Probl, soc., p. 123 sqq
ration de la sélection, et maintenir, en les surélevant, des spécimens que la: nature aurait indubitablement ‘jetés au rebut.
En résumé, le stock d’armes de toutes sortes que l’humanité accumule et où elle puise pour les-différentes espèces de Juttès qu’elle doit soutenir, est capable dé fausser doublement les résultats bienfaisants qu’on attend’ de cés luttes ellesmêmes. En tant qu'il est ‘utilisé par tous les membres de la société, il contribue à retarder l'élimination de la majorité même déshéritée des faibles: Bien plus, en tant qu'il est approprié: par certaines classes, il tend à assurer, à une minorité privilégiée de faibles, des facilités de survie toutes
spéciales. C’en est assez pour conclure que sur ce point
déjà, et par la seule: interposition des moyens d'action
propres à l'humanité, l’opération naturelle de la lutte pour la vie est quasi fatalement déviée : et qu'il est vain par suite de lui prêter, dans notre monde social, les mêmes vertus qu’on luireconnaît dans le monde animal.
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S1 telle est, sur les conditions de la-lutte, l'influence des: instruments dont l’homme dispose, quelle peut être cellé des: fins qu'il se propose ? En‘admettant que ses moyens d'action | limitent et troublent les effets du combat, n’allons-nous pas” constater que ses mobiles d’action en décuplent fatalement l’ardeur ?
Les hommes, avons-nous dit, ne luttent pas seulement pour la vie, mais pour tout ce qui fait à leurs yeux le prix de la vie: Plus ils se: civilisent, et plus s’élève le « minimum» qui leur paraît conforme à la nature, car plus aussi leurs besoins se compliquent et se raflinent. C’est dire qu’il n'y a pas de
imite à leur ambition. Ils sont des animaux foncièrement
insatiables, et par suite perpétuellement inquiets. Sur leurs conquêtes d'hier, ils rêvent à des conquêtes nouvelles, et visent un superflu qui demain leur sera nécessaire. Dans ces conditions, comment pourraient-ils relächer leur effort? Leurs progrès mêmes ne cessent de les aiguillonner sans merci. C’est ainsi que les sociétés supérieures exaltent tous les désirs de l'âme en même temps qu’elles exploitent toutes les ressources du globe, donnant l'exemple d'une suractivité fiévreuse qui tend, jusqu’à les rompre, tous les ressorts de l'énergie humaine. La civilisation y avive la concurrence, par la nouveauté même et la variété des visions qu'elle fait planer audessus de la vie.
Le spectacle a de quoi faire réfléchir. l’universelle mêlée des efforts surtendus effraie. On en arrive à se demander s’il n'eût pas mieux valu, pour la paix de l'humanité, qu’elle se limität à des besoins plus modestes, quitte à se contenter d’une civilisation moins complexe. On loue les sages de l'Orient, heureux d’une natte, d’une cruche et de quelques dattes.
Mais il faut se souvenir d’abord qu’une civilisation compliquée, si elle avive la concurrence, bien loin d’exiger l’élimination du plus grand nombre, en facilite au contraire la survie. Car 1l faut qu’une civilisation soit compliquée pour que soit assurée, en même temps que le rendement maximum des forces naturelles, l’application de la plus grande quantité et de la plus grande variété possible de capacités Humaines. La multiplication même des besoins décuple l’intensité de la production et spécifie ses organes. Ainsi sont augmentées pour chacun les chances de trouver, en même temps que l'emploi de ses forces, l’entretien de sa vie. Ce sont en un mot les sociétés industrialisées qui sont les plus capables de promettre « de quoi vivre » aux masses les plus nombreuses.
Il faudrait ajouter que ce n’est pas seulement à la vie matérielle, mais à la vie spirituelle qu’elles offrent le plus d’ali-
ments. Quel que soit le mécanisme obscur qui l'explique, c'est une règle, semble-t-il, que la multiplication des tendances et des efforts, — la surexcitation du système nerveux, — seconde l’expansion de l'intelligence. Ge n’est pas seulement la capacité d'adapter les moyens aux fins, c’est la capacité de comparer entre elles et de hiérarchiser les fins clles-mêmes qui se dévelôppe au sein des complications de l'existence. C'est là où elles sont portées au maximum que se rassemblent les populations, non seulement les mieux défendues contre la nature, mais encore les plus éveillées à la vie de l'esprit.
Au surplus, la civilisation nous réserve peut-être, pour la surexcitation qu'elle impose aux activités individuelles, une compensation plus précieuse encore : nous savons qu’elle est capable, en même temps qu’elle stimule les activités, de les soumettre à des règles communes ; elle s’en servira pour atténuer méthodiquement les coups que les individus se portent les uns aux autres dans leur effort vers une vie meilleure, Que de moins en moins cet effort soit tourné directement contre « le prochain », que dé plus en plus, à la lutte à mort, aux formes cruelles et sournoises, brutales ou déloyales de la compétition, on en substitue qui développent moins de haine et entraînent moins de souffrances, que tout en assurant au fort les avantages nécessaires on tâche d'éviter même au faible les dommages inutiles, que tout en conservant son aiguillon à la lutte on lui enlève son venin, c’est là un programme que les sociétés peuvent réaliser peu à peu en inclinant l'ambition devant l’opinion, et en donnant au besoin, contre les vœux particuliers aux individus, force de loi à leurs vœux collectifs.
. Quelle est en effet la première tâche sociale ? le maintien d’un régime de paix entre un certain nombre d'individus. Les grands théoriciens de la politique ont exprimé cette vérité chacun à leur façon : toute société implique une volonté d’arrèter, à l’intérieur d’un cercle défini, le bellum omnium
contra omnes. C’est à quoi, suivant eux, sert l'institution du Droit, qui classe les procédés que les associés ne sauraient plus,. sans s’exposer à des sanctions déterminées, employer à l'égard les uns des autres. Et sans doute ces théoriciens se sont trompés sur l’origine du droit ; il ne résulte pas d’un contrat; 1l se forme peu :à peu et s’élargit ou se précise sous la pression des croyances et des habitudes communes ‘. Mais quelle que soit son origine, sa fonction est! bien de réduire le champ de la-guerre «et ‘de constituer comme un enclos de sécurité. En ce:sens et s’il estivrai querle combat sans frein et sans merci soit la loi inéluctable de la nature,ül faudrait avouer, avec Huxley, que les lois sociales sont précisément faites pour contrarier les lois naturelles ?. l
Ce n’est pas à dire sans doute qu’elles éliminent les luttes du monde humain. , L'idée même du droit, on l’a justement remarqué”, implique un conflit de prétentions. Mais ‘elle signifie en même temps que les prétentions du faible vaudront au besoin celles du fort, la : discussion : devant être substituée à l'agression, et la comparaison des titres:au:choc des forces. Elle avertit en conséquence que les: adversairesassociés ne doivent plus chercher à:triompher ‘les: uns des autres par nimporte quels moyens. ‘Elle annonce l'intervention d’un pouvoir social, :prêt:à ‘prescrire certaines conditions aux conflits, à proscrire mêmecertaines de leurs formes ou à limiter certaines de leurs conséquences. Partout en un mot où un droit :est.établi, certains modes d’action sont interdits d’un commun accord aux :membres. de la société, comme incompatibles avec! l’existence:même du lien social,
L’étendue de ces interdictions est d’ailleurs: extrêmement