LA RÉPUBLIQUE PROFESSIONTIEI-LE
un grave conflit pour parer au « péril jaune ». Le résultat de cette rigoureuse discipline économique fut, à la fois, un trafic extrêmement rémunérateur, mais aussi un renchérissement général de la vie pour tous les citoyens.
L'elfacement des partis devant les métiers était, en somme, la caractéristique dominante du système : il est remarquable, toutefois, que les organisations politiques n'abdiquèrent jamais complètement. Au-dessus des intérêts et des traditions économiques, il restait une tâche plus haute à laquelle l'organisation professionnelle ne put jamais suffire complètement, et le parti démocratique proprement dit, le parte guelfa. resta, pendant des siècles, le pouvoir politique adjuvant des arts et métiers.
Sa survivance plane sur les annales de Florence. On recourait à lui dans les temps de crise, comme si l'un de nos groupements politiques, après être resté longtemps aux affaires, était gardé en réserve, à titre de ressource suprême, au lendemain d'une révolution sociale dont il aurait, d'ailleurs, facilité l'avènement.
L'historien de Florence résume, en quelques lignes, son appréciation sur cette constitution singulière, si réaliste, si complexe et si foncièrement démocratique : « D'autant plus remar-
quable est ce phénomène historique (le succès des institutions populaires professionnelles) que, du côté des Blancs et des Gibelins, se trouvaient le talent et l'honnêteté... Pour lutter contre tant de vertus, de talent, de génie individuel, il ne fallait pas moins que le génie collectif qui s'incarne dans un peuple... Rien n'est plus surprenant que ces vues larges chez un peuple de cent mille âmes, que cette suite dans les idées des magistrats élus pour deux mois. Instruments de la volonté générale, ils ne se décourageaient pas de concevoir ce que d'autres exécutaient, et ils exécutaient avec une docilité palriolique ce que d'autres avaient conçu. »
Ce serait grandement exagérer que d'insister sur certaines analogies qui méritaient seulement d'être signalées : il est permis de conclure toutefois qu'une ingérence de la « profession» dans la constitution politique des pays libres n'est chose ni nouvelle, ni impossible, ni absurde, et que l'évolution moderne de la démocratie n'est peut-être pas tout à fait aussi originale qu'elle le paraît. L'organisation syndicale, en tout cas, trouve, dans l'histoire de toute l'Italie au Moyen Age, des antécédents qui permettent de deviner la marche probable de sa future évolution.
Quelle que soit la civilisation où il se développe, le syndicat ou corporation professionnelle rassemble les membres dispersés du « métier » et les unit pour la lutte vitale. Les individus isolés subissent la dureté des lois économiques, soit concurrence, soit dépréciation du salaire, soit abaissement de la dignité humaine. L'association, au contraire, donne au travailleur le sentiment de sa force, en utilisant la solidarité de ses intérêts avec ceux qui se joignent à lui. Le syndicat peut grouper des adhérents d'origines très différentes, même les patrons et les ouvriers, même les nationaux de diverses puissances, même des travailleurs employés à des tâches différentes, mais dont les aspirations sont communes par quelque point.
Dans le rôle où il s'essaye particulièrement à l'heure actuelle, le syndicat se consacre, il est vrai, â une tâche toute spéciale ; il tend à devenir l'instrument pratique de l'amélioration matérielle et morale pour les masses ouvrières. L'organisation syndicale apparaît, ainsi, comme un socialisme immédiat et efficace. Il faut l'envisager surtout à ce point de vue.
L'œuvre spéciale du syndicalisme pratique, — celui qui s'est répandu en Angleterre, aux États- L'nis, en Australie, qui tend à se développer en
liO LA DÉMOCRATIE ET LE TRAVAIL
Allemagne, en Belgique, en France, en Italie, — c'est d'amener l'employeur à débattre avec le salarié, non plus isolé, mais groupé, les conditions du travail. Les avantages de ce débat sautent aux yeux : il cherche à établir un juste équilibre dans la répartition des bénéfices attribués au capital et au travail; il tend à remplacer les procédés violents par la discussion; appliqué loyalement et méthodiquement il peut devenir une cause d'apaisement dans la cité. Même il peut devenir un moyen extrêmement souple de progrès et d'enrichissement pour les industries qui sauraient y recourir sans arrière-pensée.
Les défenseurs de l'organisation syndicale affirment q^ue le travail est une marchandise comme une autre, dont le syndicat tient boutique et dont il règle le débit au mieux des intérêts du groupement et au mieux des intérêts généraux. Il y a vente et livraison du travail comme de toute autre denrée qu'une association quelconque fournirait à sa clientèle.
Ce n'est pas tout à fait cela. Dans le contrat collectif de travail, tel qu'il tend à se multiplier, il n'y a pas veiite de travail parce qu'il n'y a pas aliénation absolue ; il y aurait, plutôt, location de force avec une quasi-association entre les deux
parties : car celui qui livre son travail a, au fond, le même intérêt que celui qui l'utilise. Leurs dissentiments ne sont que passagers, comme ceux du propriétaire et du métayer, et Ton entrevoit, dès maintenant, l'époque où le contrat collectif de travail sera débattu par les deux parties selon l'appréciation loyale du profit légitime qu'elles peuvent, toutes deux, en retirer.
Ce procédé n'est pas inconnu, tant s'en faut. Il se généralise, à l'heure présente, dans les industries où il est le plus facile à adopter : c'est le travail « en marchandage » préconisé par M. Yves Guyot, le patron s'entendant avec les ouvriers sur les commandes qu'il peut accepter, étant données les conditions de salaire et de travail qu'ils croient devoir lui faire. Que celte habitude de collaboration débattue se généralise, que les tarifs du travail se constituent comme ils se sont constitués déjà dans nombre de professions, en un mot, — selon la formule déjà employée en Angleterre, — que l'e /for l'étalon soit tarifé à un salaire-étalon^ et de l'accord naîtra la paix, de la paix le profit commun.
Alors, le syndicat sera véritablement professionnel, parce qu'il combinera tous les intérêts de la profession.
Une sorte de syndicalisme généralisé devien-
(Irait la forme de la constitution économique, et les deux adversaires actuels — employeurs et employés — seraient réconciliés dans une conception plus haute et plus claire de leur solidarité réelle.
