‹ La démocratie et le travailChapitre 40 sur 46 · L OUVRIER · texte numérisé non relu

L OUVRIER

sur les autres défauts et les qualités de l'ouvrier français, son ingéniosité, son labeur, son esprit, sa fantaisie, son indiscipline, — « bon zigue » en somme et sympathique. Le jeune ouvrier le connaît bien, ce jugement qu'on porte sur lui, et il en abuse parfois.

Ces vices ou ces défaillances ont eu, sur l'organisation sociale en France, de bien fâcheuses conséquences. Souvent, ils ont faussé cette arme puissante du suffrage universel si bravement confiée, par les honnêtes esprits de 1848, à ces masses dans lesquelles ils avaient foi.

Depuis, combien de fois n'a-t-on pas égaré leur confiance ou allumé leur convoitise? Combien de fois n'a-t-on pas agité, devant elles, le mirage de la future Révolution qui doit faire du bonheur avec un universel malheur? Elles se laissent faire; elles écoutent, croyant vaguement à ce paradis de Mahomet, où la jouissance sera sans peines et les roses sans épines.

Si elles y regardaient de plus près, elles discerneraient bien facilement les dessous. La Révolution, que les habiles prédisent toujours, ils la relardent sans cesse. Précurseurs, jamais rédempteurs. Ils vivent dans l'antichambre du chambar* dément et ils y vivent bien.

A moins d'événements extraordinaires, la Révolution ne se fera pas d'un coup de force, parce que ceux qui l'escomptent sont le petit nombre, parce qu'ils sont à la fois dispersés et divisés, parce que le public est intéressé à l'ordre et que ce public a mille moyens de faire triompher sa volonté. . . quand ce ne serait que par la quarantaine et l'abstention.

L'offensive d'une minorité et la dictature de quelques-uns seraient intolérables à la masse, précisément parce qu'elle ne veut plus obéir aveuglément; elle réduirait à néant les spéculateurs de catastrophe, rien qu'en les abandonnant.

L'ère des P"" Mai est finie; il faut trouver autre chose. C'est pacifiquement que se produiront les améliorations sérieuses, désirées par la nation tout entière passionnément. Mais pour être acceptées et pour être durables, elles devront se proportionner au rôle exact qui est celui de l'ouvrier au sein de la démocratie et subordonner leurs revendications à la prospérité générale du pays.

La tactique ouvrière

Si la foi en une « journée » paraît s'éteindre sauf chez ceux qui en ont fait un dogme; si les chefs des partis avancés, dès qu'ils arrivent au pouvoir, se sentent obligés, en conscience, de maintenir l'ordre et de se mettre « de l'autre côté de la barricade » ; si la démocratie, au fur et à mesure qu'elle se consolide, accroît son action pacificatrice en se détachant des éléments perturbateurs ; si elle sent qu'elle tirerait sur elle-même en tirant sur la République, il reste à déterminer par quelle voie le peuple obtiendra les satisfactions qu'il est en droit de réclamer dans une civilisation de plus en plus riche, de plus en plus confortable, et qui a, de plus en plus, honte et horreur de receler en son sein une extrême misère.

Je ne pense pas qu'il y ait lieu de faire complè-

tement abstraction du sentiment équitable qui tend à se répandre dans la bourgeoisie et dans le patronat. Celui-ci connaît le péril auquel il s'expose en fermant l'oreille aux revendications légitimes; il renonce aux prétendues et trop commodes « fatalités économiques » qui élèvent toujours les uns et abaissent toujours les autres; son intérêt bien entendu lui conseille de céder au moment opportun, et même de prendre les devants pour éviter des conflits dont il n'est pas assuré de sortir toujours vainqueur.

Il y a ouverture des esprits et mouvement des âmes. La rigidité antique s'amollit, se tempère : on craint de passer devant le tribunal sévère de l'opinion ; on admet que tout le monde doit avoir sa part du bien-être produit par tout le monde. Ceux qui ne sont pas émus par ce cri ou ceux qui le nient sont, de part et d'autre, des sourds — les pires des sourds, ceux qui ne veulent pas entendre. Mais ils se raréfient chaque jour. Malgré eux, le siècle les emporte dans son tourbillon.

Donc, pour l'œuvre de pacification sociale, je compte d'abord, et fermement, sur le concours intelligent et efficace de la bourgeoisie ; sans quoi, je n'aurais pas écrit ces pages. Elle a ses défauts; mais elle a ses qualités qui, appliquées à cette

besogne, l'élucideront et la mèneront à bien. Qu'elle y mette son bon sens et sa droiture, cum grano salis, c'est-à-dire avec un rien de générosité, et elle montrera, une fois de plus, de quoi elle est capable.

D'ailleurs, est-ce que l'œuvre n'est pas commencée? Cette loi des syndicats, qui fut la première brèche, n'est-elle pas due à un cabinet qui ne passait pas pour révolutionnaire, puisqu'il était présidé par Jules Ferry? Cette loi des accidents — la plus immédiatement efficace jusqu'ici, — n'a-t-elle pas été votée sous la pression du cabinet Méline?

Et tant d'autres : les lois limitant et surveillant le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, les lois réglant le travail de l'ouvrier lui-même et aboutissant, non sans difficulté, je le reconnais, à cet accroissement considérable des charges publiques que cause le repos hebdomadaire... On ne peut tout énumérer.

Mais comment passer sous silence tant d'œuvres honorables qui se sont accomplies et se développent progressivement : crèches, maisons et jardins ouvriers, coopératives, participations aux bénéfices, assistance à domicile, assistance aux vieillards, caisses de retraites, mutualités, etc. On voudrait faire croire que tout cela ne compte

pas. Des gens très malins lèvent les épaules et crachent par terre...

Bon ! Si la souffrance a diminué, le résultat est obtenu. On ne demande rien d'autre et, puisque Beaumarchais l'a dit du mal, à plus forte raisen peut-on le dire du bien : « Il en reste toujours quelque chose. »

Je suis prêt à reconnaître aussi que cet élan, sans lequel tout serait difficile, à lui seul ne suffirait pas. Le propre du sacrifice est d'être volontaire, par conséquent arbitraire; le cœur ne se commande pas. La nature, ainsi que la société, admettent, comme soutien de la justice, la contrainte. Il n'y a pas de réforme sociale plus sûre que celle qui trouve son origine dans un débat d'intérêts et sa formule dans un accord mûrement délibéré. Puisque les intérêts sont en cause, qu'ils s'expliquent entre eux, et puisque la loi est faite pour concilier les intérêts divergents, qu'elle arbitre ! La loi établit des rapports permanents entre les hommes : elle est donc la sanction normale du progrès.

Que si la violence est écartée, ce n'est pas uniquement par bonté d'âme, c'est parce que la revendication perpétuelle du pauvre contre le riche, de celui qui offre son travail contre celui qui l'achète

a trouvé, fort heureusement, une autre issue, et cette autre issue, cetle autre méthode, cette autre tactique, pour l'appeler par son nom, c'est l'organisation.

Les masses ouvrières n'ont qu'à s'organiser pour exercer, dans la société, leur maximum d'autorité. Voilà le point.

Cette grande ressource de l'organisation par l'association, tant prônée depuis quelque temps, a aussi ses inconvénients, ses difficultés, ses dangers. Elle passe, aujourd'hui, pour une panacée : à peine se sera-t-elle généralisée qu'elle amènera bien des déboires, soulèvera bien des plaintes. Mais, comparée à l'état où nous vivons aujourd'hui, elle n'en sera pas moins un inappréciable bienfait.

Aussi, puisque cette voie lui est ouverte, que la revendication ouvrière y entre sans hésiter. Elle y trouvera un double avantage, obviant ainsi à la double impuissance qui l'a, jusqu'ici, tenue à la merci de ses adversaires : d'une part, la faiblesse numérique des groupes ouvriers, et, d'autre part, leur indiscipline catégorique.

Les ouvriers se croient le grand nombre : ils sont le petit nombre, voilà la vérité! En me référant aux statistiques officielles et aux relevés de M. Levasseur, dans son livre véritablement ency-

clopédique sur les « Questions ouvrières de la troisième République », je vois qu'on évalue le nombre des salariés de l'industrie à 5.642.000, y compris les femmes, les enfants, les étrangers, les travailleurs isolés. Cinq millions et demi sur trente-neuf millions, c est-à-dire environ le septième!

Considérons l'élément actif du parti, au point de vue d'un coup de main et même de la propagande : en appelant le ban et l'arrière-ban des groupements actuels, arriverait-on à un chiffre de 500.000 syndiqués? J'en doute. Et, dans ces totaux, combien de figurants, combien de passevolants! Ni par le nombre, ni par la force, la population ouvrière ne serait donc maîtresse de la situation si elle essayait de s'en emparer; cela ne durerait pas longtemps. *Une fois de plus, la « réaction » suivrait F « action » : la nature et rhistoire le prouvent.

Quanta la discipline, sans entreprendre ici un exposé, même succinct, de la vie intime du parti ouvrier, il suffit d'en savoir le premier mot pour n'y reconnaître qu'une interminable bousculade de coteries et de meneurs, de dictateurs d'un jour et d'éternels « déboulonnés ».

Les gloires sont courtes sous ce ciel changeant. Le manque de discipline apparaît, d'ailleurs.

comme essentiel si Ton observe à quel point les intérêts, les tendances, les nécessités sont diverses et jalouses : l'ouvrier agricole n'a rien de commun avec l'ouvrier urbain : parmi les citadins, les concurrences s'établissent entre les diverses professions et les diverses aptitudes : l'un, dépouillé du travail par l'autre, la femme disputant le métier à l'homme, l'enfant au père, l'étranger au fils du pays. Un remous constant agite cette masse fluide qui suit le labeur où il s'offre, roule à l'usine naissante, au chantier à peine ouvert, au commerce qui prospère, et fuit celui qui tombe.

Et voilà pourquoi cette foule sans défense, abandonnée presque en ces ténèbres de la vie, sera toujours faible et toujours opprimée — leurrée parle mirage d'une révolution impossible — si elle ne multiplie pas son action sociale par la plus naturelle et la plus simple des procédures : l'organisation professionnelle.

Mais, il y a la manière. Si l'organisation professionnelle ne surgit que dans les temps de lutte et pour la lutte, elle est vouée aux échecs dont son histoire est pavée. La violence ne crée pas la cohésion ; au contraire, le choc fait tout voler en éclats. Comment négliger l'objection qu'un

patron faisait à M. Bureau : « Vous comprenez qu'il est toujours fâcheux de faire une concession à des ouvriers français; comme on n'a en face de soi aucun individu responsable — sinon pécuniairement du moins moralement — on ne sait pas où on va. »

Oui, il faut quelqu'un de responsable. Et ce quelqu'un c'est le délégué permanent, le mandataire compétent et qualifié que l'organisation professionnelle durablement établie, et loyalement acceptée, enverrait en négociateur au tapis vert de la pacification sociale.

