L.\ REUGIOX
fonde, si ardente qu’on la suppose, elle ne pourrait être intolérante sans manquer à son principe. Fille de l’humanité, la science ou la philosophie a toujours conscience de son origine; elle sait qu’elle vient d’une autorité faillihle; et lors même que cette autorité se montre avec tous les caractères de la certitude, le savant et le philosophe se gardent de l’imposer à autrui, et de s’étonner ou de s’indigner de la résistance qu’elle y rencontre. A ceux qui nient ou ne comprennent pas leurs vérités les mieux démontrées, ils répètent patiemment la démonsti'ation , jusqu’à ce que l’esprit des plus obstinés s’ouvre à la lumière. Ils savent qu’un acte de foi non précédé d’un acte d’intelligence n’avance à rien, et qu’en fait de science et de philosophie, croire n’est qu’un mot pour qui ne voit pas.
Il est encore une autre conséquence du principe d’autorité à laquelle il semble impossible d’échapper sans contradiction, c’est l'immobilité. La science et la philosophie sont essentiellement progressives. L’esprit humain d’où elles relèvent étant borné, elles n’ont pas la prétention de pos.séder la vérité absolue; elles s’efforcent d’en approcher de plus en plus par le perfectionnement de leurs méthodes et l'accroissement de leurs connaissances, tout en sachant qu’elles n’y peuvent atteindre. Au contraire, toute religion, en tant que divine, est l’expression de la vérité absolue. L’esprit humain n’a donc rien à y changer. Il serait absurde et impie de la réformer. Quant à l’interpréter et à l’expliquer, en se fondant sur la distinction de la lettre et de l’esprit, c’est une grande témérité que la théologie orthodoxe n’encourage guère. Mieux vaut, crainte d’erreur, s’en tenir à la lettre; à moins qu’il n’existe une autorité, comme l’Église catholique, chargée par Dieu même d’expliquer et de commenter sa parole. Mais alors la pensée du croyant, réduite à accepter passivement les décisions de cette autorité, n’a pas plus de liberté et d’activité que si elle était enchaînée au texte sacré.
Il est vrai que la logique n’est pas de ce monde, et que les faits y viennent contredire plus ou moins les principes. Il n’existe pas de religion qui ne laisse une certaine part à la raison. Le protes-
LA OÈXOCEAT1E. 5
CONDITIONS MODALES DE LV DÉMOCDATIE
tantismc la lui fait si large, au xix” siècle, et en Allcmague surtout, qu’elle menace, si le progrès en ce sens continue, d’y remplacer complètement l’autorité. Le catholicisme lui-même se sert de la raison et de la science pour expliquer et commenter ses dogmes; il en parle le langage, il en emprunte les arguments. Toute religion a sa philosopliie dont le caractère rationnel et humain est manifeste. Cela ne prouve qu’une chose : c’est que l’esprit humain est plus fort que les entraves dont il se garrotte, et que sa nature résiste aux lois qu’il s’impose, quand ces lois lui font violence. La nature de l’homme est plus libre, plus tolérante, plus active que ne le veut la logique des religions. Ce n’est pas une raison pour faire honneur au principe religieux de cette liberté, de cette tolérance et de cette initiative. L’immobilité n’en est pas moins la nécessité des religions. Et comme tout grand système religieux comprend à peu près toutes les hautes questions de théologie, de cosmologie et de morale, voilà l’esprit humain condamné à répéter sans variante le mot d’ordre sacré sur les choses qui l’intéressent le plus.
Autorité, intolérance, immobilité, tels sont les caractères essentiels à toute religion. Certaines institutions politiques s’en accommodent volontiers. La démocratie peut-elle s’eu arranger? Pour le croire, il faudrait ignorer profondément la nature et les conditions d'une société démocratique. Le citoyen, dans une société de ce genre, est un membre très libre et très actif. L’État lui laisse une grande initiative; il ne le traite point en mineur, comme dans les sociétés monarchiques ou aristocratiques, où c’est tantôt un prince, tantôt une caste ou une classe qui exerce la tutelle. Tout citoyen d’une démocratie est appelé à exercer, dans une certaine mesure, des fonctions de police, de justice, d’éducation, d’ordre public et de défense nationale; il peut être magistrat, juge, administrateur, soldat, dans la commune, sinon dans l’État. Il fait sans cesse acte de liberté et de souveraineté; il n’est pas .seulement majeur, il est roi. C’est pour cela que son éducation ne saurait être trop libérale.
