CHAPITRE VII
COiVDITIOXS IXUi:STniEI.I.ES DE LA DÉMOCR.VTIE.
Les conditions morales ne suffisent point pour l’établissement (Je la démocratie. La moralité est le principe de l’indépendance; mais la propriété en est la condition. Or, la propriété dépend elle-même de certaines conditions industrielles et économiques, faute desquelles elle resterait le privilège d’une minorité plus ou moins considérable dans nos sociétés modernes. Saus doute il y aurait du matérialisme à soutenir que la moralité , l'intelligence, l’indépendance ont leur principe dans la propriété et dans la richesse. De même que les rigueurs de la fortune et de la société sont souvent une épreuve salutaire pour les âmes saines, de même
CONÜITIOSS INDUSTR1EU.es.
leurs dons les plus riches deviennent un véritable poison pour les âmes naturellement vicieuses. L’héroïsme dans la misère, l’abrutissement dans le hien-étre ne sont pas des faits très rares dans l’histoire des peuples. L’histoire des classes nous montre que l’insouciante oisiveté de la richesse est une condition beaucoup moins favorable au développement de l’intelligence et de la moralité que l’activité vigilante d’une pauvreté qui n’atteint pas les limites de la misère. Il n’en est pas moins vrai, pour la grande généralité des hommes, que la propriété est une garantie d’indépendance, que le bien-être est une condition de liberté politique, et que la richesse, par les loisirs qu’elle donne, est un puissant au.viliaire de l’intelligence. De lâ pour toute société, mais particulièrement pour une société démocratique, l’importance de l’industrie et de l’économie politique.
La vie morale, pour les sociétés comme pour les individus, n’est possible qu’autant que l’Humanité règne sur la Nature. Toute conquête de l’industrie est une liberté de plus pour l’esprit : chaque découverte, chaque art nouveau fait tomber un anneau de la chaîne qui le rive à la matière. L’homme est doublement esclave de la Nature ; elle le tient par ses propres besoins; elle le domine par l’appareil des forces dont elle l’entoure. C’est un tyran et un ennemi tout à la fois. Sans l’industrie , la satisfaction de ses premieis besoins absorberait toute l’activité de l’homme; la préoccupation perpétuelle de son salut, en face de dangers de toute espèce, ne lui laisserait aucune liberté d’esprit. Chaque mystère de la Nature éclairci le délivre d’un danger qui menaçait sa vie. Le séjour des hommes sur les diverses parties de noire planète, leurs voyages à travers les terres et les mers n’ont de sécurité que depuis les découvertes de la science. Chaque nouvelle machine affranchit l’homme par un côté de son être, en le remplaçant dans un labeur ingrat pour lequel le roi de la création n’était point fait. Quelle perle de temps et quelle fatigue l’invention des machines à liler, à tisser, à battre le blé , à moudre , à forger le fer, à scier le bois ou la pierre, etc., n’a-t-elle pas épargnée h l’immense majorité de l’espèce humaine?
Toutes ces belles créations ont pu faire souffrir momentanément les classes ouvrières, en les privant en partie du travail qui les faisait vivre. Mais à chaque progrès de ce genre, quelle transformation morale pour une portion nombreuse de riiumanité! Combien d'àmes rachetées de la servitude matérielle! L'histoire de la civilisation montre que la vie morale et politique chez tous les peuples ne commence qu’après les premières conquêtes de l’industrie sur la Nature , qu’elle se développe en proportion du progrès des arts utiles, et quelle n’arrive à se généraliser que chez les nations que l’industrie a enrichies et émancipées tout à la fois. Quant aux sociétés qui en ignorent les bienfaits, ou la vie morale y est nulle, ou elle y est le privilège d’une aristocratie pour laquelle travaille la multitude réduite à la fonction de brutes ou de machines. Les nécessités économiques d’une société sont absolues comme les lois de l’arithmétique. La somme des besoins sociaux demande une somme de travail équivalente pour ces besoins. Par l’éducation des espèces animales, par l’invention des machines et des arts, l’industrie remplace l’homme par la Nature, en ce travail incessant. Et non seulement la Nature fait l’œuvre de l’homme; mais, en vertu des forces supérieures dont elle dispose, elle la fait avec une puissance incomparable , et dans des proportions qui en multiplicni les produits d’une façon merveilleuse. Voilà comment l’industrie est une source de richesse, et une source de liberté. Et comme la richesse elle-même est encore, parle loisir qu’elle donne, un moyen de liberté, on voit combien l’industrie a de titres à la reconnaissance des amis de la démocratie.
L’industrie est doue bien loin d’être l’alliée naturelle et l’auxiliaire du matérialisme. Quand elle le devient, c’est par accident, et non par une conséquence nécessaire de son principe. L’industrie ne corrompt, ne matérialise que les sociétés dont l’amc s’est retirée. Alors, en effet, elle cesse d’être un bienfait, et devient un poison. Elle éveille, elle développe, en leur donnant les moyens de les satisfaire, les appétits sensuels et les besoins de luxe qui font mettre aux enchères tant de consciences. .Mais par elle-même
CONUmONS INKtSTRIELLES
l’industrie est morale et libérale. En affranchissant l'homme de la servitude du travail materiel, elle le rend à sa vraie destinée, qui est la vie morale et politique; elle sert au triomphe de l’esprit.
Ce n’est pas à dire que le travail du corps soit indigne de l’homme et du citoyen, ainsi que le pensait l’antiquité, dans son mépris pour toute leuvre servile. Pris dans une certaine mesure, il est un exercice bienfaisant et même nécessaire. Ensuite, quand ce travail est conçu, dirigé, animé par l’intelligence, il en contracte en qticlque façon le noble caractère; il devient œuvre d’esprit. Enfin il est des œuvres où la rude et puissante main de la Nature ne pourrait Jamais remplacer l’habile et intelligente main de l’homme. Telles sont les œuvres d’art. Or rien de tout cela n’est une servitude ou un abrutissement pour l’esprit, ni le travail modéré, ni le travail intelligent, ni le travail d’artiste. L’homme, le citoyen, l’esprit le plus libre et le plus élevé peut s’y livrer, sans courir le risque d’y perdre ses meilleures facultés et ses plus nobles sentiments. Quelque besoin qu’elle ait d’esprits cultivés et d’âmes généreuses, la démocratie n’est pas nécessairement une société de beaux esprits , de citoyens oisifs , d’artistes ou de philosophes, telle que la rêvait, dans ses plans de république, l’antiquité si dédaigneuse de tout travail qui n’était point une œuvre d’art. Pour être un peuple d’ouvriers, la démocratie n’en serait ni moins noble ni moins libérale, du moment que ses ouvriers auraient l’éducation, l’indépendance, le loisir, privilèges jusqu’ici réservés aux classes aristocrati(]ues. L’idéal démocratique des temps modernes n’est aucune de ces républiques anciennes, dont les citoyens ne connaissaient d’autres œuvres que la politique, la science, la poésie ou les arts. La démocratie athénienne, par exemple, la plus brillante qui ait paru dans le monde antique, est une de ces fleurs charmantes et fragiles dont il ne fant pas regarder la racine. A ne voir que la cité avec ses arts, ses sciences, ses vertus, c’est le règne de l’esprit, c’est le ciel de l’humanité qu’une société pareille. Mais l’enfer est au dessous, qui travaille sans relâche, qui souffre sans espoir, pour permettre à ces bienheureux esprits de s’épanouir dans la lumière de leur splendide
DE LA DÉMOCItUIE.
cité. L’idéal de la démorratie moderne est une société où l’esclavage soit en horreur et le travail en honneur, que l’objet en soit le beau ou l’utile, où les classes proprement dites aient fait place à une simple diversité d’œuvres et de fonctions, où l'inégalité d’intelligence, de talent, de vertu, de richesse n’altère point l’égalité morale et sociale fondée sur la généralisation de l’éducation et de la propriété. Le travail est chose sainte pour la démocratie; ce qui lui répugne, c’est cette espèce de labeur qui ravale l'homme à la condition de l’esclave ou de la brute.
