CH.\PITRE VI
CONDITIONS SOCIALES DE LA DÉMOCDATIE
C’est l’éducation qui fait de l’enfant un homme et un citoyeu. C’est elle qui, en donnant la science et la conscience au futur
(1) Du prêtre et de la /amitié, préface. — De tous les écrivains de la démocratie, JtM. Michelet et Quinct sont ceux qui ont le mieux compris l’importance du problème religieux dans scs rapports avec la liberté et la démocratie. Voir le livre deM. Quinct sur l’enseignement du peuple.
DE LA DÉMOCBATIE.
membre de la cilé, devient le principe de l’indépendance, sans laquelle il ne peut agir en citoyen libre. Muni de l'éducation, il faut un concours de fatalités bien accablantes pour que l’individu perde, dans quelque condition sociale qu’il se trouve, tout moyen d’écbapper à la servitude; tandis que, sans l’éducation (l’éducation morale surtout), les plus grandes faveurs de la fortune, et les plus rares distinctions ne garantiront point sa liberté civi(|ue. L'héroïsme, dans la condition la plus servile, est un exemple, bien rare il est vrai, du pouvoir de la vertu naturelle, et de l’éducation qui la développe. La richesse sans frein et sans principes a ses caprices de volupté exquise, ses besoins de luxe ralliné, ses exigences de représentation fastueuse qui la rendent servile et mendiante comme les conditions les plus humbles et les plus dépendantes. La meilleure garantie de l’indépendance est assurément dans la dignité du caractère, fondée sur une noble nature et une libérale éducation. C’est donc avant tout sur la science et la morale que la démocratie doit compter pour créer et maintenir une société digne de ses institutions.
Est-ce h dire que la morale surtise à tout, que l’économie sociale n’ait rien à voir avec la démocratie? Serait-il vrai que celle-ci, pour se produire et se développer librement, n’eût pas besoin d’autres conditions que les conditions morales dont on vient de parler? Plût au ciel! Le problème de la démocratie se résoudrait de lui-même, sans luttes, sans révolutions, et sans que la politique s’en mêlât d’aucune façon. Tout se préparerait, se ferait au sein de l’école ; l’instituteur serait le grand révolutionnaire, le véritable réformateur de la société. Cela n’est |>as sans vérité, mais n’est pas malbeureuscmcnt toute la vérité. L’éducation donne au citoyen le principe même de l’indépendance; mais c’est l’état social luimême qui lui on assure ou lui en supprime les conditions. L’expérience prouve trop bien que la position sociale n’est rien moins qu’indifférente à l’exercice de la liberté politique. Combien d’hommes, que la nature et l’éducation avaient faits dignes et fiers, courbent la tête sous les nécessités de leur condition ! Il y a des situations sociales où l’indépendance est absolument impos-
CONDITIONS SOCIALES
siblc, quelles que soient les dispositions morales de ceux qui s’y trouvent placés. Il y en a d’autres où elle est très diflicile, et partant très rare. Au contraire, il est dans la nature même de certaines conditions sociales de fiiire naître le goût de l’indépendance, en même temps qu’elles donnent les moyens de la faire respecter. L’analyse de ces diverses conditions n’est donc point inutile pour la solution du problème démocratique.
