‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 81 sur 161 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

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conseiller municipal, député, ministre. S'il en a la vocation, rien n'empêche qu'il se fasse prêtre. Si son intelligence est supérieure, il peut occuper les premières places de la science. Qu'il ne fasse rien de tout cela, et qu'il se borne à son métier, il n’en est pas moins, tout àla fois, qu’il le veuille ou non, soldat lors de la conscription, magistrat dans le jury, gouvernant lui-même puisqu'il vote et prend ainsi part à la législation en même temps qu’à l'administration de la chose publique. S'il devient membre d’une société coopérative, et le cas est des plus fréquents, il se trouve de plus être commerçant, car 1l touche chaque année sa quote-part de bénéfices au prorata de sa consommation. Enfin il lit des livres et des journaux, il y écrit au besoin, et son avis va former la grande collectivité de l'opinion, puissante toujours et pesant fortement sur les faits matériels, même quand elle est erronée. Il communique plus ou moins clairement, plus ou moins largement avec toutes les pensées et tous les actes du pays. Il accomplit les mêmes fonctions que les autres, et par cela même que le point de différenciation devient de plus en plus spécial et précis, avec le progrès de la division du travail, par cela même aussi, dans la vie morale de l'individu, considéré comme une personne humaine, il devient de plus en plus secondaire et de plus en plus insignifiant. »

Qu'est-ce à dire, sinon qu'il faut distinguer soigneusement, quand il s’agit des sociétés, entre division du travail et différenciation proprement dite? Quand il s’agit des organismes, la spécialisation des fonctions ne saurait se perfectionner, nous a-t-on dit, sans la constitution d'organes nettement séparés, entre lesquels l’ensemble se sectionne et à l’intérieur desquels les différents groupes d’éléments s’isolent. Mais dans nos sociétés, au fur et à mesure que la divi-. sion des fonctions est poussée plus loin, on ne voit nullement l’ensemble se sectionner en organes dûment séparés. Au lieu de la différenciation attendue, c’est un phénomène nouveau

qui passe au premier plan : c'est ce que nous avous proposé d'appeler la complication sociale *.

Un des traits des plus caractéristiques de notre vie sociale actuelle c’est la multiplication inouïe des groupements partiels. Dans la France d’aujourd’hui, disait Taine, nous comptons, outre l’État et les Églises, outre trente-six mille communes et quarante mille paroisses, « sept ou huit millions de familles, des millions d’ateliers agricoles, industriels ou commerciaux, des instituts de science et d’art par centaines, des établissements de charité et d'éducation par milliers, des sociétés de bienfaisance, de secours mutuels, d’affaires ou de plaisirs par centaines de mille, bref, d’innombrables associations de toute espèce, dont chacune a son objet propre et, comme un outil ou un organe, exécute un travail distinct’ ». Il faut en effet s’en souvenir ; ces sociétés multipliées peuvent différer grandement non seulement par la nature mais par l’objet. À mesure que notre civilisation se raffine, elle réclame une incroyable variété non pas seulement de produits matériels, palpables et mesurables, mais. de produits immatériels et impondérables. C’est pourquoi, à côté des groupements proprement économiques, d’autres s’y rencontrent, comme telle association religieuse ou scientifique, qui se consacrent, si l’on peut ainsi parler, à la fabrication des croyances ; d’autres, comme tel cercle mondain ou popu-

1. V. notre étude sur les Idées égalitaires, 2° partie, chap. 1 (Paris, F. Alcan). — Cf. dans la Sociale Differenz. de Simmel, le chapitre intitulé Ueber die Kreuzunq socialer Kreise.

2. V. une énumération du même genre dans Benoît, Crise de l'État, p. 175. Of. dans le rapport de M. Gide sur l'Économie sociale (p. 45° 47), une classification dressée, d’après les statistiques de l'Office du travail, des associations de toute nature connues en France en 1900.

laire, n’ont d'autre fonction que d'augmenter la finesse ou l'intensité des sentiments sympathiques. La loi de la division du travail se retrouve donc ici, et continue d’opérer au delà du monde des affaires ; les associations multiples se spécialisent ; chacun poursuit un objet propre.

Mais, parce qu’elle poursuit un objet propre, chacune a-telle aussi ses ouvriers spéciaux, assujettis à son but, et étroitement enfermés dans sa sphère d’action ? On sait que le plus souvent, au contraire, lés individus, loin d’ « appartenir » à tel ou tel de ces groupements, « participent » à beaucoup d’entre eux, celui-ci d'ordre purement économique, celui-là d'ordre politique ou religieux, l’un permanent, l’autre éphémère, l’un local, l’autre international. Il se produira donc un chevauchement des individus sur les groupes. Chacun aura chance de rencontrer, sur des terrains différents, de nouveaux associés ; les fidèles d’églises adverses se ligueront par exemple pour telle cause patriotique ou philanthropique ; un même part politique réunira des gens de provinces et de professions très diverses. Le métier asservit de moins en moins son homme. De plus en plus on tient à distinguer entre les moments où l’on est « de service » et ceux où l’on est « un homme comme tout le monde », capable d'aller et venir librement dans toute la variété des cercles sociaux. En un mot notre civilisation ne voit pas seulement se multiplier, elle voit s'entre-croiser ces cercles. Et c’est cet entre-croisement incessant, cette interpénétration universelle qui constitue le phénomène original, gros de conséquences nouvelles, que l’analogie des organismes ne pouvait nous faire prévoir.

Et sans doute, même au sein des organismes, la difiérenciation n’est jamais absolue. Nous l’avons remarqué, si dans les organes séparés tous les éléments semblables avaient radicalement disparu, la spécialisation même ne pourrait pro-

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