‹ La democratieChapitre 22 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Par conditions domestiques, il faut entendre celles qui tiennent à la famille. Dans l’origine des sociétés humaines, la famille a dû être et a été le type de la cité. Mais ce serait aller beaucoup trop loin que de définir la cité : la famille en grand. Celle-ci est une société essentiellement naturelle, et qui garde ce caractère, alors même que le droit y a pénétré. Celle-là est une société essentiellement rationnelle dans son principe, quelle que soit l’inlluence de la nature sur son origine. La famille a pour loi l’amour; la cité a pour lui la justice. Ce qui ne veut pas dire que l’une soit étrangère à l’amour, et l’autre à la justice. .Mais ce qui, dans la famille, n’est que l’auxiliaire, devient, dans la cité, la condition absolue, et réciproquement. Cette distinction ne doit jamais être oubliée dans le problème de la nature et de la constitution de la cité. On sait, par l’exemple des publicistes de l’école despotique, où mène la confusion de l'ordre domestique et de l’ordre social. Le despote y est présenté sous la dangereuse image d’un chef de famille, dont la paternelle sollicitude ne saurait être armée d’une trop grande autorité pour faire le bonheur de ses enfants.

LA OtXOCRATtK. 9

CONDITIONS DOMESTIQLES

Mais cette distinction radicale de la loi domestique et de la loi sociale ne doit point faire méconnaitre l’étroit rapport de la famille et de la cité, et l’iiifluence profonde de la constitution de l’une sur la constitution de l’autre. La famille est tout à la fois le berceau de l’éducation, et le foyer de la vie intime. C’est là surtout que l’enfant se forme; et c’est là surtout que l'homme vit. L’éducation des écoles publiques et privées prend la nature humaine par l’esprit. L’éducation domestique la prend par le cceur, c’est à dire par ce qu’elle a de plus intime et de plus personnel. La vie publique, si complexes qu’en soient les relations, si nombreux et si importants qu’en soient les actes, n’est qu’un incident dans la destinée de l’homme, si on la compare à la vie de famille. Elle a ses moments graves, parfois ses crises héroïques dans lesquelles s’exalte l’âme humaine, et se résume sa destinée. C’est un théâtre sur lequel l’homme s’identifie plus ou moins avec son rôle. .Mais avec quelque passion, quelque entrainement qu’il le joue, cette vie-là a toujours plus ou moins le caractère extérieur d’une représentation. La vie réelle est au sein de la famille; c’est là que la nature humaine sent, pense, agit sincèrement, qu’elle se laisse voir dans sa naïve réalité. Or, l'homme et le citoyen ne font qu’un. Le rôle que le citoyen va jouer sur la scène de la vie publique, l’homme s’y prépare et s’y forme dans le secret de la vie intime. Si la vertu humaine trouve au dehors ses solennelles occasions et scs plus puissantes excitations, elle a son principe et son foyer permanent au dedans. L’homme porte dans la vie publique ce que la vie de famille a développé en lui de force, «le courage, de moralité. Et quand il la quitte fatigué et abattu, c’est encore dans la vie domestique qu’il retrouve ce qu’il a perdu. En résumé, la famille est une école d’éducation pour l’enfant, de vertu publique pour l’homme.

La réalité répond-elle à cet idéal C’est ce que ne montre guère l’expérience. La famille moderne n’a que trop d’inllucnce sur la cité, mais une influence qui abaisse et alfaiblit la cité, au lieu de la relever et de la fortifier. C’est pour elle une cause de servitude plutôt que de liberté. Dans l’antiquité, la cité opprimait

la famille; dans les temps modernes, c’est la famille qui opprime la cité. .\ujourd’hui la famille a toute puissance sur l’enfant et sur l’homme; mais elle n’en lise le plus souvent que pour énerver l’un et gâter l’autre.

