‹ La démocratie et le régime parlementaireChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Efcude sur la corporation au moyen âge, notamment les corps de métiers. — Avantages. — Organisation interne. — Rôle de l'élément populaire. — Assemblées corporatives. — Portée des règlements. — Ils ont en vue les intérêts du plus grand nombre. — Organisation du travail. — Chaque corporation est une division politique, judiciaire, professionnelle et militaire. — Chaque corporation est une force sociale. — Chaque corporation est une institution de charité. — Influence de la corporation sur la vie publique et privée, les mœurs et le caractère. — Pratique de la solidarité. — La hanse. — Les universités. — Les gildes d'artistes et d'artisans. — Les fraternités populaires. — Les pêcheurs de Mendicoli. — Les garçons brasseurs de Hambourg. — Les fossoyeurs de Bâle. — La corporation a été le ressort vital du moyen âge. — Comparaison avec la vie moderne.

La puissante corporation du xiv® siècle était restée, comme aux jours lointains de l'apparition de la gilde, l'association fraternelle conclue dans un but de protection réciproque ; les associés y avaient jadis défendu leurs vies et leurs biens contre les rapines et les violences, ils y défendaient maintenant leurs intérêts pratiques. Chacune de ces petites sociétés constituait un organisme doué d'une vitalité propre, d'une indépendance relative, d'une administration élue; elle avait le droit de légiférer pour la collectivité, de rendre la justice dans les limites de l'activité collective ; elle avait ses attributions de bienfaisance, son patrimoine et sa caisse.

Le corps de métier était la communauté dçs gens exerçant le même métier et acceptant sous serment les règlementsdu corps et l'autorité des chefs ('). Son but étant le fonctionnement du métier, la communauté avait le droit d'exiger des artisans qui voulaient s'y consacrer l'entrée dans la collectivité. Ce n'était pas la liberté absolue des professions, mais ce n'était pas le monopole. Le monopole apparut plus tard, lejour où le groupe, devenu une aristocratie fermée, repoussa les rivaux qui ne lui plaisaient pas. Mais, en attendant, tout honnête homme avait la faculté d'exercer une profession en se conformant au droit corporatif, et si, en entrant dans la corporation, il y trouvait des statuts qui le liaient, il y trouvait aussi la certitude du travail, une protection sérieuse et sa part d'influence.

Les corporations des différents pays ne présentent que peu de variations entre elles : le Livide des métiers d'Etienne Boileau, les règlements des Crafts d'Angleterre, des Zûnften d'Allemagne, des corps de métiers ou Nations de nos provinces nous ramènent toujours à un type essentiel.

L'association comprenait des maîtres, des apprentis, des compagnons ou valets.

Le maître était l'artisan arrivé à la pleine connaissance de sa profession et offrant des garanties de probité, de solvabilité et de capacité. Avant d'être reçu solennellement au grade de

(*') HowELL, The conflicts of Capital and Labour. Londres, 1878, p. 32. — Brentano, Zur Geschtchte der enfflïschen G ewerkvereine. Leipzig, 1871 ^ p. 35. — Levassecr, Histoire des classes ouvHàrs, I, p. 191.

da maîtrise, il avait beaucoup et longtemps travaillé, et le joui' -où, devant tous les membres du métier, il était proclamé maître (^), on avait la certitude qu'il était digne de surveiller •les autres.

L'apprentissage, à son tour, était minutieusement réglé. . Le raaîtra devait prouver qu'il était en état d'entretenir un -apprenti, de le garder pendant le délai légal, de le nourrir^ le vêtir et le loger. Il avait à lui fournir l'instruction profes- •sionnelle et il lui était interdit d'user de mauvais traitements. L'apprenti, de son côté, était tenu à une conduite régulière, à l'obéissance et à l'assiduité dans le travail.

Après le temps d'épreuve, l'apprenti, muni d'une attestation -constatant l'accomplissement de. son noviciat, était solennellement reçu compagnon et, semblable au jeune Romain qui, à la fête des Liherdlia, quittait la robe prétexte pour la toge virile, il devenait citoyen. Dès lors, membre actif de la collectivité, il y trouvait, avec des droits et des devoirsneltement définis, un travail adapté à ses moyens et souvent une situalion importante.

Faut-il indiquer immédiatement les résultats de cette différence entre les conditions du travail alors et aujourd'hui? Il suffit de regarder autour de soi. Le moindre ustensile de cette ^^poque a un cachet d'originalité qui le distingue des objets ;similaires de notre temps façonnés d'après un type unique. Si

Cj Les cérémonies de réception à la maîtrise sont, en ce qui concerne les boulangers de Paris, décrites en détail dans le Livre des métiers d'Etienne •J^oileau,

nous mettons à part la grande industrie de luxe, le niveau de la production a considérablement baissé. La marque personnelle de l'ouvrier disparaît. Nos artistes dédaignent le travail industriel, et quand, dans leur art, ils ne parviennent pas au premier rang, ils sont irrémédiablement perdus. Nos ouvriers, privés d'une bonne instruction technique, manquent d'initiative et de goût et restent toute leur vie dans un état d'infériorité professionnelle.

