CHAPITRE III
La démocratie primitive des villes. — Forme corporative de la société urbaine. — Elle a été le bouclier des petites gens dans leur lutte contre les grands. — Gildes bourgeoises. — Corps de métiers. — Fraternités de compagnons. — La forme corporative a donné aux classes inférieures le sentiment de la légalité et de la modération.
Les hommes ont incontestablement une tendance naturelle au groupement. Ils ne naissent pas libres, toute leur existence est un combat pour l'affranchissement. Ils ne naissent pas égaux, toute leur vie est une lutte où se manifestent les inégalités de leur nature. Mais ils naissent sociables. Laissezles à leurs inspirations, et immédiatement la communauté d'origine, de croyances, de position, de profession amène des rapprochements et crée des distinctions sans aucune analogie avec les divisions administratives.
Déjà la cité grecque, à ses débuts, est une confédération de familles, de phratries, de tribus avec des repas et des sacrifices communs ; déjà le peuple romain s'organise, pendant la République et sous l'Empire, en une infinité de petits cadres, curies, centuries, tribus, collèges, corporations, sodalités, qui lui permettent de se retrouver et de se reconnaître. Mais c'est surtout en Europe, jusqu'au xvni® siècle, que l'histoire des institutions politiques est en réalité l'his-
toire de ces groupements, et c'est surtout au moyen âge que le développement de cette conception a atteint son apogée. Au début, nous l'avons vu, le problème est facile : des intérêts, identiques et des populations restreintes produisent de petites collectivités agricoles. Mais de grands centres de population se forment bientôt ; la civilisation transforme les villages en? villes; elle apporte avec elle de nouveaux besoins et désintérêts variés ; les ambitions croissent, la propriété collective disparaît, l'existence se complique,les groupements se multiplient, les corporations apparaissent, elles donnent à la société sa membrm^e organique et ses assises naturelles; elles se concentrent en une puissante unité et enfantent ces splendidesdémocraties du xiv® siècle, dont l'éclat n'a été égalé que par les villes grecques de l'antiquité et les villes américaines modernes.
L'étude du moyen âge est, à ce point de vue, d'un intérêt majeur; elle nous fait assister, au xni® et au xiv® siècle, à la renaissance du droit public, à l'établissement d'un régime^ nouveau qui a assuré le respect des libertés sociales.
Chaque peuple y a apporté son tempérament et ses mœurs : les Français, leurs passions généreuses ; les Flamands, leur indomptable énergie ; les Italiens, leur enthousiasme d'âmes éprises à la fois d'art, de bien-être et de liberté; les Anglais,, leur esprit pratique d'hommes d'affaires qui arrondissent leur patrimoine politique ; les Allemands, leur patience virile et leur indépendance de bourgeois qui s'élèvent par le travail ;: partout l'on a compris le charme magique de la solida-
rite, la puissance de la vie corporative ; partout, bien loin de détruire, on a respecté et favorisé les collectivités comme la manifestation des forces spontanées de Tliumanité.
C'est là tout le secret de ce régime si impopulaire aujourd'hui, si défectueux à son déclin, si fécond à son début. On l'a souvent condamné sans bien le connaître. Un jour est arrivé, il est vrai, où, au milieu des rivalités, des guerres, des violences, les corporations ont perdu l'essor qui les emportait dans la gloire et la liberté. Elles se sont desséchées; elles sont devenues des forteresses inaccessibles où des castes égoïstes se barricadaient pour défendre le privilège et l'abus contre le droit et la justice. Mais on ne juge pas un homme en contemplant ses ossements blanchis; on ne se fait pas une idée de la grandeur de ces institutions en ne voyant que les plaies qu'elles étalaient à leur déclin. On a eu tort de confondre l'intolérance, l'exclusivisme, l'étroitesse des corporations à partir du xvi*' siècle, avec la largeur de vues qui les caractérisait jusqu'au xiv^ siècle. Il faut les prendre à l'époque de leur maturité, pour constater qu'elles ont été, non pas des entraves, mais des leviers pour les petites gens, non pas des barrières, mais des ferments de progrès et de civilisation.
Il ne s'agit pas de faire l'apologie de cette époque au détriment de la nôtre ; ce ne sont pas les ombres qui manquent au tableau. Il y aurait de la folie à regretter ce temps de violences, de misères, de famines, de cruautés, de luttes fratricides. Mais je ne raconte pas des événements, je décris des institutions que Turgot, d'un trait de plume, a rayées du livre
de l'histoire. Or, on a suffisamment opposé leurs défauts aux mérites de notre époque. Il doit être permis aussi de faire ressortir leurs qualités, de montrer ce qu'elles auraient produit si, au lieu de les anéantir, on les avait modifiées et dirigées, et si les germes qu'elles contenaient s'étaient librement développés.
