II. — La science
L’éducation se fait donc par la science seule, dans une société vraiment démocratique. Mais il y a deux parties bien distinctes dans l’éducation : l'instruction et l'éducation proprement dite.
LA SCIENCE
L’inslruclion appartient sans conteste à la science. L’autorité religieuse n’y prétend point ou du moins n’y prétend plus. Il peut bien y avoir encore quelques esprits assez attardés pour exclure de l’enseignement les sciences suspectes de contredire le dogme; mais l’intervention des sciences est, dans le système d’éducation des sociétés modernes, une nécessité acceptée de l’Église ellemême. L’œuvre que la théologie dispute avec acharnement à la raison, c’est la partie morale de l’éducation. Klle accepte, d'assez mauvaise grâce peut-être, l’autorité des sciences physiques; elle repousse l’autorité des sciences morales qui rendrait la sienne inutile. Elle la nie en se fondant sur les divergences, les contradictions, les incertitudes auxquelles ces sciences ne sont que trop sujettes.
Si en effet les sciences morales étaient condamnées à la lutte des systèmes, comme le sont encore aujourd’hui les spéculations métaphysiques, elles pourraient rester dans le domaine de la pensée, mais n’auraient pas le droit d’entrer dans le sanctuaire de l’éducation. Elles pourraient continuer h fournir des thèses d’école, sans jamais donner des principes et des règles pour la pratique.
La meilleure réfutation de ce paradoxe théologique serait une simple récapitulation de toutes les vérités morales dont la seule raison a enrichi le trésor de la conscience humaine , depuis les sages de la Grèce jusqu’à nos jours. Il suQirait de les dégager des systèmes métaphysiques qui les enveloppent pour en faire apparaître l’évidence. On ^ verrait que, si ces systèmes sont le plus souvent sujets à la critique , les vérités morales elles-mêmes ont une simplicité, une clarté, une nécessité qui ne permettent pas le doute, même à la conscience du théologien qui a son siège fait sur l’impuissance de la raison humaine, en matière de métaphysique. Après tant de vivantes descriptions, de solides analyses sur l’homme, ses facultés, ses passions, ses devoirs et ses droits, il n’est pas un esprit sensé qui doute que la morale ne soit une véritable science fondée sur des faits d’un ordre spécial et délicat, mais enfin sur des faits susceptibles d’être constatés et observés. Science incomplète, incohérente, trop mêlée de métaphysique, et
CONDITIOXS MOn.UES DE LA DEMOCRATIE.
qui a de grands progrès à faire encore, quant à la métiiode et ù la précision, pour atteindre à la perfection des sciences physiques; science assez sûre pourtant, et assez riche pour i|u’il soit facile d’en tirer un système de règles pratiques, un manuel de morale usuelle, un catéchisme enfin pour tous les progrès de l’éducation. C’est tout ce que la démocratie demande à la |)hilosophie morale. Exiger que la science soit parfaite et immuable dans sa perfection, pour lui attribuer le droit d’agir sur la pratiijue , ce serait condamner toutes les sciences humaines à la pure spéculation , parce qu’aucune n’a dit son dernier mot.