On a dit et répété que le principe de toute éducation est
LA RELICiON.
l’autorité ; rien de plus vrai. Pour apprendre, l’enfant doit bien souvent croire avant de savoir; il doit croire à beaucoup de vérités qui dépassent son intelligence, et dont il lui est impossible de se rendre compte, dans Hétat actuel de ses connaissances. Mais cette foi nécessaire n’est jamais que provisoire; cette autorité est un moyen d’éducation, non un critère de vérité. Elle tient à la minorité de la nature humaine, diminne à mesure que l’enfant devient homme, et disparait tout à fait à l’avéuement de la majorité.
Il en est tout autrement de l’autorité religieuse. Elle ne s’arrête point à l'enfant ; elle s’impose à l’homme, et prétend le gouverner jusqu’à la mort. Elle ne cède point la place à la raison, quand l’âge de la majorité est venu; elle n’abdique pas entre les mains de la science la direction de l’esprit, quand celui-ci réclame un enseignement scientifique. Elle entend garder jusqu’au bout la direction de l’éducation et le gouvernement de l’homme. Elle ne consent pas volontiers à admettre la science et la philosophie en partage de cette fonction; et si elle les admet, c’est à la condition de les dominer et de les faire servir à ses fins. Il s’ensuit que l’homme, devenu majeur, reste en tntelle perpétuelle. Ea religion lui apprend à se défier de sa raison, à»s’en servir le moins possible, à voir par les yeux, à se conduire par la main de l’autorité. Si cette autorité s’étend à toute l’Église, la raison individuelle n’a rien à faire qu’à en recevoir les arrêts. Si elle se borne au livre de la révélation, la raison peut faire de ce livre un texte d’explications et de commentaires. Mais, pour peu que la raison ou la science vienne à heurter le texte, il faut bien vite mettre la sourdine sur l’une ou sur l’autre. Or, cette servitude de la pensée et de la volonté est pour l’homme enfant une mauvaise initiation à la liberté démocratique, et pour l’homme fait un obstacle puissant à l’usage de cette liberté. Le joug de l’autorité religieuse habitue au joug de l’autorité politique. La raison dit, et l’expérience prouve que l’homme ne sait guère être esclave à demi. Pour agir librement, il faut penser librement. Toutes les servitudes se tiennent, de même que toutes les libertés. La discipline morale et la discipline militaire se touchent; les nations les plus souples au despotisme sont celles chez lesquelles
COXniTIOXS MOItALES 1)E LA HÉMOCIIATIE.
la discipline catholique a résisté à l’esprit de la réforme. C’est qu’en effet il n’est pas facile de comprendre comment le citoyen retrouvera l’initiative que l’homme n’aura point connue, comment la servitude morale pourra préparer la liberté politique. Le sujet d’une monarchie ou d’une aristocratie n'étant point admis à la vie politique, ou tout au moins n’y prenant qu’une faible part, n’a pas besoin d’une éducation qui y prépare. Mais le citoyen d'une démocratie doit être initié et formé à la pratique de la liberté politique par le viril exercice de sa raison et de sa volonté.
L’intolérance n’est bonne à aucune société humaine; elle est particulièrement antipathique à la démocratie, où la vie commune est une nécessité. Les passions religieuses sont les plus implacables de toutes, en raison de la grandeur de leur objet et de l’infaillibilité de la foi qui les allume. Ce n’est plus un homme, un parti qui est en cause, c’est Dieu. Toute erreur y devient crime; toute divergence fait éclater une guerre, et quelle guerre! Si ces passions soulèvent des tempêtes dans les sociétés où la vie politique est faible ou nulle, où l’activité des individus se concentre dans les affaires de la famille, où l’on vit dans l’isolement et le silence, que ne feront-elles point dans une société démocratique, où les citoyens sont sans cesse appelés à se réunir, à s’entendre , à s’associer pour l’exercice de leurs droits et la pratique de leurs devoirs civiques'/ C’est alors que la politique fera place à la religion, et que les questions de justice, de liberté, d'humanité, de patrie, s’effaceront devant les (|uestions de foi et d’église. Le croyant fera taire le patriote, le libéral, le conservateur, le citoyen, en un mot, quelle que soit l’ardeur de ses convictions. Qu’est-ce, en effet, que la patrie, riiumanilé, la justice, en regard du ciel'/ Comment un croyant peut-il prendre au sérieux les intérêts , les droits, les partis politiques, quand il s’agit de sa foi, de son Église, de son Dieu'? Quand on lui demandera ce qu’il pense du dcs|)Otisme , il fera la réponse d’un dévot à qui la même question était faite à propos d’un gouvernement de cette espèce : « Que m’importe, pourvu que je puisse aller à la messe’? » Voilà, en effet, la grande liberté du croyant. Au fond , pour lui, il ne peut
LA nRLlGlON.
y avoir que deux grands partis : les croyants et les incrédules, les saints et les impies. La politique ne sera jamais sa sérieuse affaire. Un signe infaillible de la décadence des croyances et des passions religieuses , c’est la vigueur des passions politiques. Quand ou voit les partis politiques se former des éléments religieux les plus divers, résister à l’influence de ces éléments, se développer, se combattre librement sous le drapeau de la cité, on peut Juger que, dans une société pareille , il y a plus de citoyens que de croyants.
