‹ La démocratie et le travailChapitre 16 sur 46 · INTRODUCTION XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIX

détourne de lui-même. L'opinion, c'est l'exprès sion, non seulement des intérêts, mais des sen timents et des aspirations de tous. L'opinion est très au-dessus de ce matérialisme grossie auquel Karl Marx et ses disciples ont ramen^ tout le débat social. L'opinion est un souffle,! un esprit, une âme, Tâme des peuples plus\ vaste que l'âme des foules ; atroce parfois et barbare, mais sage, prudente, avisée en sa/ direction générale, puisque, depuis que \d monde est monde, elle « mène le monde » etl que le monde subsiste.

Il n'y a d'initiatives fécondes et de réalisa- \ tions glorieuses dans l'histoire que celles qui l ont suivi ou précédé l'opinion. L'opinion est j l'arbitre, la règle et le juge suprême. L'opinion l est l'expression et la saillie des infinies raisons \ particulières et universelles que la société et \ l'humanité ont de vouloir vivre. ^ Tous les \ hommes versent leurs pensées dans l'opinion comme tous les fleuves vont se perdre dans la mer; il y a l'opinion des mères, l'opinion des pauvres, l'opinion des soumis et des timides, l'opinion des taciturnes : celles-là, et tant d'autres qui sourdent sous terre, forment un courant bien plus impétueux que l'opinion bruyante et dispersée des rhéteurs et des marchands d'orviétan. Quand les Hébreux construisaient les Pyramides, le Pharaon prétendait imposer à

l'avenir, par des inscriptions fastueuses, le respect de sa monumentale folie; mais il y avait, perdu dans la foule, quelque mangeur d'oignons marmonnant les versets qui transmirent aux siècles futurs le cri de la malédiction. L'opinion ne se détermine pas selon des

influences d'un jour ou des raisonnements captieux. Se formant et se déformant sans cesse, elle est insaisissable et incompressible. L'esprit souffle où il veut.

Tant que l'opinion ne se prononcera pas pour la grève générale, celle-ci est impossible; et si l'opinion veut imposer certaines améliorations dans le fonctionnement de la société, elle n'a pas besoin de la grève générale : elle dicte sa loi à ses mandants. Mais alors, ce n'est plus la « révolution prolétaire » : c'est le procédé « démocratique », tant honni !

Reste le coup de force, l'élan d'une minorité énergique décidée à soulever les masses et à les entraîner. . . Compter sur ce miracle, c'est en revenir à la vieille tactique révolutionnaire — les « 1" mai » , les « grand soir » — si souvent déçue et rejetée, maintenant, avec non moins d'énergie par les théoriciens du syndicali>me. Ceux-ci le savent bien, en effet, les vainqueurs d'une « journée » entendent être payés de leurs peines. Ils se retournent contre ceux dont la confiance les a portés; ils barricadent la porte

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