A la tête de la corporation, il y avait les chefs, doyens ou consuls, jurés, preudhommes ou eswards. C'était le germe du gouvernement démocratique.

A la base, il y avait la réunion de tous les frères, la Morgen Sprache, l'assemblée du métier ou de la gilde. C'était la cellule primitive du système représentatif.

Les doyens étaient élus par la collectivité des compagnons ; quelquefois par les maîtres seuls. Il arrivait aussi qu'on leur adjoignît un conseil de notables, et c'était alors tout le conseil qui détenait l'autorité.

Les chefs administraient et contrôlaient le métier ; ils présidaient à ses solennités; ils convoquaient les assemblées, faisaient les ordonnances, veillaient à l'exécution des règlements ; ils surveillaient le travail ; ils inspectaient la fabrication ; ils dénonçaient les fraudes et les abus ; ils commandaient la milice, ils rendaient la justice. Le droit de justice était ide l'essence de toute corporation et, si les autorités publiques conservaient un contrôle sur les autorités corporatives, les membres des corporations n'en devaient pas moins être

jugés par leurs pairs. Dans tout différend, il fallait d'abord s'adresser à la justice corporative, qui jouait ainsi le rôle du juge de paix actuel et essayait de concilier les parties.

Le xui* siècle nous offre des exemples du caractère populaire de ces autorités et de la place qu'avaient su prendre les compagnons. On voit apparaître ceux-ci dans les conseils dirigeants, prendre part à la confection des ordonnances et à la surveillance du travail corporatif. A Ypres, en 1280, les valets sont admis avec les maîtres à l'inspection du travail. La ville est partagée en deux quartiers et dans chacun il y a, pour l'inspection, six maîtres et trois valets (^). A Paris, à la même époque, les foulons chargeaient quatre preudhommes de la surveillance du travail ; soit deux maîtres et deux valets, qui changeaient à la Noël et à la Saint- Jean. A ces dates, les preudhommes se rendaient auprès du prévôt, 'les maîtres désignaient deux valets et les valets deux maîtres, et le prévôt proclamait les noms proposés (^).

Quant à l'assemblée générale de la corporation, elle avait lieu toutes les semaines ou tous les trimestres, sur la convocation des doyens, à la maison du métier, qui contenait les statuts, les archives et la caisse.

La séance s'ouvrait d'après des formes sacramentelles, et les membres de la corporation y paraissaient tête nue. L'assemblée exerçait par elle-même tous les droits qu'elle ne déléguait pas à ses mandataires; elle s'occupait de l'élection

(') MoKE, Mœurs y usages, etc., des Belges, II, p. 108. (*) Levasseur, ï, p. 212.

de ceux-ci, leur donnait l'invesliture solennelle de leur mandat, écoutait la reddition des comptes, discutait les règlements et, dans toutes les circonstances décisives, était la source suprême du pouvoir. Le moyen âge connaissait donc la souveraineté du peuple ; seulement, il ne croyait pas résoudre le problème en décrétant simplement que le souverain de la terre est le genre humain; il ne concevait pas le peuple comme une grande unité sans nuances, sans divisions; il le groupait suivant ses besoins et ses intérêts, et alors, dans leur sphère restreinte, il laissait ces groupes naturels maîtres de leurs actions.

Les règlements corporatifs tendaient à assurer les intérêts du plus grand nombre. Ils s'occupaient de la valeur morale et professionnelle de l'artisan, en exigeant chez lui des conditions de probité et de bonne conduite, et en lui imposant comme garantie de capacité un apprentissage parfois fort long. Ils prescrivaient aux travailleurs des mesures d'hygiène et de propreté; ils leur faisaient comprendre l'ulililé de l'appui mutuel et, quand un compagnon ne se lirait pas d'affaire tout seul, il fallait lui venir en aide, pour que le travail ne fût pas perdu.

Parfois, au xuf siècle, le compagnon devient l'associé du maître. A Bruges, dans la corporation des tisserands, les valets participent aux bénéfices : « Sur cinq deniers, dit l'or- « donnance, le patron en recevra trois et le valet deux (^). »

Les règlements s'opposaient aussi aux abus de la concur-

(') Brk.ntaxo, livre cité, note 24, p. 293.

rence ; ils recherchaient IVgalité dans le travail comme dans les frais de production. Ils empêchaient l'accaparement de la matière première par un seul, en obligeant l'acheteur à admettre l'intervention d'autres acheteurs. Ils limitaient le nombre d'apprentis et d'ouvriers qu'un patron pouvait prendre à son service et défendaient aux maîtres d'arracher des compagnons à un rival. En un mot, l'objectif est toujours le même : protéger le faible contre le fort; faire en sorte, comme le dit le Livre des métiers, « que li poure home puisse prendre part « avec les riches ».

