LA RELIGION
ment. Elle pourra faire des prodiges de discipline, de dévouement, d’héroïsme; elle ne donnera jamais au monde le spectacle d’un peuple qui se gouverne. Comme elle n’a jamais connu que la consigne et le mot d’ordre, si la liberté lui arrive par hasard, elle ne saura point en user avec mesure et dignité. Elle en fera l’anarchie, et la jettera ensuite sous les pieds du despotisme. Catholicisme et démocratie s’excluent absolument : c’est abu.ser des mots que de parler de démocratie catholique. Cela va de pair avec la démocratie militaire, ou la dictature démocratique. Et, par parenthèse, l’illustre professeur (1) qui, à propos de la plèbe romaine et de son dictateur César, a dit que toute démocratie veut un maître, a jeté, ce jour Ih, à la cause démocratique la plus sanglante injure qu’elle pût subir. Dans une société catholique, le peuple est un roi esclave, quand il n’est pas un roi fou. Comment se gouvernerait-il politii]uement, lorsqu’il se laisse gouverner moralement. Qu’est-cc qu’une royauté qui reçoit en tout et pour tout le mot de son directeur? Le vrai roi n’est-il pas celui qui règne au confessionnal?
11 serait injuste de ne point admettre des degrés dans l’incapacité démocratique des sociétés catholiques. La France catholique est beaucoup plus libérale, plus philosophique, plus ouverte aux progrès de la science, que la catholique Espagne. Mais cela est U»' effet de la civilisation qui varie selon le peuple, nullement de la religion, qui est exactement la même chez tous les peuples catholiques. Là où la science, la philosophie, la civilisation moderne, le génie national, tempèrent la rigueur des principes • religieux, ce n’est point au catholicisme qu’il convient d’en faire honneur. Si la France est plus près de la vraie démocratie que l’Espagne, que l’Italie, ou que l’Autriche, c’est que le principe catholique y a conservé moins de force et de prestige, et que les lumières de la science et de .la philosophie y sont plus répandues.
Voilà les principes dans leur pureté logique. Nulle religion.
(1) M. Coiisin, Cours de 1829-29.
COSUmONS MOR.\LES DE LA DÉMOCRATIE.
même le prolcslantisme, qui est la jiliis libérale de loulcs, n’est compatible avec l’idéal de la démocratie. « Fort bien raisonné, dira-t-on : la logique est satisfaite. Mais que mettre à la place? Comment combler le vide que laissera la disparition du principe religieux dans l’éducation et dans la société? S’il n’est pas possible de le remplacer, ne faut-il pas le conserver dans la société démocratique, comme dans tout autre, au même titre que tant d'autres institutions que leur nécessité fait accepter au prix de leurs inconvénients et de leurs abus? Vous n’avez jamais vu de société, vous n’avez jamais vu d’éducation sans religion. Êtesvous bien sûr qu’il puisse y en avoir sans cette condition? » — Il faut convenir que ce sera une nouveauté. Mais, dans le développement historique des sociétés humaines, tout est nouveau, parce que tout est progrès. N’est-ce pas aussi une nouveauté que cette démocratie à laquelle les sociétés modernes sont appelées dans un avenir plus ou moins prochain? Une société où la science sulTise à tout, à la théologie, à la morale, à l’éducation, aussi bien qu’à l’industrie, ne semble guère possible à ceux qui cherchent toujours dans le passé la loi de l’avenir. Et pourtant cette société est la seule qui comporte la démocratie. -\vec la science, la foi à la vérité sera d’autant plus active qu’elle sera plus intime et plus personnelle; avec la science, l’éducation sera d’autant plus efficace qu’elle sera moins mécanique. L’ordre et l’unité se feront dans la société des esprits; seulement ils s’y feront à d’autres conditions que par le passé. Jusque-là c’était par l’autorité tout extérieure d’une consigne, d’un symbole, d’un dogme, que l’ordre s’établissait dans le domaine des idées. La communion des esprits et des âmes était plus apparente que réelle, l’objet de cette communion n’étant pas compris et senti par tous. 11 est très vrai que le symbole est un puissant moyen de ralliement pour une religion; mais ce symbole, vérité ou erreur pour quelques intelligences d’élite qui l’entendent, n’est qu’un mot pour l’immense majorité qui n’y voit goutte. ,Vvec la science, la communion des esprits et des âmes sera tout autre. Pour les yeux de l’intelligence préparée par l’éducation à la recevoir, la vérité méta-
LA nELIfilOX.
