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dation, pour des objets ditïérents et limités, est devenue sa plus constante préoccupation. Dès qu'il lève les yeux du bureau ou de l'établi, c'est à cela qu'il pense...
Gomment cette pensée ne le hanterait-elle pas également aux heures du travail ? Tout n'est-il pas association autour de lui? La Société qui l'emploie, la Compagnie qui garantit son assurance, la banque qui place ses économies, la maison de commerce qui achète et écoule le produit de son travail, le cartel ou le trust qui pèse sur le cours du marché?
S'il entre dans une organisation professionnelle, c'est que le courant l'y porte. La loi le permet. 11 défendra là ses intérêts particuliers et ses intérêts de groupe tout ensemble. Il ne se sentira plus abandonné et isolé dans la lutte pour la vie. Il ne subira pas, comme une fatalité, la loi de la concurrence. S'il ne devient pas quelqu'un, du moins sera-t-il fraction de quelque chose. Il se sentira plus fort et se redressera plus fier.
Les avantages du Syndicat sont donc faits pour tenter l'individu. La société y a vu un bénéfice pour elle-même, puisqu'elle en a autorisé et sanctionné l'existence. Ces avantages sociaux se résument en cette seule phrase : le Syndicat est
une organisation; on sait, du moins, à qui parler.
Oui, mais il y a, pour que ces bienfaits incontestables rendent leur plein et entier effet, une condition sine qua non et qui paraît trop oubliée à l'heure actuelle : si le Syndicat veut être prospère et utile, il faut qu'il sache se pondérer, se dominer; surtout, il ne doit pas être pour ses membres, une « religion » (comme on disait jadis des congrégations et des couvents) ; il ne doit pas leur imposer une discipline absolue, absorbant leur personnalité tout entière.
Le Syndicat doit être, bien réellement et uniquement, une association de travail et de discussion, et non un instrument de politique et de révolution. S'il est autre chose, il n'arrive même pas à se recruter : il reste à l'état de «. Syndicatsquelette », comme on dit; les hommes libres se détournent de lui. Cette loi de spécialisation affirmée, ce caractère de technicité exclusive se sont imposés aux associations ouvrières en Angleterre, en Danemark, dans tous les pays où elles prospèrent. Pourquoi en serait-il autrement parmi nous ?
Comme toutes les choses humaines ont leur envers, comme le mal est à côté du bien et que
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la ruine est enclose dans la bâtisse neuve, il faut bien signaler cette tare originaire qui menace le syndicalisme français. J'essaierai de le faire, d'accord, sur ce point, avec un homme dont je viens de citer le nom et qui n'est pas suspect : M. Fournière : le syndicalisme ne présentera une solution acceptable (et, d'ailleurs, partielle) de la crise sociale que s'il s'arrache à l'idéologie révolutionnaire et anarchiste, « s'il est jaloux de rester uniquement professionnel, respectueux de la liberté d'option et limitant strictement les engagements de l'associé à l'objet propre de l'association ».
Le SoGialiçroe et le parlerpept
(mai 1907)
La Bataille des Sept îloUr^
La dernière semaine de mai a été la grande semaine de la Chambre. Jusqu'ici, elle avait hésité ; elle s'ignorait elle-même. Inquiète et tourmentée, elle perpétuait, en ses délibérations, le trouble de ses origines. Elle ne se décidait pas à prendre parti dans le débat d'intérêts et de doctrines qui divise le siècle et le pays.
Cette fois, la bataille a été livrée ; le corps à corps a eu^ lieu ; les chefs ont choisi ou accepté le terrain; ils ont dirigé le combat, donné leur mesure. Chacun a dû descendre en soi-même et se prononcer à l'heure du vote.
Ce n'est qu'un premier engagement, mais un de ces engagements à lente et large évolution, — comme ceux qui se sont produits dans la guerre
mandchourienne, où les adversaires luttant pied à pied n'avajîçaient ou ne reculaient qu'après avoir, de part et d'autre, épuisé leurs forces.
En somme, de telles séances sont des journées historiques. La parole transforme et atténue l'action; mais elle est de l'action encore. Tout le monde a donné : la vieille garde et la jeune garde, les orateurs renommés voulant se dépasser euxmêmes, les débutants ambitieux de gagner leurs galons.
Il y eut des initiatives hardies, des diversions heureuses, des tactiques imprévues modifiant, en pleine mêlée, le sort du combat. Un parlementaire à ses débuts, M. Steeg, dénonce bravement la coalition des fonctionnaires et des parlementaires : c'est comme s'il dévoilait, d'un geste hardi, le sphinx qui nous gouverne. Du parterre, une voix a crié : « Courage ! » au jeune présomptueux.
Mais la grandeur de ces journées tient à des causes plus p^'ofondes. Le débat a posé, devant le pays, les deux questions qui le tourmentent, toutes deux décisives pour l'avenir de la République. Question politique : « Quelle part l'organisation démocratique doit-e41e réserver à l'État? » Question sociale : « Vers quel but ' s'orientera le régime, maintien ou abolition du Code civil avec toutes les conséquences ? »
C'est l'œuvre de la Révolution qui est en cause.
La devise révolutionnaire était à l'origine : Unité, Indivisibilité, Égalité, Fraternité. On a supprimé, depuis longtemps, les mots unité et indivisibilité : ils étaient inutiles, la France s'étant achevée comme nation.
Mais, aujourd'hui, tout ce que la Révolution a élevé chancelle ; la notion de la patrie elle-même est discutée. Les parties qui paraissaient le plus solides menacent ruine.
Dans le péril imprévu, après un moment d'hésitation, le mouvement presque unanime des Français a été de courir au drapeau. Pour résumer d'abord et d'un mot rapide le sens de ces journées, le Parlement reste patriote. Il reste aussi étatiste et bourgeois, disons, si vous voulez, jacobin, — révolutionnaire dans le sens des révolutions du passé, non dans le sens des révolutions réclamées pour l'avenir.
Ce retour vers les vieilles formules, un instant négligées, a été si affirmé qu'on eût pu le prendre pour une réaction. En fait, tout le monde a reculé.
M. Jaurès a reculé : jamais il ne s'est séparé aussi solennellement de M. Hervé. Son âme de normalien a frémi; elle lui a inspiré un de ses plus beaux mouvements oratoires, le morceau
sur la France que nous retrouverons, bientôt, dans les anthologies patriotiques. Le ton général de son discours, — avec le je ne sais quoi de las et de dépris qui en alanguissait la haute conception idéale, indique une évolution, — peut-être une métamorphose. Ce singulier défenseur des Syndicats est leur victime au moment où il plaide pour eux les circonstances atténuantes. Quelle mélancolie dans cette rupture solennelle avec M. Briand; regrets, rappels, retours, effusions contenues, larmes à peine refoulées ; et l'admirable trait final : « Ou pas ça, ou pas vous ! » C'est le dépit, oui ; — le dépit amoureux.
M, Briand a reculé. Il a repris, comme un titre d'honneur, l'invective qui lui avait été si cruellement jetée à la face : « Je suis un ilote suffisamment dégrisé pour n'avoir pas perdu le sens des nécessités politiques... » Le voilà frappé de la pire des déchéances : il s'est proclamé lui-même « homme de gouvernement ».
Et M.Clemenceau, n'a-t-il pas reculé, lui aussi? Il n'a pas empêché la coupure de s'accomplir. Il l'avait faite lui-même, le jour où il avait dit : « Je suis de l'autre côté de la barricade. » Donc, dans la logique de son rôle, bourgeois et bourgeois convaincu, affirmé, « le chapeau sur l'oreille » (c'est entendu), « le premier des flics » (c'est
entendu encore), fait son métier de ministre : il gouverne ; il défend l'État ; il poursuit les membres de la Confédération du Travail ; il les arrête : il est jacobin. La voilà bien, la Révolution!
Le Parlement est l'image du pays. Si les députés, revenant de leurs circonscriptions, ont engagé ce combat, c'est qu'ils ont trouvé la lutte ouverte chez leurs électeurs; c'est qu'ils ont appréhendé, aux prochains scrutins, les candidatures hostiles de ceux qui promettront plus qu'ils n'ont promis eux-mêmes et plus, surtout, qu'ils n'auront réalisé. Or, ils savent, maintenant, par expérience, qu'il y a un point au delà duquel on ne peut plus ni promettre, ni tenir.
M. Jaurès a tiré parti de la propagande par le fait et par l'intimidation telle que l'exerce, en ce moment, la viticulture méridionale ; mais l'argument se retourne contre l'illustre socialiste. Pense-t-il sincèrement qu'il y ait un procédé humain permettant de répondre, en huit jours, à la sommation adressée aux pouvoirs publics ? L'État — fùt-il collectiviste — dispose-t-il d'une telle puissance? Les lois de la nature seront-elles modifiées parce qu'un membre du Parlement sera menacé en son fief électoral?
Généralisez. L'État peut-il tout? Doit-il tout à
tous les citoyens? Voilà le débat soulevé par la perspective des futures réformes, par l'agitation ouvrière, par la rébellion simultanée des fonctionnaires, et même, indirectement, par le système des recommandations qu'a dénoncé M. Steeg.
L"Etat est-il un marchand de bonheur? Un marchand gratuit, entendez-le bien. Est-il sans défense contre les entreprises particulières ?Ferat-il des lois pour des individus? A-t-il pris en charge la prospérité de chaque groupement, de chaque famille, de chaque ménage?
Le spectacle auquel nous assistons est aussi étrange qu'imprévu. De partout le privilège se reconstitue. Chacun réclame pour son clan, pour sa tribu, pour sa profession; on ne songe plus au bien public que pour le confisquer au profit du bien-être personnel et immédiat!
Et voilà ce qui est précisément aux antipodes des idées de la Révolution. Celle-ci passait le niveau sur les classes, les castes, les groupements, les corporations ; elle écartait, tyranniquement, au besoin, toute revendication trop fière contre la volonté de l'État. Cette notion de l'Ktat, M. Jaurès Ta rappelée, non sans respect : « L'État est une grande force; et, s'il ne fut pas toujours la monstrueuse idole, le moloch boueux
et sanglant qu'a évoqué, un jour, la vive parole de M. le président du conseil, il a été en tout cas, dans notre pays centralisé, une force qui n'avait pas seulement la puissance du fait, qui avait en même temps je ne sais quel prestige où se combinait le souvenir des grandeurs traditionnelles de la monarchie et de l'énergie dictatoriale de la Révolution. »
Eh bien! c'est cette notion de TÉtat que tout le monde met en discussion aujourd'hui, soit au nom des principes politiques, soit au nom des doctrines socialistes.
Que le collectiviste Jaurès s'embarrasse luimême dans sa cause jusqu'à soutenir les agresseurs de l'État, cela prouve le trouble universel de la science et des consciences.
Mais le Syndicalisme de la Confédération du Travail, le Syndicalisme des fonctionnaires ne perdent pas leur temps ni leurs phrases; ils vont droit au but. Ce qu'ils demandent à Tordre ou au désordre social, c'est de mettre la force de l'État au service de certains intérêts particuliers.
A Béziers, sans syndicat et sans organisation, une misère trop réelle, mais bien mal conseillée, adresse aux pouvoirs publics des réclamations violentes. C'est « dans huit jours » que l'État doit vider les caves encombrées par la mévente des
vins, probablement en ordonnant, par contrainte, une colossale et solidaire beuverie.
Mais. l'Etat, c'est tout le monde; l'Etat, c'est le Syndicat et le groupement suprême; l'État, s'il est viticulteur, est aussi consommateur. Il combine, absorbe, règle et refrène les intérêts particuliers. La nation est faite du sacrifice consenti partons au bien général et perpétuel de la communauté..
Or, en présence de l'assaut livré par les groupes à la puissance publique, il y a une partie considérable de la nation, — de beaucoup la plus considérable, — qui est exposée aux entreprises, aux empiétements et aux dilapidations : ce sont les contribuables, les consommateurs, les nonsyndiqués, les non-groupés, les « sauvages », comme on disait autrefois à la Chambre, vous, moi, des millions de citoyens, — et qui votent.