L’enseignement de la morale dans l'école rencontre d'autres adversaires que les théologiens. Il est de prétendus amis de la démocratie qui réduisent toute science aux sciences physiques, et toute civilisation à l’industrie. Pour eux tout le problème consiste Il universaliser le bien-être. Us sont généralement peu dilïiciles sur les moyens de faire vivre la démocratie ; ils s’inquiètent médiocrement qu’elle soit bonnête, qu’elle soit digne, qu’elle soit libre. Pourvu que le troupeau soit bien nourri, peu leur importe la main qui le mène. Ils s’entendraient fort bien avec le despotisme , pourvu qu’il garantit la vie à bon marché, l’élévation des salaires; qu’il ouvrit des ateliers au travail, des débouchés à l’industrie et au commerce. Ces esprits positi/is estiment que l’éducation des sociétés humaines a fait fausse route sur les pas de Socrate, de Rousseau, de Kant, de tous ceux qui ont parlé de conscience et de devoir. Connaitre ses intérêts : voilà le mot de la sagesse moderne. Toute la morale est contenue dans l’économie politique, et la meilleure école est la Bourse. C’est au frontispice de ce temple qu’il faut inscrire la fameuse maxime du coiuwis-toi loi-tnémc, avec le sens tout économique que lui donnent ces moralistes d’une nouvelle espèce. On comprend que cette manière d’entendre la science de l’homme simplifie singulièrement le problème de l’éducation. Ce n’est pas seulement la religion, c’est encore la morale elle-même, la morale du devoir qui est traitée de préjugé et de question surannée. Tout s’y réduit h l’intelligence des intérêts ; et le calcul y remplace la conscience. Les éléments des .sciences mathénm-
LA SCIENCE
tiques pour apprendre à liieii raisonner; les cMéments des sciences physiiiues et naturelles pour apprendre à l’homme à faire servir la nature à ses besoins et. à ses plaisirs; enfin , dans la dernière période de l’éducation, les éléments de l’économie politique pour appréndre au futur citoyen la justice, c’est à dire la balance des intérêts : voilà tout le système de l’éducation. Les mots de devoir, de sacrifice, de vertu, d’héroïsme sont des non-sens créés par un spiritualisme sans objet. — Énoncer de pareilles doctrines, c’est les réfuter. Il suiru de dire que la démocratie n’a pas de plus dangereux ennemis que les démocrates de cette espèce. Quand ils arriveraient par impossible à réaliser leur rêve de bien-être universel, la société ijui en jouirait serait sans force contre le despotisme ou la barbarie.
L’enseignement moral dans l’éducation trouve encore des adversaires chez nombre d’esprits profondément pénétrés du sentiment moral, mais qui ne le croient pas susceptible d’une expression scientifique et d’une forme didactique. A quoi bon le manuel et le catéchisme? A quoi bon la science? La conscience naturelle sullit. C’est de cette source intime et profonde que le maître tire les instructions qu’il donne à l’élève, et c’est à cette même source que l’élève puise les moyens de les comprendre. I.a conscience est le grand livre de morale, livre vivant, plus sûr que tous les systèmes, plus riche que toutes les théories qu’on en donne pour les commentaires ou les formules.
A cela il faut répondre qu’il y a erreur et danger à réduire la morale à un sentiment. Assurément elle est de toutes les sciences humaines celle qui puise le plus à la source du sens commun. Pourtant on se tromperait si on la considérait comme une vérité absolument innée, simple, immuable, éternelle et universelle. Elle est susceptible de changer et de se développer, sinon dans son principe, au moins dans ses applications. La conscience se modifie et se transforme, comme l’humanité, d’une époque à l’autre; elle a changé du barbare au Grec, du Grec à l’homme moderne : elle est devenue, par suite de ces changements, de plus en plus riche et profonde. Le principe de la vertu et de la justice,
COMHTIO.VS MOUALES UE LA DEMOCIUIIE.
rcslé le même quant ii son essence, s’est singulièrement comiiliqué d’objets et de rapports nouveaux dont la barbarie, dont l’antiquité n’avait pas le moindre soupçon. Ce qu’on appelle le sens moral , par une fausse analogie, n’a pas, comme tel ou tel sens physique, son objet toujours le même. La science, la doctrine, l’éducalion le développent et l’étendent indéliniment. La vérité morale est une afl’aire d’intelligence, non de goût; il ne sullit pas de dire à l’élève, en lui montrant l’objet du sens moral : Voyez, touchez, sentez. La morale n’a de précision et d’autorité doctrinale, elle ne s’enseigne qu’à l’état de science. L’n instinct, un sentiment peut être un mobile; il n’est pas une règle. Il peut se communiquer; il ne s’enseigne pas. Or la morale n’est science que par la démonstration , l’analyse et renebaincinent systémati(jue des vérités qu elle comprend. Donc les livres sont nécessaires : traités théoriques pour le développement et l’avancement de la science ; traités pratiques pour l’application des principes et des doctrines; traités populaires à l’usage de tous; traités élémentaires pour les écoles de l’enfance. Ces derniers surtout, les livres de morale populaire et de morale élémentaire sont de toute nécessité dans une société démocratiiiuc qui ne reconnaît pas d’autre réeélalion que la science, ni d’autre autorité que la raison. Le jour où la démocratie comprendra ses véritables conditions d’existence, elle multipliera les livres d’éducation pour les écoles et pour le jæuple. C’est ainsi seulement qu’elle pourra combler le vide laissé par le discrédit des croyances religieuses, dans l’éducation publique ou privée de toutes les classes de la société. Mais malheur à une société où la religion n’aurait d’autre héritière que la morale naturelle? Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de l’Église, sous peine de périr.
