SYNDICATS ET SYNDICALISME
actes de la Constituante et de la Législative.
Or, il arriva ceci que, tandis que l'État, l'administration, la bourgeoisie industrielle se prêtaient la main pour maintenir un régime si favorable à leurs idées de domination ou d'enrichissement, les faits, plus forts que les lois, reprenaient, pardessous, le travail de reconstruction des associations professionnelles et que, malgré les exigences du Code pénal et les tracas de la police, les groupements se multipliaient. Après la révolution de 1848, ce fut une véritable fièvre. Malgré la Commune, le mouvement s'accentua, et, à partir de 1880, il était si fort qu'il devint irrésistible.
Tout le monde se syndiquait : il fallut bien régulariser les syndicats. On abrogea les lois les interdisant et on vota une loi les autorisant : c'est la loi de 1884. Cette loi les définit dans son article 3 : « les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'élude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles... » C'est vague; mais le caractère essentiel du groupement, c'est-à-dire le caractère économique, est nettement affirmé. L'article 5 de la môme loi autorise Vunion entre les syndicats. Et c'est en raison de ces deux textes, réalisant, en quelque sorte, l'expérience d'un siècle, que s'accomplit l'étonnante transformation en
train de se produire dans les molécules intimes de la société.
Il est très remarquable que ce progrès, dissimulé d'abord sous les noms divers de compagnonnages, de mutualités, de coopérations, etc., fut concomitant à l'apparition du socialisme théorique et que les deux forces se développèrent parallèlement sans se confondre, comme s'il y avait répulsion instinctive entre les deux tendances.
Le socialisme, à quelque école qu'il se rattache, est, à l'égard de la société moderne, une force destructive ; il n'aspire qu'à un bouleversement complet; son grand ennemi, c'est la propriété.
Tandis que l'organisation syndicale peut être considérée comme acceptant la société, puisqu'elle marchande avec elle et désire simplement tirer d'elle le plus de bénéfices possible.
L'essence du socialisme, c'est l'expropriation; la raison d'être du syndicat, quoi qu'il dise et qu'il fasse, c'est la discussion.
11 passera de Teau sous les ponts avant que le parti révolutionnaire ait organisé et fait réussir sa fameuse grève générale ; et, par contre, l'action lente et pied à pied des syndicats a déjà amélioré pratiquement les conditions d'existence des travailleurs qu'il enrôle et qu'il défend.
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Il faut noter encore un fait non moins remarquable, à savoir que les syndicats et le syndicalisme ont grandi de toutes les faillites du socialisme. En France, notamment, quand le socialisme impatient du pouvoir et suivant son caractère catégoriquement politique, est entré dans les combinaisons parlementaires, le syndicalisme s'est affirmé contraire à cette tendance. Il dénonçait les théoriciens en paletots, remarquables par l'élégance de leur tenue, et opposait les mains calleuses aux mains blanches.
Telle fut la pensée qui présida à l'organisation de la Confédération du Travail; tels sont les principes professés dans ses statuts. Théoriquement du moins, les groupements professionnels se constituent pour des résultats non idéaux et lointains, mais immédiats et corporatifs, ou, comme ils disent, matérialistes.
Aussi le syndicalisme prétendit, tout d'abord, échapper au groupement des partis et devenir une force sociale extérieure aux contingences parlementaires. Il y eut comme un acte de castration volontaire, de la part de ses chefs, à l'égard des œuvres électorales. Un des leurs écrit: « Ils incitaient leurs adhérents à ne pas voter; ils répudiaient toute action politique comme honteuse. »
Sans insister sur les divergences très nombreuses et très importantes qui distinguent et parfois opposent les différentes espèces de groupements professionnels, il convient de rappeler que les statistiques du parti évaluaient, en 1907, le nombre des syndiqués de l'industrie et du commerce, dans le monde entier, à environ huit millions, dont "720.000 Français, 2.000.000 Anglais, 2.500.000 Américains, 1.500.000 Allemands.
Ces groupements disposent de ressources importantes qui permettent de soutenir des campagnes de grèves comme celles du Nord en 1906, celles d'Anvers, celles des électriciens, des typographes, etc. En outre, ces organismes deviennent de plus en plus internationaux. Des tentatives très précises de rapprochement, de groupement ont été faites entre les mineurs anglais et les mineurs allemands. On cherche la formule qui permettra de donner un caractère légal à cette coalition de gens d'un même métier par-dessus les frontières.
N'exagérons rien pourtant. Tandis que les chefs font un habile étalage de ces chiffres imposants, ils ne peuvent nier, d'autre part, qu'ils ont affaire, le plus souvent, à des armées de cadres. Le groupement professionnel à caractère modéré,
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comme les Trades Unions en Angleterre^ s'est développé, il est vrai, et a réussi; mais les dernières évolutions sont en tr.ain de transformer son caractère.
Le type français du syndicat ouvrier, moins pondéré, plus irascible et plus soumis à certaines influences politiques, est fort loin d'avoir obtenu de pareils succès. M. Bureau, qui envisage aved sympathie le développement des syndicats, le constate : « Les ouvriers décorent aujourd'hui du nom de syndicats de simples coalitions éphémères et instables qui relèvent uniquement de la loi de 1864 sur le droit de grève et qui ne ressemblent en rien aux associations permanentes et régulièrement administrées que devrait seules désigner le mot de syndical. »
Quoi qu'il en soit, et en faisant la part des lenteurs de l'histoire et de la tardivité des choses humaines, il semble biqn que la démocratie évolue, partout à la fois, vers une nouvelle organisation qui l'agite et la tourmente profondément. Cette organisation prendrait pour axe de sa formation future, non plus la richesse acquise, mais la richesse en voie d'acquisition, c'est-à-dire le travail.
H se ferait ainsi une sorte de lente cxhérédation du passé au profit du présent et une trans-
fusion du labeur accumulé au profit du labeur en exercice.
Quelle est la préoccupation dominante de la démocratie? Son travail. Elle se groupera donc autour des œuvres du travail : sa loi future serait la coordination, l'utilisation et l'appréciation de l'aptitude au travail. L'organisation du travail devient sa préoccupation magistrale. Or, qui dit organisation dit association et groupement.
Mais, aussi, il devient évident que si cette nouvelle organisation n'admet aucun privilège en faveur du non-travailleur, par contre, elle ne doit exclure aucun travailleur.
Elle ne se subordonnera nullement à la domination d'une classe, cette classe fût-elle nombreuse, ardente et exigeante. Aucune partie quelconque de la nation ne peut revendiquer comme un privilège le droit au syndicalisme; les mœurs et la loi qu'elle invoque sont invoquées également par toute une autre partie de la population non moins vaillante, non moins intéressante et non moins disposée à réclamer ces avantages immédiats pour lesquels le champ de la concurrence est ouvert.
Je ne parle pas des syndicats de patrons, des syndicats jaunes, des syndicats et groupements qui obéissent à des considérations confession-