Et voilà justement d'où s'est levé le vent d'inquiétude qui. soudain, a passé sur le Parlement. Contre l'insurrection des groupements, il a craint le quos ego des isolés ou des indépendants; ceuxci ne parlent pas; — ils ne parlent pas encore; — mais ils sont légion.
On a bien senti qu'un flottement se produisait dans le pays, et ce flottement apparaît surtout
dans une classe jusqu'ici pleine d'ardeur et d'enthousiasme, mais que ses préoccupations d'avenir commencent à assombrir : la petite bourgeoisie.
Elle a entre les mains le sort des élections et, pour longtemps probablement, le sort des futurs Parlements. Or, elle n'est ni syndiquée, ni groupée, ni organisée. Elle fait son sort elle-même.
Occupée à mille métiers divers, elle est, par essence, inorganique. Elle se sent écartée et écrasée si les grandes corporations, et notamment les corporations de fonctionnaires, prennent le dessus : car la tradition du pouvoir et du despotisme est là.
Elle n'a donc d'espoir pour durer, se maintenir, arriver, que dans l'indépendance de l'État. Elle interroge les lendemains ; et le mouvement qu'elle a fait, rien qu'en levant la tête, a été le signal de la bataille des sept jours.
Maintenant, la lutte est engagée. C'est la vieille révolution qui se dresse contrôla révolution nouvelle. Le parti radical paraît décidé à ne plus laisser faire et laisser aller. Il se reprend à la tradition jacobine et révolutionnaire qui est, d'ailleurs, sa véritable tradition. Il a reculé, c'est vrai, mais méthodiquement et sur l'ordre de ses chefs.
Le vote par lequel la Chambre a terminé la grande bataille qui se livrait devant elle est un vote de résistance. Nos nouveaux conventionnels se sont inspiré timidement, il est vrai, mais, enfin, se sont inspiré des grandes mesures révolutionnaires visant les comités particuliers et les groupements. C'est un essai de réaction étatiste contre la dilapidation corporative et fédérative : en un mot, c'est une épreuve atténuée et modernisée, mais une nouvelle épreuve de la loi Chapelier.
Le? Associations et l'État
J'ai essayé, dans les deux précédentes études, de déterminer la forme française d'une crise qui est, d'ailleurs, universelle. La France étant une république démocratique et représentative, le trouble apporté, en général, aux conditions de la vie politique et de la vie économique se manifeste par une cachexie spéciale de ses institutions et de ses mœurs : crise dans le Parlement, crise au sein des partis — et notamment du parti socialiste — crise dans le monde du travail, crise en certaines régions du territoire national, allant presque jusqu'à l'émeute.
A peine besoin d'ajouter que les adversaires du système républicain ne se font pas faute d'exagérer et d'aggraver ces maux pour faire le procès du régime. La République n'a pas une supériorité électorale tellement écrasante qu'elle
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puisse braver ce péril et traiter ses propres souffrances par le mépris.
D'ailleurs, le mal est instant : qu'on le veuille ou non. demain, dans quinze jours, dans un mois, disent les uns, dans un an, affirment les autres — quelques semaines plus tôt ou plus tard — à propos de l'impôt sur le revenu, à propos des syndicats de fonctionnaires, à propos des grèves corporatives, il reparaîtra. Nous sommes sous le coup d'une attaque : mieux vaut la prévoir et essayer d'y pourvoir.
Toute crise sociale est une crise d'Élat. Partout, et en France surtout, quand il y a gêne publique, c'est au pouvoir qu'on s'en prend î
L'Etat a pour fonction essentielle de maintenir la limite entre les impatiences particulières et la stabilité générale : avant tout, ministre d'équilibre; mais, en même temps, agent de protection. Il assure le bien et prépare le mieux. Sa tâche n'est pas accomplie quand il a obtenu le silence et la paix. Il y a toujours, quelque part, un membre du corps social qui souffre et qui implore. Tant qu'il subsistera une injustice ou une misère, les bénéficiaires du contrat n'auront pas libéré leur signature.
Pour remplir ce devoir illimité, l'État, sous l'ancien régime, avait réclamé une autorité
absolue, au nom d'un protectionnisme universel. L'obéissance était, pour les peuples, le secret du bonheur. Tout allait bien si le pouvoir se déclarait satisfait : quanti Auguste avait bu, la Pologne était ivre. Une superposition de communisme, de féodalisme et de traditionnalisme monarchique constituait la pyramide sociale que la Révolution renversa.
La Révolution eut foi, surtout, en l'individualisme. L'État se charge de l'administration intérieure et extérieure. Il s'occupe de l'armature et des rouages; mais la circulation, le mouvement intime, les échanges, les pulsations du cœur, la vie, en un mot, ce n'est pas son affaire.
L'État bureaucratique fut le surveillant impassible du laissez-faire et du laissez-passer. Pourvu que les fondations soient solides et les toitures en bon état, il laisse les habitants du logis se livrer au struggle for life.
Grâce à cet indifîérentisme, se développèrent les tares publiques que le socialisme a dénoncées comme inhérentes au régime individualiste et capitaliste : la concurrence acharnée, la surproduction, la loi d'airain des salaires, l'exigence patronale, l'exploitation du prolétariat, la constitution des fortunes démesurées, les trusts, les accaparements. Et, de là aussi, les fureurs, les
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haines qui ont menacé l'édifice lui-même, Tanarchisme, la propagande par le fait, le nihilisme méthodique, la rébellion ostensible ou latente ébranlant les patries.
Il faut reconnaître, par contre, les bienfaits du système individualiste. Par Tesprit d'entreprise, par le développement de. l'invention et du mécanisme, par l'accroissement des capitaux, leur mobilité, leur ingéniosité, par l'étonnant emploi du crédit, on a vu se produire un développement incontestable du bien-être, un enrichissement général, une indépendance et une fierté nouvelles chez le moindre des citoyens. Un homme vaut un homiiie, telle est la légende inscrite en termes indélébiles sur le contrat de salaire : sanction logique de la loi de l'offre et de la demande.
Ces indépendances et ces fiertés nouvelles, d'abord isolées, se reconnurent et se rapprochèrent ; à partir de ce jour, la doctrine des « économistes » fut en péril ; bientôt un nouveau régime fut inauguré.
Nous vivons sous ce régime. C'est une sorte d'interventionnisme, établi à mi-côte du protectionnisme absolutiste et de l'individualisme radical. L'État ne se désintéresse plus des débats et des contrats économiques. Il les surveille et
les modère. Enseignement obligatoire, protection des femmes et des enfants, lois des accidents, encouragement ou participation aux mutualités, aux assurances, aux retraites, telles sont les manifestations récentes de cette vigilance autoritaire. Selon la doctrine saint-simonienne, l'État penche visiblement vers les classes les plus nombreuses et les plus pauvres.
11 les aide d'abord. Bientôt, il les discipline et les organise. La loi de 1884, réparant un siècle d'ostracisme contre les groupements particuliers, a introduit, dans l'organisation économique moderne, le mécanisme de l'association professionnelle.
Soudain, tout se transforme. Le Syndicat attire à lui les éléments qui flottaient, jusqu'a,lors, de la Révolution au collectivisme, et du collectivisme à l'anarchie. Syndicats ouvriers, syndicats patronaux, syndicats agricoles, syndicats de fonction» naires, syndicats de syndicats : le mot et la chose font fortune, font fureur. On n'attend plus rien que du groupement.
Ce nouveau régime est-il, lui-même, sans défaut et sans péril? Les théoriciens de «l'association )) jurent que là est le salut. Ils créent, de toutes pièces, une doctrine, une politique j
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une économique, une morale associai'wnnislcs.
Si les associations se multiplient et si elles embrassent tout l'ordre public, la société est, en effet, hors d'embarras : on l'a guérie de ses misères en lui enlevant sa raison d'être, comme ces parasites qui, selon la science moderne, et à l'inverse d'Ugolin, dévorent le père pour lui conserver ses enfants. Dans les chairs de la vieille société agonisante, un grouillement de petites sociétés, rivales entre elles, pullulera, creusera son gîte et trouvera sa pâture.
Proudhon a dit : « On s'associe toujours contre quelqu'un ». L'association professionnelle grandira sur les ruines des antiques associations qu'elle refoule et qu'elle dédaigne : la famille, les communautés, les mutualités et surtout l'État. Tout le monde devra se syndiquer. Déjà, dans beaucoup de professions, les individus ne sont plus libres.
Ainsi, l'organisation, tant désirée et tant prônée, apparaîtra, peut-être, comme une désorganisation redoutable. Le syndicalisme, remède contre Tindividualisme et l'anarchisme d'une part, contre la tyrannie et le collectivisme d'autre part, montrera, comme toutes les institutions humaines, sa double figure contradictoire — souriante et menaçante à la fois.
Conclusion : — « Que les consuls veillent au salut de l'État ! »
L'État n'est ni patron ni ouvrier. Il arbitre, et il protège.
Il veille, d'abord, « à ce que la République ne subisse aucun détriment », ensuite à ce qu'aucun particulier n'empiète au préjudice ou ne souffre par l'empiétement des autres. Si l'individu isolé est sans défense et en péril, les associations trop puissantes sont une offense et un danger. On l'a bien vu pour la féodalité, pour les communautés religieuses, pour les Églises, et on y a mis ordre : cela s'appelait, sous l'ancien régime et pendant la Révolution, « des États dans l'État ».
D'ailleurs, l'État n'est pas une entité métaphysique, une catégorie de l'Idéal, l'État est une réalité, une forme vivante, composée de la volonté convergente et agrégée de tous les citoyens ; l'État, c'est tout le monde. Quand il se défend, c'est nous tous qu'il défend. Au temps présent, ce « tout le monde », qui a la direction des affaires publiques, a un organe, l'opinion. Il n'y a plus d'autre autorité et d'autre discipline que celle qui émane de l'opinion.
Eh bien ! voilà, précisément, la borne où se
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heurteront, dans Tavenir, les excès ou les convoitises des groupements particuliers, u On s'associe toujours contre quelqu'un », répétons le mot de Proudhon; on gagne à la main, on empiète. Mais un jour arrive où une première résistance s'affirme ; elle grandit, elle gronde et prononce le qiios ego! C'est l'opinion qui s'est émue et qui s'est soulevée!
Les groupements, professionnels ou autres, auront le vent en poupe et rempliront leur équitable et respectable mission de défense corporative, tant qu'ils ne blesseront pas la masse des intéressés, des consommateurs, des non-syndiqués, qui forment l'opinion.
Mais s'ils la lèsent ou l'effraient, halte-là! C'est ce qui s'est produit dans la grève des électriciens, dans la grève des boulangers, dans la grève des cochers de fiacre, et même en divers épisodes de l'affaire du « repos hebdomadaire ».
La viticulture du Midi en fera l'épreuve si elle persiste dans sa tactique insensée. Elle se heurtera non seulement à la résistance de l'État, mais aussi à une contre-grève, à un lock-out des consommateurs qui achèveront sa ruine pour longtemps.
Je suis stupéfait que ces esprits alertes et fins que sont nos vignerons du Midi ne l'aient pas
encore compris. Ils font, àcoups de tambour et à grand renfort de pancartes, une contre-réclame à leurs produits qui risque de les déprécier sur le marché, pour des années peut-être. Les meneurs ont-ils réfléchi à la lourde responsabilité qu'ils assument: à savoir la mévente durable qui. par leur faute, prolongerait la mévente accidentelle dont ils se plaignent?...
L'opinion est. plus que jamais, la reine du monde. Elle s'est émue au spectacle de souffrances extrêmes, vaillamment supportées : elle a invité ses agents, le Parlement, l'Etat, la République, à tempérer les vieilles exigences, à sortir de l'indifTérentisme, à panser, avec des doigts maternels, les plaies par où le sang coulait. Cette œuvre d'équité, de justice, d'application et de miséricorde est à peine commencée. Dans son impatience du mieux, l'opinion a approuvé la création de certains organismes, longtemps refusés, qui pouvaient l'aider. Elle les consacre, les encourage, les favorise.
