‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 153 sur 161 · Mæterlinck, La vie des abeilles, p · texte numérisé non relu

Mæterlinck, La vie des abeilles, p

système de défense que nous avons présenté, on a pu en reconnaître, à différents moments, la présence efficace. Cest au nom des valeurs posées par ce sentiment que nous nous félicitions par exemple de la différenciation organique, qui s'opère au-dessous de la conscience comme pour en rendre le règne possible, tandis que nous nous effrayions de la différenciation sociale, qui serait capable, en s’opérant au-dessus de la conscience, d'en gêner les libres démarches. C’est encore le prix supérieur de la vie spirituelle qui nous paraissait être la racine profonde de légale dignité des hommes, au nom de laquelle nous réclamions, contre l’inhumanité de la concurrence, une organisation de la solidarité qui permît à chacun de sauvegarder son âme. Toutes ces « affirmations de la conscience moderne ‘ » impliquent l'existence, dans nos sociétés, non seulement d’une volonté de vivre, mais d’une volonté de vivre d’une certaine façon, dans certaines conditions, sans lesquelles 1l semblerait au plus grand nombre que la vie sociale ne vaut pas la peine d’être vécue. De pareilles affirmations donnent un sens, comme l’on dit, à notre évolution historique. Mais on ne voit pas comment l'étude de l’évolution organique pourrait démontrer qu'elles sont vraies ou fausses, ou plutôt bonnes ou mauvaises, Un système de philosophie générale, en établissant la place, la mission, la dignité essentielle de l'esprit dans l’univers serait peut-être capable de nous apporter, de ces sentiments puissants, et sans lesquels l'accord des individus semblerait désormais impossible dans certaines sociétés, une justification plausible. Mais entre les jugements de réalité qu’on peut extraire de la science naturelle et les jugements de valeur que ces sentiments supposent, il semble qu’il n’y ait pas de mesure commune. De ceux-là pour ou contre ceux-ci on ne peut rien conclure.

1, C’est le titre significatif du livre de M. Séailles (Paris, 1903).

Et ainsi aboutissons-nous, en suivant notre dernière série d'arguments, à une conclusion qui semble faite pour mécontenter, en même temps que certains adversaires, certains défenseurs de la démocratie. Contre les premiers nous avons établi que la science ne démontre nuliement le mal fondé des aspirations égalitaires. Mais du même coup nous avons établi qu’elle est aussi inapte, en définitive, à en démontrer le bien fondé. Par où nous semblons couper tout espoir à ceux qui voudraient prouver scientifiquement que la démocratie a raison, aussi bien qu’à ceux qui prétendent prouver scientifiquement qu’elle a tort. Nous renvoyons les plaideurs dos à dos. Ils s'exagéraient, les uns et les autres, la compétence du

tribunal,

Il va sans dire que cette déclaration d’incompétence ne vaut, strictement, que contre la forme de morale scientifique dont nous venons d’éprouver la méthode et de peser les résultats. Il nous a semblé que par la force des choses, étant donné Pordre même selon lequel s'étaient déroulés les éssais des différents types de morales et les progrès des différentes catégories de sciences, le prestige scientifique plamait de préférence, à notre époque, sur la morale naturaliste. De la confiance généralement accordée aux sciences naturelles pour la direction de la vie sociale, il nous a été facile de relever, dans la Httérature des partis, des témoignages sigmficatifs. Nous avons donc discuté pied à pied les différentes thèses auxquelles cette sociologie fournit des armes, qui prétend lire, dans l’évolution des organismes, la destinée des sociétés. C’est après toutes ces rencontres, prolongées sur tous les

terrains, que nous croyons pouvoir conclure que la plupart .

des traits ainsi lancés contre les sociétés démocratiques ne

portent pas, et qu'il n’appartenait nullement, en dernière

analyse, à une sociologie naturaliste de prononcer sur le progrès humain.

