INTRODUCTION XI
pas impunément à des passions plus averties et plus immédiates. II était, par son intransigeance liautaine, voué à l'échec dans lequel s'achève sa vie.
Il suffit de rappeler ce que fut la vie de Jean Jaurès. Personne ne fut mieux doué que lui, personne ne fut plus laborieux, plus vaillant, plus résistant. Sa large carrure, le pectus qu'il reçut de ses ancêtres montagnards et qu'il ouvre et resserre comme un soufflet d'orgue, quand il en tire les riches modulations de sa voix, tantôt grave, tantôt perçante, son geste ample et débordant, comme toute sa personne, donnent Fidée d'une puissance et, comme on disait de Gambetta, d'une force de la nature. Fils de la bourgeoisie, il quitta sa classe (puisque c'est ainsi qu'on parle) et suivit sa destinée qui, elle-même, suivait son éloquence.
Normalien, il avait cultivé dans le jardin d'Academus de la rue d'Ulm cette aptitude à l'assimilation, à l'exposition, à l'évolution, caractères distinctifs d'un enseignement où il y a plus de brillant que de solide, plus de critique que de pratique, plus de raisonnement que de conclusion. Tout scolar reste scolastique. S'il y a une lacune, dans la remarquable formation de J. Jaurès, elle est là. Cette lacune, son instinct esthétique, toujours en éveil sur lui-même, la sent, la con naît. Il s'est efforcé, par un travail et un art
Xll LA DEMOCRATIE ET LE TRAVAIL
incessants, de la combler. Elle subsiste pourtant et elle se révèle toujours par quelque endroit, malgré l'inépuisable apport de son travail, de sa faconde, de son invention et de son ambition du mieux.
Greffe du paradoxe normalien sur la luxuriance oratoire, sa conviction se cherche encore après qu'elle s'est affirmée. Son éloquence elle-même, toute épaisse et bouillonnante, a les vapeurs d'un vin fumeux : il est bien permis de distinguer ces nuances parmi les traits caractéristiques d'une personnalité, d'ailleurs si remarquable et si considérable.
Personne, peut-être, n'apporta à un parti un secours plus efficace que celui de J. Jaurès quand il se rallia au socialisme. 11 lui donna une âme et une voix; il l'orna des dons merveilleux dont la nature l'avait orné lui-même. Il a occupé avec quel éclat I) la tribune de la Chambre; il est monté sur les tables des réunions publiques; il a parfois précédé, parfois suivi les meetings et les manifestations; il a dirigé la polémique des journaux; il a négocié au dedans et au dehors du parti et obtenu, parfois, des concours bien imprévus, faisant front et tête de toutes parts, factotum d'un système et d'un groupe auquel son dévouement voulut prodiguer tous les succès, toutes les couronnes. Il est comme ces femmes qui ont donné leur amour trop tôt et qui courent