« Où sont-ils en France, dit encore M. Bureau, les syndicats sagement dirigés par des chefs syndicalement élus et de qui l'autorité serait d'autant mieux respectée que le choix des électeurs serait plus libre et mieux éclairé? »

M. Fournière, dont le nom n'est pas suspect, peut-être, répond, avec un sentiment plus vif encore de la réalité : « N'est-ce pas pitié, vraiment, de voir gaspiller le temps précieux que les prolétaires enlèvent à leur sommeil, après une harassante journée de travail, et vouent au syndicat, égaré et détourné de son objet. L'observation montre que la mégalomanie syndicaliste n'est pas ouvrière et qu'elle a été introduite dans certains syndicats par certains théoriciens qui

ont fait leur apprentissage dans un lycée et non devant un établi ou un étau. »

Certes, je ne songe nullement à éloigner les groupements ouvriers de la politique. J'ai dit assez hautement, tout à l'heure, que la sanction de tout progrès social est dans la loi. M. Naquet me qualifie d'interventionniste. D'accord. Mais aussi, je pense que la meilleure préparation delà loi est dans la coutume.

La loi, sous peine d'être non applicable ou non viable, ne fait que formuler et sanctionner ce qui est, d'abord, dans les mœurs. C'est donc à l'introduction de nouvelles mœurs sociales qu'il faut toujours en revenir.

Ces mœurs, elles exigeront, de i)art et d'autre, droiture, bienveillance, attention, patience. Elles doivent avoir pour principe une conception plus pleine de la dignité de l'homme [the dignity of mankind) et de la respectabilité du travail. Un liomme vaut un homme ^ il n'y a rien au-dessus du travail : ces notions ne sont pas nouvelles; elles demandent à n'être plus seulement avouées du bout des lèvres, mais à être appliquées et suivies dans tous les actes de la vie — autant de la vie intérieure que de la vie extérieure ou sociale.

Le lien naturel entre les hommes animés de ces sentiments, c'est la profession, juiisquc la

profession est le mode d'extériorisation de chaque énergie individuelle. Donc, la tactique nouvelle doit être surtout professionnelle ; elle doit être ferme, soutenue et réfléchie; elle doit être disciplinée; il ne faut pas qu'elle agisse par à-coups et seulement en temps de tumulte.

Indépendante du patronat, tant que la conviction d'une mutuelle solidarité ne se sera pas nettement dégagée, elle ne doit pas, cependant, rompre avec lui et se déclarer toujours hostile. Pour discuter, il faut causer^ comme on dit.

Un jour, peut-être, il adviendra que, grâce à l'évolution qui s'accomplit, bien des résistances seront brisées, bien des opinions modifiées, bien des divergences atténuées, et qu'une « conversation » permanente saura dégager avec précision et sûreté les conditions, équitablement combinées, du contrat de travail collectif et de la collaboration, à son tour organisée. Tel est l'objectif: tout ce qui ne contribue pas à le préparer est dangereux et erroné.

Je visitai, il y a quelque temps, une de nos plus admirables villes du Nord, et un chef d'industrie, m'arrêtant devant le moteur de huit cents chevaux qui donne l'âme à l'énorme usine, me disait : « Nous savons, maintenant, ce que chaque tour de volant emporte avec lui de

matière, de main-d'œuvre, de frais, de résultats effectifs, et ce qu'il tient suspendu de vies humaines à son ronflement rythmé... » N'est-ce pas une admirable image de ce que peut devenir la future existence sociale où le puissant moteur du travail, mieux connu et plus heureusement attelé, répandrait le mouvement, la chaleur et le bien-être, prévus et calculés, jusqu'aux extrémités du corps social, à chacune de ses puissantes pulsations?

Le patrop et le Syndicat

Si je croyais tenir une solution de la question sociale, je ne la garderais pas pour moi, soyez tranquilles, et je transformerais, d'un coup de baguette, cette terre de douleurs en un séjour paradisiaque... Gela, pour répondre aux objections diverses et souvent contradictoires qui m'arrivent et que j'accueille, d'ailleurs, avec le plus vif intérêt, car elles révèlent la psychologie toujours prompte et toujours extrême de nos Français.

On me dit : « Vos idées, vos projets d'entente et d'accord entre les différentes parties de la nation sont irréalisables... Vous ne connaissez pas les patrons... Vous ne connaissez pas les ouvriers. . On se heurtera à des difficultés sans nombre. » Eh bien ! j'ajoute, si vous voulez, que les difficultés sont à peu près insurmontables.

Les choses ne se réaliseront sûrement pas comme je le voudrais et comme je le souhaite.

Mais, au fait, qu'est-ce qui réussit ici-bas? C'est toujours à recommencer. La vie individuelle débute par l'illusion et s'achève dans les échecs, dont le plus certain est la mort. Il en est de même, probablement, pour la vie sociale et la vie planétaire. Tout ce que peut faire l'humanité, c'est d'essayer de se rendre le séjour supportable et de ne pas trop le gâter par des querelles qui ne font qu'ajouter leur vain bruit au malêtre universel.

Les présentes études ne visent pas à autre chose : pousser les hommes, et notamment les Français, à s'entre-tolérer ; combattre l'erreur qui fait croire à chacun que son intérêt est le^ nombril du monde et qu'il tient, lui seul, la vérité ; contribuer, par des observations impartiales, à l'aménagement de la société prochaine; empêcher, si possible, des événements par trop absurdes et suggérer quelques expédients raisonnables, quoique temporaires...

Si j'avais une autre ambition, mes dires seraient plus tranchants. Je sais bien où je les emprunterais : il y a des programmes tout faits et je n'aurais qu'à laisser couler l'éloquence officielle des partis.

Donc, si quelque lecteur, plus sûr de lui, reproche aux idées que je préconise de n'être pas assez catégoriques, je lui répondrai, tout uniment, que je n'en disconviens pas. On fait ce qu'on peut.

Notre ami Montaigne raconte que, quand un sujet lui paraissait difficile, il ne s'en détournait pas; il s'approchait, au contraire, « et sondait le gué ». S'il le trouvait trop profond pour sa taille, « il se tenait à la rive », laissant de plus forts et de plus aventureux tenter le passage... N'est-ce pas quelque chose que d'essayer et n'est-ce pas aussi une besogne que d'aller à la découverte?

Donc, il y aura des difficultés ; il y aura, entre autres, celle sur laquelle je veux insister aujourd'hui, parce qu'elle est capitale, c'est à savoir le rapprochement et le contact à créer entre le syndicat et le patron.

Usons de ménagements; car les intérêts et les amours-propres sont en éveil. Bismarck emploie, pour ce genre d'intervention des neutres dans les conflits trop aigus, une image qui a son prix, même après celle du philosophe : « J'ai vu souvent, quand on est à deux, qu'il arrive que le fil tombe et que, par une fausse honte, on ne le ramasse pas ; le moment où l'on pourrait ramasser le fil passe, et Ton se sépare en silence, indis-

posés run contre l'autre. Mais, s'il y a nn tiers, il peut bien, lui, sans plus de façon, ramasser le fil. »

Essayons donc de « ramasser le fil ».

La plainte du patron (la plainte excessive, bien entendujost la suivante : « Comment traiter avec ces gens? Leur ingérence mè met hors de moi, comme elle voudrait me mettre hors de chez moi ; ils sont exigeants et intransigeants. Je refuse de leur livrer le secret de mes affaires. Ils viennent me demander du travail ; et puis, dès qu'ils se croient indispensables, il faut se mettre à leurs pieds. Je les tiens. Je ne céderai pas d'une ligne. Quand je les ai payés, nous sommes quittes. »

La plainte des ouvriers (la plainte extrême, bien entendu) est celle-ci : « Le patron ne voit que son intérêt; il croit nous tenir par la famine; c'est un calcul affreux; s'il fait semblant de nous céder, c'est pour nous amadouer; mais, dès qu'il peut, il reprend, à la hâte, les concessions que la peur lui a arrachées. Donc, il n'y a d'autres procédés que l'intimidation : c'est la guerre permanente, la lutte des classes : il adviendra ce qu'il adviendra! »

Il faut, d'abord, déclarer que ces deux façons

i68 LA DÉMOCRATIE ET LE TRAVAIL

de raisonner sont, heureusement, comme je l'ai dit, extrêmes et exceptionnelles. Peu d'hommes voient les choses sous la forme de ce dilemme brutal qui n'aurait guère d'issue que la catastrophe. De part et d'autre, il y a assez de bon sens, de logique, d'intuition réelle des intérêts communs pour, qu'au fait et au prendre, chacun ne se résigne pas à mettre un peu d'eau et même beaucoup d'eau dans son vin.

Tenons-nous en aux circonstances ordinaires. En réalité, la difficulté se présente et le conflit s'engage dans les conditions suivantes : le patron ayant, comme je l'ai dit dans un précédent chapitre, pris Viniliative et assumé le risque, entend obtenir la rémunération de cet apport qui est le sien, — sans compter son travail. Sa réclamation est juste, puisqu'il paye la main-d'œuvre d'avance et en écus soimanis, lui donnant ce qu'il n'a pas, lui, la sécurité.

Gomment évaluer cette complexité presque inextricable d'intérêts actuels et d'intérêts futurs, d'exigences immédiates et de probabilités insaisissables qui sont l'objet du débat?

Pour être clair, un exemple. Vers 1895, on décide qu'une Exposition aura lieu à Paris, en 1900. On établit les plans et les programmes. Les patrons soumissionnent.

Dès que leurs devis sont déballus et acceptés, ils embauchent des ouvriers; ils font venir du Limousin des maçons, du Nord des mécaniciens, etc. Ils commandent, à Paris, en province, à l'étranger, dans les usines compétentes, tous les objets nécessaires : les forges flambent, les marteaux tapent, les limes grincent; c'est une activité universelle et qui gagne, de proche en proche, jusqu'à faire le tour de la planète.

Cependant, sur ce vaste champ de travail, le paiement des journées aux ouvriers et aux employés se fait de semaine en semaine ou de mois en mois, avec une ponctualité méticuleuse. Et cela sur une seule et unique garantie : un mot, une parole prononcée à Paris : « Il y aura une Exposition en 1900 ».

Ce n'est pas seulement les bras, ce sont les capitaux qui se sont mis en mouvement. Les caisses se sont vidées, les crédits se sont engagés ; en un mot, une avance de fonds colossale a été mobilisée par l'exigence de la main-d'œuvre qui ne veut rien savoir et qui réclame, à chaque paye, son argent tout de suite.

Si on lui disait : « Attendez jusqu'à ce que l'Exposition soit ouverte, on vous rétribuera sur les entrées ; attendez jusqu'à ce que les cafés et

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les restaurants se remplissent, vous partagerez le bénéfice des beefsleaks et des bocks; patientez jusqu'à ce que les bonshommes Guillaume ou le Théâtre japonais fassent salle pleine; vos sécurités reposent sur les beaux yeux de Sada-Yacco et sur les entrechats lumineux de la Loïe Fuller... », si on leur disait cela et si on les assignait à cette échéance, j'ose affirmer qu'ils la trouveraient mauvaise.

Cependant, les patrons, eux, ont marché làdessus, ils ont engagé leur argent, leur vie et leur honneur. Et ils sauront seulement aprrs C h^xposition, quand tous les comptes seront apurés, trois ou quatre ans plus tard, quelquefois plus, s'ils ont eu tort ou raison de se lancer dans l'atîaire et si l'argent qu'ils ont avancé, avec tant de soucis et de peines. Ta été en pure perte ou s'il a produit quelque profit.