Pour bien apprécier, d'ailleurs, le monde où nous vivons et les transformations que la société a subies, il est utile de pénétrer jusqu'à l'essence de l'ancien régime et de l'esprit corporatif.
La notion de l'individualisme, le dernier mot des lois modernes, est inconnue au moyen âge. L'homme exclu d'un groupe était sans attache dans la société : Youtcast, le lawless du droit anglais, le wildfang du droit allemand.
Notre régime de liberté est favorable aux forts, aux entreprenants, aux génies et aux aventuriers, c'est-à-dire aux exceptions. Mais il y a la majorité, le monde des faibles, pour lesquels ce régime est d'une stérilité absolue. Le moyen âge l'avait compris. Isolé, livré à lui-même, l'individu eût échoué, il se serait abîmé dans la mêlée. La force corporative, au contraire, a été souveraine, elle a triomphé des obstacles, et tous ceux qui avaient besoin d'appui sont pendant des siècles venus se réfugier sous son égide protectrice.
La vie sociale a donc pris cette forme et, à toutes les aspirations, à tous les besoins qui se développent au milieu des hommes, à la science,' à l'art, au commerce, au travail, au
métier le plus infime, ont correspondu autant de petits mondes qui, sans détruire la vie individuelle, l'ont régularisée et lui ont donné un foyer d'attraction en même temps qu'ils accordaient à tous une protection efficace.
Le point initial de ce long développement, c'est la gilde. La gilde est la première collectivité qui n'a plus simplement pour base la famille. Et que l'on prenne les plus anciennes et les plus simples, les gildes d'Abbotsbury, d'Exeter ou de Cambridge, fondées au xi* siècle en Angleterre; celles du Mans ou de Cambrai, fondées en 1070 et 1076 ; celle d'Amicitia, dans la ville d'Aire, en Flandre, dont le comte Philippe confirme les statuts en 1188; ou que l'on étudie les plus puissantes corporations au temps de leur splendeur, les foulons de Gand, les épiciers de Londres, les pelletiers d'Augsbourg, au xiv* siècle, c'est toujours l'application du même principe : des hommes, incertains de l'avenir et menacés dans leurs intérêts, cherchent le remède dans la solidarité; ils s'engagent les uns vis-à-vis des autres à se protéger .et à s'assister en toute circonstance.
Pendant que le sommet de l'édifice social s'effrite et tombe en poussière, la classe inférieure s'appuie sur des fondations solides; grâce aux corporations, les hommes libres résistent à l'arbitraire féodal et assurent la liberté populaire.
Leur histoire est, d'ailleurs, très simple. C'est la lutte des petits contre les grands ; elle se déroule avec une inaltérable constance.
Les premiers citoyens politiques des villes sont des pro-
priétaires libres, à qui la communauté des dangers, des occupations, des intérêts et du voisinage, fait conclure des alliances.
Partout, au x® et au xi^ siècle, on les trouve unis dans les gildes et partout ces gildes bourgeoises sont confondues avec la commune ; c'est-à-dire que l'autorité de la gilde est l'autorité de la cité : à Londres^ la Gilda Mercatoria; à Cologne, la Richei'zecheit ; à Paris, les Mercatores Aquœ; en Flandre, les Geschlechteri. Ce sont les gentes, les lignages, les patriciens de naissance. Investis du monopole du pouvoir, ils deviennent arrogants et s'érigent en aristocratie fermée. Mais ils ne sont plus seuls ; ils ne constituent plus toute la cité politique : des parvenus se sont établis à côté d'eux , se sont enrichis et ont formé de nouvelles gildes, qui égalent les anciennes en richesse et en considération et revendiquent leur part d'autorité et d'honneurs.
En Angleterre, en Allemagne, en Flandre, les rivalités éclatent. En général, la lutte finit par une transaction; les nouvelles gildes obtiennent leur place au conseil de la cité et le palriciat bourgeois, que l'on peut en quelque sorte présenter comme la fusion de la propriété et du capital dégagés des liens féodaux, est constitué dans sa forme définitive.