L'industrie n’enrichit et n’affranchit pas seulement l'Humanité. Par le rapprochement des distances et la multiplicité des voies de communication, elle fait tomber les barrières que la Nature oppose à l’unité de la vie nationale et universelle. Elle concentre en un foyer commun les idées, les sentiments, les forces morales, aussi bien que les forces matérielles d’un grand peuple, et en fait ainsi, quand il le faut, jaillir l'.\me générale, condamuée jadis h se perdre ou à s’obscurcir dans l’isolement des provinces de nos vastes sociétés modernes, faute de moyens matériels de communication. Alors se trouve résolu le problème que jusqu’ici la politique n’avait pu résoudre que par le despotisme : l’unité politique et administrative d’un grand empire. Grâce aux chemins de fer, un grand empire, comme la Russie ou les États-Unis, pourra se gouverner, s’administrer avec la même rapidité et la même précision qu’une petite cité de la Grèce et de l’Italie antique, ou une commune du moyen âge. Et pour cela, il ne sera nullement nécessaire que tous les fils de cette administration tiennent dans la main d’un czar. Mais quel plus prodigieux organe de l’unité que la télégraphie électrique ! Ce n’est pas seulement à la France, à l’Europe qu’elle donne, en tout temps, en tout lieu, la conscience de sa pensée, de sa vie, de son être intime; c’est au globe entier. Quel véhicule pour la civilisation! quel auxiliaire pour la démocratie! A part les causes morales et sociales qui contribuent à créer, â maintenir les sociétés monarchiques ou aristocratiques, il est certain que la Nature est pour beaucoup dans le forme politique de CÆS sociétés. La difficulté de se rapprocher, de communi-
LA UBHOCnATIE. <<
CONDITIONS INÜI.STI1IEI.LES
quer, de s’entendre, causée par les distances et autres obstacles géographiques, est une des raisons de cette concentration du pouvoir qu’on nomme la monarchie. La nécessité d'attacher, faute de machines qui les remplacent, l’immense majorité des membres d’une société à un travail manuel incessant, nécessaire à la satisfaction des besoins sociaux, ne permet qu’à un petit nombre de privilégiés la richesse, les loisirs, la culture des sciences et des arts, les fonctions politiques, toute celte vie morale en un mot qui est l’attribut propre d’une aristocratie digne de ce nom. Voilà comment toute conquête de l’industrie qui facilite le travail, ou rapproche les hommes, est un progrès de l’humanité vers la démocratie.
Ici toutelois il ne faut rien exagérer. Si l’on en croyait les prophètes de certaine religion industrielle, l’industrie serait appelée, et dans un avenir prochain, à clore définitivement le temple de Janus; le réseau complet des chemins de fer et des télégraphes électriques inaugurerait l’ère de la fraternité universelle. C’est compter sans les forces morales qui meuvent rilumanilé. L’industrie n’a pas celte sublime vertu. En cela, comme en toute autre chose, elle est la servante, non la reine de la civilisation. C’est à la science du beau, du vrai et du bien, à la philosophie seule qu’appartient celle royauté. L’industrie, sous toutes ses formes et dans toutes ses œuvres, n’est par elle-même qu’un instrument, admirable au service de la justice, de la vertu, de l’humanilé, déplorable au service des sentiments et des passions contraires. Entre les mains d’un despotisme égoïste ou barbare, elle ferait des chemins de fer ce qu’elle fait des machines de guerre, d’elTroyables moyens de destruction, de mêlée sanglante, ou de corruption sociale. Il ne suflil pas de rapprocher les hommes pour que de leur rencontre naissent l’harmonie, la paix et les vertus sociales; il faut des cœurs sympathiques, des esprits éclairés, et des âmes pures. Autrement on ne fait que rendre plus puissant le foyer de la destruction ou de la corruption. II serait donc imprudent de croire gagnée la cause de la liberté et de la démocratie en Euro[>c et dans le monde, le jour où les chemins de fer, les niachines et
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les merveilles de l’industrie en couvriront la surface. C’est au cœur de l’homme et de la société qu’il faut regarder; là est le principe, le vrai foyer de la civilisation.
Cette réserve faite, il est certain que rien n’est plus propre que l’industrie h hâter le triomphe de la démocratie. Tout ce qui enrichit Vhomme, l’affranchit, le relie à ses semlAables, est essentiellement une œuvre démocratique, de même que tout ce qui le relient dans la misère, la servitude et l'isolement, est œuvre d’aristocratie ou de monarchie. C’est pour cela que si le passe de l’humanité appartient à ces deux dernières in.stitutions, l’avenir est infailliblement à la première. On n’a qu’à comparer l’état industriel et l’état politique des sociétés humaines, dans les diverses époques de l’histoire de l’Humanité, pour juger de l’influence de l’industrie sur la politique. A l’origine des sociétés, l’industrie est nulle; peu ou point d’instruments de travail; peu d’animaux dressés au service humain; point de machines, point de routes. Tout se fait par le travail ou l’art personnel de l’homme. C’est lui qui est l’instrument, la machine, la hôte de somme. Il travaille tout de ses mains, il fait roule sur ses pieds, il porte son fardeau sur ses épaules; il prodigue le temps, le nombre et la peine. On voit, dans l’Odyssée, Pénélope employer douze femmes nuit et jour à moudre le grain nécessaire à nourrir sa maison. Aussi, bien que l’Humanité ail peu de besoins alors, elle n’a que tout juste le temps d’y pourvoir. Si l’homme se fait des loisirs pour la guerre, pour la chasse, pour le jeu, pour des arts plus nobles, c’est au prix de la liberté de ses semblables. I.’esclavage n’est pas un pur accident de l’état de guerre, comme l’ont pensé quelques historiens; car on le rencontre chez les peuples les plus paciliipies, comme chez les plus guerriers de l’antiquité. C’est la nécessité même des sociétés sans industrie. Si l’élite d’une société, dans ces temps barbares, ne trouvait pas moyen de se créer des loisirs en condamnant le reste à un travail de brutes ou de machines, celte société ne pourrait jamais sortir de son étal de barbarie. Chose triste à dire! C’est de celle inique institution qu’est .sortie la civilisation avec son cortège d’arts et de sciences. Toutes les
COMUTIO.VS INDLSTKIKLLKN
loS
sociétés de l’antiquité jusqu’à la cliute de l’empire romain ont reposé sur l’institution aristocratique de l’esclavage, parce que l’industrie n’a jamais été assez avancée cliez eux pour leur permettre de concilier leurs besoins matériels avec leurs goûts d’artistes ou de savants, et leurs devoirs de citoyens. Et sous la même loi de la nécessité, le servage a succédé à l’esclavage, dans l’enfance et la jeunesse des sociétés modernes. Cet état de choses a duré tant que les progrès de l’industrie n’ont pas mis entre les mains de l’homme les moyens d’économiser son temps, et de ménager son corps dans les rudes travaux des arts mécaniques, de l’agriculture, et même de la guerre. Car c’est surtout la cruelle industrie de la poudre à canon qui, bien avant la Révolution, a porté le coup mortel à l’aristocratie féodale. Depuis trois siècles, la science a doté la civilisation moderne de tous les arts, de tous
les procédés, de toutes les machines propres à assurer son triomphe complet sur la nature. L’aristocratie et la monarchie n’ont plus de raisons d’être que dans les préjugés et l’ignorance des peuples. L’industrie a ouvert la carrière à la démocratie. Elle peut faire encore, et fera toujours heaucouj) pour la grande cause de la civilisation. Mais le salut de celle-ci est assuré de ce côté; si elle doit périr, ce ne sera pas la faute de l’industrie.