Voilà le nœud de la difficulté. Comment ceux qui sont chargés de traiter au nom du syndicat pourront-ils établir, même de bonne foi, une appréciation exacte et équitable de la ({uote-parl qui revient à la main-d'œuvre dans les entreprises pour lesquelles son concours est réclamé?

Je sais; il y a les moyennes, il y a le chifi're d'alTaires ordinaire de chaque entreprise; c'est une base. Il y a aussi des courbes de bénéfices

que les hommes expérimentés peuvent apprécier d'avance; il y a des échanges de vues raisonnables et mutuels.

Pas moins que si le peuple veut obtenir, à la fois, la certitude du travail et la sécurité du salaire (indispensables à son existence), il doit consentir à indemniser les hommes d'initiative, les hommes de risque, à les indemniser et à leur obéir.

S'il leur rogne les ongles de trop près, s'il les décourage, les meneurs auront beau enfiler les plus belles phrases de leur répertoire : le travail cessera, et tout le monde souffrira de la faim, concomitamment... Sans compter que c'est encore les plus malins qui s'en tireront.

« Tant pis ! Du moins, on aura fait peur aux patrons. » Peut-être... Je reconnais, toutefois, qu'une telle menace pèse, de la façon la plus lourde, sur le marché de la production industrielle.

Cette panique latente n'est à l'avantage de personne, et c'est pourquoi il est grand temps de chercher un mode de règlement des conflits du travail. Les patrons y auraient un intérêt au moins égal à celui de leurs ouvriers.

L'instabilité perpétuelle où est maintenu le

monde des affaires par une irrilalion réciproque nuit à toutes les entreprises ; c'est une cause de troubles et de pertes énormes.

Quels seraient, par contre, la tranquillité, le calme et, par conséquent, le gain, si l'une des grandes nations productrices savait dégager, la première, les conditions de la paix dans l'atelier.

11 y a là une prime d'assurances qu'on ne devrait pas hésiter à payer. Supposons que l'entente s'établisse, que la communion des efforts se porte vers un résultat profitable à tous, quelle ardeur, quel entrain, quelle avance sur les autres peuples, — sans compter l'économie d'une révolution!

Le chef d'industrie ne peut-il pas admettre qu'il vaudrait mie4jx, pour lui, renoncer, de plein gré, au marchandage individuel de l.i main-d'œuvre et adopter le marchandage organisé et collectif?

L'accord loyal ne se fera pas du jour au lendemain, c'est entendu; surtout, il ne s'obtiendra pas par les mêmes méthodes dans toutes les spécialités. Autant d'industries, autant de procédés du travail et, par conséquent, autant de systèmes différents. Pas plus qu'il n'existe une solution unique de la question sociale, il ne se

dégagera un type unique du contrat collectif de travail.

Cela s'établira — comme se sont établis tant de tarifs (par exemple les séries municipales, qui sont désormais acceptées, sans conteste) — par touches et retouches, par statistiques soigneusement relevées, par discussion de bopne foi entre gens renseignés et compétents.

Mais, pour « causer », il faut se connaître et se reconnaître. C'est le point de départ. Car, qui serait mieux qualifié pour prendre part à ces tractations constantes que les délégués élus de chaque profession ou de chaque catégorie professionnelle, — c'est-à-dire les élus des syndicats? Si on doit y venir, autant prendre les devants et y mettre de la belle humeur. L'acceptation nette, loyale et franche des syndicats ouvriers par les chefs d'industrie et les syndicats patronaux serait déjà un grand pas. Une ligne de conduite conciliante et réfléchie faciliterait bien les choses.

Nous sommes à l'heure de la publicité et du contrôle : les autocrates les plus absolus ont dû y passer et, en somme, les nations ne s'en trouvent pas plus mal. Appliquons aux affaires ce qui s'est appliqué à l'art du gouvernement.

C'est ce que Millerand, protagoniste et défen-

seur du système, appelle le « parlementarisme à l'usine ». Va pour le mot, quoiqu'il ne soit pas des plus plaisants.

Une certaine publicité, un certain contrôle, dans les limites que la raison, le bon sens, la pratique détermineront, peuvent s'introduire dans l'évaluation des bénéfices et dans les rapports entre la main-d'03uvre et le patronat sans porter atteinte à la clause essentielle du contrat de travail, c'est-à-dire le risijue rémunéré au patron et la sécurité du salaire maintenue à l'ouvrier.

Certaines règles débattues en commun s'établiraient, peu à peu, dans les mœurs et dans les coutumes de chaque profession par l'intermédiaire de l'organisation professionnelle, que l'assiette du monde n'en serait pas ébranlée. L'histoire en a vu bien d'autres ! La plupart des réformes économiques se sont accomplies, en dépit des prédictions sinistres des doctrinaires; ils conlinueront à prêcher, et nous à écouter avec la plus grande révérence et la plus parfaite considération.

La Couturne profe^^ioppelle

On voudra bien reconnaître que, dans la série de ces études, je me suis débarrassé, autant que possible, du fatras économique, juridique, didactique. Le sujet est assez aride par lui-même pour qu'on ne l'alourdisse pas encore du poids de la discussion et des chilîres. Il ne s'agit pas, ici, de rédiger des règlements, mais de susciter une opinion. Or, l'opinion est surtout sensible aux points de fait et aux arguments de bon sens. Si on prétend en savoir plus qu'elle, on en sait trop pour elle. Elle vous écoute encore qu'elle vous a déjà oublié.

Ce serait, pourtant, une affectation de négliger tant d'efforts honorables qui se produisent chaque jour, tant de débats utiles et d'actes même qui tendent à réaliser le progrès. Nous sommes en pleine élaboration sociale : c'est merveille de

suivre le labeur enthousiaste qui attaque le roc partout à la fois. Quand la place sera nette, on pourra bâtir. Mais, si la science n'avait pas, d'avance, fouillé et cimenté les fondations, l'édifice, mal conçu et mal équilibré, s'écroulerait au premier choc.

Au mois de juillet 1906, le Parlement a été saisi, par M. Sarrien. alors président du Conseil, et par M. Doumergue. minisire du commerce, de l'industrie et du travail, d'un projet de loi sur le contrat de travail. Une telle initiative fut un événement. Je sais : projet de loi ne veut pas dire loi. Dans les cinq titres que comporte le projet et dans ses cinquante articles, on trouvera de quoi discuter pendant maintes séances. Il y a loin de la coupe aux lèvres... surtout à la table parlementaire.

Pourtant, le plat est sur la nappe. Une bonne loi peut aider aux futurs aménagements sociaux. Pourvu, seulement, qu'elle s'en tienne à son rôle de loi et qu'elle n'altère pas ce qu'elle prétend soutenir et réconforter... Et c'est là la première question.

Les uns disent : « Sans la loi, il n'y a rien de possible » ; les autres disent: « Prenez garde; vous allez tout gâter. Ne découragez pas l'initiative individuelle. »

Il ne s'agit pas seulement des partisans du laissez faire, laissez -passer : voilà beau temps qu'ils sont réduits à une défensive sans espoir et qu'ils ont formé le dernier carré. Après les lois de protection ouvrière qu'ils ont vu voler, qu'jls ont dû voler, ils sont bien obligés de reconnaître que la thèse a reçu de terribles entailles. Le monde est pavé des dérogations aux fameux principes, et ça marche tout de même.

Mais, dans rinterventionnisme, il y a des degrés. L'abbé Lemire et M. R. Jay, par exemple, voudraient tout réglementer par la loi; la loi, seule, est assez forte pour obtenir, du capital, les concessions sans lesquelles le travail sera toujours victime.

D'autres, au contraire, tout en facilitant l'accès aux ententes collectives, entendent conserver à ces engagements élargis un caractère contractuel. Ils préfèrent habituer le monde du travail à la pratique de ses droits et de ses devoirs. Ils envisagent la réforme sociale comme une gymnastique de la liberté. La loi peut être un adjuvant utile : qu'elle se garde de devenir une lisière ou une entrave.

D'où le fameux débat entre légalistes et contractuels. Les premiers demandent que, dans une profession donnée, toute convention collective

de travail, par le simple fait qu'elle est acceptée, une fois, par la majorité des intéressés, de part et d'autre, devienne loi et engage même ceux de ladite profession qui n'ont pas signé au contrat; les autres se contentent d'assurer et de faciliter à tous la possibilité d'entrer dans le contraUou d'en sortir, en gardant, à la convention collective réalisée, simplement l'autorité d'un oxomple et d'un précédent.

Dans le premier système, on verrait s'élaborer, par une série d'actes conventionnels établis à la suite de crises partielles qui ne tarderaient pas à se multiplier, une sorte de jurisprudence ou iVédit du préteur ayant force de loi.

Le travail arracherait à sa propre expérience sa réglementation; mais celle-ci s'érigerait, immédiatement, en mesure publique. L'État lui apporterait la sanction de son autorité et le concours de son bras. La société tout entière pèserait au point où un progrès se serait accompli . Chaque nouvelle convention entre patrons et ouvriers serait un article de cette réglementation corporative légale. La réforme s'enfermerait, d'avance et délibérément, dans l'étroit espace où le conflit des intérêts particuliers l'aurait poussée.

On voit très bien les raisons de ce compelle vilrare. Les jacobins du « contrat-loi » disent pour

justifier leur système: la masse laborieuse n'est ni assez nombreuse, ni assez forte, ni assez expérimentée pour vainrre la résistance de ceux qui l'exploitent.

Dans le tête à-lête, infailliblement ceux-ci auront le dessus. Seul, l'État peut réaliser pacifiquement la réforme sociale. Non-seulement il est l'arbitre, mais il est le maître, il lui appartient de vouloir.

Qu'il veuille le bien-travail (qui est le bien de tout le monde) comme il veut le bien-hygiène, le bien-circulation, le bien-protection, le bienpropriété : il est aussi libre d'imposer le progrès social que tout autre progrès.

Une loi réglemente la chasse, une loi protège les animaux; pourquoi pas une loi qui protège l'homme?

D'ailleurs, qu'est-ce que c'est que l'Éiat? C'est l'union des faibles contre le fort : telle est la raison d'être du troupeau, l'essence de l'esprit grégaire. Soyez tranquilles, il restera encore de la marge à ceux qui défendent les anciens abus et profitent des vieux préjugés.

Mais, à cela — même ù cela — il y a aussi une réponse, une réponse, topique et qui, probablement, a empêché, jusqu'ici, une solution si simple et simpliste du problème : c'est le péril

que fait courir à la vie la stérilisante mécanisation de la loi.

Singulière façon de développer le progrès que de l'enfermer et de le cadenasser dans une formule immuable et morte!

Laissez la loi à son rôle d'initiatrice et de collaboratrice : si elle met son doigt brutal sur le détail des choses, elle effraie, elle écrase, elle tue. Platon traite la loi comme elle le mérite : « La loi, dit-il, ne peut embrasser ce qu'il y a de meilleur pour la règle et la conduite des sociétés. Dans l'incessante variabilité des choses humaines, les différences sont telles qu'elles ne permettent pas à un art, quel qu'il soit, d'établir une règle simple et unique qui convienne à tous les hommes et dans tous les temps. Et c'est, pourtant, le caractère de la loi; pareille à un homme obstiné et de mauvaise éducation, elle ne souffre pas que personne fasse rien contre sa décision et elle ne s'inquiète de rien, brutalisant tout et pliant tout sous son niveau. »

Le projet de MM. Sarrien et Doumergue s'efforce, évidemment, de tenir la balance égale entre les deux systèmes. 11 épure et met au net, si j'ose dire, la conception actuelle du contrat de travail ; il déflnit et introduit, dans le régime légal, les différentes conventions collectives de travail; il

clarifie la question si délicate des règlements d'atelier : il essaye de déterminer les obligations respectives imposées au patron et à l'ouvrier par le contrat de travail ; enfin, il examine les conditions de suspension et de rupture de ce contrat (notamment en cas de grève) et réglemente le délai-congé.