Les conditions sociales qui intéressent la démocratie sont à peu près toutes comprises dans l’énumération suivante : propriétaires, fonctionnaires, fermiers, ouvriers libres, commis, domestiques. L’esclavage proprement dit étant la négation même de la personnalité humaine, l’incapacité politique absolue de cette condition sociale est manifeste. Il en est de même de cette autre condition moins dure qu’on nomme le servage. D’ailleurs ces deux conditions ayant complètement disparu des sociétés modernes civilisées, elles appartiennent à l’histoire et non à la science. La domeslicité csl évidemment de toutes les conditions sociales la plus incompatible avec la liberté civique. L’ouvrier domestique vit dans la maison de scs maîtres. A toute heure, pour toute œuvre, il est sous leur main. La nature meme de son service veut qu’il fasse réellement partie de la famille; il n’est bon serviteur qu’autant qu’il est dévoué, et qu’il s’identifie jusqu’à un certain point avec le maître qu’il sert. Pour ce service intime, continuel , multiforme, la probité, la régularité, la discrétion, les qualités négatives ne suffisent plus ; il faut le zèle qui prévient, le dévouement qui se prodigue, l’affection qui couvre tout ce qui ne peut échapper aux regards ou aux oreilles. Le serviteur est un témoin intime, quoi qu’on fasse ; il a l’œil ouvert sur beaucoup de secrets de la vie de famille. Quel danger, quel supplice, si ce témoin est un espion ! Tout domestique est suspect et gênant s’il n’arrive point à se confondre avec la famille, au point de dire : nous et lesHdfrrs, de la maison, de la famille et des affaires de ses maîtres. Or, dans ces conditions, comment le serviteur pourrait-il être un citoyen? N’étant pas une personne libre et distincte de la famille à laquelle il est attaché, comment retrouverait-il sa libre initiative pour agir.
DE LA UÉMOCKATIE.
pour voter selon son goût, contre l’opinion et la volonté de son maître? Une pareille servitude ne permet pas au domestique de prendre place dans la cité.
Il est vrai de dire que le caractère de la domesticité a singulièrement changé dans les grandes sociétés modernes depuis la révolution de 8ü. L’identification du serviteur avec la famille, qui était autrefois la loi de la domesticité, est aujourd’hui une exception. Ce sentiment devient plus rare à mesure que le sentiment de la personnalité se développe eu bien comme en mal dans les sociétés modernes. Aujourd’hui le domestique habite encore sous le même toit que le maitre; mais il n’est plus de la maison. S’il fait toujours le même service, il le fait dans un tout autre esprit. Cen’esl plus un seniteur, dans le sens intime du mot; c’est déjà un ouvrier libre, ou du moins qui aspire à le devenir, et qui, en attendant cet heureux jour, se retranche autant que possible dans les strictes obligations de son service. Une révolution analogue s’est opérée dans les sentiments et la conduite des maîtres. Pour eux aussi, le domestique est de moins en moins de la famille. Ils le traitent en salarié plutôt qu’en serviteur. Ils le tiennent quitte envers eux, s’il a fait exactement son service, quel que soit l’esprit dans lequel il l’ait fait. Et d’un autre côté, ils croient ne plus lui rien devoir pour son bon service, quand ils lui ont payé son salaire, et n’en ont rien exigé de plus que ce qui était convenu. Sauf les avis qui concernent le service, ils ne se croient pas le droit ni le devoir, ne se sentent guère le goût de se mêler de ses affaires et de ses sentiments. Conseiller, consoler, soigner, aimer ces pauvres gens qui ont tant besoin d’affection et de direction, c’est là une tâche pieuse que certains maîtres remplissent encore par bonté de cœur ou devoir de religion, mais qui ne fait plus naturellement partie des devoirs et des droits des chefs de maison, dans la morale domestique actuelle.
Ce changement réciproque dans les relations des serviteurs et des maîtres, en relâchant les liens d’autorité et d’affection qui rattachaient si étroitement le serviteur à la famille, a émancipé jusqu’à un certain point la condition de la domesticité. Le servi-
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leur de ce temps-ci est une personne bien distincte de la famille qu’elle sert, qui a ses intérêts, ses sentiments, ses idées, ses croyances, sa vie à lui, dans laquelle le maître ne songe guère à intervenir pour le bien comme pour le mal de celui qui le sert. Si ce progrès continue (et il continuera parce qu’il est une nécessité démocratique des sociétés modernes), le jour n’est pas très éloigné où l’influence morale du maître sur le serviteur sera assez elfacée pour que la liberté politique de celui-ci n’ait plus à en souffrir. Mais, à défaut de cette influence, reste la domination du maître par l’intérêt. Par ce lien de fer, le serviteur sera toujours enchaîné à son maître, quelque libre qu’il soit d’ailleurs par le cœur et par la loi. Si le maître ne se mêle guère de la conduite morale et politique de son serviteur pour le bien de celui-ci, il s’en mêle et s’en mêlera toujours quand son propre intérêt est en jeu. Il le laissera volontiers libre de voter , s’il lui est indifférent qu’il vote dans tel ou tel sens ; mais il le fera voter pour son opinion, pourson parti, du moment que le vote d’une classe aussi nombreuse peut décider la victoire, dans une de ces crises révolutionnaires où la politique conservatrice des maîtres est en péril. El quand ce serait le contraire, quand ce serait au nom du progrès, de la révolution, de la démocratie que celle pression sur le serviteur serait exercée par des maîtres radicaux et novateurs, la liberté ne s’en trouverait guère mieux. Conservatrice ou révolutionnaire, monarchique ou républicaine, l’action du maître sur le seniteur est contraire au principe même de la démocratie.