Mais si cet apaisement est désirable, si cette organisation de la république professionnelle peut devenir la loi de la société future, il ne faut pas se le dissimuler, elle rencontrera, dès ses origines, des difficultés sans nombre qui peuvent la faire échouer dans l'impuissance ou dans l'anarchie.
Ces difficultés viennent d'abord de ses adversaires, soit de bonne foi, soit aveugles ; elles viennent de l'insuffisante préparation des ouvriers, qui abandonnent, trop souvent, leurs causes aux ambitions bavardes des « syndiqués de combat »; elles viennent des rapports avec les consommateurs, et enfin des rapports avec l'État. C'est à la solution de ces problèmes, nettement posés et délimités, qu'une bourgeoisie plus éclairée et plus bienveillante pourrait s'employer utilement.
Le patronat
La première difficullé que rencontre la revendication syndicale, c'est l'opposition de l'employeur, celui quel'on appelait, jadis, «le patron»: « Le patron, c'est l'ennemi », disait-on; mais le patron répondait : « Je suis le maître! »
Ni « ennemi », ni « maître » ; le patron est un organisateur du travail, voilà tout. C'est un homme qui a le sens de mobiliser les idées, les choses et les hommes de façon à faire naître, par leur groupement et leur collaboration, un profit pour lui et pour les autres. Le patron est plus encore : c'est un audacieux. Il a une telle confiance en son jugement, son activité et son savoir-faire, qu'il joue sa fortune, son honneur et sa vie sur cette carte : ce qui le caractérise, c'est (ju'il accepte le risque.
Mettons les points sur les i. Ln ouvrier est
embauché pour un ouvrage. Il arrive, se met à l'établi ou au métier. Il fait la besogne prescrite, tranquillement, sans s'occuper du tiers ni du quart. Pourvu que sa lime lime, que son rabot rabote ou que son fil file, c'est tout. Il ne se demande ni d'où cela vient, ni où cela va. A la fin de la semaine, il touche son salaire, et il sort de l'atelier, sa monnaie dans la poche, content, le cœur à l'aise, débarrassé de tout souci.
Voilà ce qu'est le salaire, voilà ce qui fait son attrait et d'où vient qu'il y aura toujours des salariés, parce qu'il y a une séduction singulière pour nombre d'humains ou, si vous voulez, une adaptation remarquable à leur nature, dans cette offre qui leur est faite : le pain et pas de responsabilité.
Tandis que le patron, c'est à l'heure où les grandes salles sont vides d'hommes et de bruit que sa peine commence. Il veille quand tout dort : il supputé.
Et il n'a cessé de supputer, de calculer, de se ronger les ongles et de se manger les sangs, comme on dit, depuis le jour où l'idée lui est venue de se lancer dans l'opération dont le succès dépend, non pas de lui seulement, mais de tous et de tout. Il s'est mis en mouvement; il a frappé aux portes, engagé ses frères, ses parents.
ses amis; il a ému le capital endurci et forcé les rebelles confiances. Il a vu s'élever, enfin, la vaste usine où tant de forces, qui s'ignoraient la veille, sont, par sa volonté et sous son œil, rassemblées.
Il a conçu d'abord, créé ensuite. Et, maintenant, réussira- t-il? Ce qu'il regarde, la nuit, dans le « grand livre », dont il feuillette les pages encore blanches, ce qu'il entrevoit, c'est la difficulté du succès, l'instabilité des marchés, l'exigence de la main-d'œuvre, l'ingéniosité audacieuse de la concurrence, la complexité de tout ce qu'il devine et l'épouvante de tout ce qu'il ne peut même pas deviner. Pendant des années, il vivra dans cette espèce de cauchemar lucide dont l'habitude seule émousse les terreurs, comme le chef de gare écoute, dans la nuit, même en dormant, les trains qui passent, sans pouvoir dételer sa responsabilité qui les accompagne et roule avec eux.
Le patron a donc cette qualité par excellence, cette qualité exceptionnelle, qui le rend indispensable, et qui fait sa force, son orgueil : l'Initiative. Les Beiges, paraît- il, ont élevé, récemment, une statue à cette déesse des temps modernes. Si le fait est exact, les Belges ont sacré Tesprit-patron.
Dans le contrat qui lie le patron à l'ouvrier, contrat que résume cette clause : « Je prends le risque et le bénéOce; pour ton travail, je t'assure ton pain », dans ce contrat, chacune des parties a fait montre des qualités et des défauts qui les caractérisent essentiellement : l'un prévoyance et témérité, l'autre endurance et flegme.
Que le premier réclame sa récompense : rien de plus naturel. Il sait bien, il sait trop que la société ne pourra pas se passer de lui. Supposez un lock out général des activités : qui serait le plus embarrassé? les passivités.
Et il y a, ici, une différence capitale à signaler entre la future « révolution », dont parlent nos violents et celle dont ils citent sans cesse le précédent : la Révolution de 1789. Celle-ci, disent-ils, a dépossédé la noblesse; nous dépos-. sédons le patronat.
Pas si facile, et voici pourquoi : la noblesse était, par essence, héréditaire. Elle existait par la continuité, c'était une chaîne qu'on pouvait rompre d'une simple cassure; tandis que le patronat est, par essence, individuel et circonstanciel. Il naît, meurt et renaît avec l'aptitude.
Il vous plaît de voir le patronat sous la forme d'une bastille artificielle et odieuse qu'un tour
de main démolira. La comparaison cloche : c'est une poussée naturelle qui lève et grandit au hasard de la semence humaine. Le patron de demain, c'est celui qui sent germer en lui « Tidée » ; c'est l'apprenti qui plisse déjà son front pâle ; c'est votre fils qui prend en dédain le bourgeron et qui se met aux études; c'est le « bon zigue » qui jauge votre quotient de labeur en vidant avec vous un canon chez le marchand de vins. Cette plante, vous ne pourrez pas la détruire : elle repousse. Il y aura toujours un actif qui secouera les passifs, réveillera les endormis et s'excitera à souffler sur le feu.
Exalté par la conscience de son « indispensabilité )', l'organisateur de travail a longtemps considéré le reste des humains comme un troupeau. Mais, peu à peu, les choses se sont modifiées. C'est lui-môme qui, en rassemblant les hommes, leur a fait connaître leur force. La grande industrie, qui a mobilisé les bras a, tout ensemble, mobilisé les têtes, — les « mauvaises têtes », comme il disait.