L’éducation publique de l’enfant se ressent des caprices, des faiblesses, des préjugés de la discipline domestique. Pendant (jue l’homme est â ses affaires, à ses études, ü ses préoccupations extérieures, l’enfant reste entre les mains de la femme, qui ne peut lui donner ce qu’elle n’a pas. C’est la nature alors qui fait tous les frais de l’éducation, la nature avec ses plus tendres et ses plus aveugles instincts, la nature sans système, sans raison, sans but arrêté, sans plan bien suivi. L’enfant est élevé comme s’il ne devait jamais franchir le seuil du foyer domestique. La mère, ne comprenant rien généralement aux choses de la cité, et redoutant par dessus tout les épreuves de la vie publique, entretient, prolonge autant qu’elle le peut l’enfance de l’esprit et du caractère. Elle rend son élève impropre à la vie publique par la mollesse de la volonté, par l’étroitesse des idées et des sentiments, par le défaut d’initiative. Ce n’est pas qu’il soit nécessaire d’initier directement de bonne heure l’enfant aux devoirs et aux épreuves de la vie publique. La famille doit se préoccuper avant tout d’en faire un homme. C’est tout ce que lui demande la cité. Une fois entré dans son sein, l’homme devient bien vite citoyen. Mais la famille actuelle ne fait guère plus l’un que l’autre. Et comment ferait-elle de l’éducation virile et civique, lorsque le vrai précepteur de l’enfant, la femme, est étranger le plus souvent aux notions et aux procédés de cette éducation.

La vie publique de l’homme ne se ressent pas moins des étroits calculs, des appétits cupides, des vanités et des misères de la famille. Au lieu d’y trouver concours, ai^lc, sympathie pour son initiative politique, consolation dans les épreuves que lui inflige une fortune ennemie de la justice, le citoyen n’y rencontre trop souvent qu’indifférence, obstacles, récriminations, ou défaillances. Il sort de la famille affaibli et à moitié désarmé pour les luttes de la vie publique ; il n’y rentre vaincu que pour y recevoir le coup

CONDmoXS DOMESTIQUES

de grâce des mains qui devaient le relever et fermer ses blessures. Nulle sympathie entre la famille et la cité; nulle harmonie entre le foyer et le forum. •

A qui la faute si la famille manque ici â sa double mission? Évidemment à la femme, qui fait la- famille. Mais si la femme est inferieure à ce point au rôle que lui destine la cité, à quoi cela tient-il? Faut-il eu accuser la nature, ou l'éducation? Il serait dur d’en être réduit à la première explication. Grâce à Dieu, ce préjugé n'est qu’une grossière illusion de l’orgueil viril. Tout ce qui a été dit sur la nature essentiellement sentimentale et imaginative de la femme, sur l’infériorité de ses facultés logiques et scientifujues, sur la mollesse de sa volonté et l’énergie de ses passions, sur la grande difficulté pour elle à comprendre la vérité, la justice, sous la forme pure des principes et des idées, abstraction faite des choses et des personnes, tout cela est vrai dans une certaine mesure. Mais cela ne fait pas que la nature humaine ne soit essentiellement identiqnc dans les deux sexes. La femme n'est pas tout entière imagination et sentiment, pas plus que l’homme n'est tout entier raison et volonté. La femme possède toutes les facultés caractéristiques de l’humanité; de même que l’homme, elle comprend le bien, le juste, le vrai, dans leurs manifestations les plus élevées. Seulement elle comprend tout cela autrement que l’homme. C'est la calomnier que de dire que, tout entière à l’amour, elle est étrangère à la justice. Elle la sent au contraire avec nne force, avec un enthousiasme qui la jettent parfois dans une exaltation héroïque presque inconnue à l'homme.

Ce qui est vrai, c’est qu’elle la sent mieux qu’elle ne la débnil, et qu’il lui est assez difficile d’en abstraire l’idée des symboles dans lesquels son imagination se la représente. La pensée de l’homme, plus forte et plus familière avec les abstractions, comprend mieux le juste, le vrai, le beau, le saint, le divin dans leur piirèté idéale. Mais en quoi cela empéche-t-il l’entente des sexes et l’harmonie de la famille, sur les choses de la science ou de la cité? C’est précisément cette différence de nuance, non de la nature, qui rend l’harmonie plus intime et plus naturelle. L’unité

DE LA ÜÉMOCRATIE.

(Je sentiment, de pensée, d’action y est d’autant plus facile que la femme sent sa faiblesse et la supériorité de l’homme, en tout ce qui dépasse le foyer. Or l’homme a besoin de cette unité, pour la vie publique comme pour la vie privée. Nulle part, dans aucun des moments de sa destinée, il nest bon que l’homme soit seul.

