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CHAPITRE VIII

Sur le continent et notamment en France, le régime représentatif n'est aussi qu'une représentation des forces sociales. — Les Cortès. — Les Landstânde. — Les Etats généraux. — Différences profondes entre la France et l'Angleterre. — Le rôle des Etats généraux en France est moins important que le rôle du Parlement anglais. — Les Etats généraux sont pourtant utiles. — Leur puissance dérive du tiers Etat. — Droit électoral. — Le procédé électoral est secondaire. — Il varie d'après les temps et les lieux. — Les députés représentent des intérêts sociaux. — Réalité de la vie politique. — Aperçu des principales assemblées parlementaires de la France. • — Aspirations des députés et résultats obtenus. — Déclin des États généraux. — Le vertige de la centralisation et du nivellement. — La Révolution française.

Le régime d'une monarchie limitée par des États n'est pas spécial à l'Angleterre. Il apparaît partout sur le continent dans les mêmes conditions. En Espagne, en Allemagne, en France, l'autorité doit compter avec des assemblées ou réunions d'ordres , où les classes sociales qui ont l'influence nécessaire acquièrent leur part de contrôle. Et partout également l'émancipation des villes donne à ces assemblées leur caractère national, et la présence des députés bourgeois au milieu des prélats et des nobles semble sonner le glas de la féodalité.

En Espagne, dès le \if siècle, les représentants des villes siègent au Parlement. Les Cortès de Castille se composent

des prélats, des ricos hombres (barons) et des communidades (villes). Les Corlès d'Aragon ont de plus les infanzones (chevaliers). Les affaires les plus importantes de la monarchie leur étaient soumises ; aucune loi ne pouvait être promulguée ou abrogée sans le consentement des ordres ou brazos; aucune taxe ne pouvait être imposée sans leur approbation, et ils réclamaient le droit de surveiller l'emploi des deniers publics (^). A la Diète germanique, les bourgeois apparaissent en 1 255 . La Diète comprend trois collèges : les kurfûrslm ou princes électeurs, les princes spirituels et temporels, et les cités impériales. Ces collèges votent d'après des procédés compliqués (tantôt sigUlatim, tantôt curtatim) (^). Ils ont, à certains moments, une vraie puissance et, au xv® siècle, ils intervi^n^t dans des questions d'une haute gravité.

•La Diète de Worms, ouverte en 1495 sous la présidence de l'empereur Maximilien, est l'assemblée d'une grande époque; elle a des vues larges et réformatrices; elle propose la création d'une sorte de conseil impérial, tiré des trois ordres, qui eût transformé l'empijfe en une aristocratie représentative. Elle a échoué en ce point; elle n'en est pas moins restée célèbre pour avoir promulgué l'édit de paix perpétuelle qui devait mettre fin aux guerres privées et protéger le faible contre le fiDrt, et pour avoir établi une cour suprême de justice qui restreignait le pouvoir judiciaire de l'empereur (^.

(') Hallam, Histoire du moyen âffe, II, p. 24-62. — Stubbs, ConstitutùmalHistory, II, p. 175-180.

(*) Stubbs, CanstitiUional History, II, p. 175-180. (») Weber, Weltgeschichte, % 369.^

ET LE RÉGIME REPRÉSEiNTATIF . Ul

Ni e» Espagne, ni en Allemagne, cependant, les assemblées ne sont parvenues à dominer la situation; elles se sont brisées contre l'absolutisme dft la royauté espagnole et contre le particularisme de l'erapire germanique. Elles n'ont pas d'histoire complète, elles n'ont pas d'oi^anisation définitive; jamais elles ne sont devenues le symbole de l'unité de la patrie, jamais l'âme de la nation ne s'est incorporée en elles, et si je rappelle qu'elles ont quelques pages glorieuses, c'est pour montrer ce qu'il y a d'instinctif et d'irrésistible dans le système représentatif et combien, même au milieu des circonstances les plus défavorables et des éléments les plus hostiles, des forces groupées d'après des lois naturelles acquièrent rapidement l'idée exacte de leur mission et de leur responsabilité.

On peut surtout le dire en parlant des États généraux de France. Pour n'avoir pas été une institution régulière de gouvernement, ils ont eu néanmoins un rôle dans leur pays, et un rôle d'autant plus remarquable que, pour eux, les causes d'impuissaïK» et de faiblesse éts^ient plus nombreuses.