Entraînée par son propre progrès, elle a attelé l'homme aux machines, — et il a compris qu'il n'était pas une machine. En usant et abusant de sa faculté maîtresse, la prévoyance, elle a rendu plus sensibles à ses collaborateurs leur défaut
inverse, l'imprévoyance. En amassant ces richesses illimitées et absurdes, telles qu'elles existent en Amérique, et, à un moindre degré, en Europe, elle a prouvé l'erreur d'un système qui élève la fortune monstre sur l'infortune monstrueuse. Alors, s'est levée, dans les cœurs loyaux, la revendication de la Justice.
Le patronat avait-il rempli tpus ses devoirs, lorsqu'il avait dit, le samedi, à l'ouvrier : « Voilà ton pain, tu es payé »? Le contrat était-il équitable, et si le progrès des choses facilitait, de plus en plus, la lutte de l'homme contre la nature, était-il juste qu'une seule des parties collaborantes en profitât ?
Le chef risque : c'est entendu. Mais il risque d'autant moins que ses moyens de production et de réalisation se sont stabilisés et perfectionnés. Le bateau qui lui apportait, il y a cinquante ans, ses cotons d'Amérique, traînait des mois sur la mer, exposé aux coups de vent et aux tempêtes! La vapeur a raccourci le voyage et atténue le risque : sera-t-il seul à en bénéficier? La nouvelle qui devait lui annoncer, par l'état de la récolte, les conditions prochaines du marché, mettait dfes semaines à lui parvenir; elle traverse le monde avec la rapidité de l'éclair. Moindre risque : sera-t-il seul à en'profiter? L'ouverture
de nouveaux marchés par la prévoyance des hommes d'État, l'énergie des explorateurs, le courage de ces fils du peuple, les soldats, élargit, sans cesse, le champ de son trafic. Moindre risque : sera-t-il seul à en profiter? Le machinisme lui-même diminue sans cesse ses frais par des perfectionnements d'outillage qui, pour la plupart, ne sont pas l'œuvre du patron : sera-t-il seul à en profiter?
A-t-il intérêt à expulser de ce progrès constant et universel ceux qui sont ses compagnons de route, qui le voient grandir sous leurs yeux et qui entendent les bénéfices sonnants tomber dans sa caisse? Il est prévoyant, dites-vous; il est né chef. Mais la vraie prévoyance ne consiste-t-elle pas à parer aux dangers menaçants, à éteindre le feu quand il couve, à supprimer la racine avant qu'elle ait ébranlé la maison ? La vraie qualité du chef n'est-elle pas d'assurer le bienêtre, l'hygiène et la santé de tous les combattants? 11 ne s'agit ni de charité, ni de générosité (quoique cette flamme ne nuise pas) ; il s'agit de bon calcul et de raisonnement droit.
L'exemple de ce qu'on peut faire, de ce qu'on doit faire, est donné depuis longtemps, par l'employeur principal — l'État — <à l'égard do ses
employés, et c'est ce qui explique, par parenthèses, l'afflux prodigieux qui porte le Français vers les emplois publics.
Voyez plutôt : l'employeur-État offre, d'abord, comme tous les employeurs du monde, à ses employés, le salaire. Mais, ici, le salaire est mensuel; la somme, moins forte peut-être, fait masse en une fois : cela vous a déjà meilleur air. Donc, l'employé d'État est, comme l'ouvrier d'industrie, débarrassé de la responsabilité -direction. Son mois terminé, il touche, et ça y est; à son chef de se débrouiller.
Ce n'est pas tout. L'État, par une combinaison connue et qui est la grande séduction du système, assure à l'employé la retraite. Pourtant, cet employé n'est pas plus intéressant que son camarade de l'usine. Abandonné à lui-même, il ne serait peut-être pas plus prévoyant. On est donc prévoyant pour lui. Il le sait; il accourt, il s'offre. Et il y en a toujours. C'est une marée montante.
Il y a plus encore. L'État-employeur accorde au travailleur stable qu'il apprécie, parce que cette stabilité est une garantie d'expérience et de bon travail, il lui accorde un autre avantage non moins remarquable : c'est l'avancement à l'ancienneté. Le vieux rond-de-cuir, fût-il
d'une qualité médiocre, sait que, sans bouger, par sa simple assiduité, il s'élargira, se gonflera jusqu'à devenir rond-de-cuir principal, rond-decuirsous-chef, rond-de-cuirchef. L'État-employeur récompense ses humbles services. Il ne dédaigne pas l'employé ou l'ouvrier vieilli et pauvre : il le ménage, l'encourage, le protège. 11 sait que, par les vieux, les jeunes sont contenus et que, par l'ancêtre, les familles s'attachent et font souche.
Voilà le progrès réel, tangible, pratique, dans les relations d'employeur à employé, que l'État a réalisé sous nos yeux, qui tend à se répandre dans l'industrie elle-même et qu'on peut généraliser. D'autres viendront. Une révolution est-elle nécessaire pour achever cette évolution? Elle l'arrêterait plutôt. Car, à mesurer les forces adverses, on ne saurait dire où serait la victoire: c'est ce que nous verrons bientôt.
Un monde nouveau plus libéral, plus éclairé, plus équitable se lève. Les fils aperçoivent des lumières ignorées de leurs pères. La dure exigence des anciens temps a fait son temps. L'idée démocratique se répand et gagne l'étalé. S'il n'y avait pas d'autres obstacles à l'amélioration du sort matériel et moral des travailleurs que ceux qui viennent du patronat, le patronat est désor-
mais trop averti, trop sage, trop prudent pour s'obstiner : ses horizons s'élargissent au fur et à mesure que son niveau monte.
L'objection qui allègue la concurrence étrangère s'affaiblit chaque jour, puisque l'industrie rencontre partout des difficultés analogues et que le taux de la réclamation universelle, si j'ose dire, tend à s'égaliser.
Partout, les vieilles méthodes sont abandonnées comme les vieux outils, parce qu'elles ne payent pas. Quand il s'agit du matériel, le pire des sabotages, c'est de vouloir travailler avec des « sabots »; quand il s'agit du personnel, le meilleur calcul, c'est encore d'appuyer la prospérité et l'honneur delà maison sur le bien-être et la satisfaction de tous les travailleurs.
Le? petits Patrop?
Au fur et à mesure que ces morceaux ont paru, ils ont soulevé des objections et des critiques, émanant soit d'ouvriers, soit de patrons. Toutes méritent la plus grande attention. Qui peut mieux parler des choses que ceux qui les « vivent »?