Lfuelle sera la substance, quelle sera la forme de ces livres? C’est à la philosophie, non à la politique d’y aviser. Les œuvres de ce genre ne sont pas les plus faciles; il y faut des qualités de style et des mérites de composition qui ne se rencontrent pas souvent. La simplicité d’esprit ne suflit pas pour parler aux simples. Le sens commun n’est pas chose aussi rare qu’on l’a dit ;
LA SCIENCR.
ce (|ui est vraiment rare, c’est le talent de l’exprimer. La langue de Voltaire en est une preuve. Le triomphe de l’art serait de trouver la langue du peuple, la langue des enfants. Kn tout cas, il est un point sur lequel tout le monde sera d’accord; c’est le caractère pratique de ces sortes de traités. Rien ne doit y être donné à la spéculation, rien ii la métaphysique. Il y faut des règles et non des théories, des formules et non des démonstrations, des exemples et non des an'alyses, et tout cela exprimé dans un langage qui parle à l’imagination et à la sensibilité autant qu’à la raison pratique.
Ces livres élémentaires et populaires ne forment que le premier degré de l’enseignement moral. Comme la science des mœurs est l’ame de l’éducation, il la faut partout, à tous les degrés, au sommet aussi bien qu’à la base; il la faut à l’adolescent, au jeune homme, comme à l’enfant. Elle doit présider à l’éducation de l’homme, de|)uis le berceau jusqu’à la majorité, même jusqu’à la tombe, s’il est vrai que la vie humaine soit une éducation perpétuelle. Elle a donc sa place à l’école supérieure, au lycée, de même (|u’à l’école primaire et dans la famille. Seulement elle variera et graduera ses enseignements, selon l’àge, selon le degré d’intelligence et d’instruction de ses élèves. La première science de l’instituteur, quel qu’il soit, mère, père, précepteur ou professeur, est de savoir à quel esprit, à quelle âme il a affaire, de manière à accommoder ses méthodes à la nature de ses élèves, à proportionner ses leçons à leur force ou à leur faiblesse. C’est la mère qui commence. Tout est décisif dans ce début de l’éducation. La mère est un maitre auquel on peut s’en fier, pourvu quelle ait reçu elle-même les principes de cette éducation qu’elle commence et qu’elle continuera avec le concours des maîtres étrangers. La nature est admirable chez la mère; mais elle n’a pourtant pas la vertu de suppléer à l’instruction qui lui manque. Dans son aveugle amour, elle cultive les défauts de l’enfant avec non moins de succès que ses qualités. Une mère a beau avoir reçu la grâce de l’éducation ; si elle n’en comprend pas le but, elle faussera l’esprit, elle gâtera le cœur de son enfant, avec les plus tendres
!K) CONDITIONS MOHALES DE LA DÉMOCDATIE.
sentiments du monde. C’est pour cela que l’éducation des femmes a une si grande importance sociale. La mère donne à l’enfanl cette première éducation qui souvent décide de toute sa destinée. Or elle ne peut donner que ce qu’elle a re^u. Mais aussi, quand elle a compris les principes de l’éducation, quel maitre en pratique l’art comme elle!
