U RELIGION
Dans toute religion, au contraire, qui ne laisse rien à faire ù l'initiative individuelle, soit pour l’interprétation, soit pour le développement du texte sacré, la croyance devient une consigne ; le croyant ne voit, ni ne sent, ni ne comprend l’objet de sa foi. Il va sans dire que les religions de la première espèce sont beaucoup moins contraires à la liberté et à la démocratie que les religions de la seconde. Le protestantisme et le catholicisme en sont un exemple. Mais, dans chacune de ces religions, il y a encore des degrés à distinguer, selon le génie ou le degré de civilisation des sociétés qu’elles inspirent. Le protestantisme américain est le plus libéral et le plus vivace tout à la fois. Le sentiment religieux y est général, profond, vif jusqu’à la violence, mais toujours libre. L’autorité y est réduite au respect de la Bible. Point d’Lglise proprement dite; mais de simples sociétés religieuses se rattachant à l’autorité biblique, et composées de chrétiens entre lesquels s’est établie une libre entente sur un corps de doctrines émanées de l’interprétation toute rationnelle du texte sacré. Nulle autre discipline que les règlements votés par les assemblées et acceptées par tous les membres qui en font partie. S’il y a une religion au monde où le principe d’autorité se fasse sentir aussi peu que possible, c’est le protestantisme des États-Unis. Et pourtant cette société religieuse a encore son intolérance : elle ne souffre pas dans son sein de société sans religion, quand ce serait une société de sages formée par les principes de la philosophie la plus sévère et la plus pure. Ou entend dire souvent que le protestantisme, tel qu’il est entendu aux États-Unis, est la base de la démocratie américaine, en ce qu’il est la religion la plus favorable à la liberté et à la moralité, deux conditions essentielles de toute démocratie. Cela est vrai relativement. Jusqu’à ce que la société américaine arrive au point de civilisation où la science pure et la philosophie puissent y remplacer la religion, il n’est pas douteux que le protestantisme y est la religion de la démocratie, comme le catholicisme est la religion de la monarchie. Toujours est-il que ce protestantisme est encore une religion, et que le principe d’autorité qu’il contient, si faible qu’il soit, ne
permet pas d’y voir l'idéal de la liberté et de la démocratie. Le protestantisme anglican, avec son Église nationale et aristocratique, est antipathique à la démocratie, au point que les progrès de celle-ci dans la société anglaise doivent y amener infailliblement la ruine de celle-là. Quant au protestantisme allemand, à part l’intolérance Officielle à laquelle l’obligent les institutions féodales et monarchiques du pays, il est de sa nature si libéral, si large, si ouvert à toutes les spéculations métaphysiques, qu’il est en perpétuel danger de métamorphose philosophique. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les docteurs de la théologie allemande. C’est là que l’alliance des deux sœurs immortelles n’est point une chimère. Seulement lune d’elles est sûre de périr à ce jeu, et il n’est pas difficile de deviner que c’est la théologie.
11 faut rendre justice au catholicisme. S’il vient jamais à mourir, ce ne sera pas pour avoir fait la part trop large à la philosophie. Il n’a pas .souvent rendu la vie douce aux philosophes, et ce serait bien de la bonté à ceux-ci de compter sur ses sentiments de fraternité. Il a caressé parfois la démocratie, et pour cause, mais jamais la philosophie. Qu’il y ait parmi les catholiques de sincères démocrates, cela n’est pas douteux. La doctrine ne fait pas tout chez un homme. Quelle qu’en soit l’inllucuce, il reste à faire une large part à la nature, bonne ou mauvaise, noble ou basse, douce ou violente de l’individu. On peut rencontrer des catholiques plus libéraux et plus révolutionnaires que certains philosophes de jirofcssion. Mais qu’importent les individus, quand il s’agit des doctrines et des institutions? Les meilleurs sentiments ne changent pas les principes. Le principe du catholicisme n’est pas seulement l'autorité, car il a cela de commun avec toutes les religions : c’est l’autorité en tout et partout, sous toutes les formes, intervenant dans les moindres détails du dogme et de la discipline; c’est la direction invoquée à tout propos, et la défiance de la liberté humaine poussée jusqu’à l’abdication de l’initiative personnelle. Une société catholique est assurément capable de beaucoup de vertus chevaleresques, mystiques, ou militaires. Il en est une qui lui manquera toujours : c’est la vertu du sflf goverii-