yueh|ues esprits chagrins ont voulu voir dans certains progrès de l’industrie une cause d’abrutissement pour l’intelligence humaine. .Si l’industrie doit surtout à la division du travail ses prodiges de rapidité et de précision, ne faut-il pas reconnaitre que l’Humanité paye chèrement ces avantages? I.a division du travail tend à réduire l’homme à l’œuvre de machine, en simplifiant de plus en plus l’objet de son travail. Elle fait de l’ouvrier, dans l’industrie, ce que la spécialité fait du savant (jans la science; elle rétrécit et mutile son intelligence, en restreignant le champ où elle se déploie. Elle finit par atrophier en elle toutes les facultés maîtresses, par étouffer l’art au profit de la production mécanique, et pour la plus grande gloire de l’industrie. L’ouvrier de l’antiquité et du moyen âge était rarement voué à un métier unique. Et alors même il en embrassait toutes les parties dans son œuvre
DE LA DÉMOCILVTIE.
complexe; en sorte que la vue de reusemblc et de l’harmonie des parties pouvait faire naitre en lui le sentiment du beau , quelque modeste que fût sa lâche. L’ouvrier moderne, dans la condition qui lui est faite par la division du travail, ne peut viser qu’à la vitesse et à la précision. Il perd du côté de l’intelligence et de l’art tout ce que l’industrie gagne sous d’autres rapports.
L’objection serait sérieuse, si la division du travail n’amenait que ce résultat. 11 ne suffirait pas de dire qu’en perfectionnant les éléments de l’œuvre totale, elle donne aux ouvriers vraiment artistes qui en sont chargés les moyens de la faire plus parfaite et plus belle. Car alors cette supériorité des produits de l’industrie ne s’obtiendrait qu’au prix de l’infériorité moyenne des ouvriers. Mais la réponse à l’objection est ailleurs. L’invention des machines, qui aide ainsi à la division du travail en multipliant la production, permet de la maintenir toujours au niveau de la consommation, tout en laissant des loisirs à l’ouvrier. Il est bien vrai que celui-ci a une tâche plus simple à faire, et qui demande moins d’intelligence. Mais d’une autre part il a plus de liberté pour la culture générale de sou esprit. Si cette liberté lui manque dans l’état actuel de l’industrie, et s’il ne ressent que les inconvénients de la division du travail, cela tient à des causes sociales dont il sera question plus tard. L’industrie moderne fait à l’ouvrier une destinée toute nouvelle, bien autrement libérale que l’industrie ancienne. C’est la faute des vieilles écoles économiques s’il ne peut en jouir.
Cll.VPITRE VIII.
CO.VDITIÜ.VS É»;O^O.MlylES DE LA DÉMOCRATIE.
Si les progrès de la démocratie sont encore si lents dans les sociétés modernes, la faute n’en est ni à la science ni à l’industrie, mais à la justice humaine. Tout semble prêt aujourd’hui pour l’avénement définitif de cette grande institution. La Nature, désar-
l'ü CUMlITIüNS ÉCOXOMIQIES
inée (Je ses plus cruelles rigueurs et de ses plus terribles dangers, sourit à i'llunianit(i triompliaute,ctlui laisse voir complaisaiumeut les richesses infinies cacluies dans sou sein. La science a fait connaître la nature, la destination de ces richesses, et I amanièrc de s’en servir. L’industrie a créé les machines et les arts nécessaires pour les exploiter, les transformer, les préparer pour les besoins de l'homme. L’économie politique a révélé les lois qui président aux rapports de la production, de la circulation, et de la consommation des richesses. Mais à quoi sert tout cela pour le bonheur et l'honneur de l'humanité, s’il y manque le sentiment de la justice? « Cherchez, dit l'Évangile, le royaume de Dieu d’abord , et le reste vous sera donné comme par surcroît. »
Les amis de la démocratie ne professent pas la même indifférence pour les biens de ce monde. Ils reconnaissent que leur cité de Dieu n’est pas possible sans les découvertes de la science, les inventions de l’industrie, les lumières de l’économie politique. Mais quand tout cela est réuni, ils aflirmeut aux savants, aux industriels, aux économistes que rien n’est encore fait. Aujourd’hui la Nature est plus riche, l’industrie plus ingénieuse, l’économie politique plus savante que jamais. Qu’ont-elles gagné sur la misère? Qu’importent tous leurs progrès, si la richesse, la liberté, la vie de l’esprit est seulement pour quelques-uns; si la misère, la servitude, l’abrutissement est la condition de la grande majorité? L’expérience démontre par les tableaux les plus aflligeants, par les plus accablantes statistiques, que l’état économique d’une société n’est rien moins qu’indifférent à la moralité de l'homme et ii la liberté du citoyen. L'ouvrier et le paysan ne sont pas des hommes libres, s’ils ne peuvent quitter, l’un sa machine, l’autre sa charrue, pour donner un moment de leur laborieuse journée à la pensée, à la vie de l’esprit.
Il y a plus. Sans nier que la liberté morale subsiste encore dans les plus tristes conditions de la vie , il faut bien recounaitre que l’extrême misère dégrade et pervertit l’homme; qu’elle est la conseillère des plus honteuses servilités et des plus grands crimes. Si elle ne sullit pas à innocenter la nature humaine, toujours et par-
UE LA UËMOCRATIE.
tout responsable, parce qu’elle est toujours et partout libre dans l’ëtat normal de ses facultés, elle ne l’excuse et ne l’explique que trop. L’bomme pour lequel vivre est le problème de chaque jour n’est-il pas voué en quelque sorte aux plus tragiques aventures? Et sans aller jus(]u’aux tentations désespérées de la misère, l’esclave du besoin dans la vie matérielle peut-il être un citoyen libre dans la vie politique? Enfin, même celui qui échappe à la misère et au besoin par un travail forcé, jouit-il réellement de sa liberté naturelle, sous la nécessité qui le condamne à laisser s’atrophier, faute d’exercice, les plus belles et les plus nobles facultés de l’humanité? Qui oserait .soutenir que l’immense majorité des ouvriers de l’industrie et de l’agriculture, dans nos sociétés modernes, se trouve dans les conditions normales de la démocratie, quand ils ne peuvent distraire une heure de leur journée pour penser, un centime de leur salaire pour acheter un livre? Est-ce l’heure du sommeil qu’ils emploieront à la culture de leur es|irit? Est-ce le pain de la famille qu’ils échangeront contre une lecture morale ou politique? On pourrait citer des exemples de cet héroïsme. Mais combien et à quel prix? Ce n’est guère impunément que l’ouvrier prend sur son Sommeil et sur son salaire, pour donner à son esprit ces rapides et incomplètes satisfactions auxquels l’attirent les arts et les sciences de la civilisation moderne?