Ils ne négligeaient pas les intérêts du public ; ils veillaient à la qualité et au prix de la marchandise; ils s'occupaient de la solidité des instruments de travail, de la régularité dans les procédés de fabrication ; ils organisaient à cet égard une véritable police industrielle, et l'on peut dire qu'ils donnaient une certaine sécurité à tout le monde : au consommateur contre la fraude et la falsification, au maître contre les excès de la concurrence, au compagnon contre les hasards de l'offre et de la demande, à l'apprenti contre sa propre inexpérience ou contre la dureté de ses chefs.

A côté d'avantages économiques, la conception corporative présentait aussi des avantages sociaux; sous son influence, la vie publique avait des racines profondes, la vie privée un cadre précis. L'homme ne se lançait pas dans l'inconnu. Il trouvait sa force en lui-même, et, dans le milieu le plus obscur, l'existence avait encore une signification pour lui.

Pénétrons un instant dans l'intimité d'une corporation.

Nous y trouvons d'abord le souci et le respect de la vie de famille et de la dignité personnelle.

Voyez la grande industrie moderne : avec ses vastes usines, son travail de jour et de nuit, la promiscuité des âges et des sexes, le prolétariat remuant et dépravé qui grouille dans tous les grands centres d'affaires, l'on ne peut pas dire, assurément, qu'elle favorise l'épanouissement des vertus privées, ou qu'elle permette de rendre le prolétaire responsable de ses vices.

Alors, il n'en était pas ainsi : l'homme travaillait chez lui, au milieu des siens, à la vue du public, pour lequel il ne pouvait pas avoir de secrets. En Allemagne comme en France, l'établi était dressé dans une chambre, près de la fenêtre, au rez-de-chaussée ; pas de fabrication clandestine ; il faut agir au grand jour. Les heures de travail sont réglementées, et le travail est interdit la nuit; il doit cesser « à la cloche du soir », au signal donné par « le cor du guet », « aux chandelles allumées (^) ». Il y a également de nombreux chômages, car il y a de nombreuses fêtes. Il reste donc du temps pour la vie de famille et pour la vie publique, et pourtant, en général, les produits du moyen âge ont une valeur intrinsèque, une durée que ne possèdent pas nos produits, destinés avant tout à l'apparence.

La division du travail, que nous considérons comme une conquête de l'esprit nouveau, n'était pas inconnue. Elle n'avait peut-être pas ce caractère . de spécialisation exagérée

(') Brentano, livre cité, p. 52. — Livre des métiers, passim.

qui s'applique aux différents détails d'un même produit, emploie, par exemple, quarante métiers à la fabrication d'une montre, et diminue incontestablement la capacité individuelle en la remplaçant par l'habileté mécanique. Elle existait cependant, et s'appliquait aux différentes branches de la même industrie. Ainsi, la ville de Bruxelles, qui était réputée pour son armurerie, n'avait pas simplement des armuriers : elle possédait des fabricants de chaperons, de casques, de boucliers, de harnais, de cuirasses, d'éperons, etc.

Le travail ainsi conçu était fourni par le patron, sa famille et ses apprentis. L'apprenti faisait partie de la maison du patron, mangeait à sa table, recevait de lui, outre la direction professionnelle, l'éducation morale; s'il était actif et de bonnes mœurs, il pouvait avoir une carrière tranquille, et, quand il se mariait, compter sur l'amitié et l'appui du patron. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût là pour l'ouvrier de sérieux éléments de dignité, et il n'est pas étonnant qu'en opposition avec le prolétariat du xix^ siècle, qui a surtout son écume, la classe travailleuse du xiii® ait eu surtout son aristocratie.

Bien d'autres éléments, d'ailleurs, se joignaient à ceux-ci pour relever le niveau des masses. Chaque corps de métier était non seulement une division politique, judiciaire et professionnelle, mais une division militaire.

A côté de l'assemblée où les compagnons votaient et discutaient, de l'audience publique où les doyens rendaient la justice en présence de tous, la corporation avait encore sa réunion militaire, où les bourgeois, chargés de la garde et de

la défense des remparts, s'exerçaient sous les ordres de leurs capitaines. Au son de la cloche, ils se rassemblaient à la maison de la gilde, devenue ainsi leur forum, leur chambre de justice, leur arsenal, en un mot, le centre de leur activité et de leur administration.

Depuis le jour où les villes avaient cru opportun d'armer les métiers, ceux-ci constituaient les cadres des milices communales. Leur discipline sévère, la régularité de leurs convocations, la hiérarchie des anciens, des maîtres, des compagnons, des apprentis, s'exerçant les uns sous le contrôle des autres, et rappelant, avec quelque chose de plus rude, la hiérarchie des pages, des écuyers et des chevaliers; les concours de tir à l'oiseau, à l'arc, à l'arbalète, éclipsant l'éclat factice des tournois, tout cela avait fait surgir la vaillante infanterie communale. Avec moins de ressources que la noblesse, moins de temps et d'argent à consacrer au métier des armes, elle a fini par surpasser les armées féodales, et même par les vaincre. Avec un tel système militaire, la cité du moyen âge, comme Sparte ou Athènes, comme Rome jusque Marins, était la cité armée où chacun remplissait les devoirs du soldat, oii aucune distinction n'existait entre la population civile et la population militaire. Le militarisme signifie, de nos jours, hostilité entre l'armée et les bourgeois; il signifiait, jadis, union virile de citoyens toujours prêts à défendre leurs libertés.