Et, sans même admettre l’hypothèse trop naturelle et trop souvent réalisée d’une oppression brutale, ou d’une corruption effrontée, combien de moyens le maître le plus doux, le plus poli, le plus honnête, n’a-l-il pas d’influer sur le vole cl la conduite politicpic de son serviteur’/ Avec les meilleurs sentiments et le ton le plus convenable, le conseil du maître n’est-il pas un ordre? Sou avis n’esl-il pas une menace ou une promesse pour ce pauvre être humain qu’un geste peut priver de son pain ou de son domicile? Il ne faut pas eu ceci consitlérer seulement les intentions du maître ; il faut se mettre à la place d’un homme à qui sa condition
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précaire fait tout craindre ou tout espérer de la volonté de celui qu’il sert. En sorte que le maître fût-il le plus libéral des hommes, et le plus respectueux pour la dignité humaine, la seule nature du service qui attache le serviteur à la personne de son maître ne lui permet pas de s’exposer à sa froideur ou à sa malveillance. Et qu’on le remarque bien, la nature des sentiments du serviteur pour le maître ne change rien à la question. Âmour ou haine, l’empire du maître sera le même quant aux effets. Et si la haine l’emporte sur la crainte, 1e domestique portera alors dans les luttes politiques toutes les passions de l’esclave révolté; ce qui ne vaut guère mieux que l’obéissance passive pour la véritable démocratie.
Les publicistes de la monarchie absolue et de l’aristocratie n’ont point à se préoccuper de cette difficulté, parce que la classe des domestiques n’a pas de droits politiques dans la seconde forme de gouvernement, et que, dans la première, plus le peuple est ignorant ou servile, plus il est rassurant pour l’autorité du despote. Mais le problème est du plus grand intérêt pour les publicistes de la démocratie. La Révolution , qui a eu le sentiment de toutes les conditions de la démocratie, si elle n’en a pas possédé la science, avait bien compris l’étrange anomalie de la domesticité dans une république démocratique. Comme elle ne voulait que des citoyens libres dans la cité, et quelle étendait le droit politique à toutes les classes, elle s’ingéniait pour atténuer, pour adoucir la domesticité , dont elle ne concevait pas encore la suppression possible. En attendant qu’elle pût faire mieux, elle remplaçait le nom servile de domestique par le beau titre d'officieux, relevant ainsi l’œuvre du serviteur h la dignité d’un service rendu. Dans sou respect pour la dignité humaine, elle défendait de sonner les serviteurs. Cela a été trouvé ridicule. C’est le cas de répéter alors que du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas. Si le fait est puéril, le sentiment, et surtout le principe est admirable. La Révolution a, du reste, donné souvent de ces exemples qui ont fait beau jeu à l’ancien régime : le contraste choquant entre la vérité de ses principes et l’absurdité pratique de ses institutions.
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cuire la puissance de sa philosophie et la faiblesse uovice de sa politique et de son économie sociale. L'institution des officieux eu est une preuve. Que peuvent faire les prescriptions de la loi dans une question de ce genre? Officieux ou domeslique, le serviteur n'en reste pas moins à la merci du maître. La sollicitude de la loi, en réveillant le sentiment de la dignité personnelle, ne peut que lui rendre le service plus pénible et plus humiliant.