En ces matières, c'est un premier résultat que de provoquer la discus^sion. Quoi qu'on en dise, dans certaines écoles, il n'existe pas une formule unique à l'aide de laquelle on résoudra toutes les difficultés sociales, pas plus qu'il n'existe un remède universel guérissant toutes les maladies. Le travail par lequel la société se traiisforme se fait lentement et par cas particuliers : adaptation et évolution, c'est la loi de la nature et c'est aussi la loi de la civilisation.
Les coups de force — comme les cataclysmes
— sont toujours à craindre : inévitablement, la réaction est égale à l'aclion. Donc, il faut s'éclairer, s'instruire les uns les autres, mettre, le plus possible, la vérité devant le public pour que l'esprit et le cœur fassent leur choix. Le mieux se dégagera de cette perpétuelle mise au point.
Il en est qui me trouvent trop optimiste, trop confiant : « Si vous aviez vécu avec les ouvriers, objecte-t-on,si, seulement, vous preniez un train du matin et un train du soir qui les amène et les ramène du domitile à l'atelier et réciproquement; si vous les entendiez parler à cœur ouvert de leurs affaires, vous ne seriez pas si rassuré. »
Mais d'autres, en sens inverse : « Il n'y a rien à faire avec les patrons; leurs promesses ne sont que des paroles; ils ne voient que leur intérêt. Ah ! si vous les connaissiez ! »
Personne, évidemment, ne sait la matière et les gens comme ceux qui sont, comme on dit, « de la partie ». Par contre, ceux-là sont-ils toujours équitables? Ne sont-ils pas aveuglés, trop souvent, par l'extrême proximité des choses ; les arbres ne les empêchent-ils pas de voir la forêt? N'ont-ils pas, dans leurs souffrances trop réelles, une raison trop plausible de s'exagérer leurs défauts réciproques ?
Il faut tenir compte, aussi, de l'esprit de dénigrement, si naturel aux Français. Ah! le vice national n'est pas l'indulgence. On se plaint, on crie, on blâme. C'est, toujours, « la faute des autres... » « Il n'y a rien à faire... » Les mots partent avant la pensée, avant la réflexion. Et que d'irréparables blessures I
Les études du genre de celle que j'ai entreprise sont naturellement obligées de s'attacher au.x ensembles; par conséquent, elles tendent à s'éloigner de la réalité des choses ; un tableau n'est jamais la nature, surtout quand le tableau essaye de figurer les contours d'un avenir encore incertain. On cherche à peindre les hommes tels qu'ils devraient être. On les voudrait meilleurs et plus heureux.
Est-il chimérique de rêver une amélioration pour la foule des soufîre-douleuret des traîne-lamisère, que le poids de la matière accable? Si la civilisation ne se propose pas pour but de relever ces fronts penchés vers la glèbe, qu'est-elle et à quoi sert-elle? Répétons le mot de Mœterlinck : « On peut espérer qu'un jour tout le monde sera heureux et sage; et, si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir espéré. »
On me prend aussi à partie sur la réclamation (juc j'ai faite (en m'appuyant sur l'exemple de
l'Etat) d'une rémunération éventuelle, même dans l'industrie, pour les longs services et le mérite de l'ancienneté. Des ouvriers — qui sont évidemment jeunes et actifs — m'écrivent : « Vous réclamez une prime à la paresse et à l'inertie. » Et des patrons m'écrivent : « Pour soutenir la concurrence, il nous faut un personnel jeune, ardent et robuste. » Des deux côtés, la conséquence est la même : « Vœ viclis ! Tant pis pour les vieux! »
Lorsque les jeunes seront devenus vieux à leur tour, ils raisonneront peut-être autrement. Quant à la qualité du travail, on pourrait discuter sur le mérite comparé de la vigueur chez les jeunes et de l'expérience chez les anciens. La lutte est engagée depuis que le monde est monde. Même, je ne serais pas éloigné de penser que c'est à ce duel que se ramène toute la difficulté sociale. Si on faisait une coupe sombre des généraux, la jeune armée trouverait que les choses vont bien : de même, dans l'armée industrielle. Aux temps barbares, les jeunes chassaient les vieux; la loi nouvelle prend à tâche de les ménager et de les respecter.
A cette même proposition, une autre objection est présentée au nom des « petits patrons » : , « Comment pourrons-nous, m'écrit un de mes correspondants, nous autres petits patrons, qui
sommes des milliers et des milliers en France,
occupant chacun de dix à cinquante ouvriers, comment pourrons-nous faire quelque chose de tel pour notre personnel et lui témoigner l'estime dans laquelle nous le tenons ? Nos ressources sont si restreintes, nos chances de gain si aléatoires ! Vous citez Texemple de l'État : cela lui est facile, il n'a qu'à taper sur le contribuable. La grande industrie et les grands magasins, qui occupent des milliers d'employés, peuvent y suffire, à la rigueur. Mais nous, comment ferons-nous, et verrons-nous, de plus en plus, l'élite des travailleurs déserter nos chantiers? »
La difficulté est sérieuse et particulièrement délicate; car il n'y a pas, dans l'ordre social, de situation plus respectable que celle de l'homme d'action qui s'efforce de créer une entreprise, si ce n'est, peut-être, celle de l'homme de labeur qui cherche à faire usage de ses bras. L'un et l'autre sont intéressants, surtout parce qu'ils sont isolés. Ils sont, pour ainsi dire, livrés sans défense à tous les aléas de la vie, du hasard et de la concurrence.
Mais il me semble que, là encore, la réponse se dégage assez naturellement de la pratique et des faits : la prime à l'ancienneté n'est pas nécessairement liée à la quotité du salaire. On peut la
supposer indépendante et on peut admettre qu'elle fonctionnera non pas directement dans les relations de patron à ouvrier, mais dans le sein et par l'entremise de l'association professionnelle. Il y a longtemps que les comices agricoles et même le ministère du commerce ont mis en pratique, à titre exceptionnel, un système qu'il s'agirait de régulariser et de généraliser.
Quand les premiers projets de loi sur la responsabilité des accidents ont été mis à Tétude, les faiseurs d'objections n'ont pas manqué d'annoncer la ruine du patronat, et notamment du petit patronat. Sans envisager, ici, certaines difficultés que la pratique a révélées et qui amèneront des modifications à la loi votée, il faut bien reconnaître que le jeu de la coopération et des assurances a singulièrement facilité un progrès qui est, en somme, acquis dans le sens de la justice sociale.
