LA RELIGION
phique qui l’emporte, il parviendra à se dégager des croyances traditionnelles, et à refaire par la seule raison l’éducation de son esprit et de son cœur. Mais l’expérience prouve que ces cas sont des exceptions. La loi est malheureusement que les deux principes, autorité et raison , ont assez de force chacun pour se neutraliser, et finissent par produire le doute dans l’esprit, le vide dans la conscience. C’est alors que les passions prennent la place des principes. On sait ce que devient l’homme livré à leur tyrannie. Telles sont, pour l’éducation privée, les conséquences du divorce de la religion et de la science.
Cette anarchie rend bien plus dillicile encore l’œuvre de l’éducation publique. La famille peut es|)érer une éducation religieuse pour ses enfants, en mettant tous ses soins à les préserver du contact des idées philosophiques, pendant tout le temps qu'ils passent au foyer domestique, sauf à eux à défendre ce précieux dépôt, quand la science et le monde les enlèveront à la tutelle de la famille. Mais cette espèce de blocus hermétique formé autour de l’éducation privée par la sollicitude des parents, devient im))ossible dans l’école publique. Là les principes de la philosophie et les vérités de la science pénètrent par toutes les portes, par l’histoire, par l'histoire naturelle , par la physique , par l’astronomie, par la logique, par la morale et la théologie rationnelle. On a beau interdire à l’enseignement les questions où la science de la religion peuvent se heurter de front : la science, par son esprit, scs méthodes, ses vérités les plus simples et les plus inoffensives, est une contradiction perpétuelle de la tradition religieuse. Les familles qui tiennent à ce que leurs enfants conservent leur foi à tout prix doivent ou les éloigner de l’arbre de la science, ou ne leur en laisser goûter les fruits qu’après une certaine préparation théologique et mystique qui en ait émoussé la saveur philosophique. C’est ainsi qu’on fabrique une physique, une astronomie, une histoire naturelle, une histoire, une morale à l’usage des croyants. Or, si l’édiication privée peut s’accommoder d’une pareille falsification, l’éducation publique, dirigée au nom de l’État, ne la comporte point. Et lors même que l’État descendrait
à un aussi indigne mensonge, l'exemple des maîtres qui enseignent dans ses écoles sullirait pour le rendre inutile. Ces maîtres sont des hommes d'un esprit d'autant plus libre qu'ils sont plus versés dans la science. Ce n'est donc pas la science qu'il faudrait faire mentir, mais encore le caractère et la conscience des instituteurs de la jeunesse. Il n'est pas d'État, si despotique ou si tliéocratique qu'on le suppose, qui puisse exiger un tel sacrifice de ses maîtres, en pleine civilisation moderne. Ce n'est pas un État démocratique qui s'aviserait de l'imposer; il aimerait mieux mille fois renoncer à ses écoles.
S'il en est ainsi, on comprendra la radicale incompatibilité des religions avec la démocratie. Sans éducation, il n'y a de société d'aucune espèce ; sans une éducation virile et libérale, il n'y a point de société démocratique. A celle-ci il faut des esprits libres et des caractères forts, des hommes eu un mot. L'éducation religieuse, n'ayant pas pour but et pour effet d'apprendre à l'enfant à'se gouverner lui-même, sans règle et sans direction extérieure, ne fait pas des citoyens pour la démocratie. Elle ne fait (jue des sujets pour les gouvernements plus ou moins despotiques ou aristocratiques qui exercent le droit de tutelle sur les peuples.
Voilà ce que dit la logique. Que dit l'expérieuce? Si toute religion est, en principe, incompatible avec la démocratie, il ne s'ensuit pas que les diverses religions y soient toutes également contraires. Cette antipathie doit varier suivant le degré d'extension du principe d'autorité propre à telle ou telle Église. C’est ce qu'atteste la réalité. Il est même un phénomène très curieux à observer dans l'histoire des religions, c'est que le véritable sentiment religieux y est le plus souvent en raison inverse du principe d'autorité. I.es religions où ce sentiment a le plus de force et de profondeur sont celles où l'autorité se borne au livre de la révélation. La raisoir philosophique de ce phénomène est simple. Plus la part faite à la raison et à la conscience individuelle est grande dans la foi religieuse, plus cette foi est intime et profonde, et, par suite, plus le sentiment qui jaillit de ce foyer est ardent; le croyant voit, sent, comprend autant que possible ce qu'il croit.