La domesticité, au point de vue de la démocratie, est, comme l'esclavage et le servage, au point de vue de l'humanité, radicalement contraire aux principes. L’école démocratique a mieux à faire aujourd’hui que de s’amuser à Jeter quelques fleure sur rinslilulion ; il lui faut aborder le problème de front. Il n’y a que deux solutions sérieuses à ce problème : ou supprimer la domesticité, ou supprimer les droits politiques pour la classe des domestiques. La dernière solution est contraire aux principes de l’égalité; elle ne peut convenir (ju’à une république plus ou moins aristocratique. D’ailleurs, la porte une fois ouverte aux exclusions pour cause d’indignité, ce n’est pas seulement la classe des doraesticjues qui y passera ; c’est à peu près le peuple entier, dans les conditions des sociétés modernes. Reste la première solution. Si la démocratie n’est point un pur idéal, mais une réalité plus ou moins proebaine, il faut que les publicistes de l’école démocratique avisent aux moyens de supprimer la domesticité proprement dite, en transformant les services pour lesquels elle a paru nécessaire jusqu’ici.
Cela est-il possible, et, eu ce cas, par quels moyens pourrait-on opérer celle grande réforme sociale? question diflicile et profonde qui n’est pas du ressort de la politique pure. L’objet propre de celle-ci est d’établir que la domesticité est incompatible avec la démocratie. Quant à trouver les moyens de supprimer la domesticité , en conservant toutes les fonctions essentielles de l’organisme social, cela regarde une autre science que la polili<jue pure, et qui traite spécialement de l'économie sociale. Il suflira de dire ici que le problème de la domesticité est un de ceux qui ne se tranche point par les décrets d'un comité révolutionnaire ou les
lois d’une administration réformatrice; il ne peut que se dénouer lentement, sous l’action croissante des idées et des institutions démocratiques. C’est l’œuvre du temps, s’il en fût, qui ne .s’accomplira que par une transformation graduelle du service domestique. Déjà, depuis la Révolution française, le changement est considérable dans la condition de la domesticité. Ce service tend de plus en plus à se transformer en travail libre. I.e serviteur devient un ouvrier qui, sa lâche faite, reprend son indépendance. C’est le cas le plus heureux pour les maîtres et pour les domestiques; car les sentiments de dévouement d’une part, et d’affectueux patronage de l’autre, s’effaçant de plus en plus, la condition de la domesticité, sans révolution ni réforme, est menacée de disparaître, faute de maîtres et de serviteurs. C’est ainsi que se font toutes les révolutions sociales. Quand la ]>hilosophie dénonce une institution, une fonction comme contraire à la justice ou à la dignité humaine, l’esprit de routine s’en rit ou s’en indigne, rinslitulion ou la fonction étant tenue pour essentielle à l’ordre social. Mais lorsque le progrès des mœurs, des idées et des sentiments populaires l’a usée au point de la rendre impraticable, il faut bien que la société s’en passe, ou du moins avise aux moyens de la remplacer.
Tel a été l’esclavage dans l’antiquité, et le servage au moyen âge. Telle devient, dans la société moderne, la fonction de la domesticité. Le sentiment de l’égalité s’y développant de plus en plus, de façon à rendre la domesticité aussi intolérable aux maîtres qu’aux serviteurs dans un temps donné, la société en viendra forcément à transformer le service domestique. Comment? Par un procédé assez simple que nous révèle déjà l’expérience de la domesticité actuelle, et qui consiste à décomposer le service domestique en deux parts distinctes et facilement séparables : l’une, le service le plus intime et le plus assujétissanl, rentrera dans la famille, et pourra se faire, sans blesser la dignité humaine, pour tous les membres de la famille, par les enfants surtout; l’autre, plus extérieure, plus matérielle, plus laborieuse, constituera un service indépendant, assez analogue à la tâche de
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l’ouvrier libre. Telle paraît devoir être la solution future du problème essentiellement démocratique de la domesticité (I).