Mais, si le péril appréhendé par les anciens se réalisait, si l'empiétement devenait la règle, si les « Etats » menaçaient de dominer et d'absorber « l'État », jalors la réaction se produirait d'autant plus forte que la sympathie a été plus grande.
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L'ingérence des groupements particuliers troublant la marche des affaires publiques est un désordre qu'aucun régime au monde n'a pu tolérer. Il le serait moins encore, par le régime démocratique. Si celui-ci. en effet, a une raison d'être, c'est de soumettre tout le monde à la loi de tous. Par son essence, ce qu'il déteste le plus, ce sont les particularismes, les privilèges, — c'est-à-dire, en somme, les aristocraties.
Bourgeoisie et Dérpocratie
Bismarck disait, de notre démocratie, « qu'il fallait la laisser cuire dans son jus ». Si les événements se précipitent dans le sens où ils sont engagés depuis quelque temps, les adversaires de notre système de gouvernement auront beau jeu. Le chiffre de la population se maintient péniblement, la paix sociale est menacée, Tarmée est atteinte dans sa cohésion et dans sa discipline, le lien national s'affaiblit.
Si on s'élève au-dessus des préoccupations étroitement matérielles, les perspectives ne paraissent pas moins sombres : en visant « l'unité morale », on a amplifié la désunion morale; la paix des consciences est troublée; la foi patriotique — suprême espoir et suprême pensée pour les Michelet, les Gambetta, les Paul Bert — passe à l'état de vieille guitare ; parmi ceux qui se réclamaient jadis de ces grands noms, peut-être en trouve-
rait-on déjà qui jetteraient un voile sur ta statue, Liberté 1
Je sais, qu'à aucune époque, les hommes, même attentifs et éclairés, n'ont été bons juges de leur temps. On se plaint toujours. Le malheur pénètre, tandis que la joie effleure; celle-ci est à la surface et l'autre au fond. L'âge endeuille. Tacite dit durement : « On vieillit en noir ».
Les siècles, aussi, ont leur sénilité. Les générations qui se sont cru appelées aux grandes œuvres n'en ont que de plus tristes retours. Chaque mort est une faillite. Les jeunesses de 1875, qui s'étaient donné pour tâche de réparer^ sont les vieillesses d'aujourd'hui : elles croyaient la besogne plus courte et la vie plus longue. Méfions-nous de la sagesse chenue, du pessimisme aux dents branlantes et au dos cassé.
Pourtant, est-il possible de ne pas ressentir la secousse qui atteint et disloque les ressorts de la vie publique? Au mieux, c'est une nouvelle France qui naît. Il n'est pas que les hommes vivant sous l'hynoptisme du passé — ces « émigrés » dont Paul Bourget a raconté les chimères et les misères — qui s'étonnent ; ceux mômes qui, du haut du mât, embrassent l'avenir, — les vigies, — signalent une ligne sombre à l'horizon.
Si c'est une terre inconnue, qu'elle surgisse! Mais son apparition bousculera et rétrécira les vieux continents. Aux bâtons flottant sur l'onde, on devine un monde étrange et inouï que les plus hardis n'avaient pas rêvé.
Le courant est plus étonnantencore s'ilemporte, avec ceux qui s'y livrent, ceux mêmes qui se croient fermes sur le rivage : l'empire allemand qui paraît, en Europe, comme un rocau milieu des flots agités, est ébranlé, pourtant, par les coups sourds qu'en ses flancs frappe l'avenir.
Dans le surmenage de la production et de l'entreprise, les intérêts matériels se heurtent ; le fameux idéalisme allemand fut une de ces lumières qui se sont éteintes au ciel. « Les grandes pensées qui enthousiasmaient encore nos pères, écrit M. Sombart^ ont perdu leur éclat; l'idée nationale s'est trouvée démonétisée après que. dans un puissant déchaînement d'enthousiasme, eût été fondé le nouvel empire. Ce qu'on nous offre aujourd'hui, sous le nom de nationalisme, est une médiocre réédition pour laquelle personne ne s'échauffe vraiment. Ce ne sont plus que phrases creuses cachant mal le vide intérieur...» Pourtant, TAllemagne moderne, c'est encore l'Empire. On Ta vue, aux dernières élections, sur un coup de trompette, se remettre
« en selle ». Une armature la tient debout. En apparence, du moins, subsistent une règle, une discipline, une direction.
Et la France? En admettant que l'inquiétude et la menace soient universelles, voit-on un pays où la défense et le remède paraissent plus affaiblis et plus désarmés ? La marée montante couvre la planète; soit! Mais, n'est-ce pas chez nous et en nos agitations que l'écume bouillonne, à la pointe de la lame ? Quelle ressource ? Quel recours? Tout se désagrège et se délite à la fois. Indices redoutables, pareils aux prodromes des longues anarchies du xvi*' siècle, racontées par le vieil Hurault, quand « tout le peuple du royaume et principalement celui des villes furent ébahis et, comme les forçats des galères, laissèrent tomber, tous ensemble, les rames du devoir et de l'obéissance ».
Si jamais un tel désordre se produit, d'où viendra l'ordre et la discipline? Vous recourez à l'État : mais l'État ne se fonde-t-il pas, de plus en plus, sur la satisfaction immédiate des intérêts particuliers, c'est-à-dire sur le contraire de l'État? L'État-ministre, l'État-fonctionnaire, l'Etatsoldat, l'État-patron, l'Etat-suffrage acceptent et recherchent les maux dont le pays souffre.
Dire : l'État, c'est dire, par définition, « ce qui existe ». Or, voici un âge où l'on abandonne ce qui existe pour ce qui n'existe pas, où chacun se lève, à l'aube, pour suivre frénétiquement sa chimère. « Ce qui existe » — l'État — est donc comme s'il n'existait pas..
Voilà le point de la question, comme on disait au xvii^ siècle. De quoi se compose l'État d'aujourd'hui? De quoi l'État, demain, sera-t-il fait?
L'État d'aujourd'hui a été fondé, en 1875, par les auteurs de la Constitution. Leur maître, Gambetta, définissait l'œuvre en ces termes : « La Constitution consacre l'union de la bourgeoisie et du prolétariat. » L'adjonction du suffrage universel aux capacités, telle fut la conception,en somme vaguement philippiste,qui présida à l'établissement de ces institutions.
La bourgeoisie, par une très habile et très souple adaptation des idées nouvelles à ses conceptions et à ses intérêts, sut atteler à sa cause ce solide « cheval de renfort », le suffrage universel. Celui-ci, après la Commune, était « à bas de sang », si j'ose dire ; il se mit, de lui-même, au brancard et, dans l'attelage à deux, donna le coup de reins qui soulagea sa vieille camarade et complice des journées révolutionnaires, la bourgeoisie.
En fait, depuis 1875, la bourgeoisie a mené le train ; elle a choisi le chemin, hâtant ou modérant le pas, et laissant croire qu'elle savait où Ton allait. C'est elle qui est responsable; et si la direction vient à lui échapper, ce sera par sa faute encore et parce qu'elle l'aura voulu.
Or, le bourgeois français, maître et dictateur de la France pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler, est-il satisfait de lui-même?... Apparemment : c'est la disposition ordinaire de M. Prudhomme. Mais est-il fier de son œuvre, est-il tranquille sur son propre bien-être, sur son épargne, sur sa famille, sur l'avenir du pays, sur la destinée des causes supérieures qui lui ont été confiées?
Le bourgeois, pour répondre à ces questions, f)erdrait peut-être un peu de son optimisme habituel. Après avoir tiré, autant qu'il l'a pu, la couverture, voilà qu'il la trouve bien étroite. Le camarade d'attelage rue dans les brancards, prend le mors aux dents; le but s'éloigne ou, plutôt, il n'y a plus ni direction, ni but. La classe tout entière peut dire comme le pape du XVI* siècle, quand parut Luther : « Hélas! hélas! nous avons tous péché! »
La bourgeoisie française, qui avait obtenu un répit et un délai, a péché. Elle a péché par paresse, par imprévoyance, par égoïsme.
S'est- elle dit à temps, que ce bon temps n'aurait qu'un temps? A-t-elle compris qu'elle rendrait, un jour, les comptes de la faveur qui lui était faite? A-t-elle senti que, seul, un bel effort d'intelligence et de générosité pourrait autoriser la grâce insigne qui lui était accordée?
Si elle Ta vu et si cette compréhension fut efficace, c'est ce qu'il est difficile de reconnaître aujourd'hui, et je crains bien que, sa cause appelée, la bourgeoisie ne fasse défaut au tribunal de rhisloire.
Tandis que le monde s'ouvrait et que les idées irradiaient, elle a mis la tête sous le buisson, s'est confinée dans ses querelles de clochers, s'est repliée sur ses intérêts les plus étroits et les plus mesquins; surtout, elle s'est divisée et déchirée en d'atroces et futiles partialités. Elle a regardé le ruisseau couler et l'orage monter; maintenant, elle contemple les débris qui déjà jonchent la terre.
Quelle ressource? dites-vous. — Un changement de système, de constitution, de régime? — Mais, ce remède même est-il applicable; cette
ressource existe-t-elle? On ne fait pas à la démocratie sa part. Maintenant, elle occupe la maison tout entière: « C'est à vous d'en sortir... » On le voudrait, que nul ne serait assez fort pour la déloger.
Non. le remède est ailleurs. Il est dans ce qui a manqué aux ouvriers de la première heure, dans une conscience plus avertie de la nature des problèmes qu'ils ont eux-mêmes posés.
Ce qu'il faut aux âges qui viennent, c'est, d'abord, une éducation politique plus profonde et plus réelle; et, puisque l'âme a manqué, plus de largeur d'âme.
11 y a quarante ans, avant la guerre, on enseignait à un peuple, accablé par les fautes de la dictature, la méfiance du pouvoir, la haine de l'autorité, fût-elle exercée par lui-même sur luimême. Jules Ferry disait, après Proudhon : « La J^'rance a besoin d'un gouvernement faible. » Aujourd'hui, la question ne se pose plus ainsi : tous doivent avoir, désormais, une exacte connaissance de ce qu'est l'État, de ce qu'il peut, de ce qu'il faut savoir lui céder, de ce qu'il faut savoir lui refuser. Les diverses parties de la ^nation ont à s'apprendre mutuellement ce qu'elles se doivent; par l'intermédiaire de cet arbitre
accepté, l'État, elles doivent s'offrir l'une à l'autre délibérément les sacrifices nécessaires.
D'abord, que « ce qui existe » subsiste! En renonçant aux phrases creuses, aux fallacieux programmes et aux décevantes entités, on cherchera les solutions humaines non dans la doctrine seule, mais au cœur des réalités. S'imaginer que la Justice, la Vérité, la Fortune, sont des nymphes cachées en quelque endroit mystérieux où un législateur héroïque, enfourchant Pégase, saura les atteindre et les délivrer, c'est une histoire, fille des vieux manuels où notre âge scolastique a lu ses premières leçons. Les hommes seront vrais, justes et meilleurs, s'ils commencent par se réformer eux-mêmes. Le vrai programme est là.
Si notre bourgeoisie peut encore se reprendre, si en toute sincérité, cordialité et avec ce désintéressement habile qui vise aux intérêts supérieurs, elle se rapproche du peuple, l'instruit, prépare pour lui les améliorations prochaines, effectives, pratiques, — ne lui disant que le vrai; — si, au lieu des belles paroles, elle lui apprend les choses ; si elle enseigne la raison en se montrant elle-même raisonnable, alors, son rôle n'est pas fini et, du ménage fondé en 1875, une postérité heureuse et féconde peut naître.
- Mais le temps presse, Theure est sonnée. Le salut est dans l'abandon des formules romantiques et dans la détermination des solutions pratiques.
Pour nul mal, il n'existe de panacée, ni de remède providentiel. Les choses sont, non comme elles devraient être. — mais comme elles sont.
La Cf^irpère et le^ Réalités
J'ai dit les difficultés de l'attelage accouplé en 1875 : le prolétariat et la bourgeoisie tirent à hue et à dia. Notre France, notre vieille France centralisée et égalitaire n'a pas su dégager encore la formule qui, sous le nom de Démocratie, doit couvrir, comme on dit. tout à la fois l'ordre politique et l'ordre social.
