SYNDICATS ET SYNDICALISME
nelles en même temps qu'à des considérations professionnelles, — de ces organismes hybrides à la façon du Silloyi, dont l'accroissement mérite bien aussi qu'on y prenne garde ; — je ne parle pas de ces syndicats agricoles qui enrôlent la plus grande partie de nos propriétaires ruraux, mais des mille autres combinaisons que l'exemple fait naître ou fera naître et qui diviseront la population ouvrière elle-même par le conflit des vues, des intérêts, des ambitions.
Il y a Tantagonisme des patrons, il y aura l'antagonisme des métiers. La concurrence sera déplacée, mais elle subsistera. La main-d'œuvre a ses dissentiments intérieurs et extérieurs. Tel qui fait la chasse au patron français exclut l'auvrier belge, tout en se réclamant de Tinternationalisme... Les choses ne sont pas si simples !
Il n'en faut pas moins prendre en grande considération, attention et respect cette force récemment apparue. La plus grande de toutes les imprudences et le plus sombre des aveuglements seraient de la traiter par le mépris.
Elle existe, elle peut devenir un principe d'ordre; en tout cas, il faut compter avec elle. Ce qu'il est permis. de pronostiquer, dès maintenant, c'est que, non seulement l'organisation sociale, mais l'organisme politique seront modifiés
par celte crise intense que subit la société. On discutera longtemps encore sur l'alliance du syndicalisme et des partis : mais le gouvernement des partis est atteint dans ses œuvres vives par la retraite des syndicats, sinon du syndicalisme sur le mont Aventin du travail. Si une alliance nouvelle se fait entre les deux régimes, elle aura un aspect bien différent de ce que nous connaissons aujourd'hui. Ce ne seront plus les partis^ mais les métiers, qui deviendront les maîtres de la chose publique.
Un prototype de ce système, éminemment démocratique, a déjà vécu et prospéré en Europe même. J'essaierai d'en faire connaître les traits principaux, avant de chercher comment pourra se faire l'adaptation du même principe à la société actuelle évoluant, pacifiquement, vers ses prochaines destinées.
La République professionnelle
L'autorité des précédents n'est pas chose tout à fait négligeable. L'histoire ne se répète pas, c'est entendu, mais l'esprit humain reste pareil à lui-même et il n'est pas extraordinaire que certains peuples modernes ayant eu, une fois déjà, à s'drganiser, en tant que démocraties laborieuses, aient suivi des voies analogues à celles vers lesquelles notre démocratie paraît se porter aujourd'hui. Comparaison n'est pas raison, mais exemple est parfois lumière.
Au Moyen Age, Florence fut une république professionnelle. Les groupements, que Ton appelait alors les ai^ts et que nous appellerions aujourd'hui les métiers, y régnèrent, et leur règne coïncida avec une prodigieuse éclosion d'œuvres et une épcmvantable explosion de discordes. La république du travail fut un champ fécond, arrosé par du sang.
Il serait très facile de suivre, dans les annales lointaines de Florence, une série de révolutions dont on retrouve les analogues dans notre propre histoire : l'aristocratie fut chassée par la bourgeoisie; les hauts bourgeois furent refoulés par la petite bourgeoisie, et la bourgeoisie, à son tour, fut débordée par les artisans, qui restèrent, pendant un assez long temps, maîtres de la place. Le tout finit, après un épuisement général, par l'avènement du « bon tyran ».
Ces drames émouvants inspirèrent, comme on sait, l'œuvre du Dante, les récits de Machiavel et de Guichardin, âmes et esprits supérieurs, acteurs et témoins des grandeurs et des servitudes de leur admirable patrie.
Ce que je veux en retenir aujourd'hui, c'est que l'organisation professionnelle fut, à Florence, après de longues dissensions politiques, le refuge de la République.
Les sept arts majeurs^ d'abord, l'art de la laine, l'art de la soie, les marchands de drap, les changeurs, les médecins et les hommes de loi, chacun avec les professions annexes; puis les quatorze arts mineurs c'est-à-dire les cordonniers, les fripiers, les forgerons, les charcutiers, les bouchers, les cabaretiers, les hôteliers, les bourreliers, les tanneurs, les fabricants d'armes, les
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serruriers .et forgerons, les maçons et charpentiers, les menuisiers, les boulangers; enfin les prolétaires, artisans ou ciompi (les compères) enrôlèrent tout le monde, de telle sorte qu'il n'y avait plus aucune place dans la ville pour les hommes qui n'étaient pas inscrits sur les registres du travail.
Imaginez une diffusion de nos « syndicats » telle que l'on ne puisse plus être citoyen à moins d'appartenir à l'un de ces groupements. Les nobles, les propriétaires, les capitalistes y passaient, bon gré, mal gré. Le Dante était inscrit sur la liste des apothicaires. Tout ce qui ne faisait pas partie des arts était proscrit et mangeait « le pain amer de l'étranger ».
Cet amour de la réglementation professionnelle était tel qu'on avait fini par constituer une classe à part avec les aveugles, les mendiants, les vagabonds, les voleurs; et le réserviste français qui s'inscrivait, paraît-il, sur les rôles matricules sous le qualificatif : « apache », eût eu sa place marquée dans les catégories florentines.
Les droits civiques, le service militaire, le rôle des impôts, les décisions nationales ou municipales, tout se subordonnait à cette discipline; c'était par les syndics des métiers que s'administraient les infinis conseils votant sur les inté-
rets généraux et qu'étaient convoquées ces assemblées populaires dont les délibérations tumultueuses et armées décidèrent, plus d'une fois, du sort de la République.
Certains traits de cette constitution méritent encore d'être signalés. Les corporations avaient un ordre intérieur établi selon les besoins et les coutumes des professions et qui enserrait chacun de leurs membres dans un réseau de prescriptions et d'exigences tel qu'elles eussent paru insupportables si elles n'eussent été acceptées par tradition ou par choix.
Une inquisition sévère — quelque chose d'analogue à ce que les tirades unions, en Angleterre, ont repris sous le nom de pickeiing — dénonçait les moindres infractions au contrat du travail. Au sein de chaque corporation, même parmi les plus humbles, minutissimi, une tendance invincible se manifestait toujours vers une renaissance de l'aristocratie; les associations particulières pouvant concurrencer les groupements reconnus étaient interdites ; un régime protectionniste à outrance fermait les portes de la République au commerce étranger et elle dut recourir, presque continuellement, aux armes pour maintenir, à l'égard des villes rivales, l'exigence de ses métiers : tel le travailleur américain risquant