La monarchie avait à se demander si elle serait, suivant l'expression de Chateaubriand, la monarchie des États ou la monarchie des Parlements, c'est-à-dire la monarchie des corps représentatifs ou des corps judiciaires. Cette dernière forme l'emporta et la lutte qui, en Angleterre, aboutît au triomphe du parlementarisme et à la limitation de la royauté, se termina en France par la victoire dii pouvoir absolu.

Mais aussi quelles différences fondamentales entre les deux nations!

Non seulement les États généraux de France n'eurent jamais ni règles précises de procédure, ni pouvoir législatif, ni périodicité, mais ils manquaient encore de ce sentiment de solidarité qui, pour les classes sociales anglaises, leur rendait toujours présent l'intérêt supérieur de la patrie, faisait comprendre aux barons du \iif siècle la nécessité de stipuler pour le peuple tout entier et aux masses la dette de reconnaissance contractée envers les barons. Ces classes n'avaient, d'ailleurs, rien d'exclusif : la noblesse était un corps ouvert et sans cesse renouvelé; le clergé s'identifiait avec la nation et siégeait au milieu des lords temporels ; les villes étaient en relations suivies avec les campagnes ; la Yeomanry servait de trait d'union entre les petits et les grands; de sorte que, s'ils avaient des intérêts particuliers, rien n'empêchait les ordres de s'unir dans des Mies communes pour le bien de tous.

En France, au contraire, l'antagonisme des classes était inévitable : la noblesse tenait à la race et était une caste fermée; le clergé, distinct des laïques, formait un ordre à part; le vilain jalousait le seigneur, le campagnard détestait l'habitant des villes. Il y avait donc entre eux une hostilité native arrêtant tout élan commun vers le progrès et donnant aux partis comme un souffle d'intolérance. En France, il y a toujours eu un abîme entre la démocratie et l'autorité; l'une et l'autre ont eu quelque chose de la haine du sectaire. Qu'il s'agisse d'Etienne Marcel ou de Louis XIV, de Saint-Just ou de Napoléon, ils ont le fanatisme du nivellement et la passion de l'absolu.

Un autre motif d'infériorité, c'était pour la France l'absence de ces institutions locales, qui constituaient la moelle de la nation anglaise. Excepté dans le Languedoc et la Bretagne, la liberté provinciale française n'était depuis longtemps qu'un souvenir, quand elle était, à travers les siècles, restée la base inébranlable de la charpente politique anglaise.

Aussi, en Angleterre, la vie jaillissait continuellement des groupes locaux comme d'une intarissable source ; c'était d'eux, aux époques de prospérité et de calme, que partait l'impulsion, et aux époques d'angoisses et de tourmente, quand tout semblait perdu, c'était encore grâce au jeu régulier des organismes inférieurs que la nation parvenait à se recueillir et à retrouver sa route.

En France, le salut vient presque toujours d'en haut. Et quand la direction suprême manque, l'avenir semble compromis, le désespoir s'empare des âmes, les rouages ordinaires sont impuissants et il faut des prodiges, tel que le mysticisme d'une paysanne, pour rendre le courage â la nation. Un fait certain, c'est que la plupart des grandes réformes sont dues à l'administration monarchique et à des ministres absolus : Michel de l'Hôpital sauve la justice, Henri IV sauve la liberté de conscience; Sully et plus tard Colbert sauvent les finances; Richelieu sauve la classe moyenne et le commerce.

Pourtant, malgré le mouvement qui emportait ainsi la France vers le despotisme, les États généraux ont été quelque chose, ils ne se sont pas laissé anéantir. Armés de leur droit d'initiative et de remontrance, ils sont par\'enus à se faire

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écouter; s'ils n'ont pas légiféré eux-mêmes, ils ont du moins répandu des idées; ils ont inspiré plus d'une ordonnance. Pendant trois isiècles, en dépit de tant d'obstacles, de difiScultes, de lacunes, ils sont parvenus à résumer les aspirations populaires et à affirmer, au milieu d'un peuple poussé à la monafcliie absolue, les traditions et les espérances de la démocratie.