Cette meurtrière influence de la misère sur la liberté et la moralité de l’homme est un fait universellement reconnu. Quand elle pèse sur l’homme, tout est possible, en fait de servitude et de crime. .Mais quelle est la cause de la misère? Une certaine école politique l’explique exclusivement par les fautes ou les mérites personnels des individus, renvoyant ainsi tous les économistes réformateurs à la morale du devoir ou de l’intérêt bien entendu. Chacun chez soi, chacun pour soi, et la liberté pour tous. Tant mieux pour ceux qui en usent bien; tant pis pour ceux qui en usent mal. C’est là l’origine de la richesse et de la misère, de rindépcndance et de la servitude. Quelle que soit la condition sociale dans laquelle il est né, chacun fait sa destinée par la seule vertu de sa nature, et par l’unique mérite de ses actes. L’économie
CONDITIONS ÉCONOMIQUES
politique et la justice sociale u'ont rien à voir dans nne simple question de morale et de conduite. — Plût au ciel que cette école eût raison ! La misère et le vice en seraient moins intéressants, et la société aurait moins de reproches à se faire. Mais les faits crient trop haut le contraire. Des moralistes spéculatifs peuvent soutenir ce paradoxe, dans leur ignorance de toute économie sociale. Des privilégiés de la fortune aiment à y croire, pour rassurer leur égoïsme inquiet des menaces de révolution sociale. La misère est un phénomène trop général, trop constant pour pouvoir être attribué à des causes purement murales. Si la part de l’individu y est grande, la part de la société y est plus grande encore. Ce serait un beau spectacle que celui d’un état social où chacun ferait lui-méme, lui seul sa destinée; où la vertu et le vice, le bonheur et le malheur, sauf l’intervention inévitable des causes naturelles, auraient leur princi|>e dans la liberté et la moralité de l’individu. La démocratie la plus exigeante n’en demande pas davantage pour ses enfants. Mais jusqu’ici l’état économique des sociétés modernes a été la grande fatalité contre laquelle va se heurter la nature humaine avec scs meilleurs instincts et ses résolutions les plus fortes. Hélas! non, l’homme dn peuple, dans la dure condition où il tombe au sortir de l’école, ne fait pas sa destinée, quelle que soit sa nature, et quelle que soit son éducation. Fait-il même sa moralité sous l’in fluence de tant de causes d’abrutissement et de démoralisation? C’est beaucoup dire. Si le moraliste l’aflirme, le juge est tenté parfois d’en douter.
On pourra dire que l’influence énorme de l’état économique sur l’état moral des classes populaires n’est pas un fait suflisamment concluant, par la raison qu’elles ne trouvent pas dans une éducation libérale le ressort nécessaire pour lutter contre une telle fatalité. Il y a du vrai dans cette objection. Rien ne prépare, ne fortifie l’enfant du peuple aujourd’hui, dans la lutte terrible qui l’attend au sortir de l’école primaire et de la famille; rien qu’une règle religieuse à laquelle l’exemple des classes supérieures lui enseigne à se soustraire, et une discipline domestique bien gâtée par les mauvais exemples et les mauvaises' pensées de la misère.
Mais cette éducation, fùt-elle aussi complète, aussi saiue quelle est imparfaite et vicieuse, peut-elle triompher des nécessités économiques qui la dominent? Et si l'intelligence, si l'instruction, si l'esprit d'ordre et d'économie y succombent, la plus admirable discipline morale aura-t-elle la vertu de soutenir l'àine de l'ouvrier dans cette vie de misère et de servitude? Épietète est resté philosophe dans la condition d'esclave; mais il y était entré philosophe. Et encore combien d'éducations philosophiques eussent résisté it une pareille épreuve?
D'ailleurs, l'idéal de la démocratie n'est pas d'élever la nature humaine jusqu'au sublime à force d'épreuves; c’est un jeu périlleux fait pour quelques natures stoïques. La démocratie ne vise qii’au bien en fait d’œuvre politique; elle veut une société d’égaux et de frères, tous libres, tous heureux, par le complet et l'harmonieux développement de toutes leurs facultés; elle ne rêve point un peuple de saints, de héros, de martyrs, dans un état social qui ressemblerait au taureau de Phalaris. La vérité, la triste vérité, est que l’état économique des sociétés modernes les plus civilisées fait très peu de martyrs, mais d'innombrables victimes maudissant leur misère et les causes sociales qui l'engendrent. Et les économistes devraient bien convenir que ce n'est pas sans raison. Que les moralistes restent dans l'absolu quand il s'agit d'enseigner à l’homme ses devoirs; qu’ils lui proposent toujours l’idéal; qu'ils lui remettent sans cesse sous les yeux ces grands exemples de vertu humaine qui montrent tout ce que peut la volonté, rien de mieux : mais en politique il faut prendre l'homme, le peuple surtout, tel que l’a fait une éducation sullisante, c'est à dire avec cette moralité moyenne qui résiste aux médiocres épreuves, et succombe aux grandes. S'il faut que l’ouvrier soit un héros ou un sage pour surmonter les obstacles ou les épreuves de la' fatalité économique à laquelle il est soumis, les réformateurs ont gain de cause, et la justice sociale est tenue d'iuterseuir. Une pareille situation ne peut être l’état normal pour les classes ouvrières. Les rares exemples de dignité et d’indépendance au sein de la misère ne prouvent rien, pas plus que les rares exemples d’opulence dans
CONDITIONS ÉCONOMIQIES
les classes ouvrières. C’est la masse qu’il faut voir ; c’est la statistique qu’il faut consulter, pour savoir à quoi s’en tenir sur l’influence immorale de la misère. Or, le témoignage de la statistique est accablant pour l’optimisme des moralistes et des économistes de l’école conservatrice. En faisant à l’ignorance, à l’imprévoyance et à l’immoralité la plus large part possible dans l’explication de la mi.sère, on ne peut méconnaître qu’il reste encore une bien autre part Si faire aux nécessités de l’état économique. Dans cette partie trop nombreuse du peuple qui semble vouée à la misère, combien d’êtres faibles ou bornés destinés par la nature à en devenir la proie! Quand on veut se faire une idée des rigueurs delà fatalité économique, il faut penser surtout à la condition des femmes, à leur travail forcé, à leur salaire inférieur en tout ce qui n’est pas industrie de luxe.