La condition du fermier est beaucoup moins dépendante que celle du serviteur. En vertu d’un bail conclu avec le propriétaire, le fermier cultive ou exploite la propriété d’autrui, terre, usine ou métier, sinon avec autant d’amour, du moins presque aussi librement que la sienne; il travaille à son heure, comme il veut et autant qu’il veut, n’a de compte à rendre à son propriétaire ni de l’emploi de son temps ni de son mode de travail, et se trouve parfaitement en règle avec lui, du moment qu’il paye exactement son fermage et entretient la propriété en bon état. Ce genre de relation est simple et facile ; il laisse au fermier toute sa spontanéité d’action, toute sa liberté d’initiative. Lui laisse-t-il toute son indépendance Non. Cette propriété qu’il cultive, qu’il travaille, qu’il exploite librement, fond, matière, instrument de son travail, sans laquelle ses bras et ses facultés lui seraient inutiles, elle appartient à un autre qui, le bail fini, en dispose à son gré. Le fermier serait donc à sa merci, s’il n’y avait pas beaucoup d’autres propriétés à exploiter, terres, métiers, usines, dont la concurrence lui assure le travail dans des conditions raisonnables. Mais cette dépendance du propriétaire, pour n’étre pas absolue, n’en est pas moins réelle et souvent fort étroite. Il n’en est pas du fermier comme de l’ouvrier libre des villes qui trouve facilement des ateliers ouverts à son travail, et qui d’ailleurs libre et mobile, n’ayant ni établissement, ni intérêt, ni convenances qui le fixent et le retiennent à un atelier, change de patrons à son gré et à sou heure, sans le moindre préjudice. Le fermier est fixé le plus souvent au sol par l’intérêt, sinon par l’amour de la terre; il y vit, il en vit avec sa famille. Cette terre qu’il défriche, qu’il nettoie, (ju’il arrose, qu’il engraisse, qu’il cultive, prend à ses yeux un charme, et en réalité un prix qui lui fait tenir à la conserver. De
(1) Il va saus dire que l’extinction complète de la domesticité est idéal. La démocratie n’en attendra pas l’entière réalisation pour s’établir. La réduction progressive de cette condition sociale n’en est pas moins une condition et un efTet tout à la fois de l’institution démocratique.
là la nécessité de bonnes relations avec son propriétaire, relations qu’il lui faut cultiver avec autant de soin que sa terre, s'il veut conserver celle-ci. 11 lui faudra être complaisant, docile dans les affaires de son état, mais aussi dans les actes de sa vie politique. S’il vote, son vote est acquis au propriétaire. Cela s’est vu, se voit, se verra toujours, parce que cela est dans la nature des choses. Alors même qu’il n’y aura plus nulle part de vilains ni de seigneurs, les simples relations de fermier à propriétaire constitueront le premier vis-à-vis du second dans un état de dépendance qui est incompatible avec la pleine liberté du citoyen.
Il faut dire la pleine liberté pour ne rien exagérer. La condition du fermier n’est pas comparable à celle du domestique. Si celle-ci ne comporte eu aucune façon la liberté politique, celle-là la permet dans une certaine mesure ; et à la rigueur le fermier est un citoyen possible, dans une démocratie imparfaite. Toujours est-il que cette condition, encore essentiellement dépendante, est contraire au principe démocratique. La logique pose donc le problème pour la fonction du fermage comme pour celle de la domesticité, et le résout exactement de la même manière : ou la supprimer, ou exclure la classe des fermiers des droits politiques. Comme la démocratie ne souffre pas d’exclusion, encore bien moins celle des fermiers que celle des domestiques, il reste à supprimer le fermage. Est-ce possible? Il le faut bien, s’il est vrai que tout principe de justice reçoit tôt ou tard son application; mais enfin on peut le nier. Seulement qu’on ne parle plus alors de démocratie, dans le sens rigoureux du mot. En supposant cette suppression possible, il faut reconnaître qu’elle offre de bien autres diflicultés que la suppression de la domesticité. Celle-ci n’entraine qu’une modification, grave il est vrai, dans la vie intérieure de la famille. Celle-là est une grande révolution sociale, pour laquelle la science économique n’a pas trop de toutes ses ressources, pour laquelle aussi la morale n’a pas trop de ses principes élevés. Cette question n’est qu’une forme du problème général de l’affranchissement du travail. Elle ne peut donc être traitée à part, avant la solution du grand problème. Tout ce qu’il
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convient à la politique pure d’en dire, c’est que la démocratie a besoin de la suppression du fermage, comme elle a besoin de la suppression de la domesticité , pour être vraiment la démocratie.
