‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 154 sur 161 · Op. cit., II, p. 621, 640, 695 sqq · texte numérisé non relu

Op. cit., II, p. 621, 640, 695 sqq

plus qu'auparavant cette notion découler immédiatement de l'observation. Les constatations de la science n’éliminent pas ici les choix de la conscience. Si elles éclairent sa décision,

elles ne la déterminent pas. L'idéal démocratique ne sort pas des seuls faits relatés par les observateurs des sociétés où la démocratie se réalise: bien plutôt il survient au milieu de ces faits, et loin d’être jugé pareux, en dernière analyse c’est lui qui les juge.

Pourra-t-on, par une méthode comparative plus proprement sociologique, dégager enfin cet idéal, sans intervention d’une prénotion quelconque, de la réalité mieux connue? Les études analytiques auxquelles nous venons de faire allusion ne portaient que sur telles ou telles sociétés, sur celles où la démocratie commence à vivre, et ne pouvaient justifier par des raisons tout objectives l’idéal qu’elles y voyaient à l’œuvre. Mais supposons que nous ayons acquis, des diverses sociétés, une vue synthétique, qui nous permette de les classer en espèces distinctes, puis d'établir les conditions d’existence et les lois d'évolution propres à chacune de ces espèces. Nous serions dès lors capables, par l'examen de ce qui se passe dans la moyenne des sociétés d’un même type, considérées à la même phase de leur développement, d’induire scientifiquement quelle tendance est normale et quelle autre aberrante, quel symptôme annonce la santé et quel autre la maladie,

Pour savoir si nos sociétés font fausse route ou sont dans la bonne voie lorsqu'elles suivent l'idéal démocratique, nous aurions donc à rechercher ce qui est normal pour les sociétés de leur type. Le malheur est que les sociétés de leur type ne sont pas assez nombreuses pour qu’une pareille comparaison soit féconde : peut-on même, en pareille matière, parler d’un « type » nettement défini par l’histoire ? Ce que la

. V. Durkheim, La Divis. du trav., introd. de la rre édit. Cf. les Règles de la méthode sociologique.

Sociologie nous a le mieux appris, c’est à nous défier des analogies toutes superficielles, en vertu desquelles on rapprochait par exemple la démocratie moderne des soi-disant démocraties de l’an tiquité classique ou des temps primitifs. Nous nous rendons compte que par les formes de leur gouvernement et de leur administration, par la puissance de leur industrie,

enfin et surtout par les exigences des consciences qui les aiguillonnent, nos sociétés sont au vrai « sans analogues ».

Il nous faut donc, mutatis mutandis, répéter des sociétés démocratiques comparées aux autres, ce que nous disions des sociétés humaines en général comparées aux organismes. De nou-

velles conditions d’existence entrent ici en ligne de compte ;

de nouveaux buts sont visés, de nouveaux moyens d’action

sont dressés. Nul ne peut prédire scientifiquement, devant

cet essai inédit, le possible et l’impossible : nul n’est auto-

risé à décourager ou à encourager notre effort au nom

d’une norme objective qui reste ici indéterminable.

Au surplus, eût-on même réussi, par des méthodes indirectes et analogiques, à déterminer ce qui vraisemblablement est normal pour nos sociétés, est-ce cela qui sufhrait à orienter notre conduite? De ce qu’une tendance apparaît comme normale s’ensuit-il immédiatement qu’elle apparaîtra comme désirable? Imaginons qu’on nous ait démontré que ce respect de l’égale dignité des individus, assigné comme centre à la morale sociale par la démocratie, est en effet — étant donné le déclin fatal des autres sentiments traditionnels, ébranlés par les modifications structurales de nos sociétés — le seul sentiment qui ne se dérobe pas à l’entente commune‘. Ge sentiment individualiste est désormais, nous dira-t-on, le seul ciment recevable, le ciment indispensable de toute soli-

darité. Par suite, en prenant des mesures pour satisfaire ce

r. C'est à peu près la démonstration que donne M. Durkheim dans la Div. du trav.

sentiment, nos sociétés ne font rien autre chose que sauvegarder, comme toutes les sociétés ont toujours fait par les règles morales qu’elles sanctionnent, leur cohésion intime : effort essentiellement normal et bien digne, à ce titre, que vous y collaboriez sans remords, sans hésitation, de toute votre âme.

Mais encore, à quelles conditions les faits ainsi invoqués possèderont-ils une wrs operans, une vertu moralisatrice ? Gette argumentation objective ne retomberait-elle pas sans effet, dans le silence et dans le froid, si elle ne rencontrait chez les membres des sociétés visées une volonté commune, non seulement de vivre, mais de bien vivre ensemble, et de former un corps non seulement qui dure, mais qui progresse ? Suivant toutes les leçons de l’expérience interprétées par l’analogie, la cohésion de nos sociétés serait menacée, nous prédit-on, si elles méconnaissaient les droits égaux des personnes humaines? Mais pour que cette prédiction nous touche, encore faut-il que nous trouvions en nous des raisons de tenir à cette cohésion même. En d’autres termes, l'indispensable condition de l'efficacité morale de ces inférences sociologiques, c’est l'existence préalable d’un «esprit social ». Sans l’interposition des sentiments qu'il implique, toute la sociologie du monde, semble-t-il, ne nous ferait pas lever le petit doigt.

Il nous paraît donc, jusqu’à plus ample informé, que la morale scientifique, même sociologique, continuerait de supposer, pour agir sur la conduite, la présence d’un certain nombre de tendances qu’elle ne suffirait pas à produire ; et c’est tantôt dans le sentiment individualiste, tantôt dans l’esprit social que nous avons aperçu ces cordes nécessaires, sans lesquelles les âmes ne vibreraient pas. Au vrai l'idéal démocratique a besoin, pour vivre, que ces deux aspirations coexistent ou plutôt s’allient étroitement ; et celui-là qui pense que nécessairement elles s’excluent, prouve qu'il n’a

pas compris la véritable essence de l’égalitarisme moderne, qui est précisément la synthèse de l’une et de l’autre.

Il suit de là que l'intérêt bien entendu de la démocratie lui commande de ne rien négliger de ce qui alimente ce double feu. Dans une démocratie plus que dans toute autre société, il est important que la culture soit répandue grâce à laquelle les consciences communient, comprennent le prix de la vie spirituelle, et, apprenant à dépasser la nature, littéralement s’humanisent. Et s’il est vrai que l’observation scientifique la plus objective ne suffit pas encore pour démontrer aux hommes qu’ils doivent travailler à l'avènement d’une cité juste, dont les membres s’aideraient les uns les autres à s'élever, s’il y faut jusqu’à nouvel ordre une sorte de choix rationnel, alors peut-être serait-il imprudent, et dans une démocratie plus que dans toute autre société, de dédaigner cet art de choisir rationnellement et d’ordonner méthodiquement Îles fins de la vie humaine en fonction d’une fin universelle, qui s'appelle la philosophie morale",

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