UNE RÉFORME POLITIQUE
La R. p.
Le projet tendant à établir la « représentation proportionnelle » n'a pas réussi devant le Parlement, le débat est reporté devant le pays. On peut donc émettre une opinion sans attenter à la majesté de nos législateurs. La question reste en suspens; elle est sur l'Agora; il est permis au peuple d'en délibérer.
D'expliquer à celui-ci le mécanisme de la (( proportionnelle », ce n'est pas mon affaire. Il y aura (Jes augures pour cela. En ce moment, je ccois que tout le monde est comme moi ; on voit quelque chose, mais on ne distingue pas très bien. Faire comprendre à la masse des électeurs ce procédé savant par suite duquel les minorités seront des majorités, ou, du moins, entreront dans le compte des décisions prises à la majorité, ce ne sera pas des plus, commodes.
Vous me direz que l'électeur n'a pas besoin de comprendre pourvu qu'il vote... et « pourvu qu'il paye », ajoutait Mazarin. Mais, alors, les phrases sont inutiles.
Ce que je vois parfaitement et clair comme le jour, c'est que par votre réforme, si elle passe, vous détruisez, vous pulvérisez, vous anéantissez le seul principe, la seule convention sur lesquels reposent l'ordre politique et l'ordre social, dans notre pays, le principe majoritaire. Dans le contrat social qui nous lie constitutionnellement et traditionnellement, une seule chose restait intacte, à l'heure présente, à savoir qu'il faut s'incliner devant la majorité. En vertu de cet axiome, la République a été adoptée, reconnue, obéie, dès qu'elle fut votée par un groupe, bien hétérogène, certes, mais qui l'emportait, sur le groupe adverse, d'une seule voix.
C'est qu'en effet, parmi nous, il subsiste cela, et rien d'autre.
Au Moyen Age, la perpétuité politique et sociale était assurée par le formidable établissement féodal. Jusque dans le moindre bourg, un participant de la puissance publique, le seigneur, veillait et rendait compte au suzerain. Ainsi, par la hiérarchie des fiefs, un réseau aux mailles pressées faisait l'armature du pays. Plus
tard, le système reposa sur l'autorité des rois et sur l'hérédité : « Le Roi est mort, vive le Roi ! » On savait toujours où était le pouvoir et à qui il fallait obéir.
La Révolution a balayé ces systèmes désuets. En introduisant le principe de la souveraineté populaire, « elle a remis la pyramide sur sa base ». D'abord, on a voulu ménager les transitions ; on a essayé de diverses combinaisons « constitutionnelles ». C'est le temps de la fameuse formule : « le Roi règne et ne gouverne pas ». L'autorilé appartenait, indivis^ au ménage royal et populaire. Mauvais ménage! La révolution de 1848 a établi définitivement le suffrage universel et. après le nouvel essai de délégation de la souveraineté que fut le second Empire, nous en sommes revei^us, tout bonnement, au suffrage universel et au régime des assemblées.
C'est-à-dire — et c'est à cela que je veux en venir — qu'en France tout se fait désormais et uniquement par le vote.
On vote dans les comices, on vote dans les conseils, on vote au suffrage direct, on vote au suffrage restreint, on vote dans les assemblées. Palabre et scrutin! La puissance publique est enfermée aux flancs de l'urne. Le bulletin est roi.
Et, par une convention respectée de tous et qui est devenue le seul article efficace du pacte social, il est entendu que le scrutin décide et que la majorité, c'est-à-dire la moitié plus un, a le dernier mot.
Le dernier motî Qui donc, dans une foule, dans un peuple, dans une nation considérée en ses générations passées, présentes et futures, qui donc a une autorité telle, un prestige tel que, par le simple fait qu'il se prononce, tout soit tranché, tout débat clos, toute affaire jugée?... Eh bien, chez nous, maintenant, c'est le groupe, quel qu'il soit, qui l'emporte d'une voix sur les autres. Dès qu'il a parlé, suffit. C'est admis, c'est pesé, c'est bouclé!
A cette extraordinaire et indispensable survivance des autorités successivement abolies, votre inquiétude d'un jour veut porter atteinte.
Puisque vous veillez à entretenir, à favoriser, à privilégier, dans le système politique que vous rêvez, la force des minorités, vous vous insurgez, du même coup, contre le principe tout uni de la majorité. Vous voulez réserver aux partis constitués dans le pays une part légitime de la puissance publique : à quel titre leur retirerez-vous le droit de refuser leur assentiment aux décisions prises par la pure et simple majorité?
Pourquoi en serait-il, dans les assemblées, au moment du vote, autrement que dans le pays, à l'heure du scrutin? Logiquement, puisque les minorités doivent être représentées, elles doivent Têtre constamment et efficacement. Et alors, quand il s'agira de trancher et de dire oui ou non, comment ne tiendriez-vous pas compte des partis qui ne veulent dire ni oui ni non et qui n'ont d'autre objectif que de tout empêcher pour lasser les autres par leur obstruction?
Ce système nous le connaissons bien. Il a existé. C'est le droit de veto. Le veto ne propose pas, il s'oppose; il ne décide pas, il empêche; il ne vivifie pas, il tue. C'est ce qui lui a assuré, en France, une si notoire popularité. Or, votre réforme a pour aboutissant nécessaire le droit de veto, avec cette aggravation qu'il sera confié à la prudence et à la modération des partis politiques !
Les assemblées souveraines, sans pouvoir majoritaire, sont à la discrétion des minorités, voilà ce qu'il faut admettre. Leur type est commun également en histoire, ce sont les Diètes de Pologne. On sait ce qu'elles ont fait de ce malheureux pays.