Certes, il ne demande point que la femme le suive dans la cité, qu’elle y vote, qu’elle y parle, qu’elle y intrigue, qu’elle s’y agite, qu’elle se jette dans cette mêlée d'intérêts et de passions faites pour une virile activité. Il sent trop bien qu’il est des situations, des mouvements, des attitudes qui ne lui vont pas, quelle y perdrait sa dignité, sa grâce, sa vraie force. Si les philosophes et les moralistes qui ont revendiipié les droits sociaux des deux sexes, ont bien mérité de la femme et de l’humanité; les publicistes qui se sont préoccupés des droits politiques de l'autre sexe lui rendraient un fort mauvais service, au cas où leur thèse viendrait à triompher. C’est bien mal comprendre l’être doux et puissant pour lequel on rêve de pareilles destinées. Celles dont on semble ainsi plaider la cause ont trop de tact et de sens pour ne pas renier ces amis compromettants. Elles estiment leur dignité parfaitement sauve et leur liberté complète, sous l’égide de la loi qui en a fait des personnes civiles au même titre que l’homme. Ou!>nt à la qualité de citoyennes, la chose leur répugne au moins autant que le nom. Madame est la reine du foyer. Fût-elle la reine de la cité, ce qui est impossible, elle ne ferait que déchoir de sa véritable place. Elle ne veut ni un titre, ni un autre rôle, et ne songe pas sérieusement à étendre sa royauté au delà du foyer. Elle sait bien que si elle ne fait pas défaut â cette royauté par le manque d’intelligence, de cœur ou d’éducation, elle aura sa part dans les destinées de la cité, part du lion par parenthèse, sous les formes de la plus parfaite abnégation. Le cœur de l’homme est ainsi fait. Quelle force peut résister â la grâce parlant le langage de la justice et de la raison? Par l’éducation des enfants, par le conseil, l’amour, le dévouement à l’homme, la femme rendra au centuple à la cité ce que celle-ci aura fait pour la culture de .son esprit et de son cceur.

COXÜITtO.NS DOMESTIQIES

C’esl donc l’éducalion de la femme qu'il faut accuser de cette incapacité faussement attribuée à sa nature. La femme n’est, de sa nature, étrangère à rien de ce qui touche aux plus nobles destinées de l'humanité. Mais encore faut-il que l’éducation l’initie dans une certaine mesure à ces destinées. Pour s’associer aux sentiments, aux idées, aux actes de l’homme qui ont rapport à la morale sociale et politique, il est nécessaire qu’elle en comprenne les principes. Pour élever ses enfants de manière à en faire des hommes et des citoyens, il faut qu’elle entende clairement le sens des mots humanité et cité. La tendresse de la femme et de la mère fait deviner bien des choses; mais la science de l’éducation est un de ces miracles que la nature seule n’opère pas. 11 est vrai ([ue, dans l’état actuel de la famille moderne, la femme n’est jamais complètement abandonnée aux inspirations de la nature; elle a certains principes, certains préjugés d’éducation tirés «le ses croyances religieuses, ainsi que des opinions et des convenances sociales auxquelles elle ne peut rester étrangère. Mais c’est là précisément ce qui fausse l’éducation des enfants et trouble le loyer domestique. Nul n’a mieux compris, plus fortement exprimé l’anarchie de la famille que notre grand historien, M. Michelet. « Nous pouvons parleqà nos mères, à nos femmes, à nos filles, des sujets dont nous parlons aux indifférents, d’alfaires, de nouvelles du jour, nullement des choses qui touchent le cœur et la vie morale, des choses éternelles, de religion, de l’âme, de Dieu. Prenez le moment où l’on aimerait à se recueillir avec les siens dans une pensée commune , au repos du soir, à la table de famille; là, chez vous, à votre foyer, hasardez-vous à dire un mot de ces choses ; votre mère secoue tristement la tète, votre femme contredit, votre (ille, tout en se

taisant, désapprouve Elles sont d’un côté de la table, vous de

de l’autre, et seul. On dirait qu’au milieu d’elles, en face de vous, siège un homme invisible pour contredire ce que vous direz (1). » Trop beureux encore le père, si cet homme lui laisse son tils!

(1) Du prêtre et de la famille, préface.

Digltizecn57€oogle

DE LA DÉMOCDATIE.