Mais toute morale scientifique n’est pas enfermée dans les conjectures de l’anthroposociologie, dans les métaphores de la théorie organique, dans les équivoques du darwinisme social. Au moment même où les conclusions pratiques qui découlent de la sociologie naturaliste atteignent jusqu’à l'opinion du grand public, on sait queles postulats et la méthode en sont, dans l’ordre des recherches scientifiques, généralement abandonnés. Nous étudions aujourd’hui les sociétés humaines en elles-mêmes, et non plus à travers le prisme simplificateur de l’analogie biologique. Pour nous renseigner sur la spécificité de leurs formes et. de leurs forces, nous avons substitué définitivement, à la biologie transposée, l’histoire analysée*. C’est en un mot d’une « nature sociale », qui aurait ses caractères propres et ne serait plus un simple reflet de la nature physique, que nous nous efforçons, par l’observation comparative des diverses sociétés qui se développent dans l’histoire, de dégager les lois.

Dès lors, ne peut-on espérer que les recherches conduites par cette méthode nouvelle vont fournir, pour l'orientation de nos sociétés, un ensemble de prescriptions auquel ne manquera n1 autorité scientifique ni la compétence spécifique ? Les rapports entre la pratique et la théorie, en matière de morale, ont été conçus jusqu'ici, nous dit-on, d’une nanière spécialement obscure et arbitraire, parce que des sentiments de toutes sortes, des croyances traditionnelles, des « prénotions » interposaient leur nuage entre la réalité morale et l'observateur. De morales théoriques construites a priori on s'imaginait pouvoir déduire les mesures récla- . mées, ä‘telle phase de leur histoire, par telle espèce de sociétés,

Mais les seules « théories » fécondes, en cette matière comme

4. V. l'Année sociologique, t. I-VI (Paris, F. Alcan), 1896-1902.

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dans toutes les autres, sont celles qui se modèlent, consciem-

ment et méthodiquement, sur les faits. Observons sans parti

pris la nature sociale comme nous avons observé la nature

physique ; et de même que la connaissance scientifique de

celle-ci a engendré nombre de pratiques hygiéniques ou. médicales qui améliorent la santé des individus, de même la

connaissance scientifique de celle-là donnera naissance à un

« art pratique rationnel », qui nous permettra de distinguer,

objectivement, ce qui doit être conservé de ce qui doit être

réformé, pour la bonne santé des groupes ‘. —— C’est cette

morale scientifique inédite, fondée sur la sociologie propre-

ment dite et non plus sur la biologie, qui sera peut-être la

morale « de demain » ; c’est sur elle que l’on comptera pour

départager définitivement partisans et adversaires de la

démocratie. a

Les espérances ainsi formées ont-elles plus de chances

d'aboutir que celles que nous venons de décourager ? — Nous n'avons nullement l'intention de trancher ici la question

posée en ces termes nouveaux. Il y faudrait de tout autres

études. Et d’abord il faudrait que l'expérience eût été tentée :

il faudrait, voulons-nous dire, que cette morale proprement

sociologique fût sortie de la période des promesses. C’est une

méthode imprudente et peu persuasive — nous l’avons rap-

pelé — que celle qui, en vertu de quelques distinctions criti- | ques vite formulées, déclare sur son seul programme:irrecevable, impuissante ou insuffisante, telle nouvelle doctrine de la conduite. Que cette doctrine se constitue, qu’elle rassemble ses thèses, qu’elle déroule ses solutions jusqu’au détail pratique, en un mot qu'elle fasse ses preuves. Alors, et alors seulement on pourra constater si elle résout en fait les problèmes auxquels elle s’était attaquée ; on jugera l'arbre aux fruits. NN

1. V. une expression de ces espérances dans le livre de M. Lévy- Brühl, La morale et la science des mœurs. Paris, F. Alcan, 1903.