On m'a reproché de n'avoir signalé que les torts de la Bourgeoisie. — «Vous l'avez montrée négligente, insouciante, égoïste. Et le peuple, n'est-il pas, trop souvent, brutal, exigeant, hostile? »
— C'est vrai. Mais la responsabilité est à celui qui conduit. Or, la Bourgeoisie n'a cessé, depuis quarante ans. de revendiquer, par la parole et dans les actes, un rôle directeur : c'est le chapeau et la redingote qui régnent dans les assemblées ; la casquette et le bourgeron y apparaissent timidement. La bourgeoisie a voulu être à
la peine, à Thonneur, aux honneurs.... elle y a été maintenue; elle y est encore; elle a charge d'âmes. A-t-elle pleinement et consciencieusement rempli son mandat?
Un grand effort fut fait, d'abord, parles vigoureux esprits et les cœurs chauds qui avaient reçu la leçon directe des désastres et que l'ardeur de Gambetta animait.
On demandait beaucoup au peuple, mais on lui offrait beaucoup. On votait, pour lui, ces lois d'enseignement dont Paris célébrait hier le vingtcinquième anniversaire et qui, malgré certaines lacunes et en dépit de certaines déceptions, sont les plus justes et les plus généreuses dont une société ait pu faire largesse à ses membres. Elles n'ont pas fondé la démocratie, mais elles l'auront rendue possible et humaine si elles ne sont pas détournées de leur sens profond — à savoir Taccroissement de la dignité individuelle. — pour devenir les instruments de querelles mesquines.
Aujourd'hui, le citoyen utile et sérieux, quelle (jue soit son origine, ne trouve plus, entre lui ol sa destinée, le mur de son ignorance.
Reconnaissons que l'ignorance dissipée n'assure pas l'âme exhaussée, que la morale n'est I)as fondée sur la règle des participes et que le problAmo de l'<'xi<lpn('o n'i'<\ |»a< soumis à la
jDreuye.par neuf, Pourtant, il y a quelque chose d'accompli si la voie est aplanie devant « l'homme qui marche » et si une vieille iniquité est abolie.
On réclama, de tous les fils de la nation, le service militaire. Comment le contrat fut-il scellé et exécuté? C'est une page bien complexe de nos annales nationales. Il n'y eut pas, dans tout cela, une entière franchise : égalitaires en apparence, les lois successives maintenaient les distinctions arbitraires ; le privilège de classe se glissa et se cramponna sous l'exigence du « sac au dos ».
Nos petits bourgeois ont les mains délicates et les pieds fins. Leurs mères les aiment douloureusement; elles souffrent en eux : « — Surtout, qu'ils restent là, tout près, plus près encore! »
Le recrutement régional a été le moindre mal : avec les diplômes, les dispenses et les faveurs ont passé par la porte de la caserne entrebâillée, puis grande ouverte. Les fils à papa, que dis-je? les fils à maman ont emporté le pompon pour le tir au flanc, la bretelle relâchée et le sabotage en douceur... Maintenant, rendus à la société, voyant ce qui se passe dans les casernes, ils s'émeuvent, les bons bourgeois craintifs : « Tu Tas voulu, Georges Dandin ! »
Il faudrait un volume pour exposer l'entreprise
confuse et le demi-échec actuel des lois d'organisation du travail et de prévoyance sociale. Au début, bonnes volontés incontestables et réalisations timides mais encourageantes : lois Roussel, surveillance du travail des femmes et des enfants dans les manufactures, aides aux mutualités, loi des accidents, institutions des syndicats corporatifs. On avançait lentement, — beaucoup plus lentement que la plupart des pays voisins — mais, du moins, on ne s'arrêtait pas.
Tout à coup, le pays tombe dans une de ces crises qui se sont trop souvent répétées au cours de son histoire, crise de logomachie grandiloquente et d'hystérie imaginative. Nous avons cette lésion dans le système nerveux, et surtout depuis l'époque napoléonienne et romantique.
Un beau matin, le peuple français se sent redevenir l'apôtre des nations; quelque chose s'élargit et se gonfle en lui. Il lève les yeux vers l'Audelà, monte ^ur la borne et harangue les peuples de l'Univers.
La foule, bouche bée, écoute le boniment pendant que les aigrefins retournent les poches et coupent les, bourses. Cependant, notre prédicant s'exalte : le rouge au visage, les larmes aux yeux, les bras au ciel, il vaticine, annonçant la Jérusalem nouvelle et les temps qui vont venir. On 1<^
croit, on le suit; le voilà baptisé u rédempteur ». A sa voix s'élève le grand fantôme de l'illusion et du rêve. Il a rapproché les horizons lointains : il a ouvert le ciel : c'est le prophète de la chimère... Nous avons eu. vers la fin du dernier siècle, notre crise de chimère.
Quelques bourgeois, nés malins, payèrent le peuple de cette monnaie à l'heure où il fallait en venir aux larges sacrifices. On restaura les vieux clichés romanesques et romantiques ; on fit parler la bouche d'ombre: une autre société allait naître.
Ce fut, d'abord, l'utopie collectiviste, si démodée maintenant, dont personne n'a jamais pu préciser ni déterminer les contours et qui bâtit, sur des nuées flottantes, des édifices de brouillard.
Ce fut la panacée de l'arbitrage, de l'antimilitarisme et du désarmement. Une fois déjà, elle réunit, à La Haye, les représentants du monde civilisé pour délibérer sur les projets confus et • sur des engagements trompeurs, à la veille du jour où éclataient la guerre du Transvaal et la guerre russo-japonaise. Personne n'osa dire, avec loyauté et franchise, que le travail des diplomates est vain s'il ne puise sa force dans une disposition universelle à la paix : tant qu'il y aura, dans
le monde, des injustices et des ambitions, la force sera nécessaire pour les contenir ou les refréner.
Notre Midi vient de subir, lui aussi, son accès. Une simple comparaison suffira pour montrer le contraste de la politique d'illusion et de la politique des réalités.
Il y a vingt ans environ, les populations du nord de la France furent éprouvées presque aussi gravement que le sont, maintenant, celles du Midi, par la mévente du blé et la crise de la betterave. Les prix n'étaient plus rémunérateurs; on s'était attardé sur des succès anciens et des méthodes surannées; d'autres puissances étaient entrées victorieuses sur le marché.
Ce fut, d'abord, un sourd murmure, puis une plainte, puis un cri d'alarme. La propriété était sans valeur, les fermes ne se louaient plus, la main-d'œuvre restait ballante; l'exode commençait.
Les sénateurs et les députés de la région se firent, au Parlement, les interprètes de la souffrance générale et de l'angoisse indicible. Mais on ne perdit pas courage et, surtout, on ne perdit pas de temps. Une enquête fut immédia-^ tement ordonnée. Le ministre de l'agriculture du cabinet Ferry, M. Méline, prit en main la défense
des pays menacés. On consulta les hommes compétents ; des missions furent envoyées dans les pays concurrents; on découvrit les diverses causes du mal; on préconisa les meilleurs remèdes.
De ces longs travaux se dégagèrent peu à peu. et non sans de pénibles tâtonnements, la loi des sucres et la loi des blés, cette loi de 1884 et les tarifs de 1892 qui furent, pour ces départements à la fois si laborieux et si éprouvés, de véritables lois de salut.' Le remède avait ses inconvénients et ses périls. Je ne reproduirai pas ici le débat classique du protectionnisme et du libre échange. Mais on avait couru au plus pressé; on avait paré au danger immédiat, et le reste est venu par surcroît. Le mieux était né de l'étude exacte, attentive et sympathique des réalités.
Pourquoi n'avoir pas agi de même en présence de la crise menaçante dans le Midi? Elle était annoncée depuis longtemps. Mon vieil ami, feu Bellot des Minières, avec sa poigne de lutteur et sa hardiesse de grand aventurier, avait décrit d'avance, dans des brochures passionnées, le péril imminent. On savait qu'un vaste programme de secours, appliqué avec suite, pourrait seul venir en aide à la monoculture vilicole menacée. Les uns prônaient la replantation, d'autres de grands travaux d'irrigation ; tous
étaient d'accord pour dénoncer la fraude. De temps en temps, les doléances avaient un écho dans le Parlement. On votait, à la hâte, quelque loi tronquée. Et le mal s'aggravait toujours.
Il y a six ans environ, j'ai vu, en Espagne, au port de Passages, des bateaux français abordant, avec des chargements complets de bouteilles vides, de bouchons neufs et d'étiquettes intactes portant des marques françaises réputées. Ces bouteilles, avec leur assortiment, venaient, de France^ se faire remplir de ces vins ou plutôt de ces mélanges exotiques qui ont déshabitué le monde et la France elle-même du bouquet délicat de nos vieux vins gaulois.
On ne s'en inquiétait guère; on vivait au jour le jour. La denrée était encore rare : le vignoble n'était pas reconstitué. Tant mieux pour ceux qui tiraient leur épingle du jeu. Et l'autre vignoble — le funeste vignoble de la fraude — n'avait pas encore aligné ses foudres !
Maintenant, le mauvais vin coule à Ilot et noie le vin trop abondant des bonnes récoltes apparues. Le marché affolé n'ose plus se mouvoir ni prévoir, il attend. Et les yeux se tournent vers le « rédempteur », à défaut du gouvernement qui pense à autre chose et qui, lui aussi, poursuit sa chimère.
On discute, mais à côté. On s'emballe, on s'exalte... et l'on n'aboutit à rien.
L'étude d'un programme précis inspiré de celui de 1884 s'impose : d'abord une enquête parlementaire sérieusement et rondement menée : une descente sympathique du Nord vers le Midi, l'envoi non pas de garnisaires, mais d'hommes techniques, bienveillants et inspirant confiance. La répression de la fraude vient d'être abordée par des mesures prises peut-être un peu hâtivement : suffisantes ou insuffisantes, que l'on applique les lois et que l'on fasse des exemples ! Si la nouvelle législation porte atteinte aux intérêts des départements betteraviers, que l'on pare aussi, de ce côté, pour ne pas substituer un mal à un autre, et que le gouvernement encourage les tentatives faites récemment pour concilier, par un accord mûrement délibéré, la cause du Nord et celle du Midi.
On s'efforce, dit-on, de trouver une utilisation rapide de l'alcool dans l'industrie : de premières études avaient été commencées, il y a trois ans : pourquoi n'ont-elles pas eu de suite? La distillation généralisée sauvera ce qui pourra être sauvé. L'alcool, épargné dans la grappe, est un don du soleil qu'on ne peut laisser s'anéantir.
Les grands travaux d'irrigation pourraient être
entrepris : ne les discute-t-on pas depuis assez longtemps? Si la replantation est nécessaire, pourquoi n'envisagerait-on pas la création de caisses viticoles faisant aux syndicats ou aux particuliers les avances nécessaires? En attendant, si des secours sont urgents, qu'on les accorde ; si l'impôt est trop lourd, qu'on décharge, temporairement, le vigneron accablé.
En un mot, au lieu de regarder le ciel et d'attendre le miracle que les yeux mouillés de Marcellin Albert n'obtiendront pas, qu'on se penche sur le sol et qu'on mette, au besoin, la pioche à la main.
Cette crise, comme celle du Nord en 1880, doit servir de leçon et d'exemple. La misère sociale a pour remède la solidarité sociale. Il ne s'agit pas de jeter le manche ou de tout casser; il s'agit d'agir! La France, par une juste et exacte étude des réalités, doit apporter aux provinces ou aux populations qui sont dans le malheur un secours immédiat et efficace. C'est là tout l'objet de toute la raison d'être de l'État.
Le Poipt de sUtUre
La France n'a pas une bonne presse au dehors. Les journaux russes nous reprochent l'indiscipline du 17% le trouble social généralisé, les querelles parlementaires : « La France est perdue; l'alliance est compromise. » Et qui dit cela? Les Russes!...