Il est un sporlacle plus triste que cette anarchie ; c’est le suicide moral de l’homme et de l’enfant. M. Michelet ne parle que d’un ennemi, l’Kglise. Au moins celui-là ne corrompt pas la famille, s’il l’aveugle. Il en est un autre aujourd’hui, plus vulgaire et plus puissant, le monde, avec ses étroits calculs et ses tristes convenances. L’Kglise et le monde, réunis ou divisés, n’en sont pas moins contraires h toute discipline virile, ainsi qu’à une entente complète entre les époux sur les questions religieuses, morales et politiques. Avec une éducation aussi fausse ou aussi légère que celle qu’elle a reçue, la femme entend mal la religion, et n’entend pas du tout la justice. De la meilleure foi possible, elle endort l’esprit de l’enfant, et énerve la volonté de l’horame ; elle confie la conscience du premier à l’ignorance ou à la superstition; elle enferme la vertu du second dans le cercle des nécessités on des convenances sociales. Elle prend sur toutes choses les mots d’ordre de l’Église et du monde. Avec la première, elle appelle orgueil toute recherche libre de la vérité; avec le second, elle nomme folie le dévouement à la justice. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’elle le croit; qu’elle en souffre de toute la force de son amour pour son enfant et pour son mari ; qu’elle met toute sa tendresse, tout son dévouement à triompher de la science et de Injustice; qu’elle n’a de sécurité, de bonheur, que le jour ou elle a ramené ce qu’elle a de plus cher aux pieds de l'Eglise et du monde. La légende de Samson et de Dalila est l’histoire de la famille moderne. La femme épuise à cette tâche ingrate les grâces de son esprit et les trésors de sa sensibilité; elle n’est tranquille que lorsqu’elle a livré les siens aux ennemis de la raison et de la liberté. Comment veut-on que la cité fleurisse dans de pareilles conditions? La femme était comptée pour rien dans la cité grecque, pour peu de chose dans la cité romaine. Mais, si elle n’était pas un auxiliaire pour la vertu de l’homme, die ne pouvait du moins jamais être un obstacle. Et les mâles inspirations, les héroïques exemples de la cité faisaient des Spartiates et des Romaines qui savaient souffrir et mourir avec leurs époux, leurs fils et leurs pères. La femme moderne profondément

CONDITIONS DOMESTIQl'ES

étraugère à la cité, n’en tient pas moins ses destinées entre ses mains, par l'influence qu’elle exerce dans la famille.

Puisque c’est la femme qui fait en grande partie l’éducation et la destinée de l’homnie, nulle société n’est aussi intéressée que la démocratie à l’éducation des femmes. Dans une monarchie pure, la cité, c’est le prince et sa cour; dans une aristocratie, la cité c*st une classe plus ou moins restreinte de privilégiés; dans une démocratie, la cité, c’est tout le monde. Donc, sans un peuple de citoyens, la démocratie n’est qu’une fiction constitutionnelle. De là l’extrême importance de l’éducation générale. Toute famille, si humble qu’elle soit, travaille pour ou contre la cité. Celle-ci n’a pas de plus grand ennemi ou de meilleur auxiliaire que la femme. Mais quelle sera son éducation dans une société démocratique? Le premier principe à poser, en pareille matière, c’est que cette éducation soit en rapport avec la nature de la femme. L’enseignement abstrait, tout scientilique, tout démonstratif, que l’esprit de l’homme recherche, au moins dans sa maturité, ne convient à l’esprit de la femme dans aucune période de son dévclo^jiemerit. Ce n’est pas qu’elle se complaise, autant qu’on le dit, dans le mystère et la superstition. L’esprit humain, homme et femme, aime la lumière par dessus tout. La vérité, dans l’éducation de la femme, est une convenance de sa nature, aussi bien qu’une nécessité pour la démocratie.

.Mais la vérité a ses degrés de lumière, et ses formes d’expression. Toutes ne conviennent point également à l’esprit de la femme. Dans l’intuition de la vérité, la femme porte un esprit de finesse et d’observation qui excelle h saisir les différences, les particularités, les nuauces les plus délicates. Ou pourrait dire que le caractère propre de l’intelligence féminine est le sens du particulier, comme le caractère propre de l’intelligence virile est le sens du général. L’esprit de la femme est fait pour l’observation, dans l’acception la plus fine du mot, plutôt que pour cette analyse qui demande de la méthode et une profonde réflexion. Il se prête difficilement à l’abstraction, à la généralisation, à la classification, à la démonstration, aux analyses, aux synthèses rigoureuses, et