C’est à ce genre d'épreuve que nous avons soumis la doctrine politique naturaliste. Nous pouvions dès à présent l'y soumettre, parce qu’il semble bien que la sociologie biologique ait donné dès X présent tout ce dont elle est capable. Son rôle scientifique est achevé. Au surplus, puisque sa tâche consistait essentiellement À transposer, pour les appliquer au monde humain; les vérités découvertes par les naturalistes, est-il étonnant que cette tâche ait été rapidement accomplie ? Mais il en est tout autrement de cette sociologie délivrée qui, ne se payant plus de métaphores, ne veut recevoir ses cadres que de l’analyse de l’histoire. C'est un nombre considérable d'observations qu’il lui faut comparer avant qu’elle formule des lois, dont pourraient se déduire à leur tour des applications. Par où l’on comprend que l’heure est encore loin où elle pourra porter, sur la légitimité ou le succès des aspirations démocratiques, ces jugements objectifs que nous voudrions juger à notre tour. L'œuvre scientifique n’en est encore qu'aux fondations ; et les conclusions pratiques ne doivent apparaître ici que comme le bouquet planté au faîte. Il faut attendre.

Toutefois si l’on en juge par l’état des travaux commencés, — par les observations consacrées déjà aux institutions et aux mouvements démocratiques, et par les appréciations que ces observations suggèrent, — il est permis de présumer que quelques-unes des réserves formulées plus haut conserveraient leur force à l'égard de cette morale scientifique renouvelée, Sans nul doute on se rend compte, lorsqu'on dépouille les résultats des recherches « expérimentales » de Sumner Maine ou de M. Lecky, de Tocqueville ou de M. Ostrogorski, que ces résultats sont singulièrement plus topiques que les vagues généralisations agitées par la sociologie naturaliste, Ils attirent l'attention sur les effets, parfois inattendus, de tel procédé gouvernemental ou administratif, de tel mode de votation, de telle tactique des partis. Ils forcent

ainsi la démocratie à réfléchir, en lui démontrant le danger de certains moyens qu’elle tend à employer. Mais notons bien que, si exactes et précises que puissent être les observations, ce ne sont jamais ici les faits à eux seuls qui démon- trent que certains moyens sont dangereux: ce sont les fins avec lesquelles les effets de ces moyens sont confrontés. Pourquoi Tocqueville‘ nous met-il en garde contre l'espèce de centralisation impersonnelle à laquelle aspirent spontanément, suivant lui, les habitudes d’esprit égalitaires ? C'est qu'il lui semble qu’à ce régime les individus perdraient peu à peu « leur faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-

mêmes » et tomberaient ainsi graduellement « au-dessous du niveau de l’humanité? ». De même si M. Ostrogorski dénonce avec tant de vigueur la « machinerie » des partis politiques, s’il préfère à ces coalitions englobantes qui étouffent l’homme un système de ligues à objets spécifiés et à termes limités qui le tiendraient en haleine, c’est qu'il fait profession de souhaiter qu’en matière spirituelle l’individu « dépense » le plus possible, paie de sa personne, ne soit jamais dispensé de réfléchir, de chercher, de choisir; c'est en un mot qu'il assigne comme devise à la démocratie, après l'Habeas corpus, V « Habeas animum° ». Ge que nous retrouvons ici sous des formes diverses, c’est la notion à laquelle la philosophie individualiste nous a habitués, la notion de la valeur supérieure de la vie spirituelle, d’où procède l’égale dignité des hommes ; mais nous ne voyons pas

1. Tocqueville, La Démocratie en Amérique (OEuvres compl.). Paris, 1888. S. Maine, Essais sur le gouvernement populaire, trad. fr. Paris, 1887. Lecky, Democracy and Liberty. Londres, 1899. Ostrogorski, La Démocratie et l’organisalion des partis poliliques. Paris, 1903. — Quelles conclusions on pourrait dégager, pour ou contre la démocratie, des ébauches de la sociologie proprement dite, nous avions essayé de l’indiquer naguère, V,. dans la Revue de métaph., 1806, p. 118-128, l’article Sociologie et Démocratie, discuté par M. Andler, ibid., p. 243-256.

2Opoicit.: Lil. 590;

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