Il pourrait en être de même pour un système de primes à l'ancienneté si les associations patronales ou, mieux encore, les associations professionnelles se mettent un jour à l'étudier sérieusement. On ne saurait trop le répéter, Torganisatiou syndicale ne serait complète, elle n'aurait rempli son véritable objet que si, loin d'opposer le patron à l'ouvrier et l'ouvrier au
patron, elle finissait par les rapprocher et par confondre leurs intérêts, qui sont, au fond, identiques. Nous n'en sommes pas là, c'est entendu. Mais, de ce qu'une cause est obscurcie par le fatras des polémiques vaines et intéressées, doitelle s'abandonner elle-même et renoncer à se faire jour, si elle est juste et sage?
C'est vrai, les « petits patrons » sont dignes d'intérêt; ils ont à lutter contre les exigences inverses de leurs concurrents et de leurs collaborateurs. Ils n'ont ni Targent, ni le nombre ; surtout, ils s'ignorent. Cependant, ils ont l'ardeur, l'initiative, la foi. C'est eux qui, dans un pays bien équilibré, représentent l'avenir. Ouvriers d'hier, ils font encore partie du peuple; ils connaissent ses besoins; personne ne voit de plus près les misères sociales et, s'ils le veulent bien, personne n'est plus apte à les soulager.
Mais, isolés comme ils le sont jusqu'ici, ils sont impuissants. Leur force sera dans le groupement. Qu'ils se rapprochent, qu'ils s'unissent qu'ils s'organisent, eux aussi, et ils trouveront
— avec moins de chances d'erreurs que les docteurs es sciences politiques et économiques
— les solutions les plus simples et les plus fécondes.
Déjà, dans nos provinces, les syndicats agri-
coles multipliés ont donné des résultats inappréciables pour l'amélioration des cultures, la diffusion des méthodes nouvelles, les facilités du crédit, la permanence du progrès. Et le dernier mot n'est pas dit. Un jour ou Tautre, nos cultivateurs devront aborder franchement et loyalement la question de la main-d'œuvre rurale. S'ils ne devancent pas les faits, les faits les surprendront...
Quoi qu'il en soit, c'est en voyant se répandre et se multiplier ainsi, non seulement dans une classe de la nation mais dans toutes, non seulement à la ville mais à la campagne, ces institutions nouvelles qu'on apprécie, de plus en plus, ce véritable ressort de la prochaine évolution sociale : l'organisation corporative.
Dans notre beau pays de France, on attend tout du gouvernement et de la loi. C'est une foi innée et qui explique, trop souvent, les surprises et les erreurs de notre histoire. Une sorte d'inertie intellectuelle se persuade qu'un monde nouveau doit surgir, un jour, soit d'une parole souveraine, soit d'une révolution politique, soit d'un vote du Parlement. Il n'est pas de conception plus simpliste et plus puérile. Ne parlons que de la loi. Tous les jurisconsultes sont d'accord pour le reconnaître : la loi ne crée pas,
elle constate, elle enregistre. Ce sont les mœurs, c'est-à-dire les habitudes sociales, qui sont les véritables maîtresses du progrès ! « Aide-toi, le ciel t'aidera », disait le vieux proverbe; il faut toujours en revenir là : vous aurez la loi que vous vous serez faite à vous-mêmes.
Tout récemment, des économistes ont proclamé la faillite des « lois sociales ». Chiffres en main, ils ont prétendu démontrer que les mesures votées par le Parlement en faveur des ouvriers depuis vingt-cinq ans leur avaient été plus nuisibles qu'utiles. Les grèves plus nombreuses, les salaires sans augmentation réelle et les conflits de travail multipliés, tel serait le bilan de Teffort accompli depuis un quart de siècle... Il serait facile d'objecter à ces pessimistes, qui aiment à retourner la lorgnette, que leurs statistiques vont à rencontre des faits patents; du moins faut-il reconnaître, avec eux, que les lois, si consciencieusement rédigées qu'elles soient, ont. des contre-coups imprévus et souvent des conséquences inverses de celles que l'on attendait. Aussi, les lois ne sont pas intangibles; elles se modifient et se perfectionnent sans cesse. C'est dans ce sens et en suivant, pas à pas, l'évolution des idées et la leçon des faits que la loi peut concourir à ramélioralion publique.
Mais qui donc aidera le législateur, qui donc préparera sa lâche et lui apportera la lumière, si ce n'est le groupement des intérêts compétents ! Dans ce groupement, le patron comme l'ouvrier ont également leur place, et les petits patrons, en particulier, parce qu'ils sont légion. Ils sont la réserve de la démocratie. Petits patrons, petite bourgeoisie, là est le salut !
Que tous s'habituent à cette collaboration, non seulement dans l'atelier, mais aussi hors de l'atelier, et, de leur entente, naîtra la future loi du travail ; par elle s'accomplira, pacifiquement, la véritable révolution de l'avenir, — la révolution professionnelle.
Le Capital
Nous voici, maintonant, en présence du vrai, du « grand patron », du patron s'il en fut : le capital. N'est-ce pas lui qui est derrière tous les chefs d'entreprises, derrière tous les. metteurs en œuvre de la matière et des hommes; n'est-ce pas lui qui commande, qui exige, qui n'est jamais satisfait? Mobilisé, désormais, et ayant pris le masque de l'anonymat pour faciliter ses opérations, il s'est introduit partout ; c'est lui qui lit les bilans, surveille les efforts, rogne les bénéfices; sans figure et sans entrailles, il impose sa loi. « Que voulez-vous, dit le travailleur-chef aux travailleurs-subordonnés, il faut élever, élever toujours le dividende. Je vous tiens serrés? Je suis serré moi-même. Prenez-vous-en à mes commanditaires, à mes actionnaires. Ils sont nos maîtres. »
Gomme le capital a paru l'ennemi et robstacle, les écoles socialistes ont beaucoup disserté et divagué à son sujet. C'est une vieille querelle, puisqu'elle paraissait déjà telle, à Rome, au temps de la loi des XII Tables. Que dis-je? La question du prêt dé l'argent tourmentait, selon Montesquieu, le très oublié Boccharis, qui fut, paraît-il, le législateur des Égyptiens. Gela ne date pas d'hier. Donc, toute l'histoire de Thumanité n'a pas suffi pour ébranler raatoril.ô du capital, né avec elle. Et il y a des gens qui affirment — dans leurs professions de foi — qu'ils n'en feront qu'une bouchée. Nous verrons bien.