C'est donc un petit code portatif des questions pendantes autour de la main-d'œuvre industrielle, apportant des solutions conciliatrices, pas méchantes, et, en thèse générale, favorables à l'ouvrier. Complété et amélioré dans le sens des observations qui ont été présentées devant V Association pour la protection légale des travailleurs^ au cours des remarquables séances tenues, en janvier 1907, sous la présidence de M. Millerand, il peut servir de base, ou plutôt de cadre, aux futurs accords.

La législation qu'il tend à inaugurer paraît désirable. Mais, est-elle applicable? Malheureusement, les éléments de l'application manquent encore. On veut réglementer l'organisation; or, c'est l'organisation, justement, qui fait défaut. On met la charrue avant les bœufs.

La loi de 1884, complétée par les lois postérieures, a bien autorisé le groupement profession-

nel SOUS le nom de « syndicat », et ce nom nous a servi, à défaut d'autre, pour qualifier l'élément initial, l'atome de l'organisation future.

Mais, il faut bien le reconnaître, le syndicat, dans sa forme actuelle, ne répond pas aux nécessités de l'entente à rechercher, des conventions à établir. En Angleterre, peut-être; en France, non.

Le syndicat politique, le syndicat anarchiste, le syndicat agent de grève ou de révolution n'est pas un « syndicat professionnel » ; il est passionnel et précaire, non durable et responsable; c'est ce qui explique, jusqu'à un certain point, la méfiance et l'hostilité des patrons. Et puis, môme amélioré (et je ne doute pas qu'il ne s'améliore peu à peu), il ne répond pas à tous les besoins.

Au cours de la discussion à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, M. Millerand a parlé avec beaucoup d'autorité d'un type spécial d'organisation industrielle, à savoir l'organisation par usine. Il la définit le « groupement d'ouvriers ou d'employés qui se trouvent réunis par une communion d'occupations dans une même entreprise ». Il y a là un type, il y en aurait bien d'autres selon qu'il s'agirait d'association par localité, par aptitude, même par sexe, par région industrielle, etc.

Mais, le fait même que Ton est encore à débattre ces questions prouve que ce à quoi il faut songer d'abord, c'est à l'organisation ellemême : une fois ce pas fait, le reste viendrait par surcroît et la convention collective se dégagerait, naturellement, des mille modalités de la profession organisée.

Cette convention ne serait ni simplement contractuelle, ni brutalement légale ; mais tout uniment pro/es^fo/î^e/Ze, placée ainsi, selon la nature, entre la loi générale trop large et le « parlementarisme d'usine » trop étroit.

La profession, en créant sa coutume, lui apporterait sa propre sanction. La règle établie à la fois par Tusage, les habitudes et la discussion, autorisée non pas seulement par l'accord des volontés mais par l'adhésion tacite et permanente des participants actuels et futurs, cette règle serait infiniment' plus souple, plus maniable et plus adéquate au [)robIème que la loi écrite.

Elle se moulerait, en quelque sorte, sur les nécessités particulières et se modifierait, sans cesse, en même temps que les conditions mêmes de la production ; elle inspirerait les juges, dicterait le verdict des experts et des arbitres. Elle serait l'œuvre perpétuelle de ces « comités de salaire»

qui s'institueraient partout et qui seraient penchés constamment sur les besoins, les possibilités et les urgences. Elle entourerait ainsi le travail d'une atmosphère de paix, de même, qu'en l'état actuel, il est entouré d'une atmosphère d'hostilité et de lutte.

Donc, tout pour et par Vorganisation 'professionnelle !

Par cette organisation, rien qui ne soit immédiatement facilité : participations, primes, retraites, salaire-assurance, de quelque nom que vous baptisiez les futures combinaisons. Tant que les masses ouvrières n'auront pas fait, sur ellesmêmes, cet effort de discipline, de sagesse et de volonté, elles n'auront rien fait et tout sera toujours à recommencer.

C'est donc un pli à prendre, une raison à se faire, des réflexes à former, une tradition à invétérer. Pourquoi cet effort serait-il impossible en France, puisqu'il a été possible ailleurs, et, notamment, en Angleterre?

Le projet de loi de M. Doumergue n'est pas éloigné d'entrer dans cette voie : à diverses reprises, il fait appel « aux usages des lieux et de la profession ». Ces usages, il faut les autoriser, les débattre, les réglementer. Le traité de la paix

sociale en sera l'aboutissant naturel. Ce ne sera ni tout à fait un contrat, ni tout à fait une loi, mais une coutume autorisée : la coutume corporative. La loi et la jurisprudence n'auront plus qu'à la consacrer et la faire respecter.

Leç Grèves agricole?;

Le Drarpe rural

« Le paysan abandonne les campagnes ! » C'est le cri universel. « Pourquoi s'enva-t-il? Est-il plus heureux à la ville ? Ne regrette-t-il pas cet exode? Resterait-il, reviendrait-il, s'il le pouvait?... » Ces questions se pressent, en même temps, sur les lèvres de tous ceux qui s'intéressent à la vie publique. Et il n'y a qu'une seule et unique réponse : « Nécessité fait loi. »

Le paysan quitte la campagne parce que la campagne chasse le paysan. Elle le nourrit à peine, et, quand elle lui donne le pain, elle ne lui met que bien peu de beurre dessus. Il y a bien longtemps qu'il est question de s'occuper de la situation de l'ouvrier agricole. Certains incidents qui se sont produits sur des divers

points du territoire ont multiplié les sujets de réflexion. Sans parler des événements du Midi, qui ont flambé soudainement et se sont éteints mystérieusement ; sans compter le trouble intime de cette vaste région viticole penchée anxieusement sur le problème de « l'unité de culture », il y a eu les grèves agricoles de la Brie, les conflits ruraux de l'Oise, les grèves horticoles d'Hyères et des environs. Partout aussi, fort heureusement, on avu se dessiner un premier mouvement de conciliation et de banne volonté.

Si le rappel constant à la solidarité des classes subsiste quelque part, en efi'et, c'est là. A la campagne, la collaboration du travail et du capital n'est qu'une extension de la vie familiale. Souvent, on vit encore « au même pot, feu et château », comme disait l'ancien langage. En tout cas, on est attelé, du matin au soir, au même labeur, on arpente la môme glèbe, on subit les mômes averses, on soufl*re des mômes crises, et si, par contre, le soleil rit, il rit pour tout le monde.

Nulle part donc, il n'est plus naturel de rechercher une atténuation raisonnable et débattue aux difficultés de l'existence commune et aux misères qui sont le lot d'une trop grande parlie de la population laborieuse.

Malheureusement, la prudence et la bonne volonté elles-mêmes ne sauraient y suffire, tant le problème est varié et complexe. Il y faudrait, en outre, une intelligence à la fois très vaste et très pratique, — assez vaste pour embrasser toute la politique mondiale, assez pratique pour s'appliquer au plus minime détail, — il y faudrait une connaissance exacte des réalités et un cœur généreux capable de battre au rythme d'un beau rêve, — ce rêve ne dût-il jamais complètement se réaliser; ou, plutôt, ce n'est pas trop de la collaboration réfléchie et prolongée de tous pour venir à bout d'une telle tâche. Car, selon le mot de Gambetta, à peine modifié : « JMtt^a pas une question rurale, il y a des questions rurales. »

La campagne française est un résumé de la vaste terre : on cultive l'olivier à Nice comme à Athènes, l'oranger au cap d'Ail comme à Blida, la betterave à Abbeville comme en Allemagne, le pommier en Normandie comme au Canada; on fait rélevage, dans le Perche et dans le Morvan, comme en Angleterre ; on cueille le fruit dans la vallée du Rhône, la fleur dans le Midi, les primeurs en Algérie et en Bretagne ; la vigne est en France comme chez elle et les céréales emplissent les greniers aussi bien et mieux que

nulle part. Le bras et la main du paysan français doivent suffire à ces labeurs divers. Et, trop souvent, ces labeurs trop variés ne l'enrichissent pas !

C'est que, en effet, le résultat principal de cette étonnante et admirable diversité, est l'éparpillement, sur un sol vaste et exigeant, de forces inégalement et surtout irrégulièrement occupées. De région à région, tout change : un tour de main, traditionnel en tel point, devient inutilisable à six lieues de là; horticulteur, éleveur, scieur de long, sarcleur de betteraves, chacun est attaché à son coin de terre, soumis à la méthode locale.

Et puis, le travail lui-même suit le caprice des saisons : tout à coup violent, surchauffé et prolongé comme l'ardeur sans repos d'une journée d'été, parfois raccourci, recroquevillé et pauvre comme la minceur obscure d'une journée d'hiver. Après des surmenages excessifs, des repos forcés et énervants. « Il y a trop de bras l'hiver. Le chômage est à l'état endémique chez les ruraux » : voilà l'aveu de toute la province. D'où cette échelle perpétuellement mobile des salaires, (pii, à leur tour, moulent et descendent avec le soleil.

Si l'on compare et si l'un rapproche les chiffres

des statistiques officielles, on est confondu de cette inégalité, qui, se promenant en quelque sorte sur le sol national, de région à région, de profession à profession, de saison à saison, -s'élève pour un court temps à des salaires très rémunérateurs, peut-être jusqu'à six et huit francs par jour, pour tomber, trop fréquemment et trop longuement, hélas ! aux chiffres les plus dérisoires et les plus humiliants : 2 francs ou 1 fr. 50 par jour, — journée d'homme, non logé et non nourri !

Qui ne sent que si ces différences sont le résultat fatal dune certaine « force des choses » devant laquelle on ne peut que s'incliner, elles tiennent aussi à Téparpillement des populations rurales, à leur état inorganique, à l'espèce de résignation qui est le fond du caractère rustique, à l'emploi mal combiné des éléments divers qui concourent à la production? Qui ne sent qu'avec un peu plus d'application, de fermeté et de précision on pourrait faire autre chose, et laire mieux?

Ici, moins encore que dans la question du travail industriel, il ne s'agit nullement de décou- \yir un procédé unique, une panacée, fille de la théorie et de la doctrine ; cette panacée n'existe pas : la multiplication infinie des cas pjirticuliers

suffit pour le prouver. Il faut donc procéder par tâtonnements et mise au point, en conformant le remède aux besoins, aux exigences, même aux simples possibilités locales.

Ce qui est indispensable,^ avant d'entreprendre, c'est de savoir où l'on va et de connaître d'avance la limite pour ne pas s'élancer d'un élan trop brusque, qui risquerait de casser tout ou d'être ramené trop vivement en arrière par la Nécessité, maîtresse des choses, des personnes — et même des syndicats.

