H RELIGION
Mais, dira-t-on encore, même h l’àge viril, l'humanité n’est pas seulement raison ; clic est imagination et sensibilité. Si la science peut sufiire à la raison, qui remplacera la religion dans la fonction de charmer l’imagination et d’émouvoir la sensibilité? La science ne peut donner que des formules. Qui créera les symboles, ces formes vivantes de la vérité abstraite? — La réponse à cette question est le chapitre sur l’art (1).
On se méprendrait sur la portée de cette critique, si l’on oubliait que la question est portée sur le terrain des principes. !Nous sommes ici dans le monde de l’absolu, laissant la réalité de côté pour ne voir que la vérité. En bonne logique , l’incompatibilité des religions et de la démocratie est un principe hors de doute. En fait, il peut arriver, et il arrive certainement que la religion soit une nécessité de telle ou telle société démocratique: exemple, les États-Unis d’Amérique. Rien de plus simple que cette apparente contradiction. Nulle société ne peut se passer de morale. Ou peut même dire que, plus une société fait de progrès dans la civilisation matérielle, [dus elle a besoin que le sens moral y soit développé. Or la moralité humaine, à part la conscience naturelle qui en est la première source, mais fort insuffisante, n’a que deux sources extérieures où puiser : la religion et la science. Tant qu’une société n’est pas mûre, au moins dans la grande majorité de ses membres, pour le mâle et sévère enseignement de la science, les croyances religieuses y conservent leur mission d’éducation. C’est avec ce grand fait social que toute politique
• La religion u’est point faite pour les philosophes. Ils ne croyent ni eu moi ni en mes prêtres... (Mes i>rétres !) Quant à ceux qui croyent, on ne saurait leur donner ou leur laisser trop de men eilles. • Oiiiuiona et jugements de Napoléon I". Damas Iliuard, t. II, p. 301.
Ibidem, p. 389. • La religion est une sorte d’inoculation ou de vaccine qui, en satisfaisant notre amour du merveilleux, nous garantit des charlatans et des sorciers. « J’en appelle aux catholiques sincères, à tous les vrais croyants. Qu’aiment-ib mieux de la critiqic respectueuse et élevée des philosophes de notre école , ou de la protection outrageante des politiques de l’école de Napoléon ?
(1) 3' section du Sr chapitre.
CONDITIONS MORALES RE LA DÉMOCR.\TIE
pratique doit compter, si liberale et si démocratique qu’on la suppose. Sous ce rapport, le caractère plus ou moins rationnel, plus ou moins libéral d’une doctrine ou d’une institution religieuse, n’est point indifférent h la démocratie. Celle-ci peut trouver utile et même nécessaire, pour le succès de ses propres institutions, de s’entendre avec les organes de telle ou telle religion, sans jamais abandonner d'ailleurs les droits de la science et de la conscience. 11 ne faut point oublier que la réalité est encore fort loin de la vérité, en ceci comme dans le reste. La moralité de la plupart des sociétés modernes repose toujours en grande partie sur le principe religieux. L’absolu est le vrai dans la pure sphère de la pensée. Dans le domaine de la réalité, il devient une erreur et un danger pour toute politique qui veut le réaliser brusquement et à tout prix. En tout cas, la logique n’a rien à voir à ces tempéraments de la politi(|ue pratique; elle lui en laisse toute la responsabilité, se réservant d’intervenir seulement pour faire respecter la liberté religieuse.
Est-il besoin, en finissant, d’avertir le lecteur que toute cette critique ne touche en rien aux droits de la pensée religieuse? De même que la philosophie et la science, la religion est un acte libre sur lequel l’État ne peut rien, l’État démocratique moins que tout autre, puisque la démocratie est l’idéal du gouvernement libre. Si la religion nest qu'un fait social Iransitoire, comme tant d’autres, propre à la minorité des sociétés humaines, inutile et nuisible à leur majorité, c'est par le progrès naturel des esprits, par les conquêtes pacifiques de la science et de la philosophie, quelle doit peu à peu disparaître de la scène de l’humanité. Elle ne peut céder qu’à la pure et douce lumière de la vérité rayonnant partout dans le momie des intelligences.