Et quand la misère pourrait s’expliquer par des causes purement morales, la condition générale des classes ouvrières, telle que la fait l'organisation actuelle du travail, ifest pas de nature à satisfaire un ami de la démocratie. En admettant (ju’cllcs vivent de leur travail à force d’activité, d’économie et de sobriété, comment en vivent-elles? Au prix de la liberté, de la science, de l’art, de toute vie morale. Esclave du travail, l’ouvrier manque de loisirs pour cultiver son esprit; esclave du besoin, il n’a pas les ressources nécessaires pour son instruction, quand il en trouverait le temps. Comment peut-il avoir des pensées générales, des sentiments généreux, des vertus civiques, lorsque tout le ramène aux nécessités de la vie domestique. Vivre libre est une noble et belle chose ; mais il faut vivre d’abord : ventre affamé na pas d’oreilles. S’il y a un droit auquel le peuple se montre sensible avant tout, c’est le droit de vivre. I'iitc en travaillant, voilà sa charte et sa république. Il sera diflicile de le faire combattre et mourir sous un autre drapeau. On s’étonne de l’indifférence des classes ouvrières pour les questions politiques, pour ces principes de liberté, de dignité, de morale publique qui font battre le cœur des classes riches, quand elles ne craignent rien pour leur richesse. Mais que fait la liberté de la presse à des gens qui n’ont ni le temps ni les
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DE H DÉMOCItATIE.
moyens de lire? Que leur fait la libel lé de la tribune, où se débattent des intérêts qui ne les touchent guère? Que leur fait la liberté d’élections, si leurs intérêts ne sont pas représentés dans les assemblées politiques pour lesquelles on leur demande leur suffrage? Vivre d'abord, eux et leur famille, voilà leur grande aOaire. On s’indigne que ce soit là toute leur politique, et que pour intéresser, pour attacher le peuple à certaines institutions d’une haute valeur morale, il ait fallu lui parler le langage de l’économie politique. C’est bien peu tenir compte de la condition des classes laborieuses. Il n’y a (ju’un moyen de faire aimer au peuple le droit, la morale) la liberté, c’est de lui donner les loisirs et les moyens de comprendre le droit, de connailre la morale, de jouir de la liberté. Qu’on le délivre d'abord de la fatalité économique qui pèse sur lui, qui obscurcit sou intelligence, qui enchaine sa langue, qui opprime sa volonté, qui courbe sou esprit aussi bien que son corps; cl l’on verra si l’homme eu lui ne se redressera pas aux seuls mots de droit et de liberté. Jusque-là il portera son fardeau, il traînera sa chaîne, sans se soucier des efforts tentés par les amis de la liberté et de la démocratie. C’est qu’en effet l’expérience l’a montré, le suffrage universel cl tous les droits politiques qui en dérivent ne changent rien à la condition sociale du peuple. Toutes ces libertés dont on veut le gratifier ne diminuent en rien la servitude qui est la conséquence de la fatalité économique. C’est un roi esclave ijui ne manque guère l’occasion d’abdiquer sa royauté entre les mains de qui lui fait espérer le droit de vivre, au grand scandale de ceux qui lui ont mis le sceptre entre les mains. Donc les amis de la démocratie n’ont rien fait tant que la science économique n’aura pas mis le- peuple en mesure d’exercer sa souveraineté.
Mais est-il possible de changer la condition économique des classes ouvrières? Grand problème dont la solution sera l’honneur et le salut de la civilisation moderne. Oui, de la civilisation, cl non pas seulement de la démocratie. Car il n’est pas seulement vrai que la démocratie n’est pas possible à d’autres conditions; il l’est également que la liberté, que la dignité humaine, que la phi-
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CONDITIONS ÉCONOMIQUES
losopliie, que toutes les conquêtes de l’esprit moderne sont inléressées à cette révolution économique. Tant que le peuple, dans sa condition inférieure, n'a pas compris ce que valent la liberté, la science, l’art, tous les bienfaits de la civilisation, il n’avait pas conscience de sa servitude et de sa misère. Mais cet âge d’innocence a été clos par la Révolution, dans toutes les grandes sociétés modernes. Aujourd’hui le peuple, moins pauvre et moins misérable matériellement qu'autrefois, l’est devenu beaucoup plus moralement. Sa servitude lui pèse bien davantage, depuis qu’il ne la croit plus nécessaire; il souffre plus impatiemment sa misère, depuis qu’il entrevoit le remède dans la justice sociale. De là une profonde et implacable envie pour tout ce qui a le privilège de l’intelligence, de la richesse, du loisir, de la liberté; de là un danger de plus en plus menaçant pour les classes qui jouissent pleinement des bienfaits de la civilisation, et l’effroi de celles-ci ({ui les jette dans les bras d’un despotisme d’autant plus redoutable, qu’en même temps (ju’il rassure la richesse tremblante, il venge en quelque sorte la misère jalouse des libertés qu’il ravit aux classes riches. Une société dans laquelle un pareil état de choses serait sans remède est vouée à la guerre civile, et par conséquent au despotisme ou à l’anarchie. L’histoire nous apprend que, dans de telles conditions sociales, toute civilisation finit par devenir la proie de la barbarie. Il faut donc, sous peine de mort pour la civilisation, que la démocratie devienne une réalité parla révolution économique. Cette révolution dont la science sociale cherche à définir le programme depuis trente ans, peut seule préserver la civilisation moderne de la décadence et de la ruine; elle est seule conservatrice, dansie sens profond du mot. La politique du statu quo économique perd les sociétés en servant les intérêt? de personnes ou de classes. Voilà ce que l’expérience fera comprendre tôt ou tard aux amis de la liberté, et ce que sentent déjà tous les amis de la vraie démocratie. Soutenir que l’aisance et le loisir seront toujours le privilège d’un petit nombre; que s’il .s’élève des rangs du peuple un certain nombre d’individus, pour devenir les heureux convives de ce banquet, le peuple en masse
ne saurait y prendre place; que telle est la loi des sociétés, à quelque degré de civilisation qu’elles appartiennent : c’est nier l’avenir non seulement de la démocratie, mais de la liberté et de la civilisation clles-mcmes. Donc avis tout à la fois aux démocrates et aux libéraux.
Comment s’opérera la révolution économique qui doit fonder définitivement le règne de la démocratie et de la liberté’/
Travaillons, travaillons, mes frères.
Le travail, c’est la liberté.
Ce refrain populaire sera un jour une vérité. Jusqu’ici ce n’est qu’une espérance dont l’ouvrier des ateliers berce sa servitude et sa misère. Oui, c’est bien le travail qui csf la source de la richesse, de la liberté, de la science, de l’art, de toutes les fleurs qui composent la couronne de l’Humanité qu’on nomme la civilisation. Mais cette couronne Ui n’a fleuri jusqu’à ce moment que pour une aristocratie plus ou moins nombreuse. Le peuple, c’est à dire l’immense majorité, n’en connaît guère que les épines. La civilisation, fruit du génie et du travail de l’homme, devrait, comme le soleil, briller pour tout le monde. Il n’en est rien pourtant dans nos sociétés modernes; c’est tout au plus si quelques lueurs de cette grande lumière viennent percer les épaisses ténèbres où vit, où végète plutôt le peuple. Comment donc le travail si fécond, si puissant pour la civilisation , est-il resté si impuis.sant pour la démocratie? Comment le travail , qui trouve dans la Nature une matière inépuisable, et qui, avec cette matière, produit tant de richesses, n’enrichit-il pas le travailleur? C’est que le travail subit partout et sous toutes les formes la loi du capital. Qu’on se divise sur l’appréciation de ce fait économique, regardé par les uns comme condition essentielle, par les autres comme une nécessité provisoire de l’organisation du travail , qu’on en exalte ou qu’on en déplore les conséquences, il ne peut y avoir le moindre doute, ni sur la réalité, ni sur les conséquences démocratiques du fait. I>es oeuvres de l’esprit n’échappent pas plus à cette loi que les œuvres du corps. C’est ce que les diversps études d’économie poli-
CONDITIONS ÉCONOMIQCES
tique et sociale, faites depuis le commencement de ce siècle, ont mis eu pleine lumière, dans quelque esprit et au profit de quelque parti qu’elles aient été faites. Ce livre étant un traité tout politique , il suffira d’y résumer les principes que la science des économistes a pour objet propre d’établir et de développer.