D'où leur vient ce ressort merveilleux? Du tiers État. La bourgeoisie était socialement organisée; elle avait, dans la cité, créé un droit nouveau; elle l'avait transporté dans la sphère de l'État ; elle y constitua la vraie classe politique et sut obtenir le respect des pouvoirs. Formée dans la commune, elle y avait pratiqué le self govern^nent, acquis la notion de l'administration et de l'intérêt général, appris à discerner ce qui manquait à l'État, en apprenant à connaître ce qui était nécessaire à la cité; elle arrivait donc, dans les assemblées nationales, avec des instincts supérieurs à ceux des clercs et des nobles. Les bourgeois ne se bornaient pas à songer à eux-mêmes; ils avaient conscience d'une mission plus haute : le soin du bien public; ils avaient la cohésion et la solidité nécessaires. Ce fut encore une fois le secret de teur intervention et de leur influence dans les affaires.

Philippe le Bel, en 1302, fit exactement en France ce que Simon de Montfort avait fait en Angleterre. Il avait besoin de l'appui des masses; il les trouva organisées; il les appela à ses côtés, et, en convoquant à Notre-Dame les « gehtz des bonnes villes », il fut le fondateur de la classe moyenne.

ET LE IlÉGIME REPRÉSENTATIF. loi

A partir de ce moment, la nation eut une voix ; à partir de ce moment, elle se fit écouter, et, jusqu'en 1614, cette voix retentit grave, solennelle, hardie comme celle d'une propbétesse annonçant la révolution de 1789.

Ce qui a fait la force du tiers État, c'est donc ce qui a fait la force des communes et du Parlement anglais ; il a été la reproduction fidèle et sincère des aspirations de l'ancienne France. 11 a réalisé, sans suffrage universel, sans même jamais connaître la simplicité des systèmes électoraux de notre époque, le principe de la représentation nationale.

En France aussi, le procédé électoral a été l'accessoire, et l'uniformité dans les élections n'était pas considérée comme une condition essentielle de succès. Le 5 juillet 1788, quand il fut question de réunir les États généraux, un arrêt du conseil déclara qu'après plusieurs mois de recherches sur les anciens États généraux, « il avait été impossible de constater d'une façon positive la forme des élections, non plus que le nombre et la qualité des électeurs et des élus, les conditions ayant varié suivant les temps et les lieux ».

Rien n'était, en effet, nettement défini, ni le nombre des députés pour chaque ordre, ni leur mode de réunion, ni leur mode de délibération. Le chiffre des élus, le chiffre des électeurs, les conditions d'éligibilité, la proportion entre électeurs et élus, tout se modifiait au gré des circonstances.

En 1302, lors de la première constitution d'une assemblée représentative française, lorsque Philippe le Bal convoqua, le 10 avril, les trois ordres à Notre-Dame, les villes y furent

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représentées par leurs échevins ou.consuls; le clergé, par les dignitaires, et la noblesse, par les grands barons, et les trois ordres furent consultés séparément.

En 1484, au contraire, toutes les provinces du royaume furent réunies dans une seule convocation, et presque partout les trois ordres procédèrent en commun, au chef-lieu du bailliage, au choix de leurs députés. Les délibérations au sein des États eurent lieu par tète, et non par ordre; l'assemblée fut divisée en six sections correspondant aux six régions territoriales du pays ; elle présentait presque tous les caractères d'un vrai corps représentatif de la nation, et il y avait une telle unité dans ses vues, qu'elle prit la résolution de fondre en un cahier général les cahiers de chacun des trois ordres.

A partir de la fin du w^ siècle, d'ailleurs, si l'on ne possède pas de détails précis sur la nomination des députés, on constate cependant le soin minutieux que les citoyens apportaient à faire de leur mandataire, non pas le porte-drapeau de théories politiques plus ou moins abstraites, mais le représentant consciencieux des vœux de ses commettants. Je ne sais si l'on considérait comme utile d'avoir beaucoup d'électeurs au scrutin, mais l'on considérait comme indispensable de faire connaître au député les besoins de la moindre localité.

Au moment où les lettres de convocation parvenaient dans les provinces aux baillis et sénéchaux, chaque corps municipal lançait à son de trompe une proclamation invitant les habitants à présenter leurs doléances.