En cette matière, plus qu'en toute autre, les moindres erreurs ou défaillances sont guettées par la concurrence. Le marché international est vaste et sensible. Il est vi^^ilant et astucieux. Malgré sa puissance infinie, il est à la merci des moindres entreprises d'accaparement, par suite de la hâte inhérente au besoin pressant, urgent, universel. Le ventre n'attend pas, et la spéculation le sait. Toute modification au cours des comestibles, et notamment du comestible par excellence, le blé, peut avoir pour corollaire subit, imprévu, alîreux, la panique et la famine. C'est ici, surtout, que gouverner c'est prévoir.

Il faut donc que ces matières soient touchées d'abord par des aptitudes capables de généralisation, et c'est pourquoi je me félicite de la diffusion si

rapide en France des syndicats agricoles. Ici encore, l'organisation vaut mieux que tout. Du moins, trouve-t-on à qui causer.

Il existe, en France, actuellement, 3.883 syndicats agricoles, groupant près de 800.000 membres. On a beaucoup parlé et écrit au sujet de certaines tendances et dispositions de ces puissantes sociétés. Ne mêlons pas trop la politique aux affaires. Cette force existe; elle est légitime; il ne saurait être question de se passer d'elle : mieux vaut obtenir d'elle un concours efficace au progrès. N'en douions pas, elle saura comprendre son rôle et son devoir.

Or, ce devoir — le premier devoir, le devoir urgent — est évidemment de contribuer à assurer la paix rurale. Gela, le patronat agricole le doit; il le doit au pays, il se le doit à lui-même. Que les conditions d'existence du travailleur rural s'améliorent, et ce sera profit pour tout le monde. Les campagnes se repeupleront et la main-d'œuvre se multipliera, si la vie y est plus douce. La question du personnel doit donc être, d'abord, à l'ordre du jour de toutes ces Unions. Faute de cette émotion généreuse, elles se dessécheraient, tel un corps sans âme. Il ne s'agit pas seulement d'acheter des engrais; il faut semer, si l'on peut, de lajoie, c'est-à-dire, du bien-être et du bonheur.

Pourquoi prêcher des convertis? Le mouvement existe. Il se manifeste, non plus par des paroles, mais par des faits. Déjà les questions de salaire, de protection du travail, de durée du travail, de confortable minimum (par exemple en ce qui concerne le coucher à Técurie) et mille autres considérations de celte nature sont examinées par un sage calcul des voies et moyens. On fait plus : on commence à mettre sur pied l'organisation de commissions permanentes du travail agricole mixtes, c'est-à-dire comprenant à la fois des patrons et des ouvriers.

Sous cette forme ou sous d'autres, des organes de délibération et d'entente peuvent se multiplier rapidement et produire de bons résultats. Plus on se lèvera tôt, plus vite on ira au-devant, plus on mettra de bonne volonté, de sincérité, de bonne foi, et plus les chances d'arrangement raisonnable seront sérieuses et durables.

Mais, il faut le dire immédiatement, ces initiatives, si intelligentes et si utiles qu'elles puissent être, ne suffisent pas.

Il y a une vieille méfiance ancrée dans l'esprit de Jacques Bonhomme. Il voudra faire ses affaires lui-même^. Déjà, il a mis la main à la pâte SUE certains points, et il ne s'en est pas trop mal tiré, témoin ce remarquable elVort des associa-

lions syndicales d'ouvriers agricoles et de bûcherons, dans la Nièvre et dans le Cher, étudié amoureusement, si j'ose dire, dans la thèse de M. L.-H. Roblin.

Et l'organisation elle-même n'est pas tout; il y a d'autres procédés de soulagement mutuel et d'entr'aide; les plus anciens sont les plus éprouvés et les plus sûrs, peut-être : il y a le métayage, l'épargne, l'accession à la propriété... Là encore, des transformations et des adaptations nouvelles se produisent et se développent chaque jour.

La meilleure défense de Touvrier agricole c'est encore la défense de la terre.

La Défende de la T^erre

C'est en défendant la terre qu'on défendra le travailleur de la terre. Il est un point sur lequel tous les hommes d'État français, dignes de ce nom, ont toujours été d'accord : si la France veut conserver, parmi les peuples, le rang éminent que lui assurent sa situation et sa fertilité, il faut qu'elle veille, sans cesse, à la prospérité de ses cultivateurs et de ses paysans. Observation d'autant plus importante, à l'heure présente, qu'une rupture d'équilibre s'est produite, incontestablement, au profit des villes, du travailleur urbain, de la fortune mobilière.

Ce déplacement trop brusque est probablement la cause de la plupart des maux dont nous souffrons : difficultés sociales et politiques, gêne réciproque, crises régionales, dépopulation, dépression relative vis-à-vis de l'extérieur.

L'effort systématique qui, depuis des années, tend à détourner les capitaux et les intelligences des travaux de la terre, a, peu à peu, menacé les forces vives et anémié le corps de notre vieille France. Le sang a coulé, goutte à goutte, silencieusement, secrètement. Personne ne pouvait constater, ni même diagnostiquer le mal : la déperdition s'accomplissait dans chaque famille, dans chaque fortune particulière ; et les veines se sont trouvées vides, tandis que les membres gardaient encore les apparences de la vigueur et de la santé.

Le bas de laine a crevé ses mailles ; les belles pièces d'or sont tombées, une à une, et parfois en masse, attirées par la promesse de gros intérêts sans labeur; il s'est produit, pour la classe des propriétaires, ce qui est arrivé, jadis, à la noblesse de France, « allant à la cour en emportant ses champs sur ses épaules » : les nôtres ont mis leurs champs dans leur portefeuille.

D'après cet exemple, le paysan n'a plus admis, pour lui et ses fils, comme idéal suprême et but de toute une vie, « l'arrondissement » de l'héritage paternel. On a voulu des résultats plus brillants et plus rapides. L'épargne française a pris la direction que l'on sait. Chacun s'est préoccupé de l'équilibre international des richesses;

LA DEFENSE DE LA TERRE

non de l'hygiène normale de son avoir particulier. La situation monétaire aux États-Unis est devenue un souci pour le vigneron de l'Hérault î Il s'est apitoyé sur les suicides de milliardaires, le pauvre !

Questionnez un notaire, un juge de paix; ils vous diront que, dans la moindre succession rurale, il se trouve maintenant un paquet de a valeurs » — ou de non-valeurs, comme vous voudrez — avec des « titres », qui ne sont, trop souvent, que de sonores promesses. Qui fera le bilan des sommes qui ont été arrachées, depuis un demi-siècle, à leur naturelle destination?

L'argent est parti. Étonnez-vous, après cela, que les hommes soient partis, à leur tour, l'un suivant l'autre. Ainsi, les campagnes se sont trouvées à la fois appauvries et désertées.

L'agriculture est la première des industries nationales. Elle manque de bras parce qu'elle m'anque de ressources; il faut ramener vers elle le capital qu'un vain mirage a séduit. A cela, des mesures sociales et des mesures politiques peuvent contribuer : je n'ai pas à m'expliquer ici à ce sujet.

Mais ces mesures ne suffisent pas : il faut, en outre, et surtout, de la part des capitalistes à

tous les degrés, grands ou petits, une connaissance mieux éclairée et plus profonde de leurs intérêts, une appréciation plus exacte de la véritable sécurité et stabilité; la fortune se rapprochera de la terre et, avec elle, l'intelligence. Puis, les bras reviendront, eux aussi. Par une collaboration efficace des trois agents de la production, les choses reprendront leur cours normal conforme à la destinée et au génie de la France.

Donc, puisque l'absentisme fut le mal, pour premier remède : la présence. Mais elle-même ne suffit pas encore. Il y faut, en outre, de la part du propriétaire, Vassisiance, c'est-à-dire le secours matériel, le secours intellectuel, le secours moral. Une collaboration constante, une aide bienveillante, — avec le sentiment et la gratitude, non affectée, mais sincère, des services réciproques.

Il est un mot toujours présent à l'esprit du paysan français, c'est le mot féodalité : qu'on l'en efface une fois pour toutes ! Tout propriétaire, tout employeur de bras s'est cru, longtemps, le seigneur et un peu le suzerain. Eh bien, cela est fini, bien fini. Entre les deux hommes, il y a collaboration, échange de services, voilà tout: seulement l'un dirige parce que c'est son rôle de diriger.

LA DÉFENSE DE LA TERRE 199

Quand cela sera bien compris et bien entendu, un grand pas sera fait. Écoutez le rapport si sage de la Compagnie de Blanzy. à l'Exposition de 1889 : « L'ouvrier est émancipé et ne souffrirait plus, aujourd'hui, que, même pour lui faire du bien, on portât la moindre atteinte à son indépendance, dont il est fier et jaloux, La tutelle, si bienveillante qu'elle puisse être, le révolte et l'offense, comme un attentat à sa liberté... » Ceux-là, pourtant, ne sont pas des socialistes!

Ce retour vers les campagnes est, d'ailleurs, dans le courant actuel des choses. N'avons-nous pas vu, récemment, qu'un prince de la maison de Danemark se décidait à mettre la main à la charrue, — tel Cincinnatus. L'agriculture étant la première industrie de son pays, ce prince, vraiment moderne, n'a pas hésité à prendre effectivement la direction d'une ferme. Il va à l'œuvre de son temps comme ses ancêtres jadis à la mission de leur siècle : cultivateur comme ils furent chevaliers.

En France, on dirait que l'on voit naître un mouvement de même nature. L'encombrement des carrières dites « libérales », les dissensions politiques, les exclusions systématiques auront, du moins, produit ce bienfait : comme il faut vivre, une partie de la jeunesse se retourne vers

les carrières où l'indépendance paraît plus assurée et le labeur mieux récompensé : l'industrie et Tagriculture.

Ces jours-ci; quelqu'un ne criait-il pas : « Sus aux diplômes ! » J'ai vu des pères retirer leur fils des études à la veille du baccalauréat en disant : « A quoi bon?... » Le diplôme ne nous lâchant pas, on le lâche. Qu'importe que nous n'ayons plus de bacheliers, si nous avons des hommes.

En reprenant, près de la terre, la position qu'il n'aurait jamais dû quitter, le capital assurera, à la culture, le caractère d'où dépendent, maintenant, son progrès et son avenir : il en fera, de plus en plus, une industrie; les méthodes deviendront de plus en plus industrielles. Il exigera une comptabilité bien tenue, des prévisions solidement établies, un calcul aussi précis que possible des frais, des risques, des assurances, des bénéfices ; il aura une conscience, exacte et réfléchie de l'emploi de cette année de trois ans qui est la véritable année agricole ; en un mot, il saura prévoir et pourvoir. Ainsi/il gardera sa position indispensable et inébranlable à l'égard de la main-d'œuvre.

Le propriétaire ne sera plus l'être lointain qui

LA DEFENSE DE LA TERRE

apparaît un jour pour partager le fruit et toucher le fermage : non, il sera l'associé, le directeur, le participant, capable de faire les sacrifices nécessaires et de conduire en sorte que tout marche pour le mieux, au profit de tous.

Présence, organisation, collaboration, telles sont les lignes générales; ces progrès auront pour contre-parties naturelles, au profit de l'ouvrier de la terre, la sécurité, le bien-être, l'épargne et, enfin, Vaccession à la propriété.

Car, tel est le but suprême. Protéger la terre pour multiplier le propriétaire, tout est là. Du servage au salariat, du salariat au métayage ou à la participation, du métayage au fermage, du fermage à la propriété, telle fut la marche des choses, quand elle eut pour point de départ la conquête.