Les voilà donc, ces hommes avec leur responsabilité multiple. Dans la vie privée, ils travaillent en commun, sans

ET LE RÉGIME REPRÉSENTATIF. 6î>

rester étrangers aux joies de la famille; dans la vie publique, ils ont tous un rôle : ils sont électeurs, juges et soldats ; ils prennent part à la discussion et au contrôle des affaires ; la politique, la justice, l'administration sont pour eux une notion réelle et tangible ; ils acquièrent sans peine l'expérience et le jugement. Ils ont incontestablement une valeur d'ensemble supérieure à celle de l'individu moderne, qui se borne à écouter, parfois, dans les meetings, des discours de principes ou des déclamations et à déposer, à de rares intervalles, des bulletins de vote dans l'urne électorale.

Ce n'est pas tout encore. Ce local de réunion, cette maison de corporation était le centre de leur vie ; pour le plus humble d'entre eux, elle symbolisait ce que la place publique était pour les Grecs et les Romains, ce que le club de Londres représente un peu de nos jours pour le grand seigneur anglais et ce que, pour le peuple, nous avons remplacé par le cabaret.

On s'y retrouvait dans toutes les circonstances ; on y allait en famille; on y trouvait, en dehors du domaine politique, de nombreuses occasions de se connaître, de se revoir, de nouer des relations suivies.

La réception de l'apprenti, son affranchissement, l'élévation à la maîtrise, l'anniversaire du patron de la confrérie, étaient autant de fêtes célébrées par de joyeux repas de corps que venaient égayer des toasts et des chansons; puis, à côté de ces fêtes intimes, il y avait les fêtes publiques. Les concours de chant, les exercices militaires, le renouvellement

des saisons rassemblaient fréquemment les compagnons. C'était l'occasion de cérémonies variées : plantations d'arbres de mai, cavalcades, cortèges, ommegangs, danses en plein air. La Rome impériale avait laissé tomber dédaigneusement des plaisirs sur le petit peuple, comme d'humiliantes aumônes. Ici, les fêtes sortaient des entrailles mêmes des collectivités, rehaussant le terre-à-terre d'une vie peu confortable, faisant connaître les charmes de la sociabilité, jetant leur pittoresque et leurs brillantes couleurs sur le fond sombre des villes. Le peuple y prodiguait sa gaîté, son esprit primesautier et généreux, en même temps qu'il y dépensait sa vulgarité et sa rudesse natives.

Je suis, en effet, loin de prétendre que ces petites démocraties aient atteint la perfection, et je ne pense pas qu'un régime quelconque ait d'ailleurs jamais supprimé, l'immoralité. Les époques de haute culture ont des Juvénals pour flageller la corruption, les époques moins cultivées ne les ont pas ; mais c'est la seule différence : partout et toujours, il y a eu des classes qui vivent au-dessus de la moyenne région des vertus bourgeoises et les dédaignent, et des classes qui vivent au-dessous de ces mêmes vertus et les ignorent. Le moyen âge n'échappait pas à cette loi. Les artisans avaient leurs vices; chez eux, comme ailleurs, on rencontrait Toisiveté, la grossièreté, l'inconduite. On buvait beaucoup; les ripailles étaient fréquentes; les maisons de bains servaient souvent de prétextes aux dérèglements. Mais n'oublions pas les bons côtés du régime : le moyen âge raffermissait les

ET LE RÉGIME REPRÉSENTATIF. 7t

liens sociaux, cimentait les amitiés et jetait, sur la trame uniforme de l'existence des petites gens, les chauds et vivifiants rayons de la fraternité.

Enfin, l'organisation des secours corporatifs mérite également notre attention. Saint Paul a dit : « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain sonore, une cymbale retentissante. » — Eh bien, les corporations avaient la charité(^). Il y a eu, .du temps de leur floraison, de terribles crises économiques et de cruelles souffrances; on peut affirmer à leur honneur qu'aux jours de prospérité, personne ne mourait de faim ; elles ont été avides de plaisirs, elles ont aussi toujours été soucieuses du sort des malheureux.

Les corporations riches avaient de splendides asiles pour les vagabonds, de magnifiques hôpitaux pour les malades. Riches ou pauvres, elles avaient leurs caisses de secours, leurs institutions de bienfaisance, leurs règlements d'assistance, qui en faisaient autant de compagnies de secours mutuels et qui répandaient partout le sentiment de la solidarité. La protection réciproque était une obligation juridique consacrée par des règlements et sanctionnée par des peines. Les compagnons devaient, aux frais de la caisse commune, secourir les indigents, soigner les malades, recueillir les orphelins pauvres, leur apprendre un métier, soutenir le vieillard tombé dans la misère, fournir des secours en nature et en

{*) Consultez, pour tous les détails, Levasseur, von Maurer, Otto Gierke, Brentano, etc.

argent à la veuve du compagnon sans fortune, donner asile à l'ouvrier de passage privé de travail et l'aider à trouver une place.