Les Belges lèvent les bras au ciel : «Mon Dieu! protégez-nous contre nos voisins. Paris est une sentine de corruption, un repaire d'apaches. Il se passe des choses abominables, à faire rougir un Congolais : des maires ont donné leur démission; il y a, dans le Midi, des gens qui parlent de ne plus payer leurs contributions! On discute l'impôt sur le revenu. L'argent file en Belgique!... » Et qui dit cela? Les Belges!...
Quant aux Anglais et aux Américains, ils rayent, tout bonnement, cette France dégénérée de la
carte des nations : « Si vous saviez ce qu'on dit de nous ici.» m'écrit-on de là-bas. Heureusement cela n'empêche pas «l'entente cordiale».
Eh bien! oui, nous sommes dans une mauvaise passe. Nous subissons une crise : et nous ne le cachons pas; pas assez peut-être. Comme Job, nous étalons nos plaies sur notre fumier. Le linge sale, chez nous, se lave en public.
Donc, nous sommes malades... Comme les camarades, voilà notre seule réplique et notre seule consolation; — tout en ajoutant que le mal des uns ne guérit pas, comme on dit, le mal des autres. Un peu plus tôt, un peu plus tard, vous y passerez, messieurs qui contemplez nos tempêtes du rivage. L'indiscipline sociale, le tirage au flanc dans l'armée, le sabotage dans le civil, vous en avez souffert, vous en souffrez ou vous en souffrirez; il n'y a pas à dire, mon bel ami.
M. Lichtenberger, dont j'aime à citer le livre si impartial, analyse les plus récentes publications allemandes: nos voisins s'inquiètent de voir que l'Allemagne n'est plus en état de nourrir son peuple avec les produits de son sol. « Nombre d'Allemands considèrent sans enthousiasme l'homme artificiel d'aujourd'hui, né sur l'asphalte des grandes villes, sans contact avec la
nature, sans tradition, sans passé, sans personnalité propre.
« Ils se demandent, non sans quelque inquiétude, où tend cette évolution. Va-t-elle aboutir à un cataclysme ? ou à une lente décadence, à Tavènement de ces «derniers hommes ». innombrables comme des pucerons, trop avertis et trop prudents, sans espoir et sans idéal, dont rêvait l'imagination ardente de Nietzsche?»
Cataclysme, décadence, Nietzsche, rien n'y manque. Et il s'agit de l'empire militaire le plus solide, le plus glorieusement sanglé dans son uniforme, le plus attentif à cacher ses misères et ses tares!
La dernière victoire électorale a donné quelque répit à l'Allemagne de Bismarck. Mais pour combien de temps? C'est la question... et c'est le danger peut-être. Serrée par le catholicisme et le socialisme, la dynastie est prise entre les deux pinces de la tenaille : elle les voit se rapprochant vers elle d'un mouvement invincible... Et quoi! ils ne sont donc pas tranquilles, même au sommet de la pyramide de fer, là-haut? '
Le mal est partout; il est connu, nommé, classé : c'est la crise d'adaptation de la démocratie à la vieille société européenne, la mainmise fatale deâ peuples sur le gouvernement.
Tout le monde sait à quoi s'en tenir : seulement, on n'a pas encore trouvé le procédé, le tour de main qui assurera le succès de l'opération: car.il s'agit bien d'une opération, et des plus délicates.
Ce qu'il faut déterminer, parmi les secousses de l'opinion et les convulsions du patient, c'est le lieu favorable à la reprise des chairs, le point de suture.
A quel endroit exact se fera le jointement. quels tissus sont vieillis et morts, quels adhéreront et reprendront une vie nouvelle? On cherche, on tâtonne, on se plaint. Une fois la ligature réussie et le bandage enlevé, cela paraîtra tout simple et le moindre carabin s'en tirera à miracle. Mais il faut que la méthode soit découverte et la leçon donnée. Par qui?... D'où l'attente et l'inquiétude universelles.
La France souffre comme les autres : plus sensible, plus impressionnable, plus nerveuse, elle souffre davantage peut-être. Elle tente, comme elle Ta fait si souvent, au cours de son histoire, des expériences sur sa chair vivante qui serviront, peut-être, au reste de l'humanité.
Un homme de mérite, — mais un politicien, vous allez voir. — disait, ces jours-ci, à quelqu'un
qui lui demandait ce qu'il restait à faire. «Ce qu'il reste à faire? Une seule chose, de la réaction. Seulement, il s'agit de savoir si le parti radical sera assez malin pour la souffler au parti réactionnaire. » Le mot est brillant, non juste : ce qu'il faut faire, c'est non pas de la réaction, mais du gouvernement. Il ne s'agit pas de résister, mais d'organiser. Et c'est bien plus difficile!' '
En exceTIent politicien qu'il est, notre homme d'esprit pose tout de suite la question de personnes ou la question de partis. Quis^ Quomodo, Quando? disait la logique d'autrefois : qui, comment, quand? En France, on s'occupe surtout du qui? Voilà l'erreur de notre pays et de notre âge. Nous attendons toujours quelqu'un. Et nous voulons que ce quelqu'un passe d'abord. Après, le troupeau suit.
Qui? Mais c'est mettre la charrue avant les bœufs, c'est supposer résolu ce qui est en question, il n'y a qu'une réponse possible et qui sortira des événements : l'œuvre sera accomplie par celui ou par ceux qui auront la capacité et la force de l'entreprendre.
11 n'y a pas de calculs ni de combinaisons qui tiennent. L'homme ou les hommes qui sauront, ceux-là seront les appeUèVles ëlus; c'est parmi eux qu'on trouvera le quelqu*un, quis ? parce qu'il
aura découvert le temps et le comment, le quomodo et le quando.
La nation le devinera, le saluera, lui fera pleine confiance. Le malade, lit aux yeux du médecin, la certitude du diagnostic et la sûreté de la main. Aux premières paroles échangées, peuple et chefs se seront reconnus.
M. Vandal, dans le livre puissant et profond qu'il a consacré à l'avènement de Bonaparte, a étudié le cas qui, dans notre histoire, paraît le mieux rappeler la crise actuelle (combien différent toutefois ! mais cela vaudrait une étude). Parmi tant de détails et de traits révélateurs, l'historien cite une confidence^ nous dirions aujourd'hui une intervietr, que Bonaparte fît communiquer au public aussitôt qu'il se fut saisi du pouvoir : « Lui aussi, — disait, en parlant de lui-même, le premier consul, — lui aussi est jacobin dans le sens où l'entendent les émigrés et les partisans des Bourbons... Après avoir illustré la République par ses victoires, il n'ira pas la livrer à ses ennemis. // ti'est pas venu contre S071 sittcle. Vouloir tuer la Révolution aurait été l'acte d'un fou ou d'un scélérat... »
Aujourd'hui, vouloir tuer la démocratie serait une tentative plus monstrueuse et plus absurde encore. La démocratie est debout, vivante, seule
i possible et seule juste. Il faut lui faire sa place.
)ou plutôt, comme elle la prend toute, étant tout le monde, il faut lui demander à elle-même, lui S. arracher à elle-même et à sa volonté instruite et feclairée, les lois, les règles et les disciplines qui îa sauveront.
Le premier homme, tout nu, abandonné dans la forêt ténébreuse qui voilait à ses yeux la face du ciel, n'était pas plus tourmenté et anxieux, quand il levait la tête pour trouver sa route, que le peuple cherchant, lui aussi, sa lumière et sa voie dans le maquis des formules pourries, des législations délabrées, des théories enchevêtrées et luxuriantes.
Si l'un de nos fabricateurs de chimères affirme qu'il détient le secret, qu'il a tout deviné, prévu, circonscrit, méfiez-vous. Si Tun de nos rétrogrades prétend, pour échapper au présent qu'il insulte, ramener la France au temps du cardinal Dubois et de la Pompadour, qu'il vénère apparemment, grand bien lui fasse !
On n'arrache pas Thomme à l'histoire pas plus qu'à la nature ; on n'étouffe pas la semence sous la terre, pas plus qu'on ne fait pousser la plante en la tirant par les feuilles.
Le bien de tout le monde se fera par tout le
monde, préparant la leçon que les plus aptes dégageront quand l'heure sera venue. Le mieux c'est d'y travailler les uns et les autres, en toute cordialité, simplicité d'esprit et en grande foi. L'humanité veut subsister malgré tout; elle ne s'éloignera donc pas des lois de la vie. Si le mal devait l'emporter et si la vie devait céder la place à la mort, depuis si longtemps que le monde est monde, ça se saurait.
Le mouvement qui projette la démocratie vers son but, la hâte qu'elle a de saisir l'autorité et de réaliser sa force viennent d'une double appétence à la fois physique et psychique. Ce que veut» / la foule, c'est le bien-être particulier et général; et elle veut, aussi, la dignité individuelle et sociale. Elle court à cela comme le fleuve suit sa pente. Elle sera toujours indulgente et confiante à ceux qui travaillent ou seulement promettent de travailler dans ce sens ; elle leur donnera beaucoup, son temps, sa peine, sa fidélité; elle aliénerait même (que les dieux nous préservent) sa liberté.
PHysiquement, elle souffre : elle souffre dans ses enfants, dans ses vieillards, dans ses malades, dans ses chétifs et ses malvenus. Moralement, elle souffre ; elle souffre dans ceux qui s'inclinent, dans ceux qui filent doux, dans ceux qui s'abaissent, dans ceux qui s'irritent, dans tous ceux qui
voudraient connaître la joie, la paix, l'indépendance, l'orgueil... Que voulez-vous? Descendez en vous-même; c'est la nature.
Mais, cette dignité, ce bien-être, auxquels elle aspire, ne peuvent-ils se réaliser que par un chambardement complet, un désordre pire que la ruine?
Faut-il passer par l'anarchie pour découvrir l'archie future, pour chercher un mieux aléatoire sur une terre promise, mais inconnue? Ou bien, faut-il se croiser les bras, laisser la société au travail incertain et brutal des témérités offensives et des violences répressives?
Ou enfin, ne potirrait-on pas, dès maintenant, essayer de dégager le sens intime d'une lente et pacifique évolution ? Ne trouverait-on pas, dans les accidents d'aujourd'hui, les symptômes d'une transformation qui se cherche et la première révélation des choses qui vont venir?
Schopenhauer a reconnu, dans la loi de l'amour, l'instinctive roublardise de la vie qui veut dérober à l'égoïsme individuel les sacrifices nécessaires à la survie : c'est le piège de la nature.
Ne découvrirait-on pas, dans les caprices et les fougues du temps présent, quelque appel ianalogue; un effort indiscipliné, cahoté, aveugle vers un futur autre et meilleur? Tant de rêves et de
fantômes que suit la foi moderne ne l'enlraînentils pas vers la pente par où la survivance des sociétés veut s'accomplir? Ce serait le secret de l'autre loi d'amour et le piège de la civilisation.
Contemplez le « visage émerveillé » de Marcellin Albert. « Qu'ai-je voulu ? s'écrie-t-il ; rien que le bien. Et on parlera de moi dans l'histoire. » Tous se glorifièrent de leur folie et « ils se sont cru des dieux ». Mais le pain de l'avenir se fera peut-être de la semence qu'ils ont jetée au vent. Déjà, la roue tourne; elle attend le grain nouveau qui lui sera livré.
Il me semble que, dans les grandes discussions engagées actuellement, on voit se négocier l'échange des sacrifices par lequel ce qui est se fondra dans ce qui va venir. Ce n'est plus la négation pure et simple, le nescio vos de jadis.
Dans un discours mémorable, M. R. Poincaré conviait la bourgeoisie aux « concessions nécessaires ». Hier, M. Jaurès donnait la réplique :
— « Méfiez-vous de M. Poincaré : ce qu'il a proposé contenait en germe ce que l'on discute aujourd'hui. » N'est-ce pas (avec une épigramme émoussée, — j'allais dire académique) une adhésion de M. Jaurès aux propositions de M. Poincaré?
Voilà donc que tout le monde se met à faire,
sinon de la réaction, du moins du gouvernement. M. Clemenceau pose la question de confiance sur 'le maintien de la discipline dans l'armée. M. Jaurès salue, dans M. Poincaré, un précurseur.