•Ot g i t i gea by C ^Oglc

autres opérations scientifiques. Mais, dans sa mesure, l’esprit de la lèmmc montre, en tout ce qui est à sa portée, un sens pratique, un goût, un jugement que, sans flatterie aucune, l'homme pourrait lui envier. Cela étant, l’éducation de la femme, sans être virile, peut être sérieuse. Il n’est pas nécessaire ni même bon qu’elle soit initiée à ces études fortes et spéciales qui font de l’homme un artiste ou un savant. Sauf les nécessités du génie, qui ne connaît point de sexe, il lui sulfit de cette instruction générale qui permet à la femme de ne pas rester étrangère à la vie morale et politique de l’homme. Il en est de l’unité de la famille comme de l’unité de la nation. Pour qu’on s’entende, il faut bien parler la même langue. Si la femme n’est point naturellement faite pour être un artiste, un savant, un homme d’État, elle est faite pour vivre avec l’homme, pour vivre de sa vie, et pour le faire vivre de la sienne. Et si cette vie est l’art, ou la science, ou la politique, il faut à la femme une éducation qui lui fasse sentir et comprcn<lre toutes CCS choses. Il le faut tout à la fois pour ses enfants et pour son mari. C’est ainsi qu’elle pourra être l’institutrice des enfants et la compagne de l’homme. La nature ne supplée pas au défaut de lumières dans la première tâche, et le cœur ne suflit pas pour la seconde ; l’expérience ne le prouve que trop.

Deux mots suffiront pour caractériser le système d’éducation des femmes : il doit être général et pratique tout à la fois. Tout ce qui le ferait dégénérer en spécialité ou en science pure l’écarterait du double but qui lui est assigné : à savoir, l’éducation de l’enfant et la société de l'homme. Un enseignement essentiellement esthétique et moral, avec les notions indispensables des sciences physiques et naturelles, sans aucun mélange de superstition et de scolastique, semblera une préparation suffisante à cette sainte mission. On ne saurait trop le redire, la femme est un être qu’il faut traiter avec autant de gravité que de délicatesse, dans l’éducation comme dans tout le reste. L'éducation de l’homme est lente et laborieuse, comme celle d’un être fort et puissant. La force, qui fait sa nature, a besoin d’une savante discipline pour arriver à produire le bien et le beau en toute chose. Livré à ses

CONDITIONS DOMESTIQLES

Itâ

instincts ou faiblement élevé, il fait presque toujours mal; il ne montre ni sagesse, ni mesure, ni délicatesse dans sa conduite. Il est vrai de dire qu’avec une culture profonde et complète, il fait des prodiges de science, de vertu, d’art, dont la nature féminine ne semble pas capable. L’éducation de la femme est bien plus facile et plus rapide; elle comprend plus vite tout ce qui est à sa portée, et elle saisit bien mieux les choses d’instinct.

C’est ce qui explique comment la femme est si supérieure à l’homme dans les classes populaires. Le sens moral, religieux, esthétique, se développe bien plus aisément sans éducation, ou avec une éducation incomplète, chez l’une que chez l’autre. Mais est-ce une illusion d’amour-propre viril, ou une révélation de l’expérience, que l’opinion qui restreint la sphère de développement de la nature féminine? Y a-t-il fatuité de notre part h soutenir que si la femme arrive plus vite, elle va moins loin et moins haut? C’est une question sur laquelle le sentiment de la femme elle-même viendrait à l’appui de la science. Les exceptions peuvent être nombreuses. Mais ne peut-on pas dire que les exceptions confirment la règle, en ce qu’il est rare que la femme ne perde quelques-unes de ses facultés et qualités naturelles dans celte éducation forte et savante qui lui donne certaines facultés et qualités viriles? En général, l’effet de ce genre d’éducation sur les femmes est de fausser et surtout de décourager leur esprit, moins fait que celui de l’homme pour les longs efforts et les durs travaux.

Voilà les principes. Quant au système d'euseigneineut applicable à l’éducation des femmes, il suffira ici d’en indiquer les bases. Voulant fonder et maintenir avant tout cette égalité morale qui est la première condition de l’égalité sociale et politique, la démocratie ajipliquera à l’enseignement des femmes le principe d’unité sur lequel elle a déjà fondé l’enseignement des hommes. Un enseignement général, composé de toutes les connaissances élémentaires indispensables à la plus simple éducation de l’esprit, sera rendu accessible à toutes les femmes, parce qu’il sera donné dans la commune elle-même.

