I. vr.T
est l’arl le plus propre à ce dernier rôle, surtout la poésie qui se chante. Les chants religieux et patriotiques ont eu de tout temps le plus grand eiïet sur l’étlucation populaire. Chaque société a eu ses Orphées dans la période religieuse, et ses Tyrtées dans la période héroïque. I.e chant a été la langue de feu dont IV.«i/(nt s’est servi pour enflammer le cœur des simples, pour l’entraîner aux plus héroïques entreprises, ou l’élever aux plus sublimes méditations. C’est par le chant que les premières leçons de vertu, de science, d’humanité, de justice, sont entrées dans l’àme des hommes. Si l’éducation moderne, plus savante et plus profonde, les y fait pénétrer par des méthodes plus précises et plus directes, il ne faut pas oublier que l’esprit n’est pas tout dans l’homme; que l’idée sans le sentiment n’est qu’une lumière sans flamme; que la vertu, dans le sens humain du mot, est une o'uvre complexe pour laquelle aucune des facultés, aucune des forces de la nature humaine n’est de trop. Le chant en chœur, en chœur imposant, le grand Orphéon, est l’art démocratique par excellence. Le merveilleux concert de ces milliers de voix est le symbole vivant de la démocratie, infinie dans sa force, une dans ses effets, libre et multiple dans ses allures, ne souffrant d’autre ordre que l’harmonie, d’autre maitre que la loi. Aujourd’hui meme, quand ces enfants, ces hommes, ces femmes de toutes classes, de toutes conditions, de toute éducation, se réunissent dans un hymne de religion, de patrie ou de liberté, la sainte communion des âmes est faite; l’unité de la nature humaine éclate déjà, malgré les inégalités et les diversités de culture intellectuelle. Que sera-ce donc, lorsque renseignement commun des hautes vérités morales et politiques aura permis la communion des esprits, comme la nature établit la communion des âmes? Jamais oreilles humaines n’auront entendu pareille harmonie. •
f.a poésie en action, le drame, moins entraînant que le chant, est la plus pathétique de toutes les formes de l’art. Sans être une véritable illusion, comme on l’a dit, la représentation théâtrale, par le mouvement, la vie, l’espèce de réalité qu’elle donne à l’idée,
excite, exalte au plus haut degré la sympathie des spectateurs. La puissance populaire du drame est un des phénomènes les plus curieux à observer. Tl faut voir le peuple au théâtre. Quelle naïveté de sympathie ! quelle vivacité d’émotion ! Devant la représentation d’un gros lieu commun, composé sans art, développé sans talent, exprimé sans style, ces cœurs simples et énergiques, si faciles à émouvoir, si prompts à enflammer, nous rappellent l’anecdote du barbare Clovis s’écriant, au récit de la passion du Christ : « Que n’étais-je là avec mes Francs! » Le peuple n’est point un bel esprit, un homme de goût qui juge, admire, critique; c’est un compagnon, un ami, un ennemi des personnages occupant la scène, qui aime et qui hait, qui se réjouit et pleure, qui espère et désespère, comme s’il s’agissait d’une scène de la vie réelle. Quand on assiste à ces touchantes démonstrations de sympathie on se prend à regretter que cette sensibilité si neuve n’ait pas de plus nobles, de plus purs, de plus grands objets que ces drames dangereux, grossiers ou absurdes qui font courir la foule. Cela fait comprendre comment le théâtre peut être une école de morale, école démocratique, s’il en fut, par le nombre et la diversité des spectateurs, par la clarté puissante, la force irrésistible de l’enseignement qu’il donne. Le drame est pour le peuple ce que la morale en action est pour l’enfant. Il fait que la vérité, quelque haute et profonde qu’elle soit, pénètre au plus profond de la conscience populaire par tous les sens extérieurs et intérieurs. C’est au théâtre surtout que la démocratie n’admet point la théorie de l’art pour l’art.
Est-ce à dire que l’art dramatique ne doive avoir d’autre souci que la morale’? Nullement. On ne vient pas chercher des leçons, mais des émotions au théâtre. L’enseignement est d’autant plus intime et plus eflïcace, que le drame est plus pathétique, plus vivant, plus fidèle aux lois du genre. La préoccupation morale n’est jamais la meilleure condition esthétique, même pour les œuvres dramatiques particulièrement destinées à l’éducation des âmes. Les chefs-d’œuvre ne se commandent pas, même quand le maitre qui les veut est la conscience, et que le salaire est le progrès de la
l’a HT.
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morale publique. Les vrais artistes alteiident l'heure de l’inspiration, et ne prennent pas l’enthousiasme de la conscience pour le feu du génie. Les plus nobles sentiments, les plus beaux principes ne font pas éclore infailliblement les chefs-d’œuvre. Il y a plus : c’est que les vrais artistes ne petmnt pas, à proprement parler, l’idée qui fera le sérieux et la moralité de leurs pièces; ils Vimaginent et la rêvent en quelque sorte. La haute pensée qui fait du drame un enseignement est dans leur esprit, comme dans leur oeuvre, vivante et concrète; c’est un sentiment, une image plutôt qu’une idée. Ceux qui en ont la conscience nette, qui la pensent, sont les critiques et les philosophes. Ce n’est guère dans ces conditions que l’art vrai, le drame vivant et puissant se déploie. La naïveté est le caractère du génie ou du talent de l’artiste.
Toujours est-il que le théâtre est avant tout un enseignement dans toute société qui tient à ses mœurs, et particulièrement dans la démocratie. S’il y a des arts qni aient le droit de créer des chefs-d’œuvre de beauté voluptueuse et de passion impure, sauf à les dérober aux chastes regards, et à les cacher dans les boudoirs de courtisanes, ou les cabinets de libertins, l’art dramatique, qui SC déploie en pleine lumière et devant la foule, ne peut jamais oublier sa mission sociale. Le théâtre a charge d’âmes tout autant que l’école; il est surtout un art d’éducation. S’il s’adresse immédiatement aux sens et â l'imagination, c’est à l'âme et à l’esprit qu’il parle. Plus il sera vivant, plus il sera puissant; mais il faut avant tout qu’il soit pur. La réalité n’y doit être que la représentation de l’idéal. L'esprit, le talent, le génie lui-même, n’ont pas le droit de fausser les esprits, ou de corrompre les âmes.
Ces généralités suffisent pour faire comprendre le rôle de l’art dans l’éducation. Faible aujourd'hui ou équivoque dans nos sociétés modernes, où les œuvres en sont rares et souvent impures, ce rôle dépassera en puissance et en eflGcacité morale tout ce que l’imagination des utopistes peut réver, quand l’art aura pris le caractère élevé et les grandes proportions que comporte la démocratie. Le jour où dans chaque chef-lieu de canton, sinon dans chaque commune, l’architecture, la peinture, la sculpture, la
LA bC^üCAATlB. 7
COMIITIÜNS MORALES DE LA DÉMOCilAllE.
musique, le chant, la poésie, le théâtre, prêteront leurs masses, leurs formes, leurs couleurs, leurs accents, leurs images, leurs mouvements à la représentation des vérités que la science démontre et que la morale enseigne, l’éducation de la démocratie sera rapide et complète. Jamais la religion n’aura produit de tels miracles. Les merveilleux effets des institutions religieuses sont restés un mystère pour la plupart des esprits, même philosophi(|ues, parce que l’admiration est plus facile que l’analyse. Ou aime à croire à la vertu mystique des formules et des symboles; on ne réfléchit pas que toute religion est riche de procédés et de moyens très humains qui expliquent fort naturellement la grandeur de ces efl'ets. L’art est pour beaucoup dans Venchantement des fêtes et des représentations religieuses; la musique et le chant ne sont point des accessoires à dédaigner. L’Église catholique l’a compris dans tous les temps, et l’accusatioii de paganisme lancée contre les pompes théâtrales de son culte ne l’y a jamais fait renoncer. Il lui faut la foule à tout prix, dùt-on recourir à une musique d’opéra pour la réunir. Quand l’église les tient ainsi sous le charme du chant sacré ou profane, elle espère, non sans raison, que la parole sainte fera son effet, et que VEsprit n’en opérera qu’avec plus de vertu.
Mais ce qui est bien autrement puissant, dans l’institution religieuse, que la musique, le chant ou la parole, c’est la réunion. C’est une loi de la nature humaine que cette merveilleuse vertu du nombre. « Quand vous serez plusieurs ensemble, a dit le Christ, mon esprit sera au milieu de vous. » Cette loi s’applique à toutes les réunions, â toutes les assemblées, à toutes les foules, quel que soit le sentiment qui les anime, religieux, politique, ou esthétique. L’enthousiasme est rare, diflicile, et ne vient que par degrés chez les natures d’élite, à l’état d’isolement; il s’allume soudainement dans les assemblées et les foules. Alors il saisit , il transporte l’homme; il fait des natures les plus vulgaires des artistes, des héros, des martyrs. On a calomnié l’humanité, en attribuant ces effets extraordinaires au désir de renommée, ou â une ivresse subite, sans conscience et sans idéal. Ces ressorts ont leur jeu sans doute dans le phénomène ; mais le grand, le puissant moteur,
l’art.
c’est la force du nombre, l'âme des multitudes, l’F.ipri/ universel. Celui-ci n’a pas plutôt touché l’esprit individuel, qu’il l'enlève à une distance infinie de la terre, où aime à végéter la nature humaine abandonnée à elle-même. On le voit partout où il y a foule, dans les temples où les croyants prient, aux forums où les citoyens votent, aux luttes héroïques où ils meurent pour la justice, aux batailles où les soldats combattent. Supprimez les temples, les fêtes et les cérémonies publiques, le sentiment religieux restera profond encore dans l’ànic solitaire du croyant ; mais la religion aura perdu ce prestige qui fait le désespoir de ses futurs héritiers, la science et la philosophie. Et par contre, prêtez aux institutions politiques , aux doctrines morales les mêmes moyens d’action, la voix des grandes foules, la majesté des grandes assemblées; vous verrez se produire tous les effets que l’on attribue communément aux vertus secrètes du sentiment religieux. Les croyances, les sentiments, les idées, quel qu’en soit l’objet, manifestent surtout leur puissance dans la communion des âmes, et en face d’un commun symbole.
C’est là ce qui fait la majesté des choses que la religion a consacrées, la naissance, le mariage, la mort, la messe, la prière, la méditation. Les idées et les paroles se glaceraient dans le silence et la solitude; la foule et le chant en développent la vertu d’une façon extraordinaire. D’où vient le grand effet de la prière en latin sur des auditeurs qui ne la comprennent point? Là est le miracle pour les gens qui ne s’en rendent pas compte. On entend dire parfois que c’est précisément le triomphe de la parole religieuse, d’émouvoir d’autant plus qu’elle est moins intelligible. Il y aurait bien de la sottise dans ce paradoxe, s’il était sincère, line des grandes causes du succès de la Réforme, c’est la substitution de la langue nationale à la langue latine en France, et surtout en Allemagne. Si le catholicisme a conservé son empire sur les peuples, ce n’est point parce qu’il parle une langue inintelligible, mais parce qu’il parle aux sens et à l’imagination. L’effet sur la foule est extérieur dans l’église catholique, tandis qu’il est intime dans le temple protestant. Il est diflicile de croire que le culte catho-
loi
COMimOXS MOllALES.
lique .lurail moins de puissance sur la foule qui remplit ses églises, s’il se servait de la langue nationale; c’est le contraire qui est la vérité. Ce culte, inintelligible au peuple et pourtant encore si puissant , est un exemple décisif de la vertu des grandes réunions, que l’objet en soit religieux, moral, estbélique, ou politi(pie.
L’éducation actuelle des sociétés modernes, même les plus voisines de la démocratie, est encore loin de cet idéal. Nulle part, la raison et la science n’en font la base. C’est toujours la religion qui en est le principe , sous une forme plus ou moins libérale. L’aristocratique Angleterre, la patrie de la liberté politique, élève ses enfants dans l’ortbodoxie de l’Église anglicane, et dans l’borrcur de la libre pensée. La démocratique république des États-l'nis ne comprend guère, pour l’éducation des siens, d’autre enseignement moral que la Hible, et les livres qui en sont des commentaires ou des inspirations plus ou moins libres. Il en est de même de la démocratie helvétique. La Belgique libérale n’en croit pas moins à la nécessité de l’éducation catholique. La philosophique .Allemagne peut bien allier Spinosa à Jésus-Christ dans sa manière * d’entendre la théologie chrétienne; mais elle maintient le Christianisme comme fondement de l’éducation privée ou publique. La France révolutionnaire inscrit ses philosophes au fronton du Panthéon; mais elle fait enseigner dans toutes ses écoles primaires le catéchisme de l’Église catholique , apostolique et romaine.
Quant aux pays restés radicalement catholiques, malgré les progrès de la philosophie et de la Révolution , comme r.Autrichc, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, les républiques espagnoles de l’Amérique, il est tout simple que la religion , toute-puissante encore sur la société, le soit sur l’éducation. Si encore l’enseignement religieux était corrigé, éclairé, complété par la science et la philosophie, la pensée et la conscience humaines trouveraieul
dans cette éducation semi-libérale les moyens de s'émanciper et de se former tout à la fois. C’est ce qui a lieu en effet pour les classes aristocratiques et bourgeoises, dans les sociétés les plus civilisées de l’Europe. Mais partout, sauf en Angleterre, et surtout en Allemagne, le peuple est abandonne à l’enseignement religieux et à la direction cléricale. La France, sous ce rapport, n’est guère plus avancée que la catholique Espagne ou la servile Autriche. Et quel enseignement! La /c«rc et jamais l’c.spnt. Les mystères, les formules, les pratiques, voilà toute la religion enseignée au peuple. Quelle démocratie peut-on espérer d’une pareille éducation? Et si l’éducation populaire en est là dans les écoles, que dire de celle qui se fait par les yeux, par les oreilles, par l’imagination, dans les lieux publics, sur les places, dans les théâtres, partout où l’art expose ses symboles? Que dire de ces grossières parades, de ces insultants spectacles ménagés à la vanité nationale , sans respect pour la vérité, pour l’humanité, pour la Justice? Que dire de ces néaux de leur pays et de leur temps érigés en héros de la gloire ou en grands hommes d’Etat, parce qu’ils ont su vaincre leurs ennemis ou tromper leurs concitoyens, dans les jeux de la guerre ou de la politique? Que dire de ces pièces de théâtre sans goût, sans esprit et sans morale, où le peuple accourt eu foule, attiré par l’amorce des passions vulgaires ou l’éclat des décors Que dire de ces farces de bateleurs que le peuple, affamé de spectacles, écoute et regarde avec une curiosité plus avide que ne fait un parterre aristocratique pour la représentation des chefs-d’u'uvre de l’esprit humain? Quels .symboles, quels spectacles pour l’imagination, pour la sensibilité, pour l’intelligence du peuple! Quel art pour une démocratie!
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