Capital veut dire « têtes de bétail ». Un capitaliste est un éleveur qui entretient bien son troupeau. Tel a — comme Perrette eût bien voulu l'avoir — une vache et son veau : s'il mange le veau, il n'a pas de vocation pour devenir capitaliste ; s'il élève le veau et si, peu à peu, il en élève d'autres et rassemble un troupeau, son affaire est bonne : il aura de quoi sur ses vieux jours. A la naissance des sociétés, quand la tribu était encore nomade, la richesse était, précisément, le troupeau, — le vrai « pécule », — et le nombre des têtes faisait le capital. C'est la première des richesses accumulées.
Cette histoire agreste découvre la racine du problème que pose l'existence du capital. Le capital est l'agent de conservation suprême de la société, de 1 humanité et des objets qui sont, sur la planète, à l'usage de celle-ci.
M. G. Le Bon est en train d'expliquer l'admirable synthèse de la vie et de la mort de la Matière. D'après ce qu'il affirme, la matière n'est pas éternelle, comme on le croyait jusqu'ici. Condensée par les mouvements frénétiques des atomes de l'Éther, elle s'épuise et se consomme par la radio-activité, de même qu'une lampe se détruirait elle-même en brûlant. La planète Terre, ainsi que les systèmes solaires dont elle fait partie, a emmagasiné, dans les temps très anciens, le matériel exploitable amassé dans ses profondeurs et à sa surface. L'homme profite de ces objets, et il entretient, par leur consommation, sa brève existence. Parfois, il les décompose par les agents naturels qu'il a domestiqués, la chaleur, la lumière, l'électricité : c'est un destructeur, un gaspilleur. Mais souvent aussi, il aide à la conservation, à la reproduction des objets par des procédés qu'il a développés en même temps que ses procédés de destruction. Par exemple, l'homme brûle les forêts, mais il reboise ; l'homme mange les fruits de la terre, mais il
sème, l'homme épuise les dépôts miniers, mais il découvre, dans la nature, des réservoirs d'énergie, — comme des chutes d'eau, — avec lesquels il compensera, peut-être, un jour, la dilapidation hâtive à laquelle il se livre présentement. S'il a soumis la vache, ce n'est pas seulement pour consommer le lait et manger le veau, c'est surtout pour entretenir et multiplier la race bovine, qui, sans lui, serait assurément beaucoup moins nombreuse sur la terre.
En somme, le rôle de l'homme, à la surface du globe, est plutôt un rôle d'aménagement, de protection et de conservation : c'est un rôle d'épargne. Toute Tœuvre de la civilisation matérielle a consisté à développer les moyens de prolonger la durée et la jouissance des choses, en retardant la consommation des choses ellesmêmes ou en les reconstituant au fur et à mesure de l'usage. Si l'homme le pouvait, il envelopperait le globe dans du coton pour le mettre à l'abri des intempéries et des accidents.
L'ensemble de ces mesures de précaution qui accumulent les éléments de bien-être, de commodité et de confortable, constitue le capital. Détruire le capital, ce serait, tout simplement, ramener Thomme à l'état primitif, quand il errait nu, sans défense, dans le marais originaire. Le
Laboureur de La Fontaine recommande à ses enfants :
...l'héritage Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Et, ce trésor, n'est rien autre chose que le travail accumulé qui l'a rendu productif et fertile.
Ces routes, ces canaux, ces voies ferrées, ces monuments, ces villes, ces institutions, ce matériel énorme de la vie moderne, ces ponts qui tremblent au passage des express, ces porls qui s'avancent et empiètent sur la mer, ces ballons qui montent et happent le ciel, autant de capitaux, c'est-à-dire autant de moyens de saisir et de prolonger la durée et la jouissance de la matière. Les pavés, les asphaltes protègent la terre pour qu'elle ne se délite pas sous les pieds des hommes qui la foulent. Tout le monde s'applique à sauver l'avoir de tout le monde.
Donc, tant qu'il y aura une humanité, il y aura création de capitaux, de même qu'il y aura organisation de travail. 11 y a deux choses qui ne périront qu'avec l'homme lui-même ; l'esprit d'entreprise, qui fait le patron^ et l'esprit d'é[)argne, qui fait le capitaliste.
Oui; mais le capital est mal réparti. Puisqu'il est produit par l'eiîort de la collectivité, pour-
quoi sa possession n'est-elle pas collective? Le capital, créé partons, appartient à tout le monde. Tout le monde doit en jouir également.
Débarrassée du fatras des polémiques, voilà la thèse collectiviste dans toute sa force. Ici encore, c'est l'histoire qui répondra.
La collectivité agit et crée, quand elle est dirigée par des hommes d'initiative : mais elle s'entend mal à épargner. Quand une chose est à tout le monde, elle n'est à personne; personne n'a de raisons particulières de la conserver. Chacun, au contraire, pour en avoir sa part, se hâte de la dissiper.
Quand tout le monde chasse, il n'y a plus de gibier; mettez un tas d'or sur la place publique, il se dispersera, sans qu'on puisse savoir comment, en lippées individuelles, — bien modestes!
L'individu épargne : la collectivité dépense. On n'a'pas encore trouvé d'autres moyens de pousser l'homme à ce sacrifice constant de ses propres plaisirs, Véconomie, que de lui promettre la sécurité pour ses vieux jours et le bien-être pour les siens.
Cet instinct a donné naissance à la propriété. Elle est de tous les temps et de tous les pays. Essayez de la supprimer : elle renaîtra et passera par les fissures. Dans la République communiste
par excellence, à savoir la République Spartiate, la richesse individuelle, bannie par le législateur, a reparu par mille procédures insidieuses et, finalement, la République a péri quand les fortunes, reconstituées par les dots et les douaires, ont fait des femmes — seules capitalistes — les reines de la Cité. C'est une histoire bien oubliée, mais qui ne serait pas, même aujourd'hui, sans actualité.
Faut-il conclure que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et qu'il n'y a qu'à laisser couler le ruisseau? C'est là, comme on le sait, la thèse des économistes. Mais la thèse des économistes — le laissez faire^ laissez passer — a trouvé, elle aussi, de bien redoutables contradicteurs dans les faits.