Que les temps sont changés. Est-ce que la leçon des dernières expériences aurait porté? La chimère céderait-elle la place aux réalités? Le programme va-t-il se préciser? Approcherait-on du point de suture?
Défipitiops
Paul Bourget me disait l'autre jour, à l'Académie : « Il faut, pourtant, que nous définissions les termes : vous parlez sans cesse de démocralie. Qu'entendez -vous par démocratie? Est-ce le nombre? — Oui, c'est le nombre. — Quoi, les électeurs comptés un à un, avec valeur égale ; le suffrage universel, tout simple et tout cru? — En elfet, le suffrage universel ; les citoyens comptés un à un; la loi des majorités... — Avec vous autres, qui avez été mêlés à la politique, on ne peut discuter. Vous ménagez toujours quelque chose ou quelqu'un ! »
— « Bon. Nous vivons dans notre temps, voilà tout. Mais, avec vous autres, philosophes et romanciers, c'est plus difficile encore. Vous vous refusez à tenir compte des réalités. Vous disposez à votre gré d'un monde que vous vous forgez ;
c'est le royaume de la chimère. Vous et quelques-uns de vos amis, vous avez foi dans je ne sais quel retour à des idées mortes, si jamais elles ont vécu. Vous suivez avec joie le plus séduisant et le plus téméraire d'entre vous, Joseph de Maistre, et vous vous créez, à plaisir, un ancien régime de commande, où un Innocent III apaisé coudoie un Louis XIV purifié. Vous disposez de l'histoire. Prophètes du passé, comme disait Barbey d'Aurevilly, vous cherchez, en arrière, des paradis non moins illusoires que les paradis de l'avenir ; millénaires à rebours, vénérateurs des vieux an mil, qui auraient dû, pourtant, vous enseigner leurs misères et leurs déceptions. »
Un de nos confrères, qui fut député à l'Assemblée nationale, qui a beaucoup vu et beaucoup retenu, assez vaillant pour rester optimiste et assez clairvoyant pour être désabusé, me prit par le bras et me dit ce mot profond qu'il me pardonnera de lui emprunter : « Ce qui m'effraie dans mes amis, c'est qu'ils font de notre système un paradoxe... »
Voilà le défaut de la cuirasse. Avec la promptitude et la force de divulgation que la presse donne à la discussion, nous prenons, de plus en plus, le ton absolu et péremptoire. On pose des
principes (pauvre de nous !), on enchaîne des syllogismes et on pousse des conclusions. Tous nos discours sont des « discours de combat ». La vieille scolastique s'est mise en auto et fait du cent à l'heure. Avec ce train, on est vite au bord du fossé, et, d'où qu'on vienne, où qu'on aille, en péril du choc brutal ou de la culbute.
... Vous voulez des définitions. Eh bien! définissons. Le régime démocratique, donc, me paraît être la forme essentielle etfatale de l'ordre social à notre époque ; et je prends le mot dans le sens simple et large, acquis et conquis par un siècle de discussions, d'expériences et de révolutions : c'est à savoir la souveraineté des citoyens s'affirmant par le vote individuel, la loi des majorités, la représentation et la délibération des Assemblées.
Ce n'est pas parfait, mais quoi ! on n'a rien trouvé de mieux.
S'il n'est pas admis, d'abord, que, depuis plus d'un siècle, la marche du monde s'est faite dans ce sens; si l'on ne veut pas reconnaître que le mouvement, loin de s'arrêter, se développe et gagne des peuples, qui paraissaient à l'abri de la contagion (ô Perse parlementaire !) ; si l'on ne veut pas voir que les empires les plus méfiants et les plus sévèrement cloîtrés ont dû s'ouvrir à
cette nécessité, préférant libérer et organiser l'opinion publique (car, c'est là tout), plutôt que de la comprimer jusqu^à explosion; si Ton n'admet pas le clair enseignement que donnait, hier encore, l'Allemagne quand elle soumettait la politique de V Empereur — de l'Empereur! — au coup de dé d'une votation populaire ; quand elle faisait reculer la majesté impériale devant un discours « parlementaire » du chancelier de Bulow ; si l'on ne veut pas compter avec de tels faits et des myriades d'autres faits analogues qui couvrent tout le champ de lapolitique contemporaine, alors, en route pour Utopie, faisons voile pour Salente. Nous en reparlerons dans trois cents ans !
Bon Dieu! puisque Royer- Gollard l'a dit, laissez-moi hasarder cette nouveauté : « La démocratie coule à pleins bords »; laissez-moi répéter, après Tocqueville : « Nous allons vers une démocratie sans bornes. » Et admettez, avec ces fameux révolutionnaires, que la démocratie, c'est Tensemble des citoyens.
La définition est aussi simple et aussi large que possible. J'ajoute, qu'une fois acceptée, elle se suffit.
Si l'expression « démocratie » implique l'accession de tous, non seulement à la confection de
la loi, mais à la direction des affaires et à la responsabilité du gouvernement (ce qui est énorme, car on pourrait réserver Ta part d'une certaine compétence et technicité), si, donc, on admet que la majorité des citoyens votants « règne » et « gouverne », il faut qu'il soit bien entendu que cette autorité appartient complètement, également et loyalement à tous.
La démocratie n'est pas une catégorie restreinte, une portion du peuple, si intéressante soit-elle, mais bien le peuple tout entier, « tel qu'il est et se comporte », comme dit le formulaire. Le peuple, c'est tout le monde. Si l'on entend ou si l'on veut laisser croire que le peuple n'est pas tout le monde, on trompe le peuple.
Il me semble que l'on peut maintenant expliquer plus complètement et plus exactement la nature et le caractère du régime démocratique. La démocratie, disons-nous, c'est le peuple en tant qu'agglomération de tous les citoyens. Le citoyen, c'est l'homme considéré comme « animal politique ». Or. l'homme est un animal poli- j tique par ce fait qu'il a le désir de se grouper,' avec ses semblables, d'agir sur eux et de les dominer. Ce désir est inné et impérieux dans
l'homme, non moins que tout autre instinct social : celui de créer une famille, de laisser trace de sa vie et même, — comme on pourrait l'établir sans peine, — le besoin du sacrifice.
Ne retenons, à l'heure présente, que .le goût du commandement; M. Sellière l'appelle Impérialisme. L'expression est bien un peu ronflante pour un sentiment si naturel et universel. Pas besoin d'être César pour vouloir être le premier dans son village ou dans sa maison. Disons, tout bonnement, que chaque homme a de l'ambition. Et c'est cette ambition que j'accepte comme le ressort de la politique moderne. La foule des ambitions est réunie sur le forum et délibère. Souvenez-vous de la parole de l'ancien : (^ Je ne vois ici que des rois. »
Si la démocratie a un avantage, c'est qu'elle excite et anime, en tous et en chacun, cette surtension et cette expansion de la puissance de volonté qui totalise, vers le centre nerve^ix directeur, l'afflux le plus considérable de sensibilité et de force. C'est une hyperexcitation de tous les membres dans leur participation et collaboration à la vie du corps.
Jusque dans le moindre des hameaux, à la minute la plus obscurcie de l'existence, il existe et subsiste chez le citoyen qui a, une fois; goûté
au sel de la vie publique, un souci et une préoccupation du bien général. Il quitte la pioche pour l'urne et le gain pour le scrutin.
J'ai vu, sur le Irt de mort, tandis que la rigidité gagnait le visage contracté par Taperçu terrible de l'Au-delà, j'ai vu l'homme de bien s'intéresser, d'une voix éteinte, au drame politique qui allait survivre et gémir, au milieu de ses souffrances, des souffrances inconnues qu'il laissait après lui.
C'est Taccumulalion de ces forces, de ces volontés et bonnes volontés individuelles qui, même dans le conflit permanent des concurrences, fait la grandeur des démocraties.
Je ne crois pas que l'on puisse négliger tout à fait le témoignage d'un esprit aussi froid et désintéressé que Grote quand il écrit, à propos d'Athènes : « La démocratie, dans l'antiquité grecque, possédait le privilège, non seulement d'allumer un attachement ardent et unanime pour la Constitution dans le cœur des citoyens, mais encore de créer une énergie d'action publique et privée, telle qu'on n'en aurait jamais obtenu sous un régime où tout ce qu'on pouvait espérer était une obéissance et un acquiescement I)assifs. »
Cet avantage est compensé f)ar assez de
misères pour qu'on ne le conteste pas sérieusement. Tout le monde joue à égalité sa partie avec tout le monde et, par conséquent, se passionne au jeu.
Mais, vous voyez aussi combien cette simple constatation de la concurrence des ambitions serre de près la solution du problème posé au début, à savoir le gouvernement par le peuple.
Qui dit ambition dit élan, volonté, énergie, aptitude.
Le nombre n'est donc pas tout; seul, il ne j suffit pas. Si la démocratie est le total des puis- / sauces de volontés individuelles, chacune de ces! puissances agit avec d'autant plus d'autorité! \ qu'elle le fait avec plus de conscience et de com-j / / pétence : volonté et compétence s'engendrent l'une l'autre, les deux étant, en bonne psychologie, mues par le même ressort, — simultanées et adéquates. Le pouvoir du nom- . bre a donc un contrepoids normal dans l'intelli- î gence. Car, vouloir, c'est comprendre. M. Fouillée / appelle cela des idées- forces.
Par conséquent, la loi du monde démocratique / f, / se complète, d'elle-même, par une fatale et inévi4 / table appréciation du mérite, qui cause l'autorité} et corrige ou plutôt dirige le nombre. i
Le système démocratique comprendra donc, avec la base fondamentale du nombre, la meilleure utilisation possible de l'aptitude. Tout régime qui néglige l'une ou l'autre de ces forces initiales est imparfait, implique souffrance, désordre, instabilité, violence. Mieux elles s'équili-? brent, plus la paix publique est assurée.
Je veux en finir avec ces considérations abs- : traites, mais nécessaires, en constatant que la/ tendance de toute action étant sa propre amplification par l'accession d'autres activités et par la pérennité {crescit eundo)^ le danger des démocraties est d'être accaparées par l'une ou l'autre des deux énergies sociales, le nombre et l'aptitude ' et de laisser se constituer,1i son détriment, laf caste, par la survie du privilège ou la tyrannie par ;
l'aveuglement ou le caprice des foules. "^
Eê^prîvn'L^f n'est [)as nécessairement la récom-v pense du mcriLe ; il est aussi le butin de la violence.
Le nombre est le correctif contre les groupements particuliers; mais il tombe parfois dans son propre piège. L'erreur des majorités est de prendre leur souveraineté pour une infaillibilité et leur force pour une vertu.
Nous pouvons donc admettre, comme un lait de raison et d'expérience, que si la démocratie
veut vivre et prospérer, il faut d'abord qu'elle soit elle-même, c'est-à-dire non exclusive, loyale et^équitible ; qu'elle tienne compte également du nombre qui est son essence et de l'aptitude qui est sa puissance. - - .-..r^ .,*^,
Rien ne lui est plus préjudiciable et ne va davantage contre ses fins qu'une définition étroite, ou mesquine, ou odieuse, par laquelle l'esprit de parti l'adultère et la rétrécit pour la dominer. On dit, quelquefois, qu'elle est le peuple, quelquefois qu'elle est le prolétariat: c'est jouer sur les mots; elle est l'ensemble des citoyens; elle est toute la nation.
La démocratie sera d'autant plus respectable et plus durable qu'elle sera plus largement établie et plus heureusement organisée. C'est en ce sens que s'accomplit le travail moderne; du moins, c'est en ce sens que le progrès doit être recherché. Dans le tapage des rivalités individuelles et corporatives, il faut dégager l'œuvre maîtresse de notre âge, Vorganisation de la Démocratie.
Le? \i\e(ji^ Parti?
La République parlementaire a-t-elle bien gouverné la France? Telle est la question que se posent les générations qui, peu à peu, remplacent celles qui ont fondé le régime.
