Division du travail, p
tudes qui constituent l’habileté technique ne sauraient donc résister au transbordement de la génération ; en passant d’un organisme à l’autre elles se disloquent, et d'autant plus. sûrement qu'elles sont plus compliquées. Une habitude comme celle de combiner des lettres d'imprimerie, d’agencer les pièces d'un mécanisme, ou de vérifier scrupuleusement une expérience ne se consolide pas en instinct. Aucun « geste. héréditaire » ne correspond à l’exercice de semblables activités : il y faut l'intervention de l'intelligence qui est essentiellement renouvellément et adaptation. Or, à des degrés différents, toutes les professions en sont là, et surtout dans nos sociétés. De plus en plus l’homme reste l’ajusteur, c’està-dire l'être capable, pour répondre aux occurrences, de combiner ses aptitudes des façons les plus diverses. Mais les combinaisons qu'il élabore de la sorte, si elles se perfectionnent par l’habitude, sont choses trop complexes pour être transmises par l’hérédité.
« Pour qu'un caractère, écrit un défenseur du lamarckisme”, R puisse devenir héréditaire (encore ne le devient-il pas forcément même dans ce cas) il faut que ce caractère soit complètement fixé dans l'organisme des parents : si ce caractère est relatif à l'exécution d’une certaine opération, il faut donc que cette opération soit devenue tout à fait instinctive, ce qui n’a jamais lieu pour aucun métier humain, l’accomplissement de ce métier exigeant toujours, même pour les métiers les plus simples et les plus longtemps exercés, une part incontestable d'intelligence. » Ce n'est donc jamais l'aptitude au métier qui peut être héréditaire. Soutenir qu'il y a des hommes « cordonniers-nés » ou « magistrats-nés » « c’est un agréable paradoxe : « l’hérédité est déjà quelque chose d’assez admirable pour qu’on ne s’avise pas de lui prêter une puissance encore plus grande ».
1. Le Dantec, Traité de biologie, p. 515 (Paris, Félix Alcan),
C’est en effet l'erreur commune des nouveaux adorateurs de l’hérédité ; ils l'imaginent inscrivant tout et ne laissant rien perdre. Ils ne distinguent pas entre les facultés élémentaires et indéterminées, d’une part, et d’autre part les capacités proprement dites, compliquées et spécialisées. Ils ne se rendent pas compte que celles-ci, souvent trop fragiles pour supporter le transfert d’un organisme à un autre, doivent fatalement disparaître avec celui qui les a composées.
Fatalité heureuse, d’ailleurs, s’il est vrai que, sans cette dislocation qui libère les aptitudes ainsi combinées, l'initiative des héritiers serait comme écrasée par la consolidation des héritages ; tous les modes de son activité étant préformés, l'enfant serait « aussi incapable de réadaptation que le vieillard » ; l’homme ne serait plus qu’un complexus d’insuncts, et non une intelligence. Mais ce qui fait la supériorité de l’homme, c'est que son cerveau n’est jamais adulte”. Par cela même qu’il n’est pas encombré par l’hérédité de coordinations toutes faites, il reste capable d'adapter ses aptitudes aux exigences du présent, et c’est en fonction du présent, bien plutôt qu’en fonction du passé, que s’ordonneront les éphémères combinaisons d’aptitudes qui constituent les qualités professionnelles.
Il est donc vain de regretter que le fils ne succède plus au père dans sa profession, comme la cellule hépatique suc-. cède, dans le foie, à la cellule hépatique. Les fonctions sociales sont toujours choses infiniment moins simples que la sécrétion de la bile. Pour les bien exercer il ne suffit pas que l'individu ait laissé faire, en quelque sorte, les dispositions innées de son organisme ; il faut que celles-ci aient été façonnées, limées et ajustées par la coopération\incessante de ses eflorts et des circonstances. C’est dire que la capacité d’un
1. Manouvrier, L'indice céphalique, p. 238. Aptitudes et acles, p. 238. Cf. Draghicesco, Détermin. soc., p. 52, 73.
homme tient aux habitudes que lui-même aura contractées, bien plutôt qu'aux habitudes contractées par ses ancêtres. C’est dire que vraisemblablement les pressions du milieu pèsent, dans la détermination des vocations, plus lourd que les acquisitions de la race. Les causes actuelles l’emportent sans doute ici sur les « survivances ataviques », et toutes les instigations de la vie sur « la voix des morts ». La biologie contemporaine n’a pas projeté encore, sur les processus de l’hérédité, toute la lumière désirable; une conclusion se dégage pourtant de ses recherches : dans l’état actuel de la science, rien n’est moins « scientifique » que la doctrine des prédestinations professionnelles.
HT
Les tendances générales de la nature, telles qu’elles se dégagent aujourd’hui des recherches biologiques, rendent donc invraisemblable la transmission des qualités professionnelles. Mais, dira-t-on peut-être, cette réfutation a priori, par la vraisemblance, ne suflit pas à nous convaincre. Observons directement le monde humain lui-même. N’y relève-t-on' pas des « suites » de qualités professionnelles, se perpétuant au sein des mêmes familles, et de véritables « dynasties » de talents, qui prouvent — qu’elle vous paraisse vraisemblable ou non, — la vérité de notre thèse ?
On connaît le résuliat des enquêtes de Galton, de De Candolle ou d’Odin' sur l’ascendance et la descendance des hommes célèbres,
300 familles de juges, d'hommes d’État, de grands capitaines, de littérateurs et de savants étudiées par Galton ont
1. Nous empruntons les faits qui suivent aux ouvrages de ces trois auteurs cités dans la note bibliographique du livre I. Cf. aussi l'ouvrage anonyme intituté Volksdienst,
produit plus de roo0 hommes éminents. La famille d'Herschel a compté 3 astronomes, la famille de Darwin 3 naturalistes, la famille d'Euler 3 mathématiciens : il y en a eu 8 dans la famille de Bernouilh, et dans la famille de Bach, 22 musiciens de talent. On pourrait énumérer bon nombre de coïncidences de ce genre.
