INTRODUCTION LXV
La vie se charge d'éduquer la vie. Sans la pratique de ces devoirs fondamentaux, la société périrait, elle ne veut pas périr!
L'appel de l'instinct est plus fort que tous les systèmes. S'il n'avait pas dirigé le troupeau, combien de fois ses chefs ne l'auraient-ils pas conduit à l'abîme?
Ce serait une des plus affreuses crises intellectuelles et morales de l'histoire que celle du temps présent, si elle devait nous précipiter vers des conflits implacables et inévitables. On veut que les deux portions d'un même pays, les deux fractions d'une même tribu, les membres d'une même famille se plantent, le fusil au poing, de l'un ou de l'autre calé de la barricade .- il faut se prononcer et prendre parti avant que le premier coup soit tiré et que le sang coule.
Eh bien, non! L'idéal n'est pas là, le «mythe » n'est pas là! l'avenir n'est pas là! A chacun selon son travail, non à chacun selon sa « force ». L'humanité ne suivra pas cet évangile-là. La brutalité n'a jamais rien fondé; la répression sanglante n'a jamais rien sauvé.
Le salut est dans la discussion libre, dans une opinion mieux éclairée, dans la vigilance de la liberté. Nous devons le croire, nous voulons le croire, comme l'ont cru tous ceux qui furent bons et grands sur la terre. On ne dépouillera pas l'humanité de cette sagesse-là. Son histoire le
raconte : au milieu des catastrophes sanglantes, elle aspire à la justice et à la paix.
La diviser en deux camps, quand elle cherche passionnément les voies de l'unité et de l'harmonie, si ce n'était le plus imprudent des paradoxes, serait la plus coupable des folies.
A bas la barricade !
LÉS RÉfORAIES SOGIAliES
« Le r' /Vlai »
Les révolutions ne dépendent pas de^; re'colntionnaires...
ly Delon, cité par B. Malon.
Encore un « 1*"^ mai » effacé du calendrier... Et la terre n'a pas cessé de tourner; la société n'a pas tremblé sur ses bases ; les pauvres restent pauvres, les riches riches, les patrons patrons, et les ouvriers ouvriers.
Au Moyen Age, les foules, inclinées dans la prière et dans la foi, attendaient Tan mil, le fameux millénaire. C'était la date prédite, où toutes choses devaient être refondues et renouvelées, le monde remis au creuset. L'an mil passa et les iniquités demeurèrent; l'univers ne disparut pas et ne fut pas purifié...
Bientôt, on atteindra le millième .'inniversaire do l'an mil. L'ImiiKinitt'' sara jtlii.s vi«Mllo, de dix
siècles, et elle n'aura pas changé; je veux dire qu'elle n'aura pas perdu sa croyance au millénaire.
Voilà dix-sept ans. M. Gonstans étant ministre de l'intérieur, le bruit se répandit que le l"*" mai de cette année-là devait voir le définitif chambardement.
Les « organisations » s'agitèrent, les orateurs tonnèrent, les bourgeois tremblèrent. La police et la troupe furent sur pied pendant toute la nuit qui précéda la journée mémorable.
Paris se réveilla tôt; les persiennes ne s'ouvrirent que d'un battant tandis qu'un œil inquiet interrogeait les asphaltes déserts. Jusqu'à onze heures, il n'y eut rien. A midi, on commença à s'étonner, et à une heure, comme on avait déjeuné et qu'il ne se passait toujours rien, la curiosité l'emporta et les badauds sortirent.
Ils se dirigèrent, selon l'usage, vers les boulevards et la place de la Concorde. Il vint une foule immense, une foule paisible, une foule bourgeoise, — un peu déçue, qui regardait et qui attendait. Elle attendait le je ne sais quoi, le quelque chose d'imprévu et de solennel dont l'annonce vague fait que les gens se dérangent, pour la gloriole de pouvoir dire, en rentrant chez eux: « J'y étais! J'ai vu! »
Ce jour-là, on attendit vainement. Les portes du ministère de la marine restèrent obstinément closes. On disait que de fortes réserves de troupes étaient cachées, l'arme au pied, dans les cours et les sous-sols des monuments publics. Ces portes fermées avaient quelque chose de terrible...
Tout à coup, un vent violent s'éleva. Sur l'avenue des Champs-Elysées, sur la place de la Concorde, dans la rue Royale, une bourrasque de poussière remplit l'atmosphère. Desséchées par des alternatives de souffles secs et de tourbillons acres, les gorges raclèrent. Paris, sous le cyclone, devenait tout gris; et c'était une fétide poussière, pleine de microbes fâcheux. On apprit que le ministre de l'intérieur, pour parer à la chute de cavaliers qui faisaient patrouille pendant la nuit (il n'y a rien de nouveau sous les étoiles), avait supprimé le balayage et l'arrosage. La ville, par cette négligence voulue et génialement stratégique, devenait inhabitable.
La foule, habituée à plus de confort et qui aime qu'on lui époussète ses « journées », la foule tint bon quelque temps; mais bientôt, dégoûtée, empoisonnée, étranglée par une soif inextinguible, elle se disloqua, s'égailla et prit d'assaut les terrasses des cafés. On vida des bocks sans nombre. Ce fut le premier des l*"" mai
historiques, où il y eut beaucoup d'inquiétudes dans les âmes et beaucoup de poudre dans les yeux.
Nous en avons vu d'autres, depuis.
La manœuvre n'est pas toujours la même ; mais le résultat est à peu près identique. Peutêtre viendra-t-il un temps où ce jeu se démodera comme les autres. Une « journée », fût-elle réglée par le plus extraordinaire des stratèges en barricades, ne décidera pas du sort de la société.
Il serait bien injuste pourtant et bien téméraire de ne tirer, des événements, aucune leçon. Si la tactique n'est ni originale, ni efficace, la pensée qui la dirige, les aspirations qu'elle révèle, les tendances qu'elle manifeste existent.
Nous échappons à la Révolution, c'est entendu, et j'ai la ferme conviction que nous y échapperons longtemps encore. Mais les tentatives qui, malgré l'insuccès réitéré, se reproduisent et se multiplient, ne doivent pas être traitées en faits négligeables. Les misères qui les causent sont réelles et peuvent être adoucies. Si nous échappons à la Révolution, cela ne veut pas dire que nous ne soyons pas en pleine évolution.
L'évolution, mais c'est surtout au sein du parti