La condition de l’ouvrier libre est encore moins dépendante que celle du fermier, en ce qu’il n’a généralement rien qui l’attache et le fixe au siège de son travail. Il change d’atelier avec bien plus de facilité et bien moins d'inconvénient que le fermier ne change de terre. Mais, enfin, là encore il subit la loi du patron. Dans une organisation du travail où l’ouvrier travaille pour le compte d’un homme ou d’une société, il est toujours plus ou moins dépendant de qui le fait travailler. C’est le patron qui dispense le travail, qui en fixe la durée et le prix. Sans doute, il est bien forcé de subir la loi économique dans ses conséquenc&s favorables au travailleur, comme il en profite dans les conséquences contraires. Quand les besoins de la consommation dépassent les richesses de la production, le patron n’ayant jamais assez d’ouvriers, ouvre ses ateliers à qui veut y entrer, sans lui demander ce qu’il pense en politique. .Mais lorsque le contraire arrive, qui empêchera le patron de consulter ses principes ou ses passions politiques, et de peser sur le vote des ouvriers? Ces exigences sont plus rares que celles du projiriétaire vis-à-vis de son fermier; mais enfin elles sont réelles, elles sont possibles, vn la nature des relations du patron et de l’ouvrier. L’ouvrier, même libre, n’a donc pas toute l’indépendance nécessaire à une véritable démocratie. Tant que le travail conservera l’organisation actuelle, l’ouvrier sera plus ou moins sous la main du maitre. Un pareil état de choses, alors même que l’ouvrier y trouverait le bien-être et les loisirs qui lui manquent, n’en serait pas moins contraire par ce côté au principe démocratique. Quelle serait l’organisation du travail qui satisferait à ce principe? Il est plus facile de l'indiquer que de la réaliser. Cela ne peut être que celle où l’ouvrier serait lui-même propriétaire de l’atelier. Tout ouvrier propriétaire, quelle utopie, aussi absurde quelle est belle! — Propriétaire, oui ; mais copropriétaire, propriétaire par l’association,
c’est une autre utopie, qui est l’espérance de tous les démocrates sérieux, et qui sera demain peut-être une réalité.
La condition de commis est plus difficile à définir que les précédentes, parce quelle est plus complexe. Le commis est plus indépendant que le domestique, et moins que l’ouvrier. Comme le premier, il vit généralement dans la maison, et y fait, sous l’œil toujours ouvert du patron, un service de confiance, un service plus libre et plus intelligent que le service domestique, mais qui en a parfois le caractère d’intimité et de dépendance toute personnelle. Comme le second, sa tâche faite, il reprend son indépendance. Mais il est facile de voir que la nature des relations du commis et du patron laisse à celui-ci une très grande inffuence sur les actes et les déterminations de celui-là. Le citoyen est plus mal à l’aise encore dans le magasin que dans l’atelier. Le commis est plus à la merci du patron que fouvrier, par la raison que le patron a moins ordinairement besoin de l’un que de l’autre. Aussi est-il à remarquer que les habitudes de servilité sont plus rares cher, l’ouvrier que chez le commis. Voilà donc encore une fonction sociale dont la démocratie s’accommode peu. Mais comment la remplacer? Toujours par l’association.