L’éducation maternelle, du berceau à l’école, se compose plutôt de soins et de pratiques que de leçons. C’est à l’école primaire que commence l’enseignement proprement dit, mais un enseignement conforme à la nature d’esprit de l’eufant. I.a morale s’y exprime en images, s’y explique en récits, s’y formule en exemples. Incapable de comprendre tout ce qui est logique, abstraction, généralité, l’enfant ne saisit la vérité que sous ces formes qui parlent à la sensibilité et à l’imagination. La vérité sous forme historique, la morale en action, comme on dit, voilà l'enseignement qui convient surtout à l’enfance, et sans lequel le catéebisme le plus simple et le plus clair n’est qu’une lettre morte. Le catéebisme est bon pour graver la formule dans la mémoire ; il met la volonté de l'enfant en présence d'une loi qu’il ne peut enfreindre, sans encourir une peine. Mais c’est le récit, le tableau, l’histoire qui fait pénétrer les premiers rayons de la lumière morale dans l’esprit de l’enfant. Dans la période de l’adolescence, alors que l’es|)rit commence à devenir capable d’attention et de réflexion , qu’il peut suivre un enchainemenl de vérités ou embrasser un ensemble d’idées , l’enseignement de la morale comporte les développements et les explications de la règle. C’est déjà quelque chose de didactique formant un certain ordre, sans avoir encore l’unité , la rigueur systématique d’une science. L’éloquence et la poésie ont une large part dans ce mode d’exposition, où il s’agit encore plus de produire dans l’âme de l’adolescent la persuasion que la conviction.
Knlin arrive l’âge de la jeunesse virile, l’âge où la pensée peut tout comprendre sous la forme juire et sévère de la science, où la raison a besoin de principes sûrs et de fortes croyances pour soutenir, contre l’assaut des passions ardentes, une volonté faible
L\ SCIENCE
encore el non exercée par l’épreuve. A cel âge, lar morale de l’histoire, de la poésie, de l’éloquence ne sullit plus. L’esprit développé par la culture des sciences mathématiques et physiques, habitué aux procédés logiques, aux démonstrations rigoureuses, veut autre chose que des récits, des images, des mouvements oratoires, des accents lyriques, dans l’expression de la vérité morale. Il lui faiit des descriptions précises, des analyses exactes, des théories solides comme fondement des règles el des pratiques qu’on lui prescrit. Il faut la science en un mot, une science qui lui fasse loucher du doigt la vérité morale, qui lui montre sans symbole, sans hypothèse, el même sans métaphysique, la loi morale, principe des devoirs el des droits, écrite en caractères évidents dans la nature humaine; comment l'homme a des droits' parce qu’il a des devoirs; comment il a des devoirs parce qu’à l’exclusion des autres êtres vivants que la loi de l’instinct gouverne, il possède la volonté el la raison : la volonté qui le fait libre el responsable, la raison qui l’élève à l’intelligence de l’ordre, du bien, de la justice. Une morale reposant sur une psychologie préparée elle-même par l’élude des grandes lois de riiisloirc naturelle el de la physiologie : tel est le mode d’enseignement qui convient au jeune homme, dans la période scientifique de son éducation. Ce n’est pas encore toute la science morale, telle que la comprend la philosophie, laquelle a pour tâche de poursuivre la vérité dans toutes ses profondeurs et à toutes ses hauteurs; mais c’est déjà la science, à son degré le plus simple, le plus accessible à toute la jeunesse des écoles.
Voilà comment l'éducation fait des hommes, cl prépare des citoyens. Ce n’est pas l’enseignement des sciences mathématiques cl physiques qui fait l’homme. Il contribue sans doute beaucoup à l’éducation de l’intelligence par l’exercice des facultés d’observation, d’analyse et de raisonnement. Mais si l’homme vaut surtout par la conscience, le caractère, la dignité personnelle, le sentiment de la justice, l’amour de la vertu, ces sciences sont étrangères à cel bomme-là. Par elles-mêmes, et réduites à leurs seules ressources, elles développent des aptitudes, créent d’excellents instruments;
9i CONDITIONS MORALES DE L\ DÉMOCFLATIE.
en un mot, elles font des fonctionnaires, et non des hommes. Il est un phénomène étrange auquel on aurait peine à croire, si l’on n’en faisait souvent l’expérience : c’est la faiblesse, l’inexpérience du sens moral chez des esprits de la plus haute culture scienlifi(jue,ou de la plus vaste capacité industrielle et administrative. Combien d’administrateurs industrieux, d'ingénieurs, de savants, d’érudits, qui ne sont pas des/ioimnes, dans l’acception libérale du mot! Ou voit des gens qui savent tout, comprennent tout, excepté la science humaine par excellence, la science du devoir, du droit et de la liberté. On voit nombre d’honuétes gens, recommandables par leurs vertus privées, qui, faute d’éducation politique, ne comprennent ni les droits ni les devoirs du citoyen, et croient avoir rempli toute leur destinée, quand ils ont été bons chrétiens, et surtout excellents pères de famille. Cela se remarque particulièrement dans nos sociétés européennes, où le christianisme tend à détacher l’homme moderne des affaires du monde et de la cité, pour l’occuper exclusivement des choses célestes. L’antiquité, qui définissait l’homme un aniimil politique, ne comprenait pas l’homme sans le citoyen.
Quand les études littéraires n'auraient pour effet que de développer le sens du beau , elles auraient par cela seul leur part d’innucnce dans l’éducation morale de l’homme. Car le sens du beau ne se développe guère sans éveiller le sens du bien. .Mais elles ont une action plus directe sur cette éducation. Comme les vérités morales forment la plus riche matière et la plus pure substance de la littérature, elles dcvicnneut ainsi un enseignement d’autant plus puissant, qu’il a plus d’attrait. Seulement il faut qu’elles trouvent dans les maîtres qui enseignent les lettres des interprètes tout pénétrés des principes et des sentiments que les grands écrivains de l’antiquité et des temps modernes ont exprimés avec tant de poésie ou d’éloquence. Les maîtres de la jeunesse ne sont point des professeurs de grec, de latin, de français, uniquement chargés de faire comprendre les diilicullés grammaticales, de faire sentir les beautés littéraires des langues qu’ils enseignent; ce sont des instituteurs faisant avant tout œuvre
LA SCIENCE
(l’éducation, et pour lesquels la littérature est encore plus un texte d'enseignement moral (|u’un objet d’érudition et de goût. Il est certain que les belles-lettres, cultivées dans cet esprit, sont d’un grand effet sur les âmes. .Mais même alors combien cet enseignement serait insuDisant! La morale ainsi enseignée n’a ni la rigueur, ni la précision , ni l’ordre d’une science. Elle éveille et développe des sentiments plutctt qu’elle ne grave des principes dans les âmes. Elle est d’ailleurs mêlée de tant de choses qui lui sont étrangères, indifférentes, parfois même contraires, que les sentiments nobles et purs qu'elle inspire sont trop souvent étouffés sous un luxe d’images et de descriptions plus faites pour enflammer les passions vulgaires que pour élever les âmes. Et ce qui le prouve bien, ce sont les effets très divers (|ue produit la littérature sur des natures différentes. Chacun y cherche et y trouve ce qui est de son goût. Si le sens moral des uns y trouve de hautes vérités morales, le sens esthétique des autres y trouve de beaux mouvements et de belles images; et le sens animal de plusieurs y cherche surtout les tableaux qui flattent ses passions grossières.
Les études historiques peuvent encore servir â l’éducation des âmes, mais moins que les études littéraires. Cultivées en vue de la pure érudition , elles sont plutôt de nature à oblitérer le sens moral qu’à le développer. La curiosité s’accommode également de tous les faits bons ou mauvais, justes ou injustes, pourvu que ces faits aient l’intérêt de la nouveauté. L’imagination se plait aux choses de bruit et d’éclat; tout ce qui fait tableau la charme ; tout ce qui est drame l’émeut. Le caractère moral des choses historiques, la vérité, la vertu, la justice, (juand il ne s’élève pas jusqu’à l’héroïsme, intéresse médiocrement l’imagination et la curiosité. Faites dans un esprit philosophique, les études historiques ont bien plus d’importance et de gravité; mais elles ne contribuent guère plus au développement du sens moral. I.a philosophie de riiisloire montre fort bien comment la loi du progrès finit par triompher des misères et des obstacles que les passions, les intérêts de personnes ou de partis, les instincts aveugles de la barbarie, les préjugés d’une tradition rétrograde, sèment sur sa route.
toxnmoxs mohales he la démocuatie.
Ce qu'elle ne montre pas du tout, c'est le triomplic coustaul de la justice et de la vertu. Pour y faire voir un tel spectacle, il faudrait arranger l'histoire au gré des moralistes. Non seulement le mal triomphe trop souvent; mais le fait le plus propre à démoraliser les âmes, c’est que le bien ne triomphe pas toujours par les bons moyens. L'histoire est pleine de Louis XI et de Cromwells qui fout de bonnes ou de grandes choses avec leurs vices, tout autant qu' avec leurs bonnes qualités. La philosophie de l'histoire se plaît à faire ressortir surtout une vérité où le sens moral ne trouve pas son compte : c’est l’impuissance des volontés humaines, les plus fortes, les plus saintes, les |dtis dignes du succès, devant la fatalité des grandes causes naturelles ou sociales. Lesancieus faisaient de l'histoire une morale en action, en même temps qu’une œuvre d’art; mais c’était au prix de l’érudition et de la philosophie. C’est un lieu commun qu’il est impossible de refaire, eût-on toutes les ressources de l’art antique, ün peut dire que César fut un malhonnête homme et un mauvais citoyen, le jour où il mit la maiu sur les lois et les libertés de son pays. La philosophie de l’histoire n’en donnera pas moins raison au vainqueur de IMiarsale, au premier despote qui fonda l’empire du monde sur les ruines d’une république <|ui ne pouvait plus vivre. Et quand la philosophie lui donnerait tort, l’imagination laissera toujours les Épaminondas et les Washingtons pour les Césars et les Napoléons. Les moralistes auront beau faire; ce n’est pas la vertu, c’est le génie et le succès qui ont la belle place dans l’histoire. Comment un pareil enseignement pourrait -il sullire â l'cHlucation morale de la jeunesse?
La nécessité d’un enseignement moral direct , expression résumée d’une science morale fondée sur la psychologie, ne peut donc être contestée, dans l’œuvre de l’éducation. Cet euseigiicment est le seul qui puisse donner à la moralité humaine une base solide pour les |>rincipes, et une direction précise pour les applications. C’est aussi le seul qui puisse fonder l égalité morale, sans laquelle nulle société ne mérite le nom de démocratie. La littérature, riiistoire, les sciences mathématiques, physiques et natu-
LA SCIENCE
relies, soûl des éludes (|u’il esl impossible d'universaliser, ii moins de les réduire à un très pelil nombre de notions élémentaires. Tout le monde ne peut être savant, lilléraleur, érudit, même dans la démocratie la plus éclairée. Sans doute, il est bon que toutes les classes d’une société démocratique ne soient pas étrangères aux sciences de leur époque, à l'bistoiracl à la littérature de leur pays. Mais qui pput songer à apprendre le latin et le grec à tous les citoyens? Qui peut même se flatter de l'espoir que notre littérature classique pourra devenir populaire dans la démocratie française? Elle est bien trop savante, trop aristocratique pourêtre comprise et sentie par les enfants du peuple. Mais la morale, qui esl la science la plus nécessaire, esl beureusement la plus simple qui existe. Qu’on en fasse ce (ju’elle doit être pour être accessible à tous, une traduction nette de la conscience bumaiuc, elle entrera dans les intelligences les plus bnmbles et les âmes les plus vulgaires. Et comme c’est celte science si simple qui fait l’homme, tons ceux qu’elle aura éclairés de sa lumière et touchés de sa vertu seront dignes d’être citoyens de la même cité. Profondément divers et inégaux par la culture des sciences, des lettres et des arts, ils se retrouveront égaux et frères dans le sentiment du devoir et du droit. Quand l’éducation aura fait ce miracle, qu’importe qu’il y ait encore des conditions cl des fonctions diverses dans la société , qu’il y ail des ouvriers de l’esprit cl des ouvriers du corps; les uns savants, artistes, hommes d’État, directeurs; les autres mettant au service des premiers leurs modestes facultés d’exécution? On sera sûr qu’une telle société ne compte pour membres que des hommes et de vrais citoyens, et ce jour-là la démocratie sera fondée.
Qui donnera cet enseignement? Est-ce l’Étal? Est-ce la Société elle-même, par le seul effort de l’initiative individuelle? Ce problème sera résolu plus tard. Ce qu’il importait d’établir ici, c’est la nécessité d’un enseignement moral, universel et complet, émané de la science seule, dans toute société qui aspire à devenir une démocratie.
CONIIITIOXS MOHALES DE LA DÉMOCRATIE.