Le capital personnel et héréditaire a fait ses preuves dans l'histoire, d'accord. Mais il a rencontré, aussi, l'opposition constante d'une certaine équité latente au cœur de toutes les nations de l'univers. Quand le capital, c'est-à-dire le travail du passé, a prétendu faire payer trop cher sa collaboration à l'œuvre du présent et à la préparation de l'avenir, les hommes d'entreprise se sont levés contre lui et ont opposé leur veto à son embargo.
Il n'y a pas de législation qui n'ait pris ses
précautions contre Tusure, c'est-à-dire contre le loyer exigé par le capital pour venir en aide au travail. On n'admet pasqu'Ugolin mange toujours ses enfants pour leur conserver un père. Le passé a des droits, mais très inférieurs à ceux de Tavenir. Il n'y a rien de « perpétuel » sur la terre, pas même les rentes qui se baptisent ainsi ellesmêmes.
Ceux qui ont remué les vieilles paperasses savent que la prétention de nos pères était de fonder « pour l'éternité ». Les paperasses sont encore dans les archives; mais les rentes sont mortes peu de temps après les générations qui lès avaient consolidées in secula seculorum. Si le capital ne se résigne pas à abandonner quelque peu de lui-même à la loi de destruction qui pèse sur toute chose créée, il s'expose à des opérations que tous les âges ont connues et qui n'ont jamais ménagé les mainmortes.
De nos jours, Tentreprise d'exploitation rapide de toute la planète a donné au capital une survalue, une appréciation^ comme on dit en termes techniques, qui l'a rendu exigeant et intolérant. Il faut de l'argent à tout prix, et il faut le payer très cher. D'où ces fortunes prodigieuses, amassées surtout dans les pays neufs, et dont on fait tant de bruit en ce moment.
Les milliardaires sont les rois du monde et les rois de la mode. Il n'est question que de ces richesses colossales et de ce luxe insensé, de ces maisons, élevées d'une vingtaine d'étages, qui ont coûté 25 millions, avec leurs salles à manger de 450 couverts, leur décoration en matières précieuses, telle porte qui vaut 30.000 francs, telle cheminée qui vaut six fois autant ; on énumcre les palais plus splendides que Versailles, les piliers de porphyre, les escaliers tendus d'étoffes merveilleuses, les mobiliers sans prix, les plantes et les animaux les plus rares, les lits garnis de dentelles; et puis les galeries, avec les Rembrandt, les Raphaël, les Gaingsborough, les Watteau, tout l'art de la vieille Europe, — et même, quelques châsses d'Ambazac; et puis, ce sont les attelages magnifiques, les puissantes automobiles, les voies ferrées qui amènent l'invité au pied des perrons de marbre ; et puis, dans la ville encore, les coflres-forts où repose le créateur de toutes ces merveilles, le monceau d'or et de titres défendu par des batteries électriques projetant de l'eau bouillante sur le visiteur indiscret.
On ne manque pas de vanter aussi la générosité de ces Crésus qui fondent des bibliothèques et des universités, couvrent les cités de monu-
ments perpétuant leur nom, qui consacrent des églises à Dieu et des temples à la Paix...
Tout cela ne m'en impose pas. Un peu moins riches, et même beaucoup moins riches, ces hommes n'eussent pas été si embarrassés pour disposer de leurs richesses : ils en eussent laissé une part légitime à ceux qui les ont aidés à les amasser.
Car, voilà la vraie question. Le capital a-t-il intérêt à prélever sur la vie publique un loyer tel que sa récompense devienne scandaleuse? Quand, dans une réunion d'actionnaires, les mains battent pour applaudir à l'augmentation nouvelle du dividende, la voix qui s'élèverait pour demander si, sur les nouveaux bénéfices, la part a été faite largement à tous les collaborateurs, et notamment à la main-d'œuvre, si cette voix s'élevait, serait-elle entendue? On blâme le président Roosevelt. Mais ne traduit-il pas un sentiment public quand il dit : « Ce peuple veut empêcher les fortunes de devenir, dans les mains de quelques hommes d'affaires, un instrument antisocial...»
Le capital n'est, en somme, qu'un parvenu, un fils de ses œuvres, un fils du travail ; qu'il n'oublie jamais ses origines. Le passé n'a pas le droit d'encombrer l'avenir.
Dans le prêt à intérêt, il y a toujours de Vusure, c'est-à-dire de la perte, du frottement, de la destruction inutile et parfois dangereuse. L'usure a été condamnée absolument par l'antiquité et par l'Église; au delà de ce qui est raisonnable, elle est condamnée par la loi civile. Qu'elle ne s'expose pas à être condamnée par la morale sociale qui est en préparation dans l'organisation future du travail et de la démocratie.
L'Ouvrier
C'est un sujet qu'il n'est pas facile de traiter avec impartialité et mesure. Par ce temps de surenchère, on a si lourdement exagéré les flatteries et les critiques adressées au peuple-roi, que la bonne foi a peine à trouver sa route et qu'on s'expose aux reproches alternés en cherchant tout uniment la vérité. « Aux Gibelins Guelfe, aux Guelfes Gibelin », disait Montaigne. C'est le sort de ceux qui cherchent à s'éloigner de l'un et de l'autre des excès et qui essayent de saisir 1' « entre-deux ».
Depuis Jean-Jacques Rousseau, les âmes sensibles ont vécu sur le thème des vertus populaires. « L'homme étant sorti bon des mains de la nature », la civilisation seule l'aurait gâté. Plus il avoisine l'état primitif, plus il se rapproche de l'ingénuité ancestrale. A la suite de Jean-Jacques,
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la littérature el la politique se sont emparées du thème et n'ont plus été qu'un universel attendrissement.... Berquinade ou bergerade, comme vous voudrez, à laquelle les loups ne manquèrent pas.
11 faut parler plus virilement. L'homme est le même partout. Resté plus fruste, il est plus sincère peut-être : mais le fond demeure. L'homme est un animal de lutte, supérieurement doué pour la lutte, et qui exercerait sans relâche, contre ses concurrents de la planète et contre sa propre espèce, ses terribles instincts, si une autorité intime ne le dominait, autorité essentielle à son être, agent supérieur de sa destinée — et c'est la conscience.
La conscience, — ainsi que M. Fouillée vient de le démontrer dans son livre magistral, la Morale des Idées-Forces^ — la conscience, c'est l'existence se réalisant par le sacrifice, parce que la vie n'est qu'illusion si elle ne connaît pas sa propre précarité jusqu'à dominer et accepter la mort.