La condition du fonctionnaire public est un autre problème fort embarrassant pour la démocratie; ce n'est plus le même mode de dépendance que la servitude domestique. La fonction proprement dite n’a rien de servile ni de blessant pour la dignité humaine; elle ne fait pas d’un homme le senitcur dévoué, la chose, la machine d’un autre : elle a toute la dignité d’un service public, puisque le fonctionnaire ne dépend que de l’État. Mais, comme l’État est personnifié dans certains hommes, certaines familles, certains partis, le fonctionnaire se retrouve sous une main humaine qui le fait agir et voter. La servitude, sinou la servilité du fonctionnaire, électeur ou député, est devenue un lieu commun, grâce à l’éloquence des ombrageux amis de la liberté, et grâce aussi à l’expérience. Que faire alors? Supprimer les fonctions publiques, ou exclure les fonctionnaires des droits politiques? La première solution est fort du goût de l’école anar-
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chique qui ne veut pas entendre parler d'État. C’est un paradoxe à discuter dans le chapitre qui traitera de l'État. Mais comme il est à croire que ce paradoxe n’est nullement l’idéal de la démocratie, il semble que la logique conduise plutôt à l’interdiction des droits politiques aux fonctionnaires publics. Or, l’exclusion n’est pas un procédé démocratique, qu’elle frappe en bas ou en haut. Si la démocratie n’oublie pas l’homme sous la livrée de domestique, pourquoi l’oublierait-elle sous le costume officiel de fonctionnaire’? Si elle fait rentrer le premier dans la cité, en le dépouillant de sa livrée, pourquoi n’y ferait-elle pas rentrer le second, en brisant les liens qui l’attachent au gouvernement proprement dit, et en le maintenant dans la haute liberté du service de l’État? Sans doute c'est là une grande difficulté, mais dont la solution n’est pas reconnue impossible, puisqu’elle n’a jamais été tentée. 11 est certain que la démocratie ne peut admettre les fonctionnaires dans la cité qu’autant qu’ils seront indépendants. 11 ne l’est pas moins que cette indépendance ne peut être assurée que par une sorte de séparation de l’État et du gouvernement. S’il ne s’agissait que du droit des fonctionnaires à respecter, la chose serait déjà fort grave. Mais elle le devient bien plus quand on songe qu’il s’agit du bien public, engagé dans la question. Qu'on pense à ce que toutes les assemblées politiques, depuis la grande Assemblée nationale jusqu’aux conseils du canton ou de la commune, perdraient à l’exclusion des hommes qui sont la plus grande lumière de ces assemblées, dans la plupart des questions qui s’y débattent. Raison de plus pour réconcilier les fonctionnaires publics avec la démocratie, en cherchant les moyens d’assurer le plus possible leur indépendance. Ce problème sera repris au chapitre de l’administration.
En somme, sauf le cas tout exceptionnel des fonctionnaires publics, on peut dire que les conditions d’indépendance, pour les diverses classes de la société, se résument toutes en une, la propriété. Cest la propriété seule qui assure l’indépendance du travailleur et la liberté du travail. Le propriétaire, en effet, agriculteur, commerçant, industriel, reste toujours libre dans son travail qu'il
ÜE LA IIENUCIIATIE.
règle lui-me‘me selon son goût et son inlére't, libre dans sa personne, qu'aucun lieti de nécessité ou de reconnaissance n'attache à la personne d'autrui. Propriétaire immobilier, le fond, la base de son travail lui est toujours assurée; la terre ne lui manque jamais sous les pieds. Propriétaire mobilier, il peut toujours acquérir les instruments et la matière de ce travail. Le travail n'est libre que dans la propriété; le travailleur n'est indépendant que par la propriété. Tout autre régime du travail est un patricial plus ou moins libéral, plus ou moins doux, dont la démocratie ne peut s'accommoder. On dira vainement que l'ouvrier, le fermier, le commis, le domestique s'engagent librement au service du propriétaire, du patron ou du maître : que le travail du fermier est assuré par un bail ; que le patron n’a pas moins besoin du travail de l'ouvrier et du commis que ceux-ci de l'argent du patron; que le domestique peut changer de service quand et comme il lui plaît. Tout cela est vrai, mais n'empéche pas le maître, le patron, le propriétaire de rester les maîtres du marché. La situation des parties contractantes n'est égale ni pour débattre les conditions du contrat, ni pour soutenir la lutte, quand le sentiment de la justice ou de l’intérét privé ne permet pas d'y sou.scrire. Le propriétaire, le patron, le maître jmivent attendre que la nécessité leur ramène le fermier, l'oitvrier, le domestique domptés par la misère, qui leur fait accepter un fermage, une tâche, un service à tout prix; ceux-ci le peuvent rarement. Les uns ne risquent le plus souvent que leurs gains, les autres risquent leur pain et celui de leur famille. L’enjeu est trop inégal, pour que le travail ne soit pas à la merci du capital (1). Et ce n’est pas la liberté légale de s’entendre entre ouvriers qui pourrait être le remède à une pareille situation. En Angleterre, où la liberté est entière de part et d’autre, où l’Étal n’intervient jamais dans les conllils de ce genre, où les classes ouvrières comprennent et pratiquent admirablement l’association
(1) Ce langage qui a paru de nature à réveiller l’antagonisme des classes n’est pourtant pas nouveau. Tout ceci a été dit, souvent avec plus d’énergie, par des économistes qu’on n’accusera pas de déclamation, par Adam Smith, par Ricardo, par Sismondi. C’est devenu un lieu commun d’économie politique.