Les bourses de travail réclamées de nos jours par la population ouvrière existaient d'ailleurs et facilitaient les recherches des ouvriers comme des maîtres. Dans les auberges de corporations, il y avait un tableau des demandes et des offres d'emploi.

Les frères assistaient au mariage de leurs compagnons qui le désiraient; ils avaient pour devoir de suivre le convoi funèbre du membre de la gilde; en cas d'insolvabilité du défunt, ils avaient à veiller à son inhumation et à faire célébrer pour lui, aux frais de la caisse, des funérailles aussi solennelles que celles des compagnons aisés.

Il était réservé à notre époque d'égalité à outrance de créer l'inégalité devant la mort. Nous avons des catégories d'inhumations. Il y a des funérailles de première classe avec leur appareil pompeux, avec leur cohue d'amis et d'indifférents ; la vanité, le désir de se montrer y attirent même des gens qui n'ont jamais vu le défunt. Il y a des enterrements de dernière classe, où le pauvre s'en va tout seul et tombe à la fosse comme une feuille d'automne poussée par le vent. Au contraire, à cette époque de castes, d'ordres, de privilèges, la mort du dernier d'entre les humbles gardait de la dignité, parce que les obscurs compagnons de sa vie obscure étaient là, rangés autour de sa dépouille, et lui rendaient le suprême hommage.

Ce soin du pauvre, même chez les pauvres, se retrouvait jusque dans les fêtes et inspirait, par exemple, aux garçons boulangers de Fribourg, au nouvel an, le touchant usage de planter en cortège un sapin sur la place et de le couvrir de friandises pour les indigents, et tandis que les anciens secouaient les branches, les besogneux de la ville venaient ramasser ce qui tombait (^).

Chaque groupe était donc une institution de bienfaisance ; chaque groupe avait son patrimoine, ses revenus ; il les administrait, il les accroissait souvent, et ainsi peu à peu se multipliaient non seulement les centres de charité, mais les foyers de travail, d'activité, de richesse.

La société de cette époque offrait là encore un exemple digne de réflexion ; elle avait certainement quelque chose de moins systématique, de moins abstrait que la nôtre. Nous surveillons et nous contrôlons avec une légitime rigueur les corps ecclésiastiques, nous combattons avec un légitime acharnement la mainmorte, sans arriver néanmoins à un résultat en rapport avec les efforts que nous faisons. L'Église continue à s'enrichir et la mainmorte à se développer. La société ancienne aussi se défiait de l'avidité de l'Église et redoutait la mainmorte; on trouve en Allemagne, en Flandre, en-Brabant, au xiii*' et au xiv® siècle, des ordon-

{*) Les drapiers de Paris, avant de se mettre à table le jour de la fête de la confrérie, envoyaient du pain, du vin et de la viande aux pauvres. (Levasseur, I, 485.) — Les cuisiniers consacraient aux pauvres honteux de leur corporation le tiers de leurs amendes. (Id., p. 24.)

naiïces qui le prouvent f), -mais elle était loin de croire que tout corps propriétaire fût un danger ; elle favorisait la propriété corporative et, en agissant ainsi, elle favorisait la propriété laïque, l'épargne laïque, en même temps que l'esprit et la tradition laïques.

11 y a dé riôs jours de colossales fortunes individuèllfes et, quand leurs possesseurs sont égoïstes ' et thésaurisent, elles sont aussi infécondes que là mainmorte. II y a d'épouvantables rtiisères individuelles et ilest impossible dé les secourir toutes. La fortune corporative, mêniedaïis ses excès, profitait à plus dé monde ; le dénuement était plus près du secours, et, au point de vue de l'ensemble des institutions, 'la corporation obtenait dans tdtls les cas uii résultât salutaire : « Au milieu du grand mondé banal, elle formait, cômnie ce le dit Tainé, dé petits mondes originaux et distincts f). » On y con^rvait l'indépéndanée de la penèééet du caractère, et, au milieu du tourbillon d'une société versatile, remuante, agitée, elle fournissait des asiles paisibles, où la chaîné' du progrès* coiitinûâit à' se dérouler à l'abri dès tempêtes socidles.

Oti peut ajouter, dans cet ordre d'idées, qiië lé moyen âge offrait à l'individu lé milieu riécessâlire dont parlé Rehan, entre la famille qtii' est trop près et la patrie qui est trop loin pour répondi'e à toutes les aspirations hùriiaihes. Là côrpô-

(*) Francfort. Ordonnances de 1318 et 1376 sur les rentes foncières, les immeubles achetés par des ecclésiastiques ; id. à Augsbourg, 13(36 et 1315 ; àUlm, 1300; à Munich, 1345; à Garid, 1275; en Brabant, 1292.