L'homme vit pour se survivre : c'est la société qui réalise ce voîu de la nature; et c'est pourquoi le droit social est plus fort que le droit individuel et s'impose fatalement à lui.
L'application de cette loi éternelle, ({u'on
appelle morale^ est surveillée, dans l'homme, par la vigilance des deux yeux intimes de la conscience : le sentiment et la raison.
Si la raison est développée davantage peutêtre par la culture, le sentiment est plus spontané et plus loyal chez le peuple: et c'est ce qui explique cet enthousiasme qui exalta toute une école et qui éclata surtout dans les dithyrambes de Michelet.
Je reste volontiers, quant à moi, l'élève de Michelet, — ainsi que Ta été ma génération, — s'il s'agit seulement d'effacer cette distinction que la vanité a es'sayé d'introduire entre deux classes d'hommes : l'élite en paletot et la masse en bourgeron ou en sarrau; l'intellectuel, homme de tête qui voit, dirige et jouit; l'ouvrier, le paysan, l'homme de main, qui ignore, souffre et travaille. Et, au delà même de la pensée de Michelet, je suivrai Livingstone, quand il dit, à la fin d'un de ses voyages africains : « Je remercie la Providence de m'avoir appris que, sous toutes les latitudes, dans toutes les civilisations, sous tous les costumes (et même sans le costume), les hoinmes se valent, et qu'un nègre, homme d'âge, assis devant sa hutte et accueillant le voyageur lointain, est touché par les sentiments, accessible aux raisonnements
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qui émeuvent et déterminent le reste de Thumanitél »
Pas besoin d'aller en Afrique; il suffit de jeter les yeux autour de soi pour apprécier le tissu de vertus vraies dont est faite l'endurance populaire.
Sans ressources et sans sécurité, n'ayant que le secours de ses bras, pris au piège de la civilisation qui le séduit par toutes ses tentations, le refrène par toutes ses sévérilés, que cet isolé « tienne le coup », comme on dit, accepte, fonde une famille, l'élève et lui transmette la vie et l'espérance, alors que les malheurs qui l'ont accablé trop souvent conseilleraient plutôt l'abandon de soi-même et le désespoir, c'est un miracle constamment renouvelé.
Il ne s'explique que par cet optimisme latent, plus robuste au cœur des âmes simples, et qui reste, quoi qu'en disent les philosophes, le ressort suprême de la vitalité humaine.
Cette force, cette énergie, cette belle humeur, si rarement entamées et abattues, sont admirables chez le peuple; mais combien plus admirables encore chez ces femmes du peuple qui ont porté tous les fardeaux, et dont la tendresse en cheveux blancs veille encore sur l'homme devenu vieux, comme sur un grand enfant!
Autour de nous, aux champs et à la ville, ces belles vies abondent : on ne les remarque pas, parce qu'elles sont modestes et s'ignorent ellesmêmes ; on trouve cela tout naturel. Ce sont des fleurs qui embaument sans étaler leurs corolles.
Si c'est à cette immense quantité des anonymes du devoir, des prix Montyon ignorés, qu'il faut tirer le chapeau : c'est fait. S'il faut ravaler la fatuité de ceux qui se croient d'un autre sang et pensent qu'ils ont droit, par la naissance, au commandement, au bien-être et au plaisir, d'accord.
La société ne sera elle-même, c'est-à-dire une famille, que quand ces idées loyalement égalitaires auront pénétré jusque dans l'intimité des âmes et auront modifié la pratique des mœurs, quand, dans les relations sociales, la déférence mutuelle sera la règle, quand l'ouvrier, respectueux de soi-même, trouvera le rang et la place que son utilité et son labeur lui assignent ; en un mot, quand régnera, parmi nous, non seulement la démocratie, mais, au sens le plus noble du mot : « l'humanité ».
... Croit-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées De l'esprit et de la raison?
On est loin de cet idéal. Par suite du ton et
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des habitudes prises depuis longtemps par la polémique de presse et de tribune, l'animosité des diverses parties de la nation Tune contre Fautre, s'exaspère quand elles viennent à mesurer leurs devoirs respectifs. Aucune concession. Le champ des idées, où la vérité et la tolérance devraient se rencontrer, est un champ de bataille. Plus on raisonne, moins on est raisonnable ; et c'est au moment où de réels efforts sont accomplis pour rendre, les uns aux autres, la vie commune tolérable, que des malentendus, des violences et des suspicions la font, plus que jamais, insupportable. Drôle de peuple !
L'ouvrier français n'échappe pas aux défauts de la nation : il les exagérerait plutôt, avec l'intempérance de son allure et de ses façons. Ces défauts sont la légèreté, l'indiscipline, la fanfaronnade de vices qui, par l'exemple, parla mode, par une véritable contagion, a développé notamment la plus affreu^ des plaies publiques : l'alcoolisme.
Ne demandons pas l'impossible. Lâchons la bride à la fougue juvénile, au désordre'de la fantaisie ou de la nature, à la disgrâce des tempéraments et des entraînements. Mais, pourtant, ne laissons pas aux gens l'illusion de croire que ces tares nous échappent; ne fermons pas volontaire-
ment les yeux sur les conséquences de ces défaillances et sur leur répercussion inévitable dans les rapports sociaux. On peut excuser, non accepter. Même ceux qui se taisent, jugent.
Parmi ces misères, il en est qui ne sont nullement inhérentes à des nécessités de climat ou de nature. Que des peuples grelottants dans les brouillards ou dans les neiges allument en eux une flamme qui leur donne l'illusion du bion-ètre, qu'ils brûlent hâtivement un orgianisme douloureux... En est-il de même sous ce ciel clément, où la bonne humeur et la joie de vivre descendent si naturellement du sourire de la nature? L'indolence et la non-résistance qui attardent le désœuvré volontaire devant la première absinthe, n'appartiennent pas à Tordre des fatalités inéluctables en un pays traditionnellement raisonnable, sobre et pondéré.
Si ces défauts ne s'atténuent pas par l'éducation, par la volonté, par «.iine sorte d'auto-suggestion individuelle ou par un avertissement mutuel, si cette correction ne se fait pas d'un effort unanime, le pays est bien malade. Car, selon sa propre décision, ce peuple n'a plus de guide ni d'autorité sur lui-même que lui-même... Qu'il soit le plus digne pour être le plus libre !
Il y aurait peut-être lieu à un développement