Dans chaque paroisse, les assemblées primaires désignaient des maïidataires qui dressaient le cahier des doléances pour la localité, et ils se rendaient avec ce cahier au chef-lieu du bailliage inférieur, où ils trouvaient les mandataires des autres paroisses et ceux du chef-lieu. Tous ensemble, ils désignaient de nouveaux délégués chargés de résumer et de fondre en un seul cahier les cahiers locaux du bailliage. Ces délégués, à leur tour, se rendaient, munis de leur cahier, au siège du bailliage supérieur; là, tous les délégués du bailliage choisissaient une troisième série de mandataires. Ces derniers, réunis aux délégués de la ville, dressaient, à l'aide d'un travail de comparaison entre les cahiers de bailliages, le cahier provincial, en même temps qu'ils nommaient les députés du tiers état (^).

Ainsi, à la suite de quatre rédactions successives de doléances et de trois degrés d'élection, les députés étaient l'expression exacte des intérêts provinciaux et de la moyenne des opinions du pays.

Ils n'obtenaient pas tout ce qui était nécessaire au bonheur de la nation, mais ils réclamaient tout ce qui était nécessaire. Ils savaient exactement quelle était leur mission à cet égard, quels abus ils devaient condamner, quels remèdes proposer. Ils étaient, dans la vraie acception, des mandataires du peuple français. Ils se sont souvent affaiblis en s'en tenant à la lettre des cahiers comme à des instructions impératîves ; ils n'osaient pas aborder les questions nouvelles qui se

(*) Henrion de Pansey, Les assemblées nationales, II, p. 267.

présentaient inopinément aux États généraux sans avoir été traitées dans les cahiers de doléances Q ; mais ils n'en sont pas moins la preuve irréfutable de ce fait, qu'une assemblée peut être sincèrement représentative sans être pour cela une émanation de la majorité numérique des électeurs.

Nous ne savons pas exactement qui votait et comment l'on votait. Nous savons, à n'en pas douter, que l'activité politique était intense, que chacun y prenait pai^t mieux encore que par le simple dépôt d'un bulletin de vote, que des localités ignorées avaient leur mot à dire. Nous trouvons, dans l'appendice à X Histoire du tiers état, d'Augustin Thierry, la reproduction d'un cahier de village, celui de Blaigny, dressé en vue des États de 1576. Le caliier s'occupe de tous les intérêts vitaux du pays; il indique les vœux de la localité en matière de religion, de justice, de milice, de finances, de commerce, etc. Les citoyens d'une obscure commune qui contribuaient à la confection d'un tel cahier avaient incontestablement une vie publique développée. Je ne vois pas qu'elle ait été inférieure à la vie des citoyens électeurs ou non électeurs d'une commune équivalente de notre temps; je ne vois pas non plus que les tournois oratoires de nos modernes meetings aient plus de poids et de précision que les réunions où nos ancêtres discutaient la

rédaction de leurs griefe.

(*)Voir Georges Picot, Histoire des États généraux^ IV, p. 206. Quand les députés, en arrivant à Orléans, apprennent la mort de François II, ils demandent à retourner dans leurs bailliages pour connaître l'opinion des habitants sur la constitution d'un conseil de régence.

On a comparé les cahiers des États à nos journaux. Il y a cette différence, cependant, que nos journaux représentent ' avant tout les idées politiques d'un parti ou d'un chef de parti. Ils doivent contenter leurs lecteurs et ont la mobilité des passions humaines. Ils représentent l'opinion publique, c'est vrai, mais dans ce qu'elle a de fragile ou d'ondoyant, d'exagéré ou de superficiel.

Les cahiers avaient plus de fixité'; ils exprimaient les désirs permanents de la nation, ils étaient l'image de l'opinion dans ce qu'elle avait de légitime et de durable.

Les États, étant convoqués parfois à de longs intervalles, apportaient souvent à la royauté les vœux de générations entières. Mais ils y mettaient une ténacité, une persistance, une logique auxquelles on n'a pas toujours rendu justice et que les écrivains modernes admirent avec raison. Leur fermeté a, en effet, exercé sur la France, ^son administration et son organisation politique, une action réelle et féconde C). . .

