PRÉFACE IX
mande. Les fils d'une même race doivent ressortir au même État »? On remet alors sur pied une sorte de fatalisme ethnique peu favorable aux aspirations démocratiques. Quand on fait parler si haut la voix du sang, on est bien près de dire des peuples qu’on veutincorporer ce que les Allemands disaient des Alsaciens : « Nous savons mieux qu'eux cequ'ils veulent. » Après la guerre de 1914 il a été proclamé que les volontés exprimées, non des affinités de races plus ou moins hypothétiques, détermineraient les nationalités. C’est le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qu’on a mis en avant. Le principe des nationalités ainsi compris se rattache clairement — comme Albert Sorel l'avait déjà longtemps démontré — à la doctrine des Droits de l'Homme. Tout le terrain qu'il gagne est autant de gagné pour l'esprit démocratique.
Il est vrai qu'en fait les délimitations de frontières auxquelles on a abouti sont loin de donner satisfaction à tous les sentiments nationaux. Des minorités restent enclavées. Et, malgré toutes les précautions que les Traités ont pu prendre pour assurer leur protection elles se disent opprimées. Difficultés graves: autant de foyers d'incendie mal éteints. Mais une chose est dès à présent évidente: si ces problèmes se doivent résoudre sans conflits nouveaux ce ne sera que par le progrès d'une organisation démocratique, elle-même secondée par une organisation internationale. Assurer à tous les membres d’une nation, quelle que soit leur race, l'égalité devant l'administration comme devant la loi, la liberté de professer leur religion comme d’user de leur langue, c’est le programme que la Société des Nations s'efforce de faire prévaloir : programme fidèle à la logique de la démocratie.
Les tentatives d'organisation qui se manifestent dans l’ordre économique donneraient lieu à des réflexions du
même genre.
x | PRÉFACE #
Dans une conférence sur la Démocratie anglaise! M. W. Steed rapporte un mot de M. Hughes, premier ministre de l'Australie qui était aussi le chef du parti ouvrier australien. Après une visite aux chantiers d'Écosse, il disait dans un cercle de millionnaires et d'hommes d'État: «Dans le passé, la vie d’un ouvrier a trop ressemblé à l’existence d’un danseur de corde: une seule chute suflisait pour lui casser les reins.
€ Il faudra à l'avenir que le pauvre ait une existence garantie et qu'il se sente lié à la Société démocratique, aussi bien par son intérêt matériel que par la liberté dont il jouit. »
M. Hugues voyait juste. Les événements marchent dans le sens qu’il indiquait. Des garanties et du contrôle, ce sont les conditions que pose partout le peuple ouvrier pour continuer de bon cœur son concours à l’œuvre de reconstruction indispensable,
D'où la reprise et le rythme plus rapide de la législation sociale après la guerre: un effort pour étendre le régime des assurances comme pour diminuer les heures de travail. En cette matière aussi on voit une organisation internationale s'instituer pour venir au secours des aspirations démocratiques. Le Bureau International du Travail ne centralise pas seulement les documents qui intéressent la production industrielle et la vie ouvrière : il prépare des projets de loi qu'il « recommande » aux nations liguées ; il brise dans la main des adversaires de toute législation ouvrière leur argument préféré: «les charges sociales nous handicapent devant la concurrence étrangère »; en travaillant à uniformiser les conditions sociales de la production, il aplanit le terrain pour le progrès de la démocratie industrielle.
Et sans doute qui dit démocratie industrielle ne dit pas
1. Publiée dans les Démocraties modernes (Bibliothèque de philosophie scientifique).
PRÉEACE | XL AC < *
. seulement organisation plus humaine du travail, effort pour . assurer au travailleur des conditions de vie qui lui laissent plus de liberté véritable ; il dit encore participation des intéressés, sous une forme ou une autre, à la gestion des entreprises où 1ls servent. Sur ce terrain aussi, le droit du peuple à disposer de lui-même doit devenir une réalité ; le patronat « de droit divin » recule sans oser se défendre à visière levée. D'où les efforts ébauchés de divers côtés pour organiser le contrôle ouvrier ‘. La formule pratique ne paraît pas aisée à découvrir. Et sous prétexte de mettre le contrôle dans la main des travailleurs, on n’a réussi, dans certains pays, qu’à paralyser l’activité industrielle comme à étouffer les hhertés politiques. Bien plus, on a érigé des dictatures qui semblent faites pour fouler aux pieds la majeure partie des garanties indispensables aux droits de l’homme.
C’est de ce côté que les points noirs apparaissent: entre telle forme de gouvernement qu'on emploie au nom des travailleurs et les traditions dès à présent classiques de la démocratie un grave conflit pourrait surgir, qui irait jusqu’à la contradiction.
Il est remarquable toutefois que ceux-là mêmes qui emploient ces méthodes de violence s’empressent aujourd’hui de les déclarer provisoires: ce sont nécessités de combat que l’on compte bien dépasser. L'idéal serait toujours de permettre aux masses, non seulement de sauvegarder leurs intérêts, mais de faire prévaloir leurs volontés. ï
Une chose est sûre en tout cas: dans le tumulte des formes d’action que l’humanité essaie fiévreusement pour résoudre des problèmes d’une envergure inattendue, il en est qui ne reparaissent point et qu'aucun peuple ne tente sérieusement de remettre en vigueur: ce sont précisément celles dont les adversaires méthodiques de la démocratie ont si souvent fait
1. Voir Roger-Picard , Le Contrôle ouvrier sur la gestion des entreprises (Bibliothèque des sciences économiques et sociales).