Ces générations nouvelles ne se considèrent pas comme solidaires du passé; elles pratiquent toutes les indépendances : ce n'est pas le respect qui les étouffe.
Les ouvriers de la onzième heure ne se gênent pas pour juger, blâmer, railler ceux qui onlj porté le poids de la journée : ils bouleverseraient*^ tout sans même se demander s'ils sont de taille à? faire mieux.
L'ancien droit disait : « Le mort saisit le vif ». et c'était la force de la tradition. On dit. aujourd'hui : « Laissez les morts enterrer les morts », et c'est la loi du perpétuel devenir. Il y a des proverbes dans tous les sens.
Voici trente-cinq ans que le régime fondé en 1875 est à l'épreuve. Il a duré, et c'est un titre. Le siècle dix-neuf, en France, avait changé de Constitution pour le moins tous les quinze ans. Progrès, en somme, d'avoir prolongé jusqu'à le doubler et plus que doubler « ce grand espace de la vie humaine ».
Cependant, l'âge critique approche. Pour les institutions politiques, le tournant dangereux est au point où coïncident la désillusion des pères et rimpatience des enfants. Les uns et les autres trouvent que les choses vont mal, les premiers parce qu'ils sont désolés de partir, et les seconds parce qu'il leur tarde d'arriver.
Quand quelques dizaines de survivants de la génération de 1870 et quelques centaines de survivants de la génération de 1889 auront vidé la place, le système sera passé à la toise des héri tiers qu'il s'est donnés à lui-même. Déjà l'époque actuelle subit cet avant-goût du jugement de l'histoire : la sévérité convoiteuse du remplaçant.
Jeunes gens, soyez indulgents à vos pères : ils ont fait ce qu'ils pouvaient; la vie ne leur fut pas si douce. Ils vous ont gardé la liberté : savoir comment vous en userez vous-mêmes! Ils ont su arranger un régime nouveau avec les restes des
LES VIEUX PARTIS ' O
régimes précédents; et ce n'est pas si mal d'avoir rendu supportable une si difficile fricassée.
Le système actuel est autoritaire et napo- \ léonien par la centralisation des pouvoirs et de i l'administration; il est philippiste par l'institu- \ tion des deux Chambres et l'autorité de la bour- \ geoisie; il est démocratique parle suffrage universel et le règne de l'opinion.
Malgré une si disparate complexité, les choses ont marché ; elles ont marché grâce à une certaine mise au point, pratique, tenant au fait que, durant les années qui viennent de s'écouler, le chef incontestable de la France, le maître es œuvres politiques a été cet adroit Paris.
Oui, l'Etat français a été, depuis trente ans, une sorte d'oligarchie parisienne, une métropolarchie (tant pis pour le barbarisme), tacite et consentie, sous les vocables et les apparences d'une République démocratique.
Il est bien entendu que, quand nous disons Paris, le mot n'emporte pas, dans toute son étendue, l'énorme ville qui travaille, sôulTre et s'ingénie pour produire, du matin au soir et du soir au matin, la flamme et le rayonnement d'où naissent la joie et le plaisir du monde : nous ne parlons ni du Paris des fabri(iues et des ateliers, ni du Paris des salons, ni même du Paris des
boulevards, mais du Paris de l'Agora et du Forum, de celui qui vit et s'agite entre les journaux, les Chambres et les ministères — quelques hectares de terre autour de la place de la Concorde.
C'est là, en effet, que le pacte conclu à Versailles s'applique et se perpétue par une continuelle transaction entre les trois pouvoirs, qui viennent d'être énumérés : l'administration, le Parlement et la presse. Bismarck appelait cela « le gouvernement des Dix Mille ». Ces dix mille ont régné; voyons maintenant comment ils ont gouverné.
Puisque la Constitution écartait d'avance, par horreur du pouvoir personnel, la responsabilité individuelle d'un chef, ne voulant rien connaître que la responsabilité collective, il était fatal que la chose publique fût livrée à la concurrence des partis : les groupements se formèrent d'après les combinaisons et les compromissions des ambitions politiques.
C'était une façon d'ordre que celui qui venait d'une collaboration disciplinée à une ascension commune.
Pour livrer l'assaut, les anciens serraient les boucliers et formaient « la tortue » : puisque le
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pouvoir devait appartenir à ceux qui sauraient se hisser sur la plate-forme des dix mille, on se fit bravement et méthodiquement la courte échelle par équipes alternatives. — et voilà, précisément, ce qu'on appelle « le gouvernement des partis ». C'est l'impérialisme des émergences collectives.
Il faut essayer d'être clair : dans une théocratie, le régime s'organise selon les lois de la religion et du culte; l'aptitude est à l'éliage de la croyance; les gens très dévots sont les gens très capables; l'opposition est un schisme.
Dans une monarchie militaire, c'est la valeur avec le goût des distinctions tel que Ta défini Montesquieu (nous dirions aujourd'hui l'amour du galon), qui devient la pierre de touche de la compétence gouvernementale. On prend les généraux à la tête des armées, les colonels à la tête des régiments, et on les bombarde diplomates, gouverneurs, juges, évoques.
Or, dans l'âge que nous traversons, c'est l'art de grouper les forces politiques qui est la capacité gouvernementale par excellence, et ceux qui ont le sens de ces palabres s'élèvent finalement aux emplois et mènent le pays : ce qui explique, entre parenthèses, l'importance de l'art oratoire que Gambetta appelait si joliment « la dictature
de la persuasion »,. Hobbes avait dit déjà, parlant du système des assemblées : « C'est le règne de quelques harangueurs. »
Trois partis, trois équipes se disputent le pouvoir depuis 1878, date d'application réelle de la présente Constitution : le parti modéré, le parti radical et le parti socialiste.
/ Par un entêtement — ou une fidélité — qui, peu à peu, les a éloignés de tout, les anciens « conservateurs ». en refusant de se rallier à la Constitution, se sont exclus eux-mêmes de l'autorité publique; leur parti est devenu un élément de trouble et de désordre dans l'État et non, comme il eût dû l'être, un instrument' de pondération et de stabilité. Ils en sont réduits à tabler sur la chance la plus incertaine et qui, si elle se présentait, serait la plus funeste, — un universel effondrement. Mais leurs fils mêmes les abandonnent : car il faut vivre. Peut-être l'avenir les retrouvera-t-il, mûris par les décep- 1 tions, la retraite, le travail, — à moins qu'ils = n'achèvent leur vie inutile au hasard d'une \ panne ou au choc d'un court-circuit.
Les républicains modérés ont occupé le pouvoir, alternativement avec les radicaux, de 1878 à 1898, tantôt les Gambetta, les Ferry, les
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Tirard. les Rouvier, les Dupuy, les Méline; tantôt les Floquet, les Goblet, les Brisson, les Freycinet. Mais, depuis 1898, les modérés ont été écartés et c'est le parti radical — avec un recrutement de plus en plus marqué vers les extrêmes — qui occupe exclusivement la place.
Quelles que soient les divergences et les querelles qui séparent les deux groupes, ils ont un caractère commun : ce sont deux groupes bourgeois.
Dans rœu>Te de la République bourgeoise, il est assez facile de distinguer la part des deux partis rivaux : le parti modéré s'étant rallié quelques conservateurs et s'appuyant sur la robe et la finance, a maintenu l'organisation administrative napoléonienne, il a remonté vers le protectionnisme agricole et industriel, ménageant précieusement ses attaches avec la fortune acquise et avec la propriété rurale; il s'est prêté, sans grande initiative, au progrès économique et à l'enrichissement du pays ; il a géré les finances plus brillamment peut-être que solidement. Ses trois titres de gloire sont les lois d'enseignement, la réorganisation militaire et la politique coloniale; sous ses auspices, la France a repris sa place en Europe, sans avoir pourtant pansé toutes ses blessures.
Au début, les modérés s'appelaient eux-mêmes opportunistes, c'est-à-dire qu'ils vivaient au jour la journée et gouvernaient « de cas en cas » ; ils se sont baptisés progressistes quand ils ont commencé à s'apercevoir qu'ils n'étaient pas dans le progrès.
En somme, leur gestion eût paru suffisante si elle n'eût encouru le reproche d'immobilité. Le temps marchait et la bourgeoisie pas : on l'accusait de reculer. Fière des hautes relations qui lui assuraient l'exercice du pouvoir et la flatteuse réciprocité des politesses internationales, confortablement assise dans le fauteuil curulaire, elle ne comprenait pas que quelqu'un se plaignît quand elle était si bien : tout n'était-il pas pour le mieux dans le meilleur des mondes? Elle ne voyait pas d'inconvénients à ce que les choses fussent ainsi jusqu'à la consommation des siècles.
Le parti « radical » s'est donné ce nom parce qu'il a pour principe de refaire l'ordre social « jusqu'à la racine ».
Il n'est pas si méchant. Sur son programme figurait, au premier rang, l'anticléricalisme, puis un antimilitarisme mitigé, puis la réforme des impôts dans le sens d'une extension de l'ingérence publique dans les fortunes privées, un libéralisme économique hésitant, l'enseignement
LES VIEUX PARTIS
« intégral » et, au bout, quelques vagues réformes populaires.
Qu'a-t-il réalisé? La séparation de l'Église et de l'État. La réforme financière avec l'impôt sur le revenu, après de longues discussions, a été remisée, pour de longues années peut-être. On en est, maintenant, à la loi des retraites ouvrières.
C'est tout.
En douze ans, c'est peu.
Mais il est aux prises déjà avec les difficultés financières, avec une indiscipline croissante, un désordre latent ou public qui ébranle les vieux cadres sociaux, administratifs et militaires ; sa politique étrangère reste obscure : l'entente avec l'Angleterre et l'affaire du Maroc, qui ont été les grandes pensées du règne, n'ont donné, au moment d'Algésiras, que des résultats fâcheux ; si brillante que soit sa collaboration aux Conférences de La Haye, ce n'est ni une œuvre française ni un système.
On 'ne peut nier, pourtant, qu'il ait maintenu l'ordre et tenu tête aux partis révolutionnaires. En somme, il a gardé sa clientèle électorale, une réelle puissance sur Topinion et l'espèce d'influence qui tient à l'exercice prolongé du pouvoir et à la possession d'élat.
Il s'use peut-être — puisque tout s'use — mais il n'est pas usé. Et, à moins d'événements imprévus, il restera le maître, probablement jusqu'au jour où, ayant poussé son exigence à rextrême, et tendu ses ressorts au maximum, il sera obligé soit de céder la place, soit de choisir entre les deux politiques qui le pressent et le poussent : ou la révolution ou la contre-révolution.
Il s'intitule, dès maintenant, d'une appellation hybride : radical-socialiste. Restera-t-il radical ou deviendra-t-il socialiste?
Les partis socialiste^
A la question posée : « Le parti radical-socialiste restera t-il radical ou deviendra-t-il socialiste? », la réponse ne s'est pas fait attendre.
Les socialistes, à Nancy, ont donné congé à leurs amis de la veille : ils leur ont interdit la communion sous toutes les espèces. Les radicaux resteront radicaux, tout bonnement. Et il devait en être ainsi, car, quelles que soient les combinaisons, les concessions, les nécessités électorales, il est un fait incontestable et qui s'est affirmé par l'exercice du pouvoir : le parti radical est un parti bourgeois.
Parmi ses membres, en est-il un seul qui aiderait M. Hervé à planter le drapeau on sait où ? Est-il un seul d'entre eux qui subirait la loi de la Confédération du Travail ? Non.
C'est, au contraire, leur chef le plus illustre
et le plus autorisé qui a pris l'initiative des poursuites et des arrestations contre les membres actifs du fameux groupement. Il est deux conceptions éminemment « bourgeoises » auxquelles les amis du gouvernement, sous peine de* renier leur vie et leur raison d'être, resteront attachés : la propriété individuelle et la patrie.
Le parti radical devient donc, un peu malgré lui peut-être, mais fatalement, le défenseur patenté de la société à laquelle il appartient : il est la pointe de la lance — par où le fer blesse — et il accepte, avec les joies et les honneurs, les responsabilités et les haines.