Cette classe dirigeante abuse de sa puissance, se complaît dans l'oisiveté, fait des règlements pour exclure de la vie corporative ceux « qui ont les mains sales et les ongles noirs ou qui crient leurs marchandises dans la rue (^) ». A mesure
(') Brentano, Zitr Geschichte der ehglischen GewerkveretJie, p. 39.
que la richesse publique s'accroît, l'antagonisme des classes et des intérêts s'accuse davantage. Partout, au xui® siècle, un troisième élément, le travail, entre en scène et se dresse contre les gildes patriciennes. Prenez Paris ou Londres, Gand ou Bruges, Bruxelles ou Cologne, Francfort ou Augsbourg, les travailleurs écrasés et méprisés par la bourgeoisie ont pour bouclier le droit corporatif et, imitant l'organisation qu'ils avaient sous les yeux, forment des unions pour la protection du travail. Comme les gildes ont émancipé la bourgeoisie, les corps de métiers affranchissent le peuple et donnent à ses revendications un caractère de force et de légalité. Au Xïv* siècle, ils sont victorieux.
Mais, qu'on le remarque bien, la lutte qui s'engage ressemble bien plus à la lutte du patriciat et de la plèbe à Rome Q qu'à notre lutte économique entre le capital et le travail. A cette époque, il n'y avait pas, en effet, de classe ouvrière au sens moderne du mot ; il y avait des patriciens, de grands marchands travaillant pour leur compte avec des capitaux immenses, et des plébéiens, de petits patrons travaillant en famille avec des capitaux minimes. Ces plébéiens ne demandaient pas le partage des biens ;* ils ne déclaraient pas la guerre au capital, dont ils se servaient euxmêmes. Ils combattaient pour l'égalité politique, pour la participation aux ^affaires publiques, et, s'ils voulaient inter-
(*) Giiizot, dans son Histoire de la civilisation en France (vol. IV, p. 5j, repousse cette analogie entre la plèbe romaine et le peuple du moyen âge ; mais il insiste surtout sur la différence d'origine de ces deux classes.
venir dans le gouvernement, c'était pour garantir leur gagnepain et leur indépendance contre l'oppression des hautes classes.
Disséminés, ils eussent péri; groupés, ils triomphèrent, et le corps de métier devint un rouage politique. Presque partout où il l'emporta, l'entrée dans une corporation d'artisans fut la condition de l'exercice des droits politiques. Le patricien qui, à Gand ou à Londres, par exemple, voulait jouer un rôle actif dans la commune devait faire partie d'un corps de métier.
Presque partout aussi, ce furent les tisserands et les foulons qui prirent la tète du mouvement révolutionnaire. Par leur nombre colossal, par leur prospérité, par l'étendue de leurs relations commerciales, par l'importance de l'industrie textile, par leur rude et virile fierté, ils étaient en Flandre et en Brabant, comme en Angleterre, à Paris et sur le Rhin, les représentants autorisés et redoutés de la démocratie. La victoire fut en grande partie leur œuvre.
Mais les classes ressemblent à l'individu lui-même : celui-ci déploie surtout ses qualités dans le combat et révèle ses défauts dans le succès. La plupart supportent avec courage les jours mauvais, les âmes d'élite seules sont à la hauteur de la fortune. Les classes sociales aussi prodiguent des trésors d'énergie et de générosité quand il s'agit de fonder, elles déclinent quand il n'y a plus qu'à jouir des conquêtes.
Tel avait été le cas de la noblesse féodale dans la résistance
à l'absolutisme, de la bourgeoisie dans la résistance aux seigneurs, tel fut le cas des métiers.
Ils s'étaient associés pour s'assurer mutuellement le droit et la liberté. Vainqueurs, ils s'enrichirent et constituèrent une oligarchie de capitalistes soucieux d'accroître leur fortune et de s'en assurer le monopole, ils firent des lois restrictives contre leurs inférieurs, ils empêchèrent le travailleur de devenir petit patron ; ils se transformèrent en coteries de famille égoïstes, exclusives, réservant toutes leurs faveurs pour leurs proches, accumulant les rigueurs contre les étrangers, exigeant, pour les admettre, des conditions de naissance et de fortune, des épreuves difficiles et coûteuses, des droits d'entrée exorbitants. L'esprit de solidarité s'évanouit, et, dès le xiv® siècle, on vit apparaître une classe d'ouvriers, analogue cette fois à la nôtre, en antagonisme avec les patrons, dont les. intérêts étaient distincts des siens f).
Seulement, à la différence de ce qui se passe aujourd'hui, la masse ouvrière, reprenant à ses adversaires l'arme de la corporation et profitant du droit de l'époque, put à son tour s'organiser en Fraternités de compagnons pour la défense de ses intérêts. L'esprit corporatif descendait ainsi jusqu'aux couches les plus profondes de la société et donnait aux plus infimes la sécurité, la dignité, la force et la foi dans l'avenir.
Ce qui domine dans cette lutte séculaire et dans l'élévation graduelle des petites gens au droit corporatif, c'est, au milieu
(*) Brentano, passim.