L’immobilité est plus contraire encore, s’il est possible, à la démocratie que l’intolérance. Qui dit démocratie dit liberté; qui dit liberté dit mouvement et progrès. Société et individus, tout s’y développe, tout s’y transforme incessamment. Si toute institution politique y est soumise à l’opinion , toute doctrine métaphysique y a pour épreuve et pour contrôle la science. Il n’y a de point d’arrêt à l’initiative philosophique que les principes éternels de la morale, gravés dans la conscience publique, comme il n’y a de limite h l’initiative politique que la loi, expression de la volonté générale. L’immobilité de la pensée, sur un ordre quelconque de vérités, est déjà un grand obstacle au développement de la science générale, où tout se tient. Mais, quand il .s’agit d’une doctrine embrassant l’ordre entier des vérités métaphysiques et moples, où le dernier mot est dit sur Dieu, sur l’univers, sur l’origine, la nature et la destinée de l’homme, que reste-t-il à la science humaine, si ce n’est une simple collection de faits et de lois, sans idées et sans systèmes, dont il faudra encore éliminer tous les faits et toutes les lois qui pourraient contredire les dogmes théologiques, cosmologiques et psychologiques de la religion? Les libres penseurs du moyen âge , à commencer par Abélard et â finir par Galilée, ont fait l’expérience de cette servitude.
Et si la raison et la science humaines passent outre aux arrêts de l’autorité, ainsi qu’il arrive tôt ou tard, quelle perturbation, quelle anarchie dans le domaine de la pensée! Quelles angoisses pour le savant ou le philosophe croyant, tiraillé en sens contraire par les principes de la logique et les exigences de la foi ! Le
7i CONDITIONS JIORALRS DE H DÉMOCRATIE.
tableau des conséquences scientifiques, morales et sociales de ce divorce inévitable entre la science et la foi est sous nos yeux depuis trois siècles; la société en est devenue tellement malade, qu’il s'est trouvé des médecins assez bardis pour lui prescrire le retour pur et simple au régime du moyen âge, c’est â dire de la servitude, de l’intolérance et de l’immobilité. Il est facile de rire ou de s’indigner de pareilles folies. Mais quand on voit les inconséquences de nos savants et les faiblesses de nos philosophes, quand on réfléchit aux insurmontables difllcultés de l’éducation publique ou privée, on peut encore condamner les apôtres d’une telle cause; on est moins tenté d’en rire et de s’en indigner. Au moins, avec l’immobilité de la doctrine et la servitude de la pensée, oa avait la paix; avec la lutte de la religion et de la philosophie, on a l’anarchie des consciences, sans une véritable liberté. Et comme il faut désespérer, soit du mariage des deux parties tant rêvé par les éclectique^, soit de l’alliance des deux sœurs immorleUes tant célébrée par les politiques, il n’y a plus de paix ou de liberté pour les sociétés, comme pour les individus, qu’au prix de l’une ou de l’autre.
C’est l’éducation surtout qui souffre de cette situation. Tant qu’elle s’est faite uniquement sous l’autorité du principe religieux, elle a été logique et forte, dans un ordre d’idées et de sentiments plus ou moins contraires â la nature et â la raison. Alors l’enfant devenu bomine n’avait point à renier les croyances dont sa jeune intelligence avait été nourrie. Sa moralité pouvait être étroite et mal éclairée; elle ne courait pas le risque de périr dans la contradiction des principes. Mais, dans l’anarchie qu’engendre le divorce de la science et de la religion, la lutte des deux principes éclate sur le berceau même de l’homme, et le trouble jusqu’à la tombe. De très bonne heure l’enfant s’aperçoit que l’autorité qu’on lui impose n’est pas reconnue de ceux dont l’expérience et la raison lui inspirent confiance, qu'on lui fait croire et pratiquer des doctrines que les gens instruit» ne craignent pas de contredire. Si le principe religieux est le plus fort chez lui , il fermera son esprit aux lumières de la science; si c’est le principe philoso-