Sa force ne s'en trouve pas diminuée, au contraire. Sa solide organisation électorale en profitera pour recevoir et encadrer des apports nouveaux et, malgré les rancunes qu'ont amassées contre lui les premiers actes de sa gestion, la société bourgeoise s'attachera peut-être, à cette ancre du salut. Ainsi se réaliserait le mot déjà cité de notre parlementaire : « S'il n'y a plus à faire que de la réaction, le parti radical s'en charge ! »
L'excommunicateur, c'est-à-dire le parti socialiste, a-t-il gagné, par contre, à cette condamnation et à cette séparation? Il a coupé à droite, par crainte d'être coupé à gauche. Mais sa gauche
LES PARTIS SOCIALISTES
ne lui tiendra nul compte de ses sévérités à droite. 11 s'est diminué, dans tous les sens du mot, par des exclusions qui n'ont amené, d'autre part, aucune accession. Doublement battu, il se réduit, de plus en plus, à l'état de parti squelette. Les foules, qu'il n'a jamais su entraîner, à peine se sont-elles approchées de lui qu'elles s'éloignent.
Dans notre pays de lumière, un programme politique ou social doit, avant tout, être clair et être simple. Souvenez-vous de la belle page de Ruskin sur le trait distinclif de la race si bien nommée franque, — la franchise : « Tout ce que nous reconnaissons de beauté, de délicatesse et proportions dans les manières, le langage ou Tarchitecture des Français, vient d'une pure sincérité de leur nature. » Cette sincérité veut la lumière : quand elle devine une ombre quelque part, elle s'y porte, elle fonce, si j'ose dire, jusqu'à ce que le doute se résolve en clarté, au prix même des plus pénibles sacrifices. « Jamais peuple ne fut si vraiment loyal. »
Or, le programme dit socialiste doit à ses origines étrangères d'être irrémédiablement composite et obscur. Si vous voulez apprécier la dilférence des deux procédés intellectuels, lisez les discours
prononcés par les socialistes français et par les socialistes allemands au Congrès de Stuttgart. Que les interprètes se fatiguent à traduire les mots : ces hommes ne se comprennent pas.
N'ayant aucun parti pris d'école ni de caste, ne demandant qu'à m'inslruire en tenant compte des faits, je crois pouvoir dire que nous n'avons jamais obtenu, en France, une formule précise de la pensée socialiste.
Ce serait la diminuer par un procédé permis à la seule polémique, que de la borner au programme « collectiviste ». Le socialisme de nos Français ne s'est, qu'exceptionnellement, restreint à celte mesure.
Ils sont peu nombreux ceux qui rêvent de la société future sous la forme d'une sorte de couvent où toutes les heures de l'homme, son travail, ses bénéfices, son repos, ses plaisirs seraient réglés à la montre îles « commissions de statistiques ».
Il y a beau jour que, même les apôtres de la Révolution et de l'universel chambardement,, se sont insurgés contre les promesses de ce paradis retrouvé qui ressemblerait à un enfer.
Faire, de la société, une mécanique aux ordres de quelques fonctionnaires, seuls sacrés purs et incorruptibles, voilà ce à quoi aucun de nos
LES PARTIS SOCIALISTES
hommes libres, dûment renseigné, n'a voulu consentir : « En agitant, devant l'imagination des travailleurs, le spectre bourgeois, on veut les habituer à n'être qu'une masse aveugle, inconsciente, recevant le mot d'ordre de certaines têtes de colonnes; on voudrait les habituer à n'agir que d'après une impulsion donnée par un centre directeur, sans permettre la moindre initiative personnelle... Nous devons combattre de toutes nos forces une pareille dictature, cent fois plus terrible dans ses effets que toutes celles qui ont pu exister jusqu'à présent... » Ce n'est pas Paul Leroy-Beaulieu qui a signé ce réquisitoire contre le collectivisme, c'est Jean Grave. Sans insister, maintenant, sur les conflits proionds et lointains que ces contradictions révèlent, il suffit, pour donner du socialisme français une idée aussi exacte que possible, de constater d'abord qu'il réunit tous ceux qui aspirent à régler les conflits de la production par l'intervention dominante de l'État. Le socialisme est un ctatisme renforcé, l'État étant constitué l'arbitre infaillii)le des concurrences individuelles.
Le socialisme d'Ktat suppose donc une étroite union entre la Politique et l'Économique, une action constante de Tune sur l'autre.
C'est pourquoi nos socialistes parlementaires sont conséquents quand ils songent à s'emparer du pouvoir; ceux-là sont encore conséquents qui luttent pour maintenir les patries : sans patrie, pas d'Etat ; et ceux-là enfin sont logiques qui, comme Jules Guesde, se déclarentles adversaires del'internationalisme absolu.
L'internationalisme, en effet, par son extension même, disperse les forces, noie les groupes actifs dans la masse amorphe de l'humanité, détruit, en un mot, toute organisation. Or, nos socialistes, du moins nos socialistes doctrinaires, sont des organisateurs à outrance. Ils sculptent à même la chair sociale et veulent refaire le monde selon leur inspiration et leur loi, au risque de ne créer qu'un automate sans souplesse et sans vie. Ce sont des philosophes probablement, ces utopistes, en tout cas des logiciens.
Mais leur force fait leur faiblesse. Si large qu'on la suppose, une école n'est pas un parti. Des socialistes vrais, des socialistes loyaux, instruits, conscients, ayant accepté l'idée de la patrie, puisqu'ils réclament la nationalisation du travail (ce qui suppose la nation), ils sont cent mille, deux cent mille, si vous voulez : en fait, ils ne comptent pas.
LES PARTIS, SOCIALISTES 89
Commodes à exhiber dans les Congrès, excellents rédacteurs d'ordres du jour et d'afiîches. on les emploie, on les met en vedette, on les encense, on les embaume : mais on les remise. Pontifes toujours honorés et toujours battus, dès que leur système apparaît, les adeptes se défilent. Bonnets à poil de la cause, vieille garde couverle de chevrons, ils feraient, dans la déroute, le dernier carré, celui qui ne se rend pas. Mais ils ne sont pas l'armée, ils ne forment même pas les cadres.
Le socialisme français est autre chose, et voilà ce qu'il faut expliquer maintenant.
Le socialisme français s'est recruté en faisant appel à un double sentiment, naturel aux masses t nombreuses et pauvres de la population : celui ! du mécontentement tenant à leur gêne endé mique, et celui de la difficulté qu'elles éprouvent à améliorer leur sort par le gouvernement des partis.
C'est à ce point de vue qu'un des leurs, M. Hubert Lagardclle, donne, du socialisme, cette autre définition : « L'organi>sation de la révolte ouvrière contre une société divisée en maîtres et esclaves ».
Ajoutons que, profitant de ce mal-étre et de
cette déception, les chefs parlemenlaires ont engagé leurs troupes dans la plupart des batailles politiques qui se sont livrées en ces dernières années.
Le gain social a été à peu près nul ; mais Tarmée a pris du corps, de l'entrain, de la confiance par la lutte même, par le bruit, les chants de victoire et finalement par le butin, c'est-àdire les places qui lui furent attribuées dans la plupart des combinaisons ministérielles et dans quelques administrations.
De là des exigences de plus en plus pressantes. Il semblait que la principale espérance des socialistes se réalisait et qu'on touchait au pouvoir.
Mais, par l'élargissement de son action et par ses premières et assez illusoires conquêtes, le socialisme parlementaire, qui avait pris la tête du mouvement, devait trouver la borne avant d'avoir rempli sa carrière.
En présence des retards inévitables et des obstacles presque insurmontables auxquels il se heurtait et que « l'action directe » entend surmonter par la violence, un double blâme lui fut adressé par des surveillants jaloux qui étaient naturellement ses plus intimes amis; les uns lui reprochèrent de s'embourgeoiser, et les autres lui reprochèrent de déserter, pour de vaines satis-
LES PARTIS SOCIALISTES
factions, la véritable et unique mission du parti, la révolution économique et sociale.
Deux courants nouveaux se manifestèrent, dès lors, dans les rangs du parti et. en le disloquant, réduisirent le socialisme parlementaire à l'état de minceur squellettique où il est à présent.
D'une part, une pierre retentissante fut jetée dans son bourgeoisisme honteux ; et ce fut par l'hervéismc.
L'hervéisme a mis tout le monde dans l'embarras; on eût voulu le supprimer en douceur et l'ensevelir sous les phrases fleuries ; il ne s'est pas laissé faire. Accepté ou subi, il s'est imposé.
Or, l'hervéisme, c'est la coupure avec les radicaux, c'est la coupure avec les collectivistes, c'est la coupure avec les groupements étrangers; c'est, en outre, pour plus d'un, une contradiction avec soi-même, avec sa propre pensée; et, enfin, c'est la lutte avec les sentiments de l'iriimense majorité du pays. L'hervéisme est bien gênant pour la propagande et bien compromettant devant l'histoire. Non, ce n'est pas une force.
On plaide les circonstances atténuantes : l'hervéisme est une exagération, un paradoxe de professeur, un jeu pour intimider l'adversaire, tout au plus un coup de Jarnac dans les duels intérieurs du parti. ^
Fort bien! Mais voici qui n'est plus une plaisanterie. Une autre opposition s'est levée. Le syndicalisme a enrôlé ses recrues dans la partie la plus jeune et la plus ardente des masses ouvrières. La Confédération générale du Travail a mené le train et même si on discute son autorité, on ne peut nier son action. Elle se réclame de principes qui méritent d'être pris au sérieux et que nous examinerons à leur tour. En tout cas. elle nie l'autorité des maîtres acclamés. Elle veut bien entrer dans le lit du socialisme; mais elle a de grandes dents, « et c'est pour mieux te manger, mon enfant! »
Ainsi, forcé de rompre avec le radicalisme, incliné devant l'hervéisme, intimidé par le syndicalisme, notre vieux socialisme est un croquemitaine vidé qui ne fait plus peur aux bourgeois.
Il paraît de plus en plus évident que le socialisme politique, en tant que parti parlementaire, faute de clarté, faute de logique et faute de discipline — malgré le mérite individuel de ses chefs — est mort avant de se réaliser et que ce n'est pas à lui non plus qu'appartient l'avenir.
Syr^dicats et Syndicalisnie
Nous voici en présence d'un des phénomènes les plus intéressants de l'histoire moderne, l'apparition récente de certains organismes sociaux, imposés par la force des faits, mal définis, il est vrai, et se connaissant mal euxmêmes, incertains encore sur leur modalité d'existence et sur les conditions de leur progrès, destinés, peut-être, à échouer dans une confusion anarchique, appelés plus probablement à couvrir le monde des mailles serrées de leur immense réseau, en tout cas conformes au mouvement des idées, sanctionnés par la loi, pleins de confiance en l'avenir : il s'agit de la multiplication soudaine des associations professionnelles — des syndicats.
L'ancien régime avait connu les corporations, maîtrises et jurandes. Turgot, préludant à Tœu-
vre de la Révolution,, les avait abolies au nom de principes qu'il n'est pas inutile de rappeler : « Dieu, disait-il, dans le préambule de l'édit de 1776, en donnant à l'homme le besoin, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait, du droit de travailler, la propriété de tous, et la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. » Faites attention : cette phrase contient la formule tant vantée du droit au travail-^ le principe qu'elle proclame, c'est la liberté naturelle à l'homme d'employer comme il l'entend la faculté et le besoin qu'il a de se livrer au labeur. La fameuse loi Chapelier a confirmé, en 1791. le principe proclamé par Turgot. En abolissant les corporations professionnelles, les lois révolutionnaires, logiques avec elles-mêmes, poursuivaient, partout où elles les rencontraient, l'oligarchie, le privilège. Pas de groupements dans la société politique, pas d'États dans l'État. L'individu libre dans l'État libéré, tel était l'idéal des premiers élèves de Jean-Jacques. Ils ne s'apercevaient pas qu'en brisant les organismes particuliers et en abolissant les « corps intermédiaires », ils faisaient de la nation une poussière d'individus soumise passivement au despotisme de l'État. La centralisation napoléonienne était en germe dans les