physique, morale, politique, sera comme le soleil pour les yeux du corps. Tous la contempleront plus ou moins fixement, selon la netteté de leur esprit; tous l’embrasseront avec plus ou moins d’enthousiasme, selon l’ardeur de leur âme. L’unité se fera ainsi dans la société des esprits sans contrainte et sans discipline; non plus cette unité qui ne souffre ni mouvement ni initiative individuelle, qui a besoin du silence et de la nuit; mais cette unité vivante et féconde, qui s’épanouit dans la diversité, et se manifeste dans la lumière. Ce sera l’ordre dans la liberté, l’ordre vrai, le seul qui convienne à une démocratie. Les croyants nous parlent du vide que laissera dans les sociétés la disparition de l’autorité religieuse ; on plaint les âmes mortes à la foi ; on tremble pour les consciences abandonnées à la libre direction de la raison et de la science. C’est qu’ils n’ont jamais connu la vraie autorité, la vraie foi, la vraie loi; cette autorité qui gouverne, cette foi qui agit, cette loi qui parle du fond des esprits et des cœurs. Or, c’est là ce que veut la démocratie, et ce que la science est seule en mesure de lui donner. Toute autorité qui s’impose, toute foi qui ignore son objet, toute loi qui n’est pas comprise, toute chose, en un mot, qui n’a pas pour origine la conscience ou la raison , lui est suspecte à bon droit d’aristocratie ou de despotisme. Il lui faut des esprits libres et des caractères forts; il lui faut des hommes et non de grands enfants.
Quant à l’éducation privée ou publique, rien n’y fera plus obstacle; elle se fera tout entière, depuis la première enfance jusqu’à la jeunesse virile, par la science soigneusement graduée, selon les progrès de la raison et de la conscience des enfants. A mesure que le besoin d’un enseignement supérieur se fera sentir, l’enfant, pour y être initié, n’aura point à renier l’enseignement des premiers jours. Ce sera toujours la même science, affirmant la même vérité, sous des formes de plus en plus savantes et philosophiques. Comme les jeunes intelligences auront été habituées de bonne heure à la lumière de la démonstration, et les jeunes âmes à la voix de la conscience, la famille n’aura plus à craindre l’enseignement de l’État pour l’esprit et le cœur de ses enfants.
L’anarcliie des intelligeDccs, le vide des âmes sont devenus des lieux communs pour l'éloquence. Il serait plus philosophique d'en rechercher les causes que d’en déplorer les effets. On impose à l’esprit des enfants tant de préjugés, de superstitions, de méthodes barbares, qu’il ne faut point s’étonner s’ils ont tant de peine à reconnaître la vérité sous la forme simple et sévère que lui donne la science. Quand l’organe de la vision a été faussé , comment veut-on qu’il voie la lumière? Il faudrait bien plutôt admirer cette rectitude naturelle de l’esprit humain qu’aucune éducation ne peut pervertir au point de lui interdire l’intuition de tant de vérités morales, sur lesquelles tout le monde est d’accord sans s’étre entendu. Que sera-ce donc lorsqu’une éducation libérale et virile aura préparé les intelligences à recevoir les enseignements de la science? Les esprits faux, c’est â dire les scholastiques, les imaginatifs, les mystiques, seront trop rares pour pouvoir troubler le chœur des esprits bien faits, et pour obscurcir le ciel de la vérité de leurs entités et de leurs idoles. Dieu, qui a si bien fait les choses dans le monde physique, n’a pu les si mal faire dans le monde moral que l’huihanité fût à tout jamais condamnée à l’alternative de l’anarchie et de la servitude. Ces états des âmes et des sociétés ne sont que des épreuves propres à l'enfance de l’humanité, par lesquelles elle a dû passer avant d’arriver à l’âge viril. L’état normal est l’ordre dans la liberté, la foi dans la science. Il en est des religions comme des monarchies ou des aristocraties. Tant que ces diverses institutions sont nécessaires à l’humanité, c’est un signe que celle-ci n’a pas atteint la virilité. Jteliyion, aristocralie et monarchie, âye d'enfance des sociéles; science et démocratie, d<je viril (1).
(1) L’accusation a abandonné le chef d’outrage à la religion et à la morale religieuse, voyant bien qu’il n’y avait dans le livre pas une phrase, pas un mot qui pût donner ime ombre de raison à une pareille imputation. Si mon livre traitait la religion comme une pure superstition, ou un mensonge inventé par des imposteurs à l’usage des dujms, ou enfin une simple satisfaction donnée au besoin du merveilleux, à l’exemple de certains philosophes du dernier siècle, et des pobtiques de l’école de Napoléon, on pourrait m’imputer ce délit.