De la communauté au patrimoine indivis, du patrimoine au partage et à la propriété individuelle, telle est la marche parallèle, si on la suit dans révolution paisible de la société; de toute façon, l'objectif fut et sera toujours le même : la civilisation ne remontera pas le cours des siècles.

Donc, la propriété démocratisée par Corganisation de la démocratie, telle est, au point de vue rural, la formule qui résume la tâche de l'ave-

nir : elle se confond, d'ailleurs, avec l'œuvre plus générale qui sera — tout porte à le croire — l'honneur de notre époque : assurer l'harmonie des labeurs et la juste répartition des bénéfices par la science et dans la paix.

Le Gopflit — La Défep^i^e

Certes, il serait plus agréable de penser à autre chose ; mieux vaudrait s'abandonner à l'optimisme du sage Pangloss et à la quiétude du « tout arrive, tout s'arrange ». Mais quand la surprise de Draveil frappe à la porte, ébranle la maison, comment ne pas s'émouvoir? La paix civile a été gravement troublée hier; elle le sera, peut-être, demain.

Cette organisation ouvrière syndicale , tant désirée, est à peine née qu'elle s'affirme révolutionnaire. On comptait arriver, par elle, à la délibération commune, aux conflits arbitrés, à la pacification finale; on se heurle à la négation et à la violence.

Faut-il renoncer aux espoirs si chèrement caressés, ô Waldeck ! Ou bien doit-on persévérer

à l'aveugle, dans la voie douloureuse où s'ameutent les mécomptes et les désillusions?

Même si la solution de la crise actuelle était ramenée à ce seul terme : faillite du syndicat^ elle n'en serait pas moins désastreuse. Le syndicat aboli, par quoi le remplacerait-on?

Ne serait-ce pas une anarchie pire que toutes les autres, celle qui jetterait, sur le marché du travail, une foule désillusionnée et surexcitée, sans chef, sans boussole, sans lendemain, ne connaissant d'autre discipline que la colère ou la faim? Est-ce pour cela que la philosophie et la philanthropie ont tant et si loyalement cherché, que des solidarités, des sympathies se sont développées, qu'une morale sociale plus douce est née au cœur de la démocratie?

Les réacteurs auraient donc raison, et l'histoire, dans ses alternatives impassibles, reverrait l'ordre s'asseoir entre l'obéissance et le silence?... Si c'était là l'issue, quel découragement ! La faillite s'étendrait à toute l'œuvre, à toute la pensée modernes. La vie ne vaudrait plus la peine d'être vécue.

Mais la perspective inverse est-elle plus souriante? Peut-on fermer les yeux et se boucher les oreilles? N'est-il pas évident que le mouvement gagne tous les métiers et s'étend sur toutes les

régions? A supposer même que le conflit ne soit pas voulu et désiré, quand de telles foules s'ébranlent, leur simple déplacement rompt l'équilibre et prépare la catastrophe. Elles ne sont plus maîtresses d'elles-mêmes, quand une fois elles sont debout.

Des observateurs bien informés n'affirmaientils pas que la journée de Draveil n'était qu'un simple malentendu : « Les manifestants pensaient que la grève avait assez duré; dans leur esprit, la manifestation, toute de calme, mais aussi toute d'énergie, devait être le signal de la détente et la fin du conflit. {Le Temps.) » Cela prouverait, tout au moins, qu'on ne lance pas impunément les masses, sans cadres et sans mot d'ordre, sur le chemin de la fatalité !

Les explications valent ce qu'elles valent: la tête du mouvement n'en serait pas moins prise, désormais, non plus par ceux qui entendent obtenir, du libre débat, les bénéfices légitimes réclamés par chaque corps de métier, mais bien par ceux qui prétendent faire bloc de toutes les aspirations et de toutes les passions pour enfoncer, d'un seul coup, l'actuelle société!

Tout révèle cette mainmise du parti révolutionnaire sur les organisations professionnelles : les excommunications lancées contre les corpora-

tions qui résistent ou qui hésitent, les pressions exercées suffisent pour faire preuve. Il y a tyrannie déclarée et acceptée. Gela se passe sous les yeux du public. Avant-hier, on organisait la « grève d'entraînement », la « grève grande manœuvre »; hier, c'était la « grève manifestation », la « grève avertissement » ; demain — on la prêche et on l'annonce — ce sera la « grève expropriation », la « grève liquidation ».

Voilà le fait réalisé et l'avenir promis. Comme le disait, ces jours-ci, un de ces rudes logiciens à M. J. Jaurès : « Croyez-vous qu'une révolution s'accomplisse sans qu'il y ait de la casse? »

La révolution 1 Eh bien, si nous en sommes là, mieux vaut le savoir. La révolution? Mais, c'est l'affaire du gouvernement. La société attaquée a pour devoir strict de se défendre. Elle est armée et organisée en conséquence.

La situation actuelle est des plus claires : pas un seul parti politique qui pactise avec cette campagne. A force de rejeter vers la « réaction » tous ceux qui ne trempent pas dans le complot révolutionnaire, on a mis à la disposition du gouvernement la force maximum dont il puisse disposer.

Les journaux radicaux, les comités politiciens.

les syndicats sérieux, les bourgeois et petits bourgeois, les propriétaires grands et petits, les travailleurs non endoctrinés (et ce sont les plus nombreux) font corps avec les institutions, l'administration, la police, Tarmée et un ministère qui, de M. Clemenceau à M. Viviani, ne peut passer, tout de même, pour rétrograde et ennemi du progrès.

Donc, s'il s'agissait réellement de révolution violente, d'assaut de vive force livré à la société, la société est avertie et elle se défendra.

Mais, nous n'en sommes pas là. A l'heure d'en venir aux mains, combien de « militants » s'enrôleraient et braveraient les malheurs certains pour un bénéfice aléatoire?

Seulement, il y a une menace plus immédiate ot de réalisation plus prochaine, assure-t-on. Celle-là, le public en a subi les premiers effets, en a éprouvé les premières appréhensions, et c'est à cette menace qu'il faut parer et qu'il est possible de parer en s'y prenant à temps. La grève-expropriation, ajournée aux calendes grecques, il reste la « grève-manifestation », la « grèveintimidation » ; la grève qui veut faire peur, ou du moins agacer, taquiner, décourager, celle dont un avant-goùL nous a été donné par la fantaisie des électriciens et de M. Pataud. Ils se sont

fâchés, à moitié, comme des enfants qui font une niche. En éteignant les lumières, ils ont fait descendre la philosophie de la crise, du ciel sur la terre. Ils ont joué à embêter M. Viviani.Ce qu'ils ont dû s'amuser!

Cette grève-là, mi-partie ironique et sérieuse, n'en est pas moins une répétition de la bonne « grève générale », celle qui aspire au sabotage de la vie commune et du tran-tran habituel.

Au jour dit, tout s'arrête : plus de pain chez le boulanger, plus de lait à la porte de l'appartement, plus de légumes chez la fruitière, plus de lettres, plus de journaux, plus de trains, plus de cafés, plus rien; rien de rien ; Paris, l'énorme Paris, du Louvre aux faubourgs — que dis-je, Paris et la France entière — seront comme le palais de la Belle au bois dormant : les estomacs seuls ne dormiront pas.

Cette grève et ses filiales, comme on dit, ont un caractère bien déterminé : elles visent, non pas le patron, mais le consommateur.

Le consommateur! Ah! il est bien le plus patient, le plus docile, le plus résigné de tous les êlres ! Depuis que l'on a inventé les conflits du capital et du travail, c'est sur lui que tout retombe et il accepte tout. Chaque crise se résout

en un accroissement du prix des choses, et il trouve cela tout naturel. Tondu, rasé, écorchc, il est toujours content. Qu'on mette de l'eau dans son lait, du verre dans son pain, des épingles dans son matelas : il jubile. Au jour de la grève et du lock'Out, le prix de la vie s'est accru dans des proportions formidables : il ne se tient pas d'aise, il paye et il chante, comme disait Mazarin. Sous l'ancien régime, on l'appelait Jacques Bonhomme; maintenant, c'est Gogo, Gribouille, Cadet-Rousselle : il paye toujours.

Les bateaux-mouches sont en grève : il prend l'omnibus et paye six sous au lieu de deux sous. Voilà qui va bien ! Les cordonniers sont en grève; il paye vingt-cinq francs ce qui valait dix-huit- Parfait ! Les entrepreneurs ont décidé le lock-out du bâtiment; on ne peut plus circuler dans les rues ; les chantiers du Métropolitain, du Gaz, des égouts sont fermés. Exquis ! Le client du Métropolitain, du Gaz et du Tout-à-l'égout attendra. 11 attendra (vous m'entendez bienj, jusqu'à ce qu'il plaise à ces messieurs de se mettre d'accord; et, finalement, il paiera beaucoup plus cher l'agrément retrouvé de ses petites commodités.

Donc, le consommateur est, par définition, une bête de somme. Pourtant, il a une force dont il lui suffirait d'user pour que tout rentrât dans le

rang. Car il est le nombre. Oui, ce pelé, ce galeux, cet être méprisé et méprisable, qui se laisse jouer, berner, duper, il est ce qu'il y a de plus puissant : il se nomme Tout le monde. Le consommateur, c'est vous, c'est moi, celui-ci, celui-là, tous, vous dis-je, et même il se confond avec cet autre, auquel il a tiré le chapeau jusqu'ici : Monsieur le Producteur!

— « Monsieur Te Producteur ! Vous et vos pareils, vous finissez par m'échauffer la bile » !

Le jour où le consommateur dira ceci à son confrère en le regardant dans le blanc des yeux, ce jour-là, il y aura quelque chose de changé, vous pouvez m'en croire; et, de cette journée, au train dont on nous mène, vous verrez bientôt lover l'aurore.

Organisation des métiers, Lock-out patronal.

Grève ou sabotage du travail, voilà l'attaque ;

Organisation des. acheteurs, Lock-out de la clientèle, Grève ou sabotage de la consommation, voilà la défense !

Les quartiers, les groupements, les besoins

similaires, traqués par la nécessité, sauront bien aussi trouver leur tactique; des comités d'action et de propagande naîtront du péril, comme on a vu des sociétés d'abonnés au téléphone se constituer, à bout de patience. Les abonnés au secteur électrique sauront, s'il le faut, résilier par masse leurs contrats avec les compagnies et vivre à la chandelle, pour avoir le dernier mot. Quant aux compagnies, elles prendront leurs précautions ou chavireront : c'est leur afîaire.

La puissance de l'acheteur, c'est l'argent. Il se groupera par la souscription, comme les autres se groupent par la coalition. Il y aura aussi des « campagnes », des « grandes manœuvres » et des « mots d'ordre » — de la discipline, en un mot.

Quand, une fois, il sera entendu que la clientèle ne se procurera la marchandise ou le service que dans des conditions, sinon dictées, du moins débattues par elle ; du moment où elle se surveillera elle-même, parera aux difficultés immédiates par une action vigilante; si elle sait créer, au besoin, des réserves et des approvisionnements pour repousser Tassant de la «grève générale », en un mot, si la consommation se met sur la défensive, puisqu'elle est attaquée si témérairement, alors, l'otTensive de messieurs

les vendeurs — ouvriers, patrons ou intermédiaires — trouvera à qui parler.