Trois grands faits, étudiés en eux-mêmes et dans leurs rapports, résument toute la question économique : la production, la circulation et la consommation. Ces trois faits sont entre eux dans le rapport du principe , du moyen et de la fin. La production est le principe de la ricbesse; la consommation en est la fin ; la circulation en est le moyen. Quand on dit que la production est le principe de la richesse, on ne méconnaît point la part de la Nature dans le produit économique. C’est la Nature qui fournit la matière du travail. L’industrie et l’art de l’iioinme ne font que la transformer pour les besoins ou les plaisirs de l’Humanité. Mais c’est là précisément ce qui en fait la valeur. Le rapport de la ricliess*' à l’usage en fait la valeur absolue; la chose la plus belle, la plus utile en soi, n’a aucune valeur, si elle n’est mise à la portée delà consommation. Le rapport de la production à la consommation fixe la valeur relative de la richesse; celle-ci hausse ou baisse, selon que la consommation dépasse la production, ou que la production excède la consommation. C’est l’équilibre entre les deux termes du rapport qui détermine le prix normal.
Ce rapport de la production à la consommation explique la nécessité et le rôle du commerce dans le phénomène complexe de la richesse. Le commerce ne crée point la richesse, comme le travail; il n’en fait point la valeur, comme la consommation. Ce n’est donc point une fonction absolument essentielle, comme les deux autres, au fait économique de la richesse. A l’cxtrème rigueur, la richesse est possible sans le commerce, du inonienl que le produit est consommé sur place et immédiatement. Le commerce n’intervient que jtour faire tomber les barrières qni séparent la production de la consommation. Tant que les moyens de rapprochement et de communication entre la production et h consommation sont rares, difliciles, périlleux, le commerce est
nE LA DÉMOCRATIE.
une fonction nécessairement indépendante des deux autres, qui va même jusqu’à les dominer et les soumettre à ses exigences. \ mesure que les progrès de l’industrie rapprochent les distances, suppriment les obstacles et les dangers, le commerce tend à rentrer de plus en plus sous la dépendance des deux autres fonctions , à reprendre sa vraie fonction de circulation , à devenir un dépôt ou un entrepôt ouvert à la consommation par la production elle-même , de manière à alfrancliir le travail et la consommation des tributs énormes que la spéculation prélève sur eux.
Mais les charges du travail ne viennent pas toutes de ce côté. Libre vis-à-vis du commerce, il faut encore qu'il le devienne visà-vis de la propriété ou du capital, pour qu’il puisse produire de manière à enrichir le prodneteur, sans appauvrir le consommateur. C’est ainsi que les fonctions de la production, de la consommation et du commerce, ramenées à leurs conditions les plus simples, ne connaîtront plus d’autres lois que celles qui président au rapport des produits et des besoins. Cet idéal économique n’est point la préoccupation des économistes qui fout de leur science la recherche pure et simple des lois de la richesse, abstraction faite des êtres qui produisent et des êtres qui consomment. Pourvu qu’il y ait richesse, production, consommation, il leur importe assez peu que ces faits économi(|ues se passent dans telles ou telles conditions pour les individus. .Mais pour qui fait de l’économie politique une science humaine et sociale, le problème est capital; car le bonheur, la liberté, la moralité des classes laborieuses y sont engagées. C'est dire assez pourquoi la démocratie s’y intéresse.
Pourquoi, malgré les conditions industrielles les plus propices, cet idéal n’est-il pas près de se réaliser? Il faut eu chercher la raison dans la toute-puissance du capital, ce moteur universel de la machine économique. Le capital provoque, suspend, développe, arrête ou ranime le travail, selon ses vues et ses intérêts. Il crée l’atelier, la ferme, l’usine, la manufacture, le magasin, la boutique, la maison d’éducation, la revue, le journal, le cabinet de l’homme de lettres, du savant et de l’homme d’affaires. Travail
OONDITIONS ÉCOXOMIQUF.S
des bras, travail de la plume, scicnre, art, industrie, tout procède du capital, en reçoit l’impulsion et la loi. C’est le trait caractéristique de l’organisation actuelle du travail. Quoi de plus simple, sinon de plus juste, que cette organisation? Le capital, le patron et l’ouvrier en sont les agents. Toute œuvre suppose une pensée, une matière, un travail. C’est l’entrepreneur ou le patron qui conçoit la pensée, le capital qui fournit la matière, l’ouvrier qui fait le travail. Il y a des œuvres où le patron et le capitaliste sont identiques. Il y en a où le patron et l’ouvrier sont une même jiersonne. Il y en a enfin où le patron, le capitaliste et l’ouvrier se confondent ; c’est le travail libre, cas très rare dans l’organisation économique actuelle, et qu’on ne reneontre que dons les œuvres de peu d’importance. Et encore, comme ce genre de travail ne peut supporter la concurrence d’une production faite dans de grandes proportions, avec les ressources puissantes du capital, et surtout du capital associé, le travail indépendant tend à diminuer de plus en plus, avec les progrès de l’industrie et de l’économie politique; et la condition d’ouvrier libre devient de plus en plus dillicile et précaire. La grande industrie des ateliers, des usines, des manufactures, des chemins de fer, des canaux, des mines, est organisée sur le principe de la distinction du capital, de la direction, et du travail. Une armée d’ouvriers, conduite par un étatmajor de directeurs, pourvue d’instruments et payée par une société d’actionnaires, voilà l’idéal de l'organisation actuelle du travail. Cette organisation règne dans tous les grands centres de population; elle envabit la petite industrie manufacturière des villes et des campagnes; elle menace l’industrie agricole que le morcellement indélini de la propriété lui livrera de force, malgré les énergiques répugnances des races agricoles, le jour où l’agricultOre parcellaire comprendra qu’il n’y a pas d’autre moyen de sortir de son impuissance et de sa misère.