•Mais le programme de l’instruction générale sera-t-il le même

pour les (leux sexes? Ce serait méconnaître la nature propre de la femme, et son rôle dans la vie sociale. L’esprit de la femme, essentiellement concret et prati(iue, plus fait pour les choses d’observation, d’imagination et de sentiment, que pour les études de raisonnement, de pensée abstraite et de théorie pure, veut un enseignement simple, facile, pratique, nullement abstrait, et qu’on ne saurait trop rendre accessible à l’élève par l’élimination de tout ce qui sent la formule, la démonstration savante et l’exposition technique. L’esprit de la femme ne saurait recevoir la science qu’à cette condition. Il peut être initié à toutes les grandes études morales, sociales, historiijues, scieutiliques qui forment le fond de l’éducation de l’humanité. Grâce à Dieu, la la femme n’a rien qui résiste à cette initiation indispensable à la société des deux sexes, dans le sens complet du mot; mais il faut eu écarter les difficultés qui rebuteraient son intelligence plus imaginative que scientifique, les subtilités théoriques que repousse instinctivement son sens jiratique, les crudités qui blesseraient sa délicatesse et sa pudeur.

L’enseignement des femmes peut être borné à cette instruction générale dont le programme des examens du premier degré donne une idée assez complète. La lacune la plus importante de ce programme, c’est l’enseignement moral représenté dans les programmes olliciels par le catéchisme de l'Église plus ou moins développé, et l’histoire sainte. La Bible n'est pas la meilleure école possible de morale pour l'enfance et la jeunesse; elle a des naïvetés, des images, des scènes, des exemples, des préceptes qui vont mieux au sens poétique, historique, symbolique, qu’au sens moral de l’humanité. L’anachronisme et rinsuffisance d’un tel enseignement pour la conscience moderne ne permettent pas d’en faire la base de l’éducation, pour les femmes moins encore que pour les hommes. La démocratie ne craindra pas, à cet égard, de traiter la femme comme l’homme. Il existe, à l’endroit de la femme, un préjugé qui ne saurait être trop combattu. L’orgueil de l'homme ne consent pas facilement à prendre la femme au sérieux; il est frappé des côtés faibles de son esprit, et n’en voit pas les admi-

Ui

CONUITIOXS IlOMESTlQUES

râbles qualités. Il aime <à lui prêter un goût qu’elle n'a pas pour le mystère et l’absurde. On ne saurait trop le redire. L’esprit de la femme, net, juste, fin et pénétrant dans toute étude qui ne dépasse pas ses forces, aime autant la lumière que l’esprit de l’homme. Si l’on doit retrancher de l’enseignement qui lui est destiné toutes les choses trop fortes pour ses facultés logiques, il faut se garder d’énerver cet enseignement, encore moins de le fausser par la poésie du mystère. S’il ne peut être scientifique, qu’il soit toujours rationnel dans sa simplicité un peu superficielle; que du premier au dernier mot, il n’y soit fait appel qu’à la conscience et à la science. Il est bien de ménager l’esprit et le caractère de la femme ; mais à force de la traiter en enfant, on lui en donne les caprices et les faiblesses. L’orgueil de l’homme se fait illusion. Par la manière dont il élève la femme, il fausse, énerve, obscurcit, rétrécit son esprit; par la façon dont il la traite, il lui gâte le cœur ou lui brise la volonté, et puis, en regardant son œuvre, il s’écrie : Voilà pourtant la femme! A qui la faute?

Quant au\ études spéciales et supérieures dont se complique l’instruction de l’homme, elles seraient tout à la fois pour la femme un luxe inutile et une insurmontable difficulté. L'enseignement des écoles spéciales, des lycées, des Facultés a sa raison dans les nécessités sociales qui n’existent pas pour la femme. Toutes les femmes, quelle que soit leur condition, depuis la chaumière jusqu’au palais, ont la même fonction et la même destinée. Bonne institutrice de l’enfance, digne compagne de l’homme, habile ménagère, il est peu de femme qui ne trouvent leur vie bien remplie par ces œuvres modestes. La différence de fortune, de ran^, d’intelligence, varie les moyens et les formes de cette triple tâche ; elle n’en change pas la nature. Pour les femmes que le talent ou le génie rend plus ambitieu.ses, la Société n’a point à s’en occuper. Par les écoles privées, par les livres, par le commerce du monde littéraire ou savant, elle leur offrira toujours les moyens de suivre leur vocation et d’accomplir leur destinée exceptionnelle. La spécialité, chez la femme, marque un défaut de tact, quand elle n’est pas un signe de talent ou de génie.