Le consommateur est à bout, — voilà la vérité ! Si les producteurs l'ignorent, qu'ils l'apprennent. Ça, c'est « l'avertissement »! Ils rient, ils plaisantent, ils n'y croient pas. Ils accablent, de plus en plus, la pauvre bourrique qui plie sous le faix. Attendez; son tour viendra. On riait aussi de vos organisations; on en tremble aujourd'hui. Elles ont mis sous le joug le consommateur qui n'en peut mais. Tout a une fin. Il a bon dos ; mais il tient le bon bout. Et, s'il le veut bien, il aura le dernier mot.

Le Cop?onr)rpateUr

La question du «Consommateur» est posée, et je crois que tout le monde devra s'en féliciter; non seulement le consommateur proprement dit, c'est-à-dire le client, quand il met la main à sa <( profonde », mais aussi le producteur, puisque, en somme, ils ne sont qu'un.

Si le consommateur a en poche cette puissance d'achat qui lui permet de se présenter chez le marchand, cette ressource n'est-elle pas le résultat d'un travail, d'une production quelconques?

Le problème serait des plus simples si nous en étions encore au temps des primitifs échanges : M Donne -moi d' quoi qu' t'as, je te donnerai d'quoi qu' j'ai ». Mais la civilisation, c'est-à-dire le progrès, a compliqué les choses, et il faut,

maintenant, quelque application pour s'y reconnaître.

Le but à atteindre, parmi les fluctuations incessantes de l'offre et de la demande, c'est l'équilibre des forces sociales. La recherche de cet équilibre : voilà, peut-être, la meilleure définition du socialisme.

On a dit que la santé était l'équilibre des fonctions organiques; tant qu'on peut le maintenir, on vit; quand il est rompu, on meurt. Ainsi, du corps social; il sera sain si toutes les forces tendent à assurer l'équilibre, et malade si elles tendent à le détruire. La prédominance abusive d'une des parties sur l'autre crée la tyrannie économique, — la plus intolérable de toutes. Quand elle menace, il est permis de crier gare. '

Théoriquement, l'offre et la demande, la vente et l'achat, sont seuls en présence et en lutte : en fait, un tiers s'est glissé entre eux, l'intermédiaire. Son rôle est loin d'être inutile, puisque, sans lui, les deux parties principales s'ignoreraient, le plus souvent. La fonction qu'il remplit e^4onc indispensable, mais elle complique.

Quoi qu'il en soit, c'est avec ces trois figurés, ces trois cartes, que se joue toute la partie économique et sociale.

Il est évident, en etTet, qu'avant qu'il y eût une production quelconque parmi les hommes, c'est-à-dire une aptitude à transformer les choses de la nature, il y avait l'usage direct des choses naturelles elles-mêmes. Notre père Adam goûta des figues, et notre mère Eve des pommes, avant de faire, l'une de la pomme une séduction, et l'autre de la feuille du figuier un vêtement. A la seconde génération, Gain bêchait la terre, et c'est seulement à la troisième génération que parut, comme dit le poète, « Tubal-Caïn, père des forgerons».

Aussi, les premiers socialistes modernes, convaincus de la nécessité de subvenir, avant tout, aux besoins de la vie, se sont-ils occupés, d'abord, du problème de la consommation : étant des simplistes, ils la voulaient commune de même que la propriété, c'étaient les communistes; les collectivistes, ou organisateurs du travail, ne vinrent qu'après.

La politique, à cette époque, c'est-à-dire vers le milieu du xix*" siècle, la politique avancée, la politique radicale et démocratique, n'avait qu'un mot à la bouche : soulager le consommateur.

A partir de 1848, la défense du consommateur est l'objectif de tous les partis qui se réclamaient

de rinlérêt du peuple, y compris le parti bonapartiste. Abaissement des droits des douanes, libre concurrence, suppression des contributions indirectes : ce qui frappait l'acheteur pauvre était un mal à détruire dans la racine. Avant tout, la vie à bon marché.

Soudain, le socialisme change son fusil d'épaule. Il prend fait et cause pour le producteur : le collectivisme est né.

La seule liberté qu'on revendique désormais, c'est la liberté d'association. La méthode politique nouvelle est la protection. L'État, mettant sa force à la disposition des producteurs, va droit devant lui, sans trop s'inquiéter de la conséquence fatale de son intervention, le renchérissement général des prix.

Sur les mérites comparés des deux systèmes, on disputerait jusqu'à la fin des siècles... Ce que j'ai voulu établir, en évoquant cette histoire, c'est qu'aucune thèse n'est absolue et qu'à tout il y a une limite. Cette limite est imposée, en matière d'échanges, par les besoins de Texistence et « le droit à la vie », c'est-à-dire la tolérance du consommateur. Si on charge trop la bête, elle succombe. Les producteurs seront bieu avancés, si leur Société, qui doit avoir toutes les perfections, meurt.

Dans Tétat actuel des choses, les consommateurs n'ont recouru que rarement à Tassociation, — le jeu de la concurrence les ayant suffisamment défendus. M. Fournière dit : « Le consommateur est isolé par définition. » Cependant, déjà, la règle comporte de nombreuses exceptions; et, si l'on exige trop de lui, la faim fera, décidément, sortir le loup du bois.

L'idée est dans l'air. Il ne faudrait pas beaucoup d'essais comme les grèves frappant le consommateur; il ne faudrait pas que de telles fautes contre la solidarité sociale se multipliassent, que ces « grandes manœuvres » — qui sont de fausses manœuvres — se répétassent trop souvent, pour que le public, se sentant visé, se mît sur ses gardes.

On me fait un reproche; on me dit : « Comment pouvez-vous pousser à cette organisation de la consommation? N'est-ce pas un nouvel élément de discorde ajouté à tant d'autres? Ne trouvez-vous pas la situation assez critique? Quel avantage à préparer d'avance une mobilisation en vue de conflits qui, peut-être, ne se produiront pas? »

Constater le mouvement n'est pas le susciter; ce n'est pas créer le péril que le signaler. D'ailleurs, ma réponse est simple : j'ai foi

en Torganisation. De part et d'autre, l'organisation ne peut amener que de bons résultats.

Laissons l'association des producteurs jeter sa gourme, — non sans l'avertir des imprudences qui peuvent la compromettre, — mais comptons qu'elle se guérira d'elle-même, sinon qu'elle sera guérie par la leçon des faits. Un jour viendra où le syndicat, en France comme à l'étranger, s'apercevra qu'il a un autre rôle à jouer que de s'exercer à « faire peur au bourgeois ». Quand on possède une autorité réelle, on ne la gaspille pas en démonstrations vaines. Dès que l'association des travailleurs sera maîtresse de sa volonté et de ses nerfs, elle s'imposera par sa revendication justifiée et par les armes légales.

Ce jour-là, l'existence d'une contre-partie, formée par certains groupements de consommateurs, ne serait pas un mal, au contraire. Quand on est deux, « on cause ». Que dis-je, deuxl On sera trois ; car il faudra bien admettre au conciliabule ce tiers inévitable : le patron, l'intermédiaire.

Je n'ai pas besoin d'insister pour prouver que les associations de consommateurs ne sont pas fatalement antagonistes aux associations de producteurs. Se composant de la même humanité

souffrante, elles sont l'une à l'autre, comme le vêtement et la doublure. Leur intérêt est identique et, ce dont je me plains, c'est qu'on l'oublie.

Même pour le succès de la revendication socialiste, cette collaboration est nécessaire; et c'est pourquoi il ne faut pas la décourager d'avance, en refusant à Tune des parties voix au chapitre. N'a-t-on pas cité l'exemple de ce restaurateur américain qui, ayant refusé de payer son personnel au tarif syndical, y fut contraint par une véritable grève de ses clients, prenant parti pour ses employés ?

Un fait considérable se produit, à l'heure présente, qui ouvre la voie aux discussions équitables et doit contribuer à l'amélioration des rapports respectifs : partout se constituent des Ligues sociales d'acheteurs. Elles ont eu, à Genève, leur premier congrès international dont l'objet principal est d'étudier « le rôle des consommateurs en face des conflits industriels » ; et le but, proclamé par le remarquable exposé de M"^ H. Brunhes, est de provoquer, de la part des consommateurs, une intervention dans les conflits du travail pour adoucir le sort de l'ouvrier. Rien de plus topique; je ne pense pas qu'on puisse accuser ces ligues de poisser à la guerre civile.

Production active et réglée, consommation abondante et ménagée, équilibre des deux forces par un débat continuel et compétent, telle me paraît devoir être la plate-f.orme sérieuse des futures évolutions sociales. La répartition des produits du travail — la troisième des revendications socialistes — se fera, ainsi, dans la paix. Toute violence qui prétend précipiter l'impulsion la retarde : la raison, l'histoire, l'expérience le prouvent : les Gracques sont les pères avérés de la servitude romaine.

Le consommateur et le producteur, ayant à s'aboucher pour s'entendre, qu'ils s'organisent, rien de mieux. Mais pas de procédés occultes, de manœuvres d'intimidation, de coups de violence et de surprise. Les grandes transformations ne se font pas d'un coup de baguette : le temps des miracles est passé.

La véritable panacée de notre âge, c'est la lumière; il n'y a qu'une force invincible, celle de l'opinion. De même que le commerçant ne peut plus tromper le client, averti par le cours public de toutes choses, de même le producteur n'en imposerait pas longtemps au consommateur. L'équilibre ne se trouvera pas autrement que par une combinaison bien ajustée et jointoyée des efforts et des intérêts communs : cela ne s'im-

provise pas; et c'est à quoi serviront, précisément, les organisations économiques, se subordonnant, bien entendu, à la plus puissante et à la plus indispensable de toutes, l'organisation nationale, — TÉtat.

Lettre à rr)op facteur

Paris, le 10 mai 1909.

Monsieur,

Vous me remettez si souvent des lettres que vous me permettrez de vous en adresser une.

Je voudrais, vous le pensez bien, vous parler de ce qui est à Tordre du jour, c'est-à-dire de la grève dont vous et vos camarades nous menacez depuis quelque temps. La question m'intéresse tout autant que vous : comme contribuable, je paye, et comme consommateur, je ne serai pas payé : cela me donne voix au chapitre.

Donc, si vous proclamez la grève, mon courrier ne me sera pas distribué. C'est une perspective à laquelle je suis résigné. Je ne serai pas, d'ailleurs, sans consolation : votre boîte m'apporte, chaque jour, quelque demande de recommandation émanant, comme par hasard, de quel-

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qu'un de vos camarades, les fonctionnaires. Quoique non parlementaire, je me fais un devoir de répondre et d'écrire à u l'administration compétente » : ci, deux lettres, ou plus. Si vous faites grève, moi aussi. Nous nous reposerons ensemble. Les solliciteurs attendront.

Gomme nous serons de loisir, vous me direz, peut-être, en fumant une cigarette, les vrais motifs du « mouvement ».

Franchement, pour le gros public, c'est matière un peu obscure. Que voulez-vous, au juste? De quoi vous plaignez-vous? Dans les listes de vos revendications et dans les discours éloquents de vos délégués, c'est à peine s'il est question des sujets qui provoquent les grèves, ordinairement : relèvement des salaires, diminution du travail, meilleure répartition des bénéfices, etc. Le statut des fonctionnaires lui-même vous paraît quantité négligeable.