Certes les majorités sont souvent lyranniques et odieuses. Les combattre hardiment, leur enlever les moyens de nuire, les ramener par
la crainte, par la persuasion, par la constante protestation et offensive des partis vaincus, à une plus juste et plus sage appréciation des droits qui leur sont momentanément délégués, fort bien! Mais affaiblir le seul moteur de la force publique, introduire dans la machine des rouages tournant à contresens, sous prétexte d'équilibre et de frein, c'est vouloir tout casser; dans un pays déjà ébranlé et affaibli comme est la France, c'est ajouter aux puissances de destruction, c'est tendre à l'anarchie.
Rappelez-vous le sentiment où Ton était, parmi nous, il y a une dizaine d'années. Qui ne déplorait cette tactique des partis extrêmes qui, par les « coalitions », empêchait tout gouvernement durable de se constituer. Des ministères de six mois, combien en avons-nous vus depuis la chute de M. Thiers ! Or, à peine venons-nous d'obtenir une certaine stabilité gouvernementale, — qui ne nous est pas à tous également agréable, c'est entendu, mais enfin qui maintient l'ordre public et assure la vie normale de la nation, — à peine ce résultat est-il acquis que nous ne songeons qu'à l'abolir.
La représentation proportionnelle, il est facile d'en deviner les suites dans les prochaines assemblées : un centre extrêmement affaibli, deux partis
extrêmes accrus et enhardis. Où sera, dès lors, l'axe du gouvernement? Dans les pays où, à côté du Parlement, il existe un pouvoir souverain, une aristocratie constitutionnelle, un monarque, cela peut passer. Mais dans une république représentative fondée sur le suffrage universel, quel risque! Et si le mal se produit, tel qu'il est trop facile de le prévoir, qui pourra, par la suite, y porter remède?
La R. P. est un instrument d'opposition. Que les oppositions la réclament à cor et à cri, c'est naturel. Mais que la majorité, dans le pays et dans le Parlement, se laisse émouvoir, quelle duperie! Heureusement, dans le Parlement, il y a le jugement du Sénat, gardien des institutions, et, dans le pays, il y a l'instinct conservateur et le besoin de clarté si naturels à notre race. Le Français veut, d'abord, savoir à quoi s'en tenir. Dans la lutte, il se bat avec énergie, avec fureur môme. Mais, le résultat acquis, tout est oublié... jusqu'à la prochaine, comme on dit. Quant aux solutions hybrides, aux combinaisons embrouillées, ce n'est pas son affaire. Il y a, dans les modalités actuelles du scrutin — ou mieux, dans le scrutin de liste bien organisé — assez de souplesse pour permettre à toutes les opinions de se produire, à tous les intérêts de se défendre...
Votre système vient de l'étranger; il en porte l'empreinte originaire, quand ce ne serait que dans ses complications et ses obscurités. Les partis modérés auraient une dernière faute à commettre, ce serait de l'adopter comme plate-forme électorale. Combien d'autres questions intéressent davantage le peuple et sur lesquelles il sera trop facile, à leurs adversaires, de faire de la « surenchère ». Se cantonner là-dessus, c'est se renfermer dans l'impuissance et le néant. Le peuple ne suivra pas; d'ailleurs, il ne comprendra pas. Ce qui n'est pas clair, n'est pas français.
Daps le Brouillard!
Loti a décrit, en une page admirable, les jours étranges que les marins de la grande pêche vivent aux mers d'Islande : ces brumes lourdes, cet air ouaté, ^ ces voix que l'on entend sans deviner d'où elles viennent, ces objets entrevus et soudain disparus. La trompe ne cesse de mugir; parfois une ombre paraît; et les bateaux, invisibles l'un à l'autre, se heurtent mortellement dans la nuit.
Il en est de même parmi nous. Comme les navires sur la mer, chacun va devant soi. On marche, on se presse. Et si on se trompe, et si on se heurte, et s'il y a de la casse, tant pis.
Voyez cette querelle des évêques et des instituteurs. Qu'est-ce qui leur prend donc, à ces professeurs de morale, de donner l'exemple des passions et des violences irréfléchies? Se sont-ils
demandé où ils vont, où ils nous mènent? Ces disputeurs imprévus veulent absolument mettre le père de famille français en demeure de faire en lui-même, et coram populo, le partage de ce qu'il doit à la foi, à la science, aux traditions, au progrès, à ses intérêts légitimes, à la paix sociale. Toute la philosophie î' Le ciel et la terre, et l'enfer, par-dessus le marché!
Gomment voulez-vous qu'il se prononce? Il n'a pas le temps. Obligé de gagner son pain et celui de ses enfants — dont vous vous disputez l'âme, — il court au plus pressé. Retz disait, de ces questions, qu'elles ne s'arrangent jamais aussi bien que dans le silence. Quel est donc le citoyen qui a le droit de demander à un autre citoyen de lui dévoiler le fond de sa pensée? Voilà pourtant où nous en sommes. Demain, il faudra qu'on se dispute, dans tous les villages et dans tous les ménages, sur le manuel de M. Aulard et sur le dernier mandement de M^"" Luçon!
Raviver les querelles religieuses, quand le courant général tendait plutôt à les apaiser; donner prise, de part et d'autre, au grief d'intolérance ; prétendre avoir le dernier mot, outrer les programmes et forcer, une fois de plus, le pays à prendre parti aux élections prochaines, c'est une bien fâcheuse besogne!... Il est facile de deviner