‹ La democratieChapitre 18 sur 67 · III. — L’akt · texte numérisé non relu

III. — L’akt

La religion n’est p.is .seulement une doctrine et une règle; elle est aussi un art : art profond et sublime, si on le considère dans les symboles qui traduisent h l’imagination les idées les plus métaphysiques de la raison; art puissant et populaire, si on renvisarç;e dans les grands spectacles du culte extérieur. C’est ainsi (jue la religion est la source des plus hautes inspirations pour les artistes, et des émotions les plus vives pour le peuple. Cette distinction est si vraie, que l'histoire nous montre les deux éléments parfois séparés dans le temps, malgré leur intime rapport, le sentiment esthétique survivant au sentiment religieux proprement dit. Après que la philosophie et la science ont fait justice du dogme, et que la foi est éteinte, l’art reste encore pour charmer et captiver la sensibilité. Le polythéisme, ruiné depuis longtemps dans les consciences, était encore puissant sur les imaginations par ses fêtes et les merveilles de ses artistes.

Quand donc la raison prétend en finir avec la religion , il faut bien qu’elle sache à quoi elle s’engage. La tâche qu’elle s'impose est moins simple et moins facile qu’elle ne le croit; le vide que laisse une religion dans les âmes et dans les sociétés, en s’en retirant, est plus grand que ne le pensent les philosophes uniquement préoccupés du côté dogmatique des institutions religieuse.s. La philosophie hérite d’une tâche très complexe. La religion répond à sa manière à tous les besoins de la nature humaine, â la sensibilité, à l’imagination, comme à la raison et à la conscience; elle est tout, théologie, cosmologie, histoire, art, morale et droit. Depuis les temps modernes, la science l’a déjà remplacée, même dans l’esprit des masses, quant h la cosmologie, à l’histoire et au droit. Klle essaye, depuis le xvnr siècle, de lui arracher la morale et la théologie rationnelle. Cette conquête, achevée chez la plupart des esprits qui ont reçu une éducation libérale, n’e.st pas encore un fait accompli dans les consciences populaires. Là semble se borner l’ambition de la philosophie de nos jours; elle lais.se à la

l’art.

religion tout ce qui s’adresse à l'imaginatiou , les symboles, les l'éles, les temples. C’est lui laisser le peuple, ce à quoi nulle démocratie ne peut .se résigner, sous peine de suicide. Et que parle-t-on du peuple? C’est lui laisser l’Iiomme, sinon dans ses plus hautes, du moins dans ses plus puissantes facultés. 1,'lHimanité n’est pas seulement rai.son et conscience; elle est imagination et sensibilité, et cela chez tous les individus, à toutes les époques de l'histoire, et quels que soient les progrès de la civilisation. Alors même qu’elle a atteint la pleine maturité, elle conserve toutes ses facultés et tous scs besoins. Si donc la religion s'en retire, elle y laisse un vide que la science seule ne peut combler.

C'est l'œuvre de l'art. Bien qu'il ne soit au fond qu'un symbole, sous peine d'être un non-sens, l'art religieux n’a point conscience de lui-même; il s’offre naïvement à la foi populaire, comme la vérité religieuse elle-même. L’art libre, au contraire, tel que la philosophie l’entend dans son œuvre d’éducation complète, a clairement conscience de son objet eide sa mission; il sait qu’il a pour objet le beau et non le vrai, que ses créations ne sont que des symboles, c’est h dire les images sensibles de vérités inlelliyibles ; que sa mission est de fnjurer, non A' exprimer la vérité. Avec celui-là, l’illusion qu'on nomme l'idolâtrie n’est pas possible. La philosophie et la science n’ont point à se délier de représentations dont le sens est parfaitement défini. Du moment que la distinction de \' image et de Vidée est bien faite dans la conscience humaine, il n’est plus possible de se méprendre sur la portée et la fonction de l’art. Alors l’art peut et doit conserver sa haute mission morale. Ce n’est pas aux sens qu’il parle, c’est à l’ânie, par l’intermédiaire des sens. Le plaisir qu’il procure à ceu.\-ci n’est pas son but, mais son moyen.

La démocratie doit l'oublier moins que tout autre gouvernement, elle dont l’art est l’un des moyens les plus puissants, les plus populaires d’éducation; elle le veut partout, sous toutes les formes, et toujours pénétré du même esprit. Architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, tout sera enseignement pour le jieuple dans la démocratie; tout lui parlera de liberté, de justice.

98 CUNDmONS MOflALES 9E LA IlKMOCnATlE.

(rhcroïsine, tic saintelé. Les images de ces choses divines lui seront toujours présentes, et formeront comme une société idéale visible sur laquelle la société réelle aura sans cesse les regards fixés. Le peuple les verra, les saluera sur ses places, dans ses fêtes, dansées palais, dans scs grandes réunions. Jamais de symboles équivoques, faux, impurs, dans tout ce que l’art démocratique exposera à l'admiration publique. Platon avait raison quand il chassait de sa république, en les couronnant de fleurs, les poètes corrupteurs de la religion et de la morale. L’art aristocratique, avec ses délicatesses, ses raflinements, ses voluptés, ses licences, a son charme, sans grand danger peut-être dans le salon, le cabinet et le boudoir. C’est là surtout que le génie a ses caprices, et que la formule de l’art pour l’art a son application. Mais l'art populaire doit avoir toute la sévérité, toute la pureté morale d’un enseignement. La nature et l’bistoire ne peuvent s’y étaler ilans leur réalité nue, parfois grossière, parfois honteuse et corruptrice, pres(|uc toujours impure. Les formes de la nature y paraîtront avec le reflet de l’esprit, de manière à ne point enflammer les passions de la chair; c’est ainsi que l’art y sera toujours chaste, même dans sa nudité. Les grandes, les saintes figures surtout de l’histoire s’y montreront dans l’auréole des idées qu’elles auront personnifiées, de façon à devenir des leçons vivantes de morale et de politique. Les héros de la force, les grands hommes de la tyrannie, les profonds politiques de l’école de Machiavel, avec tout leur bruit, leur éclat et leur succès, sont de dangereux symboles à offrir, sur les places, aux théâtres, dans les fêles publiques, à une société dont le ressort principal est la vertu, suivant la belle expression de Montesquieu.

>'ul art ii'esl aussi puissant sur l’amc (|uc la musique comme action ; mais nul n’est plus obscur et plus vague comme expression. .Autant elle est propre à soulever les passions, autant elle l’est peu à éveiller les idées. Si elle a un rôle considérable dans l’éducation générale par son action sur le côté pathétique de la nature humaine, elle n’en a aucun sur le côté rationnel; elle est un exercice admirable, non un enseignement. C’est la poésie qui

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