Mais que prouveraient-elles au juste ?
D'abord il faudrait qu’elles fussent singulièrement multipliées pour cesser d’être exceptionnelles. La plupart du temps le talent surgit de l’ombre, et brille dans une sphère toute nouvelle. Si Mill est fils d’un économiste, Kant est fils d’un sellier ; si Bach est fils d’un musicien, Haendel est fils d’un chirurgien; Gauss n'était pas fils de mathématicien, et il n’y avait pas de chimiste parmi les ascendants de Pasteur, ni d’historien parmi ceux de Renan. D'ailleurs dans les cas où on rencontre en effet des dynasties d'hommes remarquables, on y suit bien plutôt la trace d’une supériorité générale, propre à exceller dans des professions diverses, que d’une capacité spéciale, enfermée dans une profession déterminée. Dans la famille de Feuerbach, nous trouvons un jurisconsulte, un philosophe, un peintre de talent. La succession de ces capacités variées prouve-t-elle l’accumulation des qualités acquises? Si celle-ci était la règle et si l’éminence scientifique était uniquement affaire d’hérédité, De Candolle eût dû, comme il le remarque lui-même, rencontrer, sur les listes de membres appartenant aux Académies de médecine, plus de fils de médecins ou de pharmaciens que de fils de pasteurs. Or c’est le contraire qu'il découvre. Sur 100 associés de l’Académie de Paris, il compte 14 fils de pasteurs pour D fils de médecins ou de pharmaciens ; de même, sur 48 associés de l’Académie royale de Londres, pour 4 fils de médecins, 8 fils de pasteurs.
Enfin, là même où c’est bien dans l’exercice d’une fonc-
tion identique que brille une suite d'hommes remarquables,
LE LAMARCKISME ET L'HÉRÉDITÉ DES QUALITÉS 6t
comment prouver que le talent des fils est dû au fait que les pères se sont exercés dans cette fonction ? Euler, fils de mathématicien, est mathématicien hors ligne : qui démontrera que ses aptitudes spéciales sont dues aux efforts déployés, aux habitudes contractées, aux qualités acquises par son père, bien plutôt qu'aux dons innés qui ont pu se retrouver chez l’un comme chez l’autre? Auriez-vous nettement constaté l’existence de véritables races de mathématiciens, de médecins ou de peintres, il resterait encore à démontrer que la formation de ces races est bien due à la pratique ancestrale de la peinture, de la médecine ou de la mathématique, et que cette hérédité est bien fille de l’habitude.
Mais s'il en était ainsi, ne devrions-nous pas remarquer en effet, de génération en génération, une « addition croissante » des qualités, une « accélération continue » du progrès, un perfectionnement indéfini des organes dans le sens de la fonction héréditaire? Les descendants d’une race de manouvriers devraient en eflet soulever de plus en plus de kilogrammes, comme les descendants d’une race de pasteurs protestants, prêcher de mieux en mieux. C’est, dit K. Bücher!, ce qui se laisse difficilement constater. Dans certains cas bien nets, comme dans Phistoire des Jurandes du xvr° au xvin° siècle, on peut suivre, de père en fils, une dégradation de lhabileté technique — ce qui s’explique d’ailleurs
par des raisons d'ordre psychologique ou social bien plutôt
que par des raisons d’ordre biologique — mais nulle part un affinement continu et indéfini. Le fils d’un athlète, remarque Weismann”, hérite peut-être des dispositions que son père avait en venant au monde, mais non d’une augmentation de celles-ci : lui non plus n’arrivera pas à soulever plus de trois
1. Die Entstchung der Volkswirthschaft, 2° édit., p. 338 sqq. 2. Essais sur l'hérédité, p. 470.
ou quatre quintaux. D'ailleurs, si la conservation de certaines aptitudes dans certaines familles s’expliquait par un exercice ancestral, n'est-ce pas à la fin de la lignée que devraient apparaître les individus qui possèdent ces aputudes communes à leur plus haut degré de concentration P N'est-ce pas à la dernière distillation que s’obtient la meilleure liqueur? Or repassez l’histoire de ces familles célèbres -— celle de la famille Bach ou de la famille Bernouilli, par exemple — et vous verrez que les talents les plus éminents sont rarement aussi les derniers venus’. La preuve de l’accumulation escomptée continue donc à nous manquer ; et il reste plus naturel de supposer que les qualités innées du fils sont comme une épreuve nouvelle de celles que le père apportait lui-même en naissant, bien plutôt qu’une projection de celles qu’il a pu acquérir durant sa vie.
Qui peut au surplus discerner nettement, dans le talent d’un individu, l'apport de l’hérédité et l’apport de l'éducation ? la part de la race et la part du milieu? ce qui jaillit des dons innés et ce qui découle des influences ambiantes? Nous sommes ordinairement inclinés à faire honneur des vocations et des capacités aux dons naturels, plutôt qu’à l’éducation. C’est que nous entendons alors l’éducation au sens étroit et personnel plutôt qu’au sens large et social. Si l’action consciente et voulue du maître n’effleure souvent, en effet, que la surface de l’âme, l’action inconsciente et involontaire non seulement des hommes mais des choses la remue et la retourne dans ses profondeurs. Des chocs insensibles mais incessants sont capables de sculpter un être intérieur aussi bien qu’ils sculptent les choses extérieures. Ce sont peut-être aussi des « causes actuelles » qui donnent leur tour aux esprits comme elles donnent, nous dit-on, leur forme aux rochers. La permanence d’un certain dispositif