COSDITIOXS SOCIALES
en matière de coalition , les grèves les mieux organisées, les plus courageusement soutenues, ont généralement abouti à la capitulation du travail devant les inflexibles exigences du capital.
Si la propriété est la seule condition eflicace de l’indépendance, ne semble-t-il pas qu’il faille désespérer de la démocratie? Car, en admettant que le nombre des citoyens propriétaires puisse et doive s’accroître, il parait difficile que ce progrès aille jamais jusqu’à rendre tous les citoyens propriétaires. Et si la propriété devenait universelle, comme ce ne pourrait être que par une division indéfinie de ses parties, ne risquerait-elle pas de se réduire, pour chaque propriétaire, à des proportions si minimes qu’elle en deviendrait inféconde et improductive? Le Code civil n’a rien à répondre à une pareille objection. Bien que la propriété territoriale soit destinée à un morcellement bien autre que la division actuelle, par l’effet croissant de la loi des successions, elle appelle déjà l’attention des économistes. Ceux-ci , après avoir applaudi à cette division dans l’intérêt de la production, commencent à s’apercevoir que la grande propriété avait bien ses avantages économiques; ils font remarquer justement que la petite propriété n’est guère susceptible de profiler des belles inventions de l’industrie moderne, que la culture en grand y est impossible, que les frais d’exploitation y croissent en raison du morcellement. Bien que la culture, en se perfectionnant, puisse augmenter sensiblement les produits de la propriété territoriale, elle ne peut en agrandir le domaine; eu sorte que la division de la propriété a des limites qu’elle ne peut dé|)asser sous peine de frapper la propriété de stérilité. Ces limites sont même assez étroites pour que l’on puisse prévoir le jour assez proebain où la petite culture ne rapportera plus suffisamment pour nourrir les familles agricoles. D’où l’on voit que l’économie politique et la démocratie sont loin de s’entendre.
I.’objection est grave en effet, quant à la propriété territoriale. En ce qui concerne la projtriélé mobilière, le capital surtout, on peut admettre que l’industrie qui la produit est une mine à peu près inépuisable. Dès lors il n’est pas absolument impossible de
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concevoir que la division légale de la propriété en assure une part à chacun sans la trop émietter. Au banquet du capital, tel que le développe l’industrie, chacun peut trouver sa place, sans y étouffer. Mais la propriété territoriale est en effet renfermée dans des limites fixes; si elle peut gagner en fécondité, elle ne peut gagner en étendue, surtout dans les grandes sociétés de l’Europe où les terres à défricher, à dessécher, à féconder, deviennent de plus en plus rares. Ce n’est donc pas la terre elle-même qui peut se prêter ù une extension indéfinie de la propriété. La science sociale trouvera-t-elle le moyen de multiplier indéfiniment le nombre des jiropriétaires fonciers, sans réduire la propriété en poussière, et sans en agrandir le domaine? C’est là un problème qui commence à ne plus paraître insoluble, depuis que l’association a révélé sa puissance. L’association apparaît comme le vrai moyen de généraliser, d’universaliser la propriété. Est-ce une chimère? Est-ce un principe fécond? La question est vitale pour la démocratie, la propriété étant la condition essentielle de l’indépendance du citoyen.