Dès 4355, conscients de leur force, ils inspirent l'ordonnance du 28 décembre, appelée par Henrion de Pansey la charte du iiv** siècle. Déjà alors ils commencent, selon l'expression de Desjardins, à rédiger les cahiers de 1789. L'auto-

(*) Voir, pour les détails : A. Thjerry, Essai sur l'histoire de lu formation et des progrès Uu tiers état, p. 29. Bruxelles, 1853. — Georges Picot : Èistoire des États généraux co7isidérés au point de vue de leur influence sur le gouvernement de la France. Paris, 1872, 4 vol. — Desjardins, États généraux; leur i7ifluence sur le gouvernement et la législation du pays, Paris, 1871.

rite partagée entre le roi et les trois ordres au moyen d'un comité de neuf surveillants, trois clercs, trois nobles et trois bourgeois; Fégalité des classes devant l'impôt; les États contrôlant par des délégués la perception des taxes et l'administration financière; la milice nationale basée sur le service personnel ; la suppression des tribunaux extraordinaires; l'assemblée se réunissant de plein droit à terme fixe et les impôts valables seulement pour un temps déterminé après avoir été consentis, ne sont-ce pas des mesures constitutionnelles ; ne faut-il pas reconnaître que le souffle novateur n'est pas l'apanage des parlements contemporains et que, dès le début, les assemblées représentatives ont eu l'instinct des besoins publics?

L'année suivante, après le désastre de Poitiers, l'audace grandit. L'assemblée, où la roture était en nombre, puisque, sur 800 députés, il y en avait 400 de la bourgeoisie, fut sur le point d'obtenir le vrai régime parlementaire. Sans les exagérations d'Etienne Marcel, il était peut-être fondé. La grande ordonriance de 1357, digne, suivant l'expression de Boulainvilliers, d'une mémoire éternelle, consacrait, en effet, conformément aux remontrances dçs États, leur souveraineté complète en matière de gouvernement, de législation, de finances, et leur droit de se réunir par leur seule volonté, en même temps qu'elle instituait un conseil de réforme composé de six nobles, onze ecclésiastiques et dix-sept représentants des communes.

Et en 1484, ces doctrines ont fait du chemin, car les trois

ordres convoqués à Tours, le 5 janvier, à ravènement de Charles VII, apparaissent comme les gardiens de la nation. La France, aux mains débiles d'un roi encore enfant, agitée, inquiète de l'avenir, se retrouve dans ses députés, qui, à ce moment, unis dans une étroite communauté de vues, personnifient l'autorité, proclament le principe de la souveraineté nationale et portent leurs regards sur toutes les branches de l'administration du pays.

Les États d'Orléans de 4560 et la réunion de Pontoise de 1561 constituent une nouvelle étape dans la marche hardie de la bourgeoisie française vers l'idéal démocratique. Le cahier du tiers surtout à l'assemblée de 1560 est un programme politique d'une ampleur magistrale. Il contient 354 articles, et L'Hôpital, qui avait ouvert la session en invitant les députés « à proposer ce qu'ils croiraient utile au pays », n'eut qu'à donner plus de précision aux revendications de la bourgeoisie pour rédiger sa célèbre ordonnance d'Orléans, début de sa gloire politique. Le principe électif appliqué aux dignitaires ecclésiastiques, l'attribution d'une partie des revenus de l'Église aux besoins de l'enseignement, l'interdiction pour les prêtres de recevoir des testaments, la codification des ordonnances, l'organisation de la poursuite d'office, l'unification des poids et mesures et la liberté commerciale à l'intérieur, la restriction des droits seigneuriaux et la périodicité des États (^), voilà Qp que demandaient, au xvi^ siècle, sous Charles IX, les

(*) Augustin Thierry, Essai sur l* histoire de la formation et des progrès du tiers état, chap. V, p. 102.

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représentants populaires de la nation et ce que leur accordait le chancelier du roi.

Les États de Pontoise, c'est-à-dire les treize députés bourgeois et les treize nobles, siégeant à Pontoise au nom des États, pendant le colloque de Poissy, iront encore plus loin ; on se croirait à l'assemblée nationale de 1789. Us demandent la vente des biens ecclésiastiques au profit de la nation, moyennant des pensions à payer au clergé comme indemnité; ils réclament la réforme complète du système administratif, la surveillance du personnel, le libre exercice du culte protestant, la convocation des États généraux tous les deux ans. Et, en constatant l'accord de la bourgeoisie avec la noblesse sur la solution de ces graves problèmes, on peut se demander quel eût été l'avenir du pays si les guerres civiles et religieuses n'avaient pas arrêté l'impulsion acquise par les forces sociales*

Il n'est pas téméraire de croire que le parlementarisnae anglais eût pris racine dans le sol de la France, que les États généraux se fussent épanouis régulièrement et eussent donné la consécration de la légalité à des principes dont les révolutions modernes seules ont assuré le triomphe.