Votre grief principal serait, si je comprends bien, que M. Simyan ne vous plaît pas. II vous a traité cavalièrement. On vous a promis sa tête. Vous voulez l'avoir, vous l'aurez; ou, alors, je ne recevrai pas mon courrier...

Généralisons : Postiers, facteurs, ambulants, demoiselles du téléphone, messieurs du télégraphe se plaignent de ne pas être traités comme

ils le méritent. Il faut les croire. Oa. ne peut admettre, en effet, que tant de gens raisonnables s'ameutent pour nous induire en erreur. Mieux vaut souffrir dans nos commodités particulières que de ne pas lutter contre un mal qui frappe un si grand nombre de nos concitoyens.

Tout tyran est insupportable, s'agît-il de M. Simyan. Quand c'était Louis XIV encore !... Mais ce parlementaire !... C'était bien la peine de prendre la Bastille ! Dans un pays d'égalité, obéir est une souffrance intolérable. Les postiers et les postières sont ou ne sont pas des hommes libres; ils ou elles n'obéiront que s'il leur plaît d'obéir et à qui il leur plaît. Voilà !

Mais, justement, c'est là le hic!

M. Simyan abuse, j'y consens. Sa présence est odieuse à tant de braves gens : ceux-ci ont sans doute raison. Mais M. Simyan n'en est pas moins VÉtat.

Oui, comme son prédécesseur Louis XIV, M. Simyan peut dire, et il dit : « L'État, c'est moi! » De manière qu'il n'y a pas à barguigner. Il faut lui obéir ou s'en aller. Il est l'État, il est la loi, il est la nation, il est tout.

Tout; l'ordre social est enveloppé dans sa redingote et résumé en sa quelconque personne. S'il cède, tout craque.

LETTRE A MON FACTEUR

Vous entendez, mon cher facteur : M. Simyan, votre ennemi personnel ; M. Simyan, votre chef détesté; M. Simyan voudrait se débarrasser de cette tunique de Nessus. il voudrait céder, disparaître, démissionner, qu'il ne le pourrait pas. Sa fuite emporterait ce qui reste, dans ce pays-ci, de la convention sociale. Avez-vous compris? M. Simyan est représentatif, il est énorme, il est historique, il est légendaire. Vous lui avez élevé ce piédestal. C'est précisément parce qu'il est si peu de chose, si petit, si mince, que, s'il s'en va, après lui, il n'y a plus rien !

Monsieur le facteur, vous posez, en somme, la vieille question débattue dans le monde et dans la société depuis qu'il y a un monde et une société, à savoir où est la limite de l'autorité publique, qui doit commander, qui doit obéir? Depuis Moïse jusqu'à Montesquieu, en passant par Platon et par saint Thomas, tous les grands esprits s'y sont épuisés. Ah I vous n'y allez pas de main morte; quand vous vous en mêlez, vous poussez jusqu'au bout de la logique; vous ne perdez pas de temps à la distribution.

Certes, votre cause est une grande cause... Mais, voilà, il faut la gagner! M. Simyan, en tant que personne, a tort, peut-être; mais, en tant que sous-secrétaire d'État, il m'apparaît

226 LA nÉ:\IOCRATÏE ET LE TRAVAIL

invincible, indestructible, indcorochable, indéracinable, indéfectible, comme dit notre président Fallières. Le pouvoir a beau être conciliant, émollient, bénin, il est, tout de même, le pouvoir. Les fonctionnaires de l'ancien temps le savaient bien : comme la femme dans les bons ménages, ils obéissaient pour commander. Ce n'est pas votre méthode. Vous prétendez résister, mais je ne crois pas que vous ayez les atouts dans votre jeu et je vais vous dire pourquoi.

En vous élevant contre l'État, vous vous élevez contre vous-mêmes; en déboulonnant Simyan, vous vous déboulonnez; avez-vous réfléchi à cela ?

Nous vivons, en France, sur Tidée que rien ne peut marcher sans le fonctionnaire, et c'est cette idée qui fait la puissance colossale, prodigieuse, absurde de tout ce qui, dans ce pays, touche à l'autorité publique. Vieil atavisme, dont il est facile de retrouver l'origine.

Parlons postes^ j)uisque pvsit's il y a. Quand le bon roi Louis Xï s'avisa de faire galoper sur les routes royales, pavées pour la première fois depuis la chute de l'empire romain, quand il s'avisa de faire galoper à des dates fixes les courriers porteurs des dépêches officielles, et auxquels lurent conliées bientôt los dépêches privées, tout

LETTRE A MON FACTEUR

était encore en désarroi dans le pays. Les routes étaient infestées de brigands et de ces dangereux traînards de la guerre de Cent ans qu'on appelait précisément routiers. Le bon fonctionnement du service, qui parut un grand bienfait, n'était possible que si tout le poids de l'autorité publique venait à son aide. Le « courrier » était muni de parchemins, de passeports et de brevets; il arborait un panache, faisait sonner sa trompe pour qu'on s'écarlàt devant lui, revêtait un uniforme étincelant, portait la cotte de mailles, Tépée au flanc, et ne bougeait qu'entouré d'une solide escorte. Le moindre « ambulant » d*alors était autrement imposant que M. le sous-secrétaire d'État d'aujourd'hui, lui-même, dans sa gloire !

Les temps sont changés ; les routes sont sûres ; les chemins de fer font le métier de la vieille malle-poste remisée. Le facteur a dépouillé les botl(;s cavalières, la cuirasse et le hoqueton ; il a même déposé sa modeste casquette galonnée et on îi autorisé, ces années dernières, le chapeau de paille et le veston de coutil.

H est devenu un citoyen comme tout le monde, parce que la poste est un service comme les antres. ïl n'y a plus besoin du grand nom de i'Ktat pour donner la sécurité, — tout :ui plus ini domande-t-on l'ordre et l'exactitude.

El c'est là le point; l'État va-t-il continuer à assurer certains services qui pourraient fonctionner sans lui, ou bien passera-t-il la main? L'État n'est pas plus le distributeur indispensable des lettres et des télégrammes qu'il n'est le distributeur indispensable des eaux, du gaz, de l'électricité; pas plus qu'il n'est le distributeur indispensable du blé et des subsistances, comme il l'a été si souvent autrefois.

Donc, la question se pose, elle est posée par les facteurs eux-mêmes, mon cher facteur. Telles sont les deux cornes du dilemme qui, de toutes façons, se résoudra contre vous : ou l'État postier faisant bien son service, ou l'État faisant mal son service, mais pas postier. Deux ou trois expériences comme celles-ci, et, soyez-en sûrs, on trouvera autre chose.

Déjà, la grande fraction de l'État à laquelle vous faites appel, l'opinion, le public, ce public immense qui s'est habitué à recourir à vous, mais qui, s'il souffre, saura se passer de. vous, déjà cette grande fraction de l'État s'émeut. Vous êtes quelques centaines de mille : ils sont quarante millions ! Les quarante millions, c'est-à-dire tous ceux qui versent, si bénévolement, deux sous par deux sous, les sommes énormes qui constituent votre budget, tous ceux-là se remuent et s'agitent.

LETTRE A MON FACTEUR

Ils ruminent une grève bien plus formidable que la vôtre, la grève des consommateurs. Si le trouble continue, si l'on revient au désarroi ancestral, si les lettres n'arrivent plus, voilà, mon cher facteur, ce qui arrivera : les corporations, les unions, les groupements particuliers se reconstitueront, non pas pour vous, mais contre vous. Ils chercheront des méthodes et des voies nouvelles, et ils les trouveront. La nécessité est ingénieuse, surtout quand elle a pour complice le nombre.

Des organisations puissantes se mettront à la tête du mouvement, des intérêts s'ingénieront, des concurrences se produiront et s'exciteront Tune l'autre; l'amour-propre, la lutte, le goût du nouveau, la satisfaction d'être libéré des servitudes officielles, tout s'en mêlera.

On s'apercevra, en un mot, qu'on peut se passer des fonctionnaires, et, quand ce résultat sera obtenu, ce sera pour toujours. On travaillera à la séparation des Postes et de l'État, — beaucoup plus facile que l'autre. Et quand une loi. une mesure quelconque aura ratifié l'œuvre des faits, quand l'activité particulière aura IroMvé ce nouveau débouché, il y aura, dans le public payant, asservi depuis si longtemps, un soupir de soulagement; il aura brisé une chaîne de plus.

et les choses n'iront pas plus mal que dans l'ère de secousses et d'à-coups qui vient de s'ouvrir.

Ces vestiges du passé que représentent votre uniforme, votre casquette, votre hiérarchie et vos retraites, tout cela disparaîtra comme choses vieillies, usées, rancies, surannées. Vous aurez poussé le bras à la destinée qui hésitait. M. Simyan disparaîtra aussi, bien entendu ; mais il ne s'en ira que le dernier. De quelque nom qu'il s'appelle, vous n'aurez raison de lui qu'en vous sacrifiant vous-mêmes.

Pour moi, sans tant d'affaires, j'aime mieux vous garder, mon cher facteur, et j'attends avec confiance, sur ma porte, l'apparition journalière de votre bonne figure moustachue m'apportant mon courrier.

La Répopse de rDop facteur

l»iiiis, lo 2H mai IKO'.t.

Monsieur,

Eh bien, vous le recevez, votre courrier! Ce n'était pas la peine de faire tant d'histoires : vous êtes comme les anguilles de Melun, qui crient avant qu'on les écorche. Les voilà bien les journalistes! Ils exagèrent. Un chien écrasé, c'est une révolution!...

Nous avons échoué, c'est vrai !... Le camarade Marmonnier a parfaitement expliqué pourquoi : nous avons échoué « parce que nous sommes trop romantiques ». Victor Hugo! Lamartine!... Que voulez-vous, on a des lettres.

Les phrases et les phraseurs nous ont perdus. .Nous n'avons pas compris que, puisque le duel était entre nous et Simyan, il ne fallait pas nous en prendre au^public. Nous avons fait comme le

cocher de fiacre : « Tu tapes sur mon bourgeois, je tape sur le tien ! » Pour une fois, le bourgeois s'est rebifYé. Il n'a pas voulu être battu pour une querelle qui n'était pas la sienne. Gomme tout le monde était contre nous, il a ialhi céder et rentrer dans le rang.

Maintenant que les choses sont remises en l'état, que l'enthousiasme est tombé et que l'on peut causer, causons. Nous avons eu tort, mais nous n'avons pas eu tous les torts : voilà ce que je voudrais vous expliquer. Nous nous sommes trompés sur la tactique et sur la procédure peutêtre, mais nous avons nos excuses sur le fond : vous allez voir.

« Simyan, c'est l'État », dites-vous; et vous ajoutez : « L'État, c'est tout le monde ; donc, la cause de Simyan, étant la cause de l'État, est la cause de tout le monde. On ne peut toucher à l'un sans toucher à l'autre. Tant qu'il y aura un État, Simyan est inviolable. En déboulonnant Simyan, vous vous déboulonnez, vous-mêmes. » C'est bien cela?

Et moi, simple facteur, je réponds : serviteurs de l'État, nous voulons bien; esclaves de Simyan, non, non et non! Puisque nous sommes vaincus, nous plierons l'échiné, nous avalerons notre salive ; mais nous garderons notre opinion.

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