Comme elle ne répond point aux nécessités de l’œuvre sociale, elle ne jieut être t|u’un accident heureux pour lequel il .serait ridicule d’ouvrir des écoles d’un ordre supérieur, analogues à celles qui préparent l’homme aux nombreuses professions sociales.

Il va sans dire que l’enseignement des femmes, comme celui des hommes, repose sur rinslituliou des écoles normales. Les programmes d’étude les mieux entendus ne sont rien sans les maîtres; c’est l’esprit de l’enseignement, non la lettre (jui en fait la vertu. Il importe, non seulement que les maîtres soient instruits et habiles, mais encore qu’ils .soient bien i>énétrés de la haute mission des écoles privées ou publique^ Il faut qu’ils sachent que, dans l’éducation des femmes comme dans celle des hommes, ils font avant tout œuvre de morale, de justice et de démocratie. Or, sur ces sentiments moraux et politiques des instituteurs et des institutrices de la jeunesse, la Société ne peut s’en fier qu’à une éducation spéciale. Elle ne peut guère compter que sur les maîtres formés par la discipline et l’enseignement des écoles normales. Sans cette précieuse institution, les plus beaux systèmes d’instruction publique ne sont qu’une lettre morte.

Tant que l’éducation de la femme n’aura pas subi cette révolution, toutes celles que produiront la philosophie et la politique ne serviront qu’à creuser l’abime qui sépare l’homme du reste de la famille. La cité nouvelle sortie du cerveau des publicistes n’aura point ses racines dans les entrailles de la société, et s’évanouira au premier souflle de la réaction. Voilà ce qui fait l’anarchie et l’impuissance des révolutions dans la société moderne, et particulièrement dans la société française. Ils marchent, ils courent eu avant, les citoyens généreux, les hardis penseurs qui les font, sans souci du peuple et de la famille qu’ils laissent loin derrière eux. Et quand le sentiment de leur isolement leur fait tourner les regards, ils voient avec un profond découragement qu’ils resteront seuls à cette hauteur où les a em[iortés l’amour de la liberté et le sentimentde l’idéal. Combien alors s’effrayent ou se dégoûtent de cette solitude, templa serena! Combien vont retrouver les joies de la vie sociale au prix de la vérité et de la liberté! Bien des

CONDITIONS SOCIALES

défaillances et des palinodies ne s'expliquent point autrement. On reste sourd ii la voix de l’intérêt, de l’ambition, de la peur; mais on ne peut résister au cri du cœur, à la voix de la famille. Et alors, ou l’on se reprend à adorer ce qu’on avait brûlé, ou l’on se résigne à l’immobilité. Le foyer est la grande cause aujourd’hui des réactions, et un invincible obstacle au succès des réformes les plus nécessaires. C’est donc là qu’il faut porter la révolution avant de la faire ailleurs. C’est par l’éducation de la femme que doit préluder toute politique d’avenir. Et si cette éducation ellemême n’est possible qu’à la faveur d’une liberté philosophique qu’un changement politique peut seul donner, que les amis de la démocratie n’oublient point que la révolution du foyer est la base et la garantie de toutes les autres. « Il faut que le mariage redevienne le mariage; que le mari s’associe la femme dans sa route d’idées et de progrès, plus intimement qu’il n’a fait jusqu’ici ; qu’il la soulève si elle est lasse, qu’il l’aide à marcher du même pas (I). » Que dire après ces belles paroles? Ceci peut-être : que la femme a moins besoin d’être soulevée qu’on ne le pense par la force virile, qu’elle prouve assez sa force propre par sa résistance au progrès; qu’il ne lui manque que la foi pour marcher à côté de l'homme, qu’en lui mettant cette foi au cœur, l’éducation lui donnera des ailes pour suivre l’homme dans les voies de la justice et de la raison.

Page 1