Ce n'est malheureusement pas le spectacle que nc^jis donnent désormais les États. Leurs revendications se font de plus en plus rares et incolores. La bourgeoisie apparaît, il est vrai, avec un certain éclat aux États de Blois de 1576 ; sous la direction de Bodin, elle s'élève avec énergie contre la vénalité des ofTices judiciaires; elle lutte pour cette auto-

nomie qui avait été la vie même de rancien régime, pour les droits corporatifs désormais battus en brèche par l'administration royale; elle défend pied à pied la liberté des assemblées municipales, des élections et de la juridiction municipales. Si Tordonnance de 1579 est imbue de l'esprit libéral, c'est au cahier du tiers qu'on le doit.

Les députés des ordres font encore* une apparitioa à Blois en 4888 ; les élus du tiers état sont déjà plus hésitants, moins énergiques, mais ils ont encore la passion du droit ; ils essayent de mettre un frein aux désordres du passé ; ils veulent le vote libre de l'impôt; ils combattent pour la souveraineté des assemblées contre la puissance du Parlement.

Enfin, la nation se fait entendre pour la dernière fois en 4614, et l'ordonnance de 4629 porte des traces visibles des cahiers du tiers, qui présente de nouveau un programme de réformes et se distingue par sa résistance aux prétentions de l'Église.

Les^pigones des anciennes libertés se réunissent en trois chambres séparées, au couvent des Augustins, à Paris. 140 dignîlaires de l'Église, 432 nobles, 492 députés du tiers, appartenant surtout à Tordre judiciaire, exhalent des plaintes contradictoires. Ce n'est plus la représentation nationale, ce sont des corps privilégiés, la justice, le clergé, la noblesse, qui se disputent autour d'un roi de quatorze ans. Leurs dissensions montrent la rupture définitive du ressort interne de l'ancien régime. La classe moyenne elle-même a perdu toute ardeur; les rancunes l'emportent sur le bien

public; la France est mûre pour le nivellement de Tuaité monarchique. Le 24 février, ses représentants trouvent, par ordre du roi, leur salle des séances démeublée ; parmi les députés chassés des Augustins, il n'y a pas encore de Mirabeau pour relever l'insulte : les États généraux ont vécu.

Les bonnes intentions, on le voit, ne leur ont pas manqué, et il n'a pas dépendu exclusivement d'eux que leur patrie n'entrât dans les voies constitutionnelles. Politique générale, lois fondamentales, affaires ecclésiastiques et militaires, finances, commerce, justice, administration, direction des affaires publiques, il n'est pas un problème important que les ordres, et notamment les députés bourgeois, n'aient étudié, et à la solution duquel ils n'aient apporté la sincérité d'un esprit réformateur et libéral.

Une chose a perdu la France, le vertige de la centralisalion et de l'égalité. L'autorité a successivement étouffé les traditions du pays, effacé les intermédiaires qui reliaient les citoyens à l'État, abattu à son profit les territoires* et les villes, les classes et les justices. Elle a ainsi graduellement sacrifié une à une les vieilles institutions, jusqu'au jour où, dans la nation abaissée, aux pieds de l'idole monarchique, il n'y a plus eu que l'absolutisme du' prince en face de l'impuissance du peuple.

Voilà pourquoi les éléments de stabilité et de modération venant à manquer en 1789, les tendances radicales ont pu prendre le dessus. La Révolution est devenue violente et systématique, condamnant en bloc tous les débris du passé.

rompant d'une façon complète avec les vaincus et se montrant niveleuse et destructive autant que l'autorité l'avait été avant elle.

Dans ce grand écroulement de toutes choses, l'ancien régime représentatif a été méconnu et emporté avec le reste. II n'avait plus de raison d'être, d'ailleurs, le jour où la société organisée et pondérée à laquelle il s'adaptait disparaissait elle-même, et où, sous prétexte d'empêcher la représentation des privilèges, on ne concevait plus d'autre procédé que la représentation des masses dans leur généralité abstraite.

A ce point de vue, et malgré leurs défauts visibles, l'ancienne société et l'ancienne représentation étaient d'une essence supérieure à la nôtre. Autant il serait insensé de soutenir qu'il faut revenir au régime des castes, autant il serait insensé de croire qu'une société peut être conçue d'une façon purement atomique, et la profonde erreur de la Révolution a été de perdre de Mie que le député qui représente tout le monde ne représente plus personne.

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