention,