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CHAPITRE PREMIER

Il en est de la politique comme de Tart, de la morale et de la géométrie : la vérité doit y être sévèrement distinguée de la réalité. La célèbre définition qui réduit la littérature à n’étre que l’expression de la société est d’une parlaitejustes.se, si Ton .s’en tient à l’expérience et à Thistoirc; mais, pour être vraie, elle a besoin qu’on ajoute le mot d’expression idéale. La réalité peut bien être la matière de l’art; c’est l’idéal seul qui eu fait la forme ou l’essence. L’art est toujours et partout l’expression du beau, quel que soit le fond d’idées, de sentiments, de passions qui en fasse la substance. De même, quand on dit que le meilleur gouvernement est eelui qui est l’expression de la société qu’il régit, la définition est juste, mais empirique. La bonté absolue d’un gouvernement tient à des principes plus élevés que ceux que peut

Î nner l’expérience. Le meilleur gouvernement est celui qui est xpression la plus complète de la justice. La justice! voilà la ale vérité en politique, comme le beau est la seule vérité dans Part, comme Thonnête est la seule vérité en morale. En dehors de /cette vérité , il n’y a que la réalité avec .ses imperfections, scs misères, ses nécessités, que la politique doit subir, sans jamais les ériger en principe et en droit. La réalité peut. bien faire que telle forme imparfaite et même vicieuse de gouvernement con-

UKKIMTION

vienne mieux ou couvicuuc seule ù telle société donnée. Mais placer la perfection et la vérité dans celte simple convenance, c’est rabaisser la science à l'empirisme. La politique, non moins que l’art et la morale, répugne à celle grossière méthode.

Il y a donc une vérité en politique comme dans tout le reste ; il y a un type idéal de perfection, une Société, un État, un Gouvernement modèle, ù la mesure desquels toute société, tout Ëtat, tout gouvernement doit être jugé et apprécié. Or à qui pose celte question : Où est la justice 1 on peut hardiment répondre ; Dans la démocratie, et la démocratie seule. Voilà pourquoi la démocratie est la seule forme vraie de la politique. Toutes les autres, monarchie pure, monarchie tempérée, aristocratie, n’en sont que des formes réelles, transitoires , comme les nécessités auxquelles elles répondent. .Mais qu’esl-ce que la justice? Le respect du droit, répondra-l-on d’une voix unanime. Encore une définition qui a besoin d’être définie. Qu’est-ce que le droit? Ici il n’est plus possible de se payer de mots ; on touche au fond et à la substance même du droit; on ne peut le définir sans y entrer.

Le droit est chose si simple, si usuelle dans la pratique, que toute définition semble impossible ou inutile. On définit telle espèce de droit, le droit de sûreté personnelle, le droit de parler ou d’écrire, le droit de s’associer, le droit de posséder, le droit de travailler. Quant au droit en soi, n’esl-ce pas une pure abstraction, c’est à dire un terme commun exprimant la collection de tous les droits spéciaux? El en cherchant à le définir, ne s’exposet-on pas à poursuivre une entité métaphysique, analogue aux universaux de la scolastique.

L’école empirique le pense et supprime la question , sans voir quelle supprime en même temps le principe du droit. Comme ce principe est supérieur à la politique, il échappe nécessairement à toute méthode qui s’enferme dans la politique. Ici l’erreur est de croire que la politique est une science indépendante et qui se suffise. La politi(|ue ne prend pas son principe en elle-même ; elle le reçoit de la morale et de la p.sychologie. En lui livrant le secret de la nature, de la fin et de la loi de l'homme, ces sciences lui

[IK I.A t)f;MOCRATIE.

(lonneut le principe du droit. Et qu'on ne dise pas que la question se complique eu passant d'une science spéciale, comme la politique, à une science générale, comme la morale ou la psychologie. En fait de principes, c’est le général, l’abstrait, qui est la source de toute lumière. En traitant de l’homme, abstraction faite de toute complication historique et sociale, la psychologie et la morale simplifient les problèmes de la nature, de la fin et delà loi de l'humanité, exactement de la même façon que la physiologie simplifie la question des organes et des lois de la vie physique, en la dégageant de tous les accidents d'âge, de maladie, de tempérament, de climat. Quand la politique veut remonter jusqu’aux principes , il lui faut recourir aux analyses de la psychologie et aux théories de la morale. C’est là seulement que la définition de la justice trouve sa base et sa formule première.

Or, que dit la morale? Que l’homme est le seul être capable de devoirs et de droits. El pourquoi? Parce qu’il est, au témoignage certain de la conscience, un être doué de raison et de volonté qui a le libre arbitre, une personne, dans le sens strict du mot. Les choses n’ont pas de droits, quelle qu’en soit l’utilité ou la bienfaisante vertu. L’animal lui-même, être sensible et actif, n’a ni devoirs ni droits, parce qu’il n’a ni raison ni libre arbitre. L’bomme peut avoir des devoirs, non pas à l’égard, mais à propos des choses et des animaux ; mais ceux-ci n’ont aucun droit vis à vis de l’homme. Être raisonnable, l'homme seul comprend le bien; être libre, il a seul conscience du devoir. Et c’est parce qu’il se sent des devoirs qu’il se sent des droits. .\ux uns et aux autres s’attache la même obligation, la meme autorité, la même nécessité morale. Par la raison, par la liberté, par le devoir, l’homme est un être sacré pour tout être qui se sent raisonnable, libre et moral. C’est qu’en effet pour l’homme, cesser d’être libre, c’est cesser d’étre. Si par la tyrannie, la corruption, l’ignorance, la misère, il était possible d’enlever à l’homme jusqu’au sentiment de sa liberté, que resterait-il de lui, sinon l’animal? Il aurait donc perdu sou être véritable, son humanilé. Le plus grand mal qu’on puisse lui faire, c’est de le traiter comme une chose, une machine,

DÉFINITION

un instrument. Cela est contraire à sa nature, à sa dignité, à sa loi, alors même que cela est fait dans un but de perfectionnement ou de conservation. L’homme (l’homme moral s’entend) se perfectionne et se sauve lui-même , par la seule vertu du libre arbitre. Individu ou société, tout progrès de l’homme qui n’a pas son principe dans l’énergie personnelle, est sans racine et sans prix. C’est le perfectionnement de la machine et de l’animal. L’homme peut accepter, dans cette œuvre, des auxiliaires, mais non des agents qui viennent substituer leur initiative à la sienne. Être libre par essence, c’est sa loi, sa dignité, sa vraie perfection de tout faire librement. Sa nature d’être libre ne le dispense sans doute ni d’éducation , ni de gouvernement; mais elle ne comporte pas une éducation passive, dont une cause étrangère ferait tous les frais. Il est dans son essence de se gouverner lui-même , sans direction extérieure ; et la meilleure éducation pour lui est celle qu’il opère lui-même avec les lumières d’autrui.

La liberté est donc le vrai , l’unique principe du droit. Tout droit se rapporte h la liberté. Toute justice s’explique et se définit par la liberté. Qu’est-ce que le droit de posséder la liberté de la personne, dans son rapport avec les choses. Qu’est-ce que le droit de penser? La liberté dans son acte le plus intime et le plus profond. Ce droit là est à l’abri de la force; mais il peut être atteint par l’ignorance et la superstition. Droit de l’iiomme, s’il en fût, bien qu’il ne soit inscrit ni dans le code civil, ni dans le code politique, il crée aux familles et à l’État l’impérieux devoir de l’enseignement et de l’éducation. Qu’est-ce que le droit de parler et d’écrire? La liberté dans sa plus haute manifestation, la liberté de l’esprit, pour lequel toute fiiculté corporelle, toute propriété matérielle n’est qu’un instrument. On voit déjà combien ce droit est saint, et que le pouvoir qui le viole commet un crime de lèsehumanité plus grave que s’il portait la main sur la propriété. Cela semble un paradoxe dans les idées politiques actuelles, parce que bien peu d’esprits sont habitués à remonter aux principes du droit, et qu’on est généralement enclin à juger de la gravité d’un abus de pouvoir sur la gravité des conséquences matérielles. Ht pour-

DE LA DÈ-MOCnATIE.

tant rien de plus simple, au point de vue de la morale et de la psychologie. Si la sainteté d’un droit se mesure sur la dignité de la faculté il laquelle il correspond, que peut-il y avoir de plus saint que la liberté de la pensée? Le droit de vivre, le droit d’agir extérieurement, le droit de posséder, également inviolables, bien qu’inférieurs en dignité, n’ont de prix qu’autant qu’ils sont des moyens nécessaires à l’exercice des autres droits. La religion nous dit que, si la vie de l’homme est si précieuse, c’est qu’il a une âme à sauver. Profonde vérité qui devient manifeste sous une forme plus rationnelle. Ce qui fait le prix de la vie, de l’activité, de la propriété humaine, c’est que l’homme est une personne. Tout cela dès lors participe, comme moyen, de la sainteté de l’être libre, de l’esprit qui en est la (in. Si l’homme n’était qu’une force de la Nature, à l’instar des autres êtres, toute force supérieure aurait prise sur sa vie, ses actes, sa propriété, sans qu’aucun droit pût l’arrêter.

Tous les droits de l’homme, droits civils et politiques, peuvent donc se résumer dans un seul mot ; liberté. Ce mot est la formule la plus simple et la plus complète tout â la fois de la démocratie. Plus on la creuse, plus on la trouve riche et profonde. Justice, égalité, fraternité, progrès, civilisation, socialisme bien entendu, il n’est rien qu’elle ne comprenne. Tous ces principes et tous ces sentiments reçoivent de la liberté leur vraie signification et leur véritable autorité. Une courte analyse suffira pour le démontrer.

Justice est un terme plus général et plus complexe que liberté, et qui semble plus propre à définir la démocratie. Il comprend toute espèce de droits , ceux qui naissent de l’égalité comme ceux qui naissent de la liberté. Mais c’est un mot vague qui n’apprend rien à l’esprit sur l’objet et le principe du droit. Rien de plus exact que de définir la démocratie le règne de la justice. Mais qu’est-ce que la justice? Est-ce une loi extérieure ou intérieure de l’humanité? .\-t-clle sa racine dans la nature humaine, dont elle ne serait que I expression? Ou bien est-ce une autorité qui s’impose d’en haut à la conscience? C’est ce que le mot ne dit point. Il exprime le caractère obligatoire de la loi morale, sans en révéler l’objet; pour

nÉKIMTIOX

parler le langage de Kaiil, il en donne la forme, et non la matière. C’est donc une définition stérile de la démocratie.

Égalité’ est un terme plus précis que justice, et qui au premier abord semble mieux convenir que le mot de liberté à la définition même de la démocratie. Il ne parait pas que toute société libre soit nécessairement démocratique. La liberté ne s’accommodet-elle pas fort bien de l’aristocratie? El l'histoire ne monlre-l-elle pas qu’égalité et servitude vont parfaitement ensemble? Mais en réfléchissant, on voit combien il est dangereux de définir la démocratie par l’égalité. C’est qu’eu effet la liberté lui devient alors étrangère, li ce point que légalité sous la servitude ne serait pas moins la démocratie que l’égalité sous la liberté! Honteuse définition, cl très commode pour les amis du despotisme ! Si elle était vraie, il faudrait avouer que jamais plus beau nom n’a couvert plus misérable chose. Quelle école politique, ayant le sentiment de la dignité humaine, accepterait la démocratie à ce prix? La seule étymologie du mol proteste contre une pareille interprétation. Démocratie, en bon langage, a toujours signifié le peuple se gouvernant lui-mème; c’est l’égalité dans la liberté. L’égalité dans la servitude s’est toujours appelée tyrannie. Le mot égalité est donc une triste formule démocratique, du moment qu’on le sépare du mol liberté. Toute institution de ce nom où la liberté individuelle ne conserve pas tous ses droits doit être renvoyée à l’école du césarime.

Il y a plus. Que l’égalité soit une condition essentielle de la démocratie, nul n’en doute; mais ce (|u’on sait moins, c’est quelle n’est qu’une conséquence rigoureuse de la liberté. Qu’esl-ce en effet que l’égalité, sinon la liberté égale pour tous? C’est un attribut qui n’a de sens positif que par le substantif auquel on l’applique. Rien de plus injuste et de plus antidémocratique que l’égalité dans la servitude. L’égalité ne devient la formule de la justice et de la démocratie qu’aiitant qu’elle est l’attribut de la liberté. C’est donc par la liberté elle-même que se définit l’égalité. La vraie démocratie est le régime politique où la liberté complète, civile et politique, est le droit commun. En ce sens, il est vrai de dire

que c’est le seul gouvernement libre, dans le sens absolu du mot. Si l'histoire semble démentir cet axiome, la contradiction n’est qu’apparente. L’Angleterre est considérée à juste titre comme le pays classique de la liberté. Rien de plus vrai, si l’on compare cette société à d’autres dont la prétendue démocratie n’est que l’égalité dans la servitude, et surtout si l’on n’envisage que certaines libertés, mieux assurées dans cette société aristocratique que partout ailleurs. Mais le droit n’y est pas égal pour tous. Dans le droit politique, dans le droit civil, le privilège est partout, privilège de fortune, privilège de naissance, privilège de localité, line minorité a le monopole de l’élection des pouvoirs politiques ; une minorité plus restreinte a le bénéfice exclusif des emplois. Or ces privilèges qui, dans un état social donné, peuvent servir de garanties à certaines libertés, n’en sont pas moins en euxmêmes contraires au principe général de la liberté, dont ils restreignent l’application. Un droit de moins, n’est-ce pas une liberté de moins? Si fier qu’il soit de sa liberté, le peuple anglais n’est donc pas encore un peuple libre dans le sens complet du mot, et il ne le sera pas tant que les privilèges aristocratiques subsisteront. Il n’y a de société parfaitement libre que dans la justice et l’égalité. C’est dire qu’il n’y a de liberté complète que dans la démocratie, et qu’à la rigueur ces deux mots peuvent être pris l’un pour l’autre. Donc le vrai principe de la démocratie est la liberté. Ce principe donné, l’égalité en sort comme tout le reste. Or, en bonne logique, c’est le principe, et non la conséquence, qui doit être la formule de définition.

La fralernUé pourrait-elle être cette formule? Moins encore. La liberté et l’égalité sont des principes, tandis que la fraternité n’est qu’un sentiment. Or tout sentiment,, si puissant, si profond, si général qu’il soit, n’est pas un droit; et il est impossible d’en faire la base de la justice. Les politiques qui essaient de l’ériger en principe commettent la même erreur que les moralistes qui fondent la loi morale sur l’amour (1). Que la politique et la morale

(1) C’est en vertu de ce principe que M. Louis Blanc professe i’égalité des

LA OÜXOIUTIK.

DÉPIMTION

aient besoin de ces sentiments; que l’amour et la fralcrnilc soient d’admirables auxiliaires du devoir et de la justice, nul ne songe à le nier. Les principes ne sont que la lumière de la politique et de la morale. Ces sentiments en sont comme le.s forces vives. Mais il ne faut pas leur demander la règle des mœure et de la Justice. Où conduit la morale de l’amour? A une charité aveugle qui foule aux pieds la Justice. Où peut mener la politique de la fraternité? Au mépris de la liberté et de la dignité humaines, l'n écrivain de la démocratie a signale avec sa violente énergie le vice d’une pareille doctrine, en représentant les membres de la société communiste attachés, côte à côte, sur le rocher de la fraternité (i). Assurément l’association est un principe vrai et fécond. En elle est le salut de la démocratie; in hoc signo vincet. Mais à quelle condition? C’est que si la fraternité est l’âme de l'association , la Justice en soit la loi. Autrement c’en serait fait de la liberté. La fraternité aboutirait au régime du couvent, comme la paternité, en fait de gouvernement, aboutit au despotisme patriarchal. Ne s’est-il pas rencontré une école, fort généreuse dans ses intentions, et véritablement enflammée de l’amour de l’humanité, qui a été ainsi conduite à la négation de la liberté et même de la loi morale (2)? Elle a tristement fini en une contrefaçon de théocratie; et après sa chute, elle a préparé des auxiliaires et des complaisants au pouvoir absolu. Tout socialisme, s’il n’était relevé par le sentiment de la liberté, et épuré par la notion du droit, tomberait infailliblement dans cette espèce de démocratie qui fait bon marché de

salaires, et règle la rétribution du travail sur les besoins, et non sur les œuvres des associés. Le sentiment est excellent; mais le principe est faux et dangereux. C’est substituer la charité a \a, justice, seule base fixe de toute société et de toute association, ainsi que le montre M. Proudhon dans sa critique :icerbe et injuste à certains égards, contre M. Louis Blanc, Pierre Leroux cl tous les apôtres de la fraternité.

(1) Proudhon, Sÿstime des contradictions économiques.

(2) Beaucoup d’adeptes du Saint-Simonisme, les philosophes surtout, ont résisté aux conséquences du principe. Mais la logique semble du côté de ceux (pii ont conclu à la morale de la passion, et à la politique de l’autorité.

UE LA DKMOClUTIE.

la personne humaine. La fraternité toute seule est donc une dangereuse formule pour la démocratie.

Reste la sainte devise de la Révolution : liberté, égalité, fraternité. On peut croire au premier abord qu’elle est la meilleure formule de la démocratie, parce qu’elle en est la plus complète. .Mais en l’analysant, on la trouve moins rigoureuse que le simple mot de liberté, premier terme de la formule révolutionnaire. S’il est vrai, en effet, que le second terme de la formule, l'égalité, n’est que la conséquence du premier, et que, d’une antre part, le troisième terme, la fraternité, est l’expression d’un sentiment et non d’un droit, il s’ensuit que le premier terme, la liberté, suffit pleinement à la définition de la démocratie et à l’explication de toutes ses institutions. La formule de la Révolution n’est donc pas un véritable jirogrès sur celle de la philosophie. Les philosophes du dernier siècle ont donné à la Démocratie sa vraie formule. Les écoles socialistes auraient peut-être bien fait de s’en tenir au principe de la philosophie, assez large pour tout comprendre.

Liberté, liberté ! le cri de Voltaire, de Montestjuieu, de Rousseau, de Turgol, de Condorcet, de Kant, de Fichte, de Schiller, de Hegel, de Gœthe, 'des plus grands hommes de la politique et de la philosophie modernes, est encore aujourd’hui, après tous les progrès de la science sociale, le dernier mot de la politique et de la civilisation. L’histoire universelle n est que l’histoire de la liberté (I). Tout s’y mesure à ce principe : religion, morale, art, littérature, industrie, politique, économie sociale. Les institutions qui lui sont le plus contraires lui doivent leur raison d’étre historique. Rien n’est plus monstrueux que le despotisme érigé en idéal de gouvernement. S’il y a eu, dans l’histoire, des dictatures bienfaisantes, c’est précisément parce qu’elles préparaient le règne de la liberté, en faisant tomber par l’industrie, par la guerre, par la centralisation, par une certaine civilisation matérielle, les chaînes qui retenaient l’essor de l’humanité. Il y a tant d’espèces de servitudes, pour cette pauvre Humanité, sur la terre qu’elle habite,

(1) Hegel, Philosophie de t histoire, introduction.

qu'une servitude moindre doit souvent être considérée comme un progrès. Tel despotisme éclairé et généreux, fort supérieur au peuple barbare ou inculte qu’il gouverne, peut accomplir une mission d'aifrancbissement. Exemple : Pierre le (irand ou Joseph II. C’est sa justiücation devant le tribunal de l’humanité, laquelle devient de plus en plus sévère pour ces moyens de civilisation, à mesure qu’elle acquiert davantage le sentiment de sa dignité. Mais que dire des dictatures sans nécessité et des despotismes rétrogrades? Il ne leur sera jamais pardonné d’avoir fait violence à la personne humaine, uniquement pour la rendre plus souple au gouvernement de la force, eu éteignant en elle cette flamme de vie morale qui fait la haute civilisation des sociétés humaines.

Résumer ainsi toute justice et toute démocratie dans le mot liberté, n’est-ce pas en revenir aux errements du libéralisme, dont tant de faits sociaux et tant d'idées nouvelles ont démontré l’impuissance eu Europe depuis cinquante ans? N’est-ce pas jeter l’anathème à toutes les écoles nouvelles qui ont arboré le drapeau d’une politique plus radicale et plus populaire? — Rien loin de là : c’est les justilier en les fondant sur le seul principe qui ne soull're ni contestation ni comparaison. Tant que ces écoles, qu’on s’accorde généralement à réunir sous le nom de socialisme, ne fout que prêcher le bien-être et l’égalité, les moralistes et les politiques peuvent avec une certaine raison les rappeler au sentiment de la dignité humaine. Il y a une manière de civiliser une société que la morale a le droit de flétrir du nom de corruption. Il y a tel système de bien-être matériel qui n’exclut point l abrutissement. Si le socialisme n’avait que ses j/ras pâturages à oflrir à l’Humanité réduite. à un troupeau, l’école libérale pourrait soutenir que les misères et les désordres de l’anarchie économique valent mieux pour la liberté et la dignité de riioinme.

Mais que répondre au socialisme proposant toutes scs réformes au nom de la liberté? Si le libéralisme aboutit à la consécration de tous les privilèges et de toutes les servitudes économiques, n’est-il pas convaincu d’être aussi contraire à la liberté qu’à la justice? Les inteutionsde cette école sont excellentes : elle veut la liberté.

IIE I.A IlftMüCRATIE.

la (lignite, le bonlieur de tous, et se flatte toujours que l'état social et économi<|ue actuel amènera cet âge d’or. Mais, en attendant, scs adversaires lui font le reproche de se résigner trop facilement à la misère, à la dégradation, à la servitude actuelle des classes populaires, même après la grande Révolution qui a ouvert Fère de la démocratie en Europe et dans le monde entier. L’école libérale a horreur de tout ce qui ressemble à une gène, à une entrave, h une sujétion quelconque; elle ne veut pas entendre parler de l’organisation du travail; elle tient en grande défiance l’association des travailleurs. Le salariat, que le socialisme veut détruire à tout prix, est pour elle le travail libre par excellence; et comme cet état de choses entretient la misère des masses, cette école ne voit pas que sa manière d’entendre la liberté n’engendre que servitude. Aussi les écoles qui l’attaquent, quand elles sont bien inspirées, le font-elles au nom de la liberté autant que de l’humanité.

C’est là aujourd’hui la plus grande force des systèmes que l’école libérale accuse de prêcher le bien-être au mépris de la justice et de la liberté. La misère est la pire des servitudes. Chercher à en délivrer le peuple est l’entreprise la plus libérale qui puisse être tentée. Quand les libéraux redoutent pour la liberté individuelle tel système d’association ou d’organisation du travail, leurs scruimles ne devraient pas tenir contre la triste réalité. Il s’agit bien de* prendre souci des caprices de la personnalité humaine, plus ou moins gênée par l’association, quand l’homme tout entier, volonté, intelligence, sentiment, est réduit à l’état de brute ou de machiuc!

Entre les libéraux et les socialistes, la vraie question est de savoir si les remèdes de ceux-ci contre la misère sont eflicaces; car, s’ils le sont, tout est dit. ,\vec le bien-être commence une ère nouvelle de moralité, de lumières, de liberté pour le peuple. La plus libérale de toutes les écoles aujourd’hui est donc celle qui tend à affranchir le travail des nécessités économiques qui pèsent sur lui. Le socialisme bien entendu n’a pas un autre but, une autre formide que le libéralisme. C’est au nom de la liberté, de la

DfcUMTlON

moralité, de la dignité humaine, qu'il propose toutes ses réformes et toutes ses institutions. Il y a bien un certain socialisme qui oppose à tout propos le bien-être au droit, l’égalité à la liberté. Réussit-il à faire une société riche et matériellement heureuse, ce ne serait point là l’idéal de la démocratie. Toute société où manquent la justice et la liberté n’est qu’un troupeau, dont le meilleur pasteur sera toujours un despote. Ce despote fût-il un père pour ses sujets, un tel gouvernement n’en est pas moins un outrage à l’humanité. Ici le vrai socialisme est parfaitement d’accord avec le libéralisme. S’il se préoccupe davantage de la condition matérielle de l’homme, c’est qu’il sait que sa condition morale en dépend étroitement. S’il songe au corps, c’est que l’âme est eu jeu. Sous la servitude et les misères de l’un, il voit la servitude et les misères de l’autre. Le travail affranchi, c’est à ses yeux l’émancipation intellectuelle et morale du peuple par le bien-être, le loisir, la sécurité qui en résultent. Il se garde bien de réduire toute espèce de progrès à la satisfaction des besoins du corps; mais il croit à l’indissoluble unité de l’esprit et de la matière dans l’être humain, et ne pense pas qu’il puisse être rien fait de sérieux pour l’éducation des âmes, si l’on n’arrache les corps à la triste condition où les retient le régime économique actuel. La personne humaine, la liberté morale, la vie de l'esprit, voilà ce qui le touche par dessus tout, dans le problème de la misère. En cela n’est-il pas plus libéral que l’école qui, par système ou par impuissance, fait de la liberté le privilège d’un petit nombre de riches et d’oisifs?

Encore si cette liberté, que les libéraux ne veulent que pour une classe de citoyens, était assurée! La justice en souffrirait; mais ce privilège, si précieux pour l’élite qui aurait l’honneur d’en jouir, pourrait profiter à la nation entière, s’il était exercé comme une tutelle bienfaisante. C’est là, en effet, l’unique raison qui puisse désarmer pour un temps la justice sociale. Le gouvernement d’un pays par une aristocratie ou une classe moyenne peut être une transition nécessaire à la démocratie, à cause de la grande infériorité intellectuelle et morale des classes populaires. Alors le

pouvoir, quel qu’il soit, monarchique, aristocratique ou bourgeois, qui prépare efficacement l’avènement de ces classes sur la scène politique par un progrès continu de lumières, de richesse, de moralité, remplit une noble mission, et mérite de conserver son privilège aussi longtemps que son œuvre n’est point achevée. Mais, même à ces conditions, ce régime est essentiellement provisoire, et toujours sujet aux révolutions d’en bas. Le peuple tenu en tutelle, même pour son bien, n’est que trop disposé ii soupçonner l’intégrité ou ;i s’irriter de l’orgueil de ses tuteurs. Que sera-ce donc si les tuteurs sont infidèles h leur mission, s’ils ne veulent qu’assurer leur privilège contre l’invasion des réformes démocratiques, s’ils en professent l'immuable justice et l’éternelle nécessité, si surtout ils ne font rien pour initier graduellement le peuple au partage des droits de la cité? Quelle peut être alors la sécurité de celle cité entourée de barbares qui n’y font irruption que pour la bouleverser, qui n’y portent que l’anarchie, et n'y laissent que le despotisme? Au lieu de se récrier contre de telles éventualités, les libéraux ne feraient-ils pas mieux de songer tout de suite aux moyens de fonder cette liberté qui leur est si cbère sur la justice cl sur la démocratie?

Aujourd’hui l’expérience a prononcé chez tous les grands peuples modernes. La liberté n’est sûre qu’autant qu’elle est devenue le droit commun. Tous les gouvernements mixtes, quelles que soient leur mission et leur durée, ne sont que provisoires; cl même beaucoup d’entre eux ont tant de peine à vivre qu’on peut douter s’ils sont nés viables. L’Angleterre est jusqu’ici la seule société où celte forme de gouvernement ait eu la durée et la puissance. C’est qu’elle est la seule société véritablement aristocratique du monde moderne. Partout ailleurs, il existe sans doute une certaine inégalité entre les classes qui peut permettre cl même rendre nécessaire pour quelque temps l’établissement du gouvernement des classes moyennes; mais cette inégalité n’est pas telle qu’un sentiment plus ou moins vif d’égalité ne rapproche le peuple des clas.ses qui le dominent, et n’en fasse pour elles une sorte de rival jaloux qui applaudit à la destruction de libertés

DÉFINITION

dont il ne jouit point. Les libéraux peuvent accuser parfois l'impatience des démocrates; mais c’est une grande erreur de leur part d’opposer la liberté à la démocratie. Il n’y a de liberté sûre, comme de justice complète, que dans celle-ci. Malheur aux libéraux assez égoïstes pour ne pas le comprendre! Il en sera toujours de leur gouvernement comme de la cité antique, celte fleur brillante et fragile dont la racine trempait dans l’esclavage. Vaut-il mieux avoir les barbares dans la cité que dehors? C’est une question sur laquelle la politique n’a pas toujours le choix des solutions. Ce qui est urgent en tout cas, c’est de travailler vigoureusement à civiliser celte 6ar6an>, pour la rendre digne de la cité.

La démocratie est donc la seule forme politique adéquate à la liberté, la seule juste, par conséquent la seule vraie, dans le sens propre du mot. Sans doute cet idéal n’est pas toujours possible. Et quand on s’efforce de le réaliser en faisant violence à tous les éléments, à tous les instincts de la réalité , on ne réalise qu’une abstraction chimérique ou malfaisante. Il y a des sociétés où l’aristocratie est le salut, où la démocratie serait le danger, où même les droits de la liberté sont mieux garantis par la première que par la seconde. Mais cela ne fait pas que la démocratie ne soit une forme de gouvernement infiniment supérieure en principe à l’aristocratie. Les publicistes les plus attachés à la forme aristocratique ne songent guère à nier rexcellence de la démocratie; ils se bornent à en contester l’à-propos.

Il s’est bien trouvé, de notre temps, d’éminents publicistes (1) qui, épris de celte forme mixte de gouvernement où les trois principes, monarchique, aristocratique et démocratique, se mêlent et se balancent dans un équilibre plus ou moins heureux, ont essayé d’en montrer la supériorité philosophique sur tous les gouvernements simples, et particulièrement sur la démocratie. Celte thèse éclectique, fort ingénieusement soutenue, peut être excellente en fait ; mais elle n’est pas sérieuse en principe. Dans l’ordre

(1) L’école doctrinaire.

(le la théorie, c’est la démocratie pure qui est la vérité; toute institution monarchique ou aristocratique qu'on vient y mêler ne peut que l’altérer ou la fausser. Dans la pratique et dans l’histoire, où il ne s’agit plus que de la réalité, les choses changent d’aspect. La meilleure forme de gouvernement y étant celle qui répond le mieu.v aux goûts, aux mœurs, aux idées, il se peut fort bien que ce soit la moins rationnelle et la moins logique , vu l’état de la société à laquelle elle est appliquée. C’est l’histoire de la société anglaise et de presque toutes les sociétés de notre vieille Europe, qui n’ont pu passer brusquement de la monarchie absolue ou aristocratique ù la pure démocratie. Mais cette dernière forme de gouvernement n’en est pas moins l’idéal de toute société.

Les publicistes de la monarchie tempérée n’ont pu eu contester la supériorité logique que grâce à la confusion des mots république et démocratie. Il est telle république en effet â laquelle on pourrait opposer avec avantage la monarchie parlementaire, même comme garantie de la liberté et de l’égalité. Beaucoup de républiques de l’antiquité et du moyen âge ne valent pas la monarchie tempérée des sociétés modernes. Toujours est-il que la démocratie absolue est la vérité et la perfection eu politique, puisque seule elle est l’expression complète de la justice et de l’égalité. Assurément c’est déjà un beau et noble gouvernement que celui qui assure la liberté des citoyens. Mais la justice et l’égalité veulent davantage. Tant que le droit d'élection est le privilège d’une classe de citoyens, la justice n’est pas satisfaite, et la constitution politique qui consacre cette inégalité est défectueuse. Si une société doit déjà s’estimer heureuse de vivre libre sous un gouvernement qui est l’œuvre d’un homme ou d’une classe, il ne peut lui être indifférent de jouir en tutelle de cette liberté. Alors même (|u’elle est assurée du dévouement de ses tuteurs, elle tend à s’affranchir de la tutelle ; elle aspire à un gouvernement qui soit son œuvre, en même temps que sa providence. Il ne lui suffit pas que tout se fasse pour elle; il faut encore que tout se fasse par elle, soit par un acte direct de sa volonté, soit par une délégation.

On a beau assimiler à des fonctions les droits tout politiques

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qui ont rapport à l'élection et à l'organisation du pouvoir, et réserver le nom de droits aux droits sociaux, sans le respect desquels il n'y a plus de société politique. Celte assimilation est un sophisme. Il est possible, il est même nécessaire de distinguer le droit en principe, et le droit en exercice. Mais le droit politique n'en est pas moins inhérent à la nature de l'homme et à la qualité de citoyen. Qu oi le restreigne, qu’on l'ajourne dans son exercice, tant que durera l'incapacité politique de telle ou telle classe de citoyens, cela se comprend et se justifie. Il n'en est pas moins vrai que l'ordre politique n'est parfait, que la justice n'est pleinement satisfaite que le jour où tout citoyen a sa place au banquet de la cité. Voter n’est pas faire œuvre de fonctionnaire, mais acte de citoyen. Toute fonction étant le fait d’une classe d’individus qui travaillent pour une fin particulière, c’est abuser du mot que de qualifier de fonction l’exercice d’un droit, c’est à dire d’une faculté commune à tous, et dont l’exercice est un devoir pour chacun. Le suffrage universel appliqué partout et toujours à l’élection des pouvoirs publics, voilii le droit. Le suffrage restreint, de même que l’hérédité du pouvoir souverain, peut être une nécessité provisoire; mais il faut se garder d’élever à la hauteur d’un principe des institutions qui n'ont leur raison d’être que dans des circonstances sociales plus ou moins variables. C’est le cas ici de dire avec Bossuet : Il ny a pas de droit contre le droit. La seule institution qui soit vraiment de principe et de droit, c’est l’égalité politique absolue, c’est à dire la démocratie pure.

Ces idées ont toute la simplicité et la rigueur des vérités mathématiques, et ne seraient point sujettes à contestation si elles ne s’adressaient qu’à des intelligences. Mais elles soulèvent les passions, cl mettent en jeu les intérêts. Cela explique pourquoi elles ont tant de peine à se faire jour à travers les sophismes et les préjugés de toute espèce qui en voilent la lumière ou en étouffent l’es-sor. Tant qu’elle reste sur le terrain de la théorie, la politique est une science aussi exacte dans ses définitions, aussi rigoureuse dans ses déductions que la géométrie. Comme elle n’envisage que le droit absolu, elle opère, de même que la géométrie, sur une

idée, et non sur une réalité. L’idéal de l'honime et de la société étant défini, les droits sociaux, les droits politiques, l'institution et l’organisation rationnelle des pouvoirs publics au moyen de l’élection ne sont plus que les corollaires d’une telle définition. Les difiicultés, les incertitudes, les erreurs de la politique ne se produisent que dans la pratique, en face de la réalité. C’est alors que les questions de fait dominent les questions de principe, que le droit cède ou s’ajourne devant la nécessité et l’opportunité. Mais les publicistes vraiment philosophes ne s’y trompent pas; ils n’onl garde d’ériger le fait en principe, la nécessité en droit, la réalité en vérité. Ils conservent à la science la pureté idéale de ses principes, en renvoyant à l’histoire la responsabilité des violations et des restrictions plus ou moins nécessaires de la justice absolue.

La politique a encore ceci de commun avec la géométrie qu’elle n’est pas une pure satisfaction de l’esprit; elle a un but pratique. De même que la science dont nous venons de parler, elle passe à l’état de mécanique, pour ainsi dire, du moment qu’elle descend du monde des idées dans le monde des forces. Alors la réalité, dont il avait fallu faire abstraction pour ne pas rompre la chaîne des déductions rationnelles, reparaît au premier rang des questions politiques. Il s’agit avant tout do connaître, de manier, de gouverner des forces réelles, de voir comment et dans quelle mesure les principes leur peuvent être appliqués. Qu’importe le droit, si la capacité de l’exercer manque? Qu’importe que la constitution fasse citoyens les hommes ignorants et serviles que lui livre la société? Ici les objections des adversaires de la démocratie conduisent à distinguer la démocratie dans le gouvernement et dans la société. Le gouvernement d’un pays peut être démocratique, sans que la société le soit réellement. En ce cas, il n’est qu’un fragile échafaudage qu’emporte le vent des réactions; né d’un accident, il périt par un autre accident. Ou c’est une lettre morte, ou c’est une aventure révolutionnaire sans durée, sinon sans effet. Il y a plus : le suffrage universel , exercé par un peuple esclave de ses préjugés et de ses passions, est une arme entre les

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mains d’un enfant; il éclate dans la fougue des entrninements populaires, de manière à blesser la main aveugle qui s’en sert, et la main douce et bienveillante qui essaye de le diriger. Il ne pourrait viser juste et atteindre le but que sous la main impérieuse d’une dictature intelligente et généreuse. Le suffrage universel ainsi pratiqué peut convenir h une révolution; mais il n’y a de démocratie libre, régulière et durable que celle qui repose sur une société vraiment démocratique.

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