CHAPITRE VI
Le régime parlementaire. — Les assemblées nationales transportent le système représentatif de la sphère de la -cité dans la sphère de la nation. — Les assemblées restent une fédération d'intérêts sociaux. — La conception actuelle de la souveraineté populaire n'a jamais existé. — Coup d'œil sur la démocratie à Athènes . — Coup d'œil sur la démocratie à Rome. — Elles ne consacrent pas le règne du nombre.
Nous venons de constater la fécondité de la commune. Elle a fait de l'humus des couches inférieures un tout organique ; elle a fait de la bourgeoisie un élément assez fort pour vaincre la féodalité.
Ce n'était pas encore suffisant. L'horizon des bourgeoisies était restreint; il s'arrêtait aux limites du territoire. Une tentative su.périeure d'organisation politique était nécessaire pour réaliser dans une sphère agrandie ce que la cité avait fait dans son domaine, c'est-à-dire pour rapprocher les divers facteurs de la civilisation européenne et établir l'harmonie entre les hommes libres, les seigneurs, les clercs et le souverain.
Telle fut la mission des corps représentatifs, les Parlements d'Angleterre, les États généraux de France, les Landstânde d'Allemagne, les Cortès d'Espagne.
A peine les villes furent-elles émancipées et les bourgeois
comptèrent-ils pour quelque chose dans le droit public, que les assemblées nationales existèrent. Elles furent dans l'État, comme les conseils d'échevins dans les communes, une fédération de grands intérêts sociaux, une concentration d'éléments locaux et d'éléments politiques.
Si la perfection du régime représentatif est un corps qui représente le pays dans ses éléments essentiels, où chaque classe sociale est admise au partage et au contrôle du pouvoir, où l'équilibre résulte de la combinaison de ces forces, et où, enfin, celles-ci coexistent sans se détruire, les assemblées de l'ancien régime n'ont pas atteint le but, mais ont déployé de sérieux efforts pour s'en rapprocher. Comme elles avaient une claire intuition de leur mission suprême, une grande sincérité dans le choix des moyens, leurs efforts n'ont pas été vains; et il y a, entre ces assemblées et les nôtres, la distance énorme d'une émanation spontanée de la conscience humaine à un produit artificiel de l'esprit spéculatif.
Le monde est, au régime parlementaire, devenu le procédé unique de gouvernement. Nous n'en concevons plus d'autre, et pourtant, tel que nous le pratiquons, il est un fait nouveau dans l'histoire de la démocratie. Nous cherchons désormais à représenter les volontés individuelles et nous avons pour ambition de les représenter toutes. Nous n'y arriverons jamais et nous poursuivons une décevante chimère.
Dans les pays de suffrage restreint, la démocratie réclame le suffrage universel, convaincue qu'elle y trouvera la réalisation de tous ses vœux ; mais dans les pays de suffrage uni-
versel, elle a le même désir vague de changement, la même horreur de la stabilité. Partout les hommes sont en proie aux mêmes mécontentements, recherchent avec la même frénésie une sorte d'idéal confus et insaisissable, et beaucoup de bons esprits en arrivent à penser que le parlementarisme, ayant donné ce qu'il pouvait, est une forme épuisée.
La vérité, c'est que le parlementarisme moderne est mal conçu ; il correspond bien plus à des notions métaphysiques qu'à la réalité, et, dans la longue succession des institutions politiques, il est une apparition isolée.
L'antiquité et le moyen âge n'ont rien connu de semblable.
Je n'ai pas besoin, assurément, de rappeler que la Grèce et Rome n'ont pas possédé le régime représentatif, mais il peut être utile de rappeler que l'antiquité comprenait autrement que nous la souveraineté populaire.
On se plaît assez généralement à considérer Athènes comme le type d'une démocratie parfaite, exerçant la souveraineté directement, sans mandataires, au moyen des assemblées.
Pendant toute la durée de la démocratie athénienne, c'est, il est vrai, à l'Agora et au Pnyx,au milieu des édifices publics, au centre des affaires, que la vie publique se concentra. L'assemblée politique fut l'autorité suprême et le meeting devint le moyen normal de gouvernement.
Cependant, le principe en vertu duquel le peuple gouvernait ne signifiait nullement que la masse dirigeât l'État.
lU LÀ DÉMOCRATIE
D'abord, la liberté individuelle n'existait pas et une élite de citoyens se consacrait à la chose publique, parce que les sueufô d'un demi-million d'esclaves faisaient des loisirs aux privilégiés. Ensuite, même parmi les hommes libres, une sélection se produisait encore. 11 y avait ceux que l'indifférence éloignait des affaires et ceux qui, devant travailler pour vivre, étaient retenus aux champs ou à la maison.
Imaginez d'ailleurs la vie d'un Athénien qui a le désir et les moyens de jouer un rôle : il se doit aux assemblées locales de son dème et de sa tribu, il y accepte des fonctions judiciaires; il assiste aux réunions de l'Agora, il suit les discussions , il prend part aux délibérations ; s'il n'a pas lui-même l'éloquence en partage, il écoute les grands orateurs. II siège comme héliaste; il rend les sentences dans les tribunaux populaires; il remplit au sénat les fonctions de prytane ; il y examine les affaires législatives et administratives. En un mot, chaque jour a sa besogne, et le citoyen sans fortune n'a pas le temps de s'occuper des intérêts généraux.
La politique était donc le monopole d'une minorité. Pour attirer les classes laborieuses à l'assemblée, on accorda des jetons de présence de quarante-cinq centimes et on renforça ainsi l'élément populaire, mais jamais le peuple ne s'est réuni en force sur la place publique (^).
Boeckh croit que dans les circonstances les plus graves il n'y a jamais eu huit mille citoyens à l'assemblée et, d'après Perrot, il y en aurait eu parfois quelques centaines,
(*) Perrot, Essai sur le droit public à Athènes. Paris, 1869, p. 46.
le plus ordinairement deux mille, comme dans les grands meetings de l'Association libérale de Bruxelles (^).
Il y avait, en outre, des digues contre les empiétements de la multitude et, le frein le plus puissant, c'était le tempérament artistique de la population. Le sens de l'art et du goût a été le grand modérateur des passions athéniennes, comme le sens du droit a été le grand modérateur des pas* sions romaines.
On ne se ferait pas une idée bien nette d'une réunion politique à Athènes en écoutant un meeting de New- York, Londres, Belleville ou Bruxelles. Les plus violents des auditeurs assis au Pnyx étaient des raffinés amoureux de l'élégance et de la clarté ; il fallait un certain talent pour paraître à la tribune et s'y faire écouter. L'influence politique appartient donc à quelques orateurs, et la direction des affaires va par une pente naturelle à une oligarchie de l'intelligence qui agit sous le contrôle de la foule, mais commence par la subjuguer.
A côté de ce frein tout moral, il y a un frein légal, la dokimasie, qui écarte de la tribune les gens tarés, en vertu de l'idée fort sage que, pour pratiquer les affaires publiques, il faut d'abord pratiquer les vertus privées.
Les Athéniens prenaient encore des précautions contre un autre abus : ils ne voulaient pas que dans l'assemblée on pût faire à tout propos n'importe quelle proposition. On ne pouvait présenter de projets de lois qu'une fois par an, le onzième jour de la première Prytanie; tout projet était
(*) Perrot, Essai sur le droit public à Athènes, p. 49.