11 est naturel qu’un pareil état économique trouve des admirateurs parmi les partisans de la monarchie ou de l’aristocratie. Car il constitue une sorte de pairMal des classes qui possèdent le capital et la science sur celles qui ne possèdent que leurs bras; il
DE LA DÉHOCRATIE.
maintient la dilTérencc profonde des conditions sociales, qui est le principe des sociétés monarchiques ou aristocratiques; il assure à certaines classes la richesse, le loisir, la science, tandis qu'il en condamne d’autres à une vie précaire et misérable, à un travail forcé, à l’ignorance, toutes conditions qui font de l’immense majorité un peuple de mineurs pour lequel une tutelle monarchique ou aristocratique est nécessaire. Les économistes purs peuvent s’en accommoder, en raison de la simplicité et de la pnissance d’une telle machine économique. En la voyant travailler et produire comme elle le fait, accumuler la richesse et transformer le monde, il ne leur vient guère à la pensée de se demander h quel prix pour les travailleurs se fout ces merveilles, et si l’industrie moderne ne renouvelle pas d’une certaine manière l’histoire des pyramides d’Égypte. Et quand parfois la condition de l’ouvrier , leur traverse l’esprit, c’est pour en célébrer la sécurité, eu l’opposant aux inquiétudes et à la responsabilité du patron. Leur optimisme est curieux sur ce sujet. Si l’ouvrier ne peut prétendre au gain qui fait la riebesse, il est assuré contre la perle qui fait la ruine. S’il travaille tout le jour, il dort tranquille la nuit, tandis que le pauvre maître, l’infortuné patron, veille jour et nuit, et porte tout le poids de l’entreprise qui fait vivre l’ouvrier.
La comparaison est ingénieuse, et le tableau peut être louchant. Il faudrait pourtant ajouter que le patron peut toujours vivre, en cas de catastrophe ou de langueur industrielle, en attendant que ses ateliers se rouvrent et que ses machines reprennent leur activité; tandis que l’ouvrier, assuré contre la perte, comme on dit si bien, ne l’est malheureusement par contre le chômage, et par suite contre la faim, puisque sa condition économique comporte diflicilemenl les ressources nécessaires pour vivre, les bras croisés, jusqu’il la reprise du travail. D’ailleurs, l’idylle des économistes conservateurs ne lient pas devant l’hisloire de la réalité. On peut soutenir la nécessité absolue de l’organisation économique actuelle; mais c’est un paradoxe dérisoire que d’en montrer les rigueurs pour le capital, et les douceurs pour le travail. Quant à la nécessité d’une organisation aussi contraira à la justice sociale
LA DiMOCRATlK.
COMIITIOXS ÉCO.NÜMIÜUES '
cl à la démocratie, il faut bien reconnaître qu’elle n’est pas éternelle, si la justice et la démocratie sont autre chose que des rêves de philosophes et de philanthropes. La thèse du stalu quo a eu et aura toujours de nombreux et habiles avocats; elle a résisté aux critiques de ses adversaires; elle a même pu triompher parfois de la faiblesse ou de l’absurdité des solutions économiques que certains novateurs lui substituent : elle est vaincue par la réalité. Plus les conséquences morales, sociales, économiques de la condition actuelle du travail se développent, plus elles écrasent de leur poids la thèse de nos conservateurs. Il est urgent d’aviser.
Mais que faire? Et surtout comment faire? Le statu quo a un grand avantage sur tous les systèmes qui prétendent à sa succession. Il est, il fonctionne, il fait des merveilles, sinon de justice et de bonheur, au moins de grandeur et de richesse. Il a donc pour lui la sanction de l’expérience, et l’autorité des esprits . pratiques. De plus, c’est un système simple, d’une application facile, et qui s’accommode parfaitement à l’état d’incapacité morale et intellectuelle où se trouvent encore les populations ouvrières, dans les sociétés les plus civilisées. L’ouvrier de notre temps, avec sou ignorance, son imprévoyance, ses passions et ses vices, semble devoir être maintenu indéliniment dans la dépendance étroite d’un maître et d’un patron. Travaillant au compte de ce maître ou de ce patron, dans l’organisation écouomi(|ue actuelle, tenu sous sa tutelle ou sous sa surveillance, n’ayant rien à imaginer, à combiner, à diriger, à prévoir, ni pi ojels d’entreprise, ni plan d'exécution, ni chances d’avenir, l'ouvrier n’a pas besoin de cette éducation, de cette instruction, de cette moralité qui rend l'homme capable de responsabilité, de self-goveniment, d’initiative personnelle. Docile et régulier, il reste au service du [talron ; vicieux et indiscipliné, il le quitte de gré ou de force : l’atelier n’en continue pas moins son travail incessant. Il y aurait sans doute queh|ue exagération à dire que ce régime économique s'accommode également de toute espèce d’ouvriers, et que la moralité du travailleur est indilférente au patron, pourvu que la somme de travail fut la même. Les patronsuie sont pas tons de cet avis, et les efforts que
UE LA DÉMOCILATIE.
font les plus éclairés d’entre eux pour moraliser leurs ouvriers ne sont pas entièrement désintéressés. Toujours est-il que la machine industrielle marche, et produit ses merveilles, sous le régime économique actuel, quel que soit l'état moral des classes laborieuses.
Le régime de l’association, substitué au régime du patronage, serait un immense progrès, quant à la dignité, à la liberté, à la démocratie. Un atelier où chacun ne dépend que de tous , où le seul maître est la société elle-même; où toute autorité est élective, toute direction une fonction amovible; où tout ordre personnel n’est que la voix du règlement librement convenu entre tous les membres de cette société; où tout ouvrier est propriétaire et travaille ‘pour soi en travaillant pour tous; où la différence des salaires n’est réglée que sur l’inégale importance des fonctions et l’inégale quantité des œuvres ; quel beau spectacle comparé à la servitude de nos ateliers actuels! C’est la démocratie réalisée dans l’industrie; c’est l’atelier fait à l’image de la grande cité. Un pareil idéal, espoir des amis de la démocratie, n’a jamais été contesté par ses adversaires que comme une utopie impossible à réaliser. C’est qu’en effet le régime de l’association est une œuvre autrement diflicile et délicate que le régime du patronage. Toutes les écoles dites socialistes qui ont prêché l’association n’ont pas rencontré de contradicteurs sérieux, tant qu’elles n’ont fait qu’en montrer les beautés et les vertus. C’est ù la pratique que la critique et l’esprit de routine les ont toujours défiées. Leurs combinaisons économiques, si ingénieuses et si vraies d’ailleurs qu’elles aient paru, n’ont point été trouvées suffisantes pour garantir l’ordre, le travail, la prospérité matérielle de l’atelier.