(*) Taine, Les origines de la France contemporaine, ta Révolution, p. 215.

ration fournissait un aliment à ces aspirations ; la vie et les mœurs y avaient plus de relief; les petites gens aux prises avec le devoir de tous les jours, apprenant la morale dans les réalités et les luttes quotidiennes, réconfortés par le souffle large et puissant de la solidarité, trouvaient en eux-mêmes une énergie sereine. Quand l'homme. est solitaire dans la mêlée, l'adversité et la douleur sont des dissolvants ; elles conduisent, comme de nos jours, au pessimisme. Quand, au contraire, il y a pour chacun un port de refuge, quand le vaincu de la^ vie peut cacher sa souffrance non pas dans l'immense foule dédaigneuse et lâche, mais dans un petit mond^ aimant et généreux, la lutte est moins amère, la défaite moins cruelle et le lutteur réalise là légende d'Anthée : il retrouve de nouvelles forces toutes les fois qu'il touche la terre.

Les corporations ont encore un dernier avantage sur les foules. Celles-ci ont des enthousiasmes d'enfant et des haines irréfléchies ; elles ne discernent pas toujours avec beaucoup de promptitude le bien du mal ; elles ne se gardent pas assez de leurs entraînements ; à aucune époque, il n'a été aussi facile dé faire des dupes, de jeter de l^i poudre aux yeux; les débâcles financières de 'ces dernières années en sont un frappant exemple ; l'opinion publique, cette reine du siècle, est parfois bien aveugle et parfois indignement exploitée. Mais quand elle peut se concentrer dans des groupes restreints, on l'éclàire plus facilement; elle est mieux armée contre l'intrigue, die juge avec plus de clairvoyance, elle se trouve dans de meilleures conditions pour démasquer les charlatans

et distinguer les convictions sincères des ambitions malsaines.

Telles qu'elles étaient, ces tendances animaient de leur souffle tout ce qui vivait ; elles donnaient leur indélébile empreinte aux institutions les plus puissantes comme aux plus modestes ; elles parcouraient tous les rangs, depuis les plus élevés jusqu'aux plus infimes.

Quel a été le levier de la prospérité commerciale au moyen âge, sinon la Hanse? Et qu'était-ce que la Hanse, sinon la suprême expression de la vie collective, la concentration de toutes les gildes marchandes de l'Europe? Au xiv^ siècle, elle forme une fédération qui comprend plus de 80 villes et étend ses factoreries de Londres à Novogorod. Elle offre alors une organisation complète : elle ne possède point cependant de constitution écrite; elle n'est fondée que sur le libre opnsentement des gildes et des villes ; elle ne connaît d'autre moyen de discipline que l'exclusion, et si grande est la force corporative que la Hanse exerce néanmoins son ascendant sur toute l'Europe (*).

n y avait des hanses locales avec leurs assemblées locales, leurs chefs, leurs juges [consules mercatomm), leurs entrepôts, leurs halles. Mais la Ligue hanséatiquè avait aussi ses assemblées plénières, où siégeaient , sur des convocations parties de Lûbeck, les représentants de toutes les villes de la fédération; c'étaient les véritables corps représentatifs du commerce européen. Les villes obéissaient à leurs décisions; leur justice

(*) Levasseur, t. I, p. 235. — Von Maurer, t. II, passim.

était respectée partout ; ils assuraient la liberté des communications, la sécurité des entrepôts, ils armaient des vaisseaux contre la piraterie ; ils augmentaient les libertés et les privilèges des marchands ; de leurs délibérations locales et plénières sortaient des mesures que Ton peut considérer comme la base du droit maritime et du droit commercial de l'époque. La Ligue hanséatique était même parvenue à introduire parmi ses membres l'idée de l'arbitrage en cas de contestations entre eux. Elle en arriva ainsi à jouer un rôle politique et à intervenir, dans lin sens conservateur, dans les affaires internes des villes qui lui étaient affiliées. A l'époque de la Réforme, elle est mêlée aux querelles religieuses des nations.

Au point de vue politique, d'ailleurs, TAllemagne, au xuf siècle, nous donne une autre manifestation de l'esprit fédératif. La grande confédération des villes du Rhin essaye de relever l'empire allemand ; de Râle à Cologne, de Zurich à Rréme, les villes s'associent « pour le bien commun des riches et des pauvres », et dans l'espoir de donner au droit public impérial la stabilité qui lui manque. Cette fédération était encore une fois un organisme complet; elle avait quatre fois par an de grandes assemblées ; les délégués des villes se réunissaient à Cologne, à Maycnce, à Worms, à Strasbourg; ils avaient le droit de paix et de guerre, ils exerçaient le pouvoir législatif et judiciaire ; .chaque ville devait respecter les décisions de la Ligue sous peine d'expulsion ; chaque ville devait son contingent de soldats, de vaisseaux, de subsides en argent, et si la Ligue échoua devant l'hostilité des seigneurs

et du clergé, il n'y en a pas moins là une noble tentative à signaler (^).-

Les universités, à leur tour, formaient des corporations libres, et si nous étudions l'université de Paris, qui a servi de type aux autres et notamment à celle de Prague, de Vienne et d'Heidelberg, nous verrons que son organisation n'était que la vie collective appliquée à l'étude. Qu'était-ce, en effet, que cette université de Paris, sinon des groupes de maîtres et d'écoliers constitués en dehors de toute action de l'autorité? L'ensemble des nations avec leurs procuraiores, et des provinces avec leurs doyens, formait l'université. A sa tête se trouvait un recteur désigné par les délégués des nations. Chaque nation était une collectivité indépendante; elle votait ses impôts, nommait ses bibliothécaires, ses questeurs, ses appariteurs; elle possédait son local de réunion, sa justice, ses chefs ; elle faisait ses règlements ; l'assemblée générale de l'université, réunissant les recteurs, \esprocuratores, les docteurs des différentes nations, décidait toutes les questions importantes. Quand les facultés remplacèrent les nations, l'organisation resta la même : ce furent toujours des forces autonomes concentrées sous le drapeau de la science. Au xn** siècle, elles étaient rangées, à Paris, autour d'Abélard. Au xnf siècle, elles avaient fait de la rue du Fouarre le centre des hautes études européennes, elles attiraient les intelligences de tous les points du monde civilisé ; elles défendaient tantôt l'Aver-

(*) Otto Gierke, Das deittsche Genossenschaftsrecht, vol. I., p. 476 et suiv.

roïsm^, c'est-à-dire la science, laiitot la foi, et résumaient en somme les tendances intellectuelles du siècle.

Après Ja science, l'art puisait dans les collectivités une., 'sève nouvelle. 11 avait habité les manoirs et les castels, mais, commençant à s'étioler dans les salles des die valiers, au milieu des langueurs des cours d'amour, il recherchait désormais des milieux plus libres et plus virils.

Au concours de chant de la Wartbourg, les chevaliers sont éclipsés et c'est un bourgeois d'Eisenach, Heinrich von Oflerdingen, qui remporte la palme. Les élégants et nobles Minnesàngers cèdent la place aux maîtres chanteurs pleins de gaucherie. Les gildes de sculpteurs çt de peintres., les premières corporations de Saint-Luc recèlent aussi dans Içurs flancs plébéiens les germes d'un art nouveau Q. Cet art n'a pas encore, l'élévation et n'a plus la courtoisie; le raffinement et la perfectio^ lui manquent. Mais il a un caractère national ; il est. naturel et prime-sautier. On pourrait ajouter qu'il devient parfois ce que nous appelons « voltairien », en songeant à. l'énergie avec laquelle notre poème flamand Reinaei't dm Vo$ flagelle les mœurs des. clercs et des nobles. Et n'oublions pas la floraison tardive, mais significative, de la célèbre fédération des maçons et tailleurs de pierres. Fondée en 1452, par Dotzinger, l'architecte de la cathédrale de Strasbourg, elle réunissait en une seule toutes les gildes

(*) La première corporation de peintres et de sculpteurs se constitue à Gand, soUs le patronage de Saint-Luc, en 1337. (Wauters, Histoire de la peinture flamande, p. 31.)

de maçons de l'Europe et avec ses quatre loges principales, Strasbourg, Cologne, Zurich et Vienne, avec sa justice siégeant à Strasbourg, ses assemblées, sa caisse centrale, elle avait pour le peuple des artisans une influence aussi considérable que la Hanse pour le haut négoce.

La magnificence de l'architecture ogivale nous fait d'ailleurs entrevoir la puissance technique de ces groupes et nous démontre qu'ils atteignaient à la plus haute expression de l'idéal. A partir de la fli^Ju xiv* siècle, la distinction n'était plus l'apanage du génie, elle se répandait parmi les artisans, et, si la vie des châteaux avait enfanté l'art féodal, la vie corporative exerçait désormais son action sur l'épanouissement de l'art populaire.

Nous venons de suivre la corporation sur les hauteurs de la civilisation, mais en descendant jusqu'aux couches profondes, nous verrons que là aussi une organisation existait.

Que l'on prenne les crieurs de vin de Paris, les garçons brasseurs de Hambourg, les fossoyeurs et les mendiants de Bàle, et l'on trouve chez eux des gildes, des cérémonies, des règlements, une justice, des assemblées absolument comme chez les patriciens de la Hanse ou les docteurs de l'université.

A l'extrémité de l'aristocratique Venise, à côté des nobles compagnies de la Calza, les petits pêcheurs de Mendicoli formaient une république avec un doge, douze présidents et un chancelier. L'élection du doge des pécheurs avait lieu au

son joyeux des cloches, au milieu de la foule accourue sur les lagunes, et en grande pompe le doge des pécheurs était présenté au doge de Venise (^).

A Hambourg, à côté des corporations les plus puissantes, les garçons brasseurs avaient une Fraternité. On en possède une ordonnance détaillée ; elle prescrit quand les garçons brasseurs peuvent se réunir; elle règle leur conduite à table et après le repas ; elle leur enjoint de remettre leurs couteaux en place, de s'abstenir de bruit et de querelles, de rentrer chez eux à onze heures. Elle fixe, en cas de violation de ces prescriptions, le taux des amendes; elle décrit la procédure originale qui accompagnait le jugement de ces délits. La Fraternité rendait la justice dans la salle de la maison corporative, sous la présidence du doyen. Celui-ci, armé d'un bâton, ouvrait la séance en frappant sur un tonneau; un grand silence se faisait aussitôt, les danses, la musique, les conversations cessaient; l'accusé était placé sur trois tonneaux superposés et on prononçait la sentence, qui s'appelait le Hohe Rechti^.

A Baie, il y avait une Fraternité plus extraordinaire encore; elle se composait de fossoyeurs, d'écorclieurs, de vidangeurs et de mendiants. Ils avaient leur assemblée sur une petite montagne près de Bâle, nommée le Kohlenberg. C'était aussi sur le Kohlenberg, à l'ombre d'un vieux tilleul,

(*) MoLMENTi, La vie privée à Yenise, p. 231.

(') Von Maurer, Geschichte der Stddteverfassimg in Deittschland, II,

qu'ils rendaient la justice» Le tribunal se composait de sept compagnons ; ils avaient la jambe droite découverte et le pied dans un seau d'eau. Quand ils prononçaient la sentence, ils renversaient le seau. Grimm raconte que cette procédure s'est perpétuée fort tard et qu'elle existait encore au xvu^ siècle (^).

Ce sont là évidemment les bizarreries, les excroissances du système ; mais elles nous font encore mieux comprendre la signification d'un monde qui n'excluait que les malfaiteur^ et refoulait le prolétariat bien plus bas que ne le fait notre régime. Les masses de notre temps n'ont ordinairement que la notion de la force; elles ont les plus dangereuses des passions, les passions sans idées ; les masses du moyen âge avaient quelque chose de plus, elles avaient la notion du droit; elles étaient mieux ancrées dans la société ; chacun avait un théâtre plus restreint, personne n'était noyé dans la foule.

El, qu'on le remarque bien, nous nous figurons toujours que l'individu de Fancien régime était irrévocablement enfermé dans le cercle de fer où le hasard de sa naissance l'avait placé au début : cela est ekagéré. En Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, en France, le pauvre de bonnes mœurs pouvait devenir apprenti, compagnon, maître, doyen, arriver à la fortune^ entrer dans la haute bourgeoisie et passer dans le patriciat. En Angleterre même, rien n'empêchait le vilain d'entrer dans la gilde et d'acquérir les droits de bourgeoisie. Le grand

{*} Von Maurer, Geschichte der Stâdteverfassunff in Deutschland, vol. II, p. 471.

marchand frayait avec le gentilhomme campagnard, le chevalier de comté fréquentait les barons du roi, le mariage mélangeait les classes, et le souverain, en accordant le baronnage au talent, aux services rendus, contribuait de son côté à aplanir les inégalités de castes.

Ce qui est vrai, c'est qu'on éprouvait beaucoup moins que de nos jours le désir fiévreux de sortir de sa condition : chacun, dans son milieu, avait le moyen de satisfaire son ambition et de remplir sa vie ; chacun s'intéressait au maintien de l'ordre social, qui lui donnait au moins une parcelle de dignité et de bonheur; chacun trouvait à sa portée des distractions en rapport avec ses goûts, des réunions cordiales, en un mot, un idéal moins élevé peut-être, mais à coup sûr plus accessible que l'idéal moderne.

Aussi, ne voyait-on pas ces efforts inouïs et ridicules des gens de condition médiocre pour paraître plus qu'ils ne sont. Certes, il y a eu au moyen âge, dans les classes riches, un luxe effréné contre lequel la démocratie a cherché à réagir par des lois somptuaires ; mais il n'y avait pas la folie du faux luxe, la recherche du clinquant, des distinctions, cette grande névrose du xix* siècle que Thackeray a ridiculisée sous le nom de snobisme et qui fait ressembler notre société à une immense troupe d'opéra, où personne n'est content, parce que chacun veut jouer le premier rôle.

En résumé, le monde était un assemblage de corporations, et chaque corporation était une force sociale. Elle répondait de l'honneur des siens, de la sincérité du travail intellectuel

OU matériel ; elle exigeait le dévouement de ses membres, non pas au bien public (qui, sauf pour une petite élite d(3 penseurs, reste toujours une abstraclion), mais à l'intérêt collectif, ^qui était connu de tous et visible pour tous.

En échange, elle accordait, non pas des bienfaits théoriques, les droits naturels ou l'égalité, mais une protection efficace, une justice rapide et toujours contrôlée, une participation réelle aux affaires, des assemblées et des corps représentatifs, l'éducation aux novices, la protection aux faibles, la charité aux pauvres, le refuge aux orphelins, la sécurité à tous.

Au lieu de la grande flamme centrale qui brille de nos jours sans éclairer ni réchauffer la généralité, parce que les intérêts sont trop divers et les intéressés trop nombreux, il y avait une série de foyers, les uns ardents, les autres modestes, ot le dernier des citoyens avait le sien et obtenait sa part de chaleur et de lumière.

Page 1