L’expérience, sans leur donner complètement tort, ne leur a pas donné raison; car la plupart des associations ouvrières ont mal tourné. Cela prouve-t-il quelque chose contre le régime même de l’association’/ On peut le croire quand on prend les exemples en bloc sans les interpréter. On ne le croit plus, du moment que, par une sérieuse analyse, on s’est rendu compte des causes de prospérité ou d’insuccès des sociétés. Tout revient à celte
CO.NUITIOXS ÈCü.NÜMIQLKS
vérité : l'écononiie politique ne peut rien sans la morale ; les plus heureux propédés économiques échouent là où la nature des éléments associés se refuse à l’association. Avec des ouvriers vicieux, la société la mieux organisée échouera, tandis que la société la plus médiocrement conduite réussira avec des ouvriers honnêtes et moraux. Tout le monde a eu raison et tort dans cette question si controversée de l’association. « Elle n’est pas possible, disent les uns; voyez plutôt l’expérience. — Elle est possible, disent les autres; voyez vous-mêmes. » La vérité est que l’association est possible ou impossible, selon la présence ou le défaut de certaines conditions que l’économie politique ne peut fournir. Faites que par l’éducation, l’enseignement, la propagation des bons livres, l’esprit de sobriété, d’ordre, de justice, de fraternité, règne dans l’association; l’atelier devient la terre promise. Laissez-y soufller l’esprit contraire; l’atelier devient l’enfer. Il en est de l’association comme de la liberté. Mieux vaut cent fois la servitude ou l'isolement que la liberté ou la société pour l’ouvrier sans mœurs, sans conscience et sans courage. Au moins l’ouvrier vicieux travaillera sous l’œil du maître et sous l’aiguillon de la nécessité; et s’il s’obstine dans sa paresse et son indiscipline, le maître ou la misère en fera justice. Ce n’est qu’un instrument, dans le travail de la mécanique industrielle, qu’on peut rejeter, s’il devient rebelle à la main qui le dirige et le fait mouvoir. Dans le système de l’association, c’est un citoyen de la petite cité économique qui a ses droits, un copropriétaire qui a ses titres, et qu’on ne retranche pas de la société sans résistance et sans scandale. D’ailleurs, dans toute soctVte où les mauvais éléments dominent, le mal devient la règle, et le bien l’exception. Une pareille association n’est pas viable, quelle que soit la perfection de scs statuts économiques. Supposez, au contraire, toutes les conditions essentielles réunies chez les travailleurs associés; l’entente devient facile , le concert s’établit naturellement entre des volontés animées de sentiments de justice et de fraternité.
Sans doute la morale ne supprimera pas toutes les dillicultés, tous les froissements, tous les conllits trop naturels à la pauvre
DE LA DEMOCDATIE.
humanité. Mais cela a-t-il jamais empêché les hommes de s'associer dans d’autres conditions? Ne voit-on pas les sociétés industrielles et commerciales se former, se maintenir et prospérer entre gens honnêtes et sérieux? Il est vrai que ces honnêtes gens sont des bourgeois, c’est à dire des hommes préparés par l’éducation, habitués par leur genre de vie à comprendre, k soutenir, à débattre pacifiquement leurs intérêts , k céder k la raison et a la justice. Pourquoi les ouvriers ne feraient-ils pas de même , si une autre éducation leur inspirait les mêmes sentiments, si un autre genre de vie leur faisait contracter les mêmes habitudes? Bourgeois et ouvriers sont de la même famille humaine, et ils le savent aujourd’hui. Ils ne se sentent pas seulement les enfants du même Dieu, comme dit le Christianisme; ils se sentent les enfants de la même cité, tous égaux, tous (Vêres, tous appelés k la même vie morale et politique, quand une éducation commune les aura réunis sous le même niveau. Cela s’est vu et se voit encore dans quelques associations ouvrières de notre temps, si incomplète qu'ait été l’éducation de leurs membres, et si grands que soient les obstacles suscités par l’état économique de la société actuelle. Qwe sera-ce donc dans les nouvelles conditions morales et sociales où elles s’établiront? A vrai dire, l’association entre ouvriers, dont parlent tant nos économistes, les uns pour la préconiser, les autres pour la maudire ou la traiter de chimère, est un fait essentiellement moral, non économique. Quand on voudra bien la considérer k ce point de vue , on comprendra qu’elle est une de ces œuvres possibles, mais difficiles, dont il ne faut ni désespérer ni espérer trop facilement.
Si la monalité des membres associés suffit k la rigueur pour rendre possible toute association, on ne saurait méconnaître les difficultés ou les facilités inhérentes k la nature même du travail auquel s’applique le principe d’association. Il est des œuvres qui e.\igent le travail en commun, soit la réunion des ouvTiers dans un même local , soit la convergence de toutes les forces individuelles vers une fin unique, comme le travail de l’atelier, de l’usine, de la manufacture, le service du magasin, l’exploitation
I8G ' COXIHTIOXS fcCOXO.MIQL'F.S
d’un chemin de fer, la fonction de l’enseignement, etc., etc. Le régime de l’association n’est pas seulement possible pour ce genre de travail; il lui est naturel et favorable. Il ne change rien aux habitudes matérielles de l’ouvrier qui s’y livre. Formé au travail commun, dressé à la hiérarchie et à la discipline, il ne trouvera que des avantages et des douceurs au changement de régime, pour peu qu’il y soit préparé par son éducation morale. Au lieu du patron imposé par le capital, un directeur élu par la majorité; au lieu d’ordres tout pcriennels et d’autant plus blessants, l’autorité d’un règlement convenu entre tous; l’intérêt commun substitué à l’iutérét d’un propriétaire ou d’une société de propriétaires; l’atelier, l’usine, la manufacture, l’école, le chemin de fer, etc., etc., passant du maître qui l’exploite à l’ouvrier qui y travaille : qu’y a-t-il là qui ne soit du goût des travailleurs?
Mais il est d’autres œuvres qui s’accommodent du travail isolé, et auxquelles jusqu’ici le régime du travail commun n’a point été appliqué : telle est l’industrie agricole. Que le travail en commun soit possible, même préférable en agriculture, comme en toute autre industrie, c’est ce qui ne semble pas douteux, et ce que l’expérience commence à démontrer, à mesure que la propriété arrive , par le morcellement indélini , à une culture de moins en moins féconde et de plus en plus onéreuse. L’n jour viendra où l'agriculture comprendra la nécessité de l’association , sous peine de revenir à la grande propriété féodale. La division de la propriété, sous le Code civil de la Révolution, n’a eu que d’excellents résultats jusqu’ici pour la culture de la terre, parce que la grande propriété, avant la Révolution, était dans les plus mauvaises conditions sociales et économiques. Si elle produisait peu, ce n’était point en raison de son étendue, mais de l’imperfection des procédés, de l’ignorance, de la servitude et de la misère des classes agricoles. Priver l'homme de sa liberté, c'est lui enlever la moitié de son âme, dit le vieil Homère. T nt que la terre a été cultivée par des mains serviles, elle a peu rendu, quoi que la nature ou l’art ait fait pour elle. En donnant à la société des hommes et à la cité des citoyens, la Révolution a donné à l’agriculture les libres et
DK LA DÈMOCnAlIK.
énergiques travailleurs qui ont fécondé la terre de leur amour et de leur pensée, aussi bien (|uc de leurs sueurs. Mais la division de la propriété a ses limites, au delà desquelles la culture rapporte d'autant moins qu’elle coûte davantage. C’est alors qu’une nouvelle transformation de la propriété devient nécessaire, et qu’après le progrès de la division de la grande propriété féodale, au profit des petits cultivateurs, vient le progrès de la reconstitution de la grande propriété par l’association, au profit de tous, cultivateurs et consommateurs. Ce terme est-il arrivé? Question de fait sur laquelle l’expérience n’a pas encore donné une réponse décisive. Ce qui est sûr, c’est que le morcellement indéfini de la propriété y conduit, et que dans un avenir plus ou moins prochain, il faudra aviser.
Mais ce qui n’est pas moins sûr, c’est la radicale incapacité des races agricoles, leur profonde répugnance pour le régime de l’association. Elles résistent à leur intérêt évident; elles résisteront à la nécessité elle-même, tant que l’éducation n’aura pas changé leurs sentiments et leurs idées. Amants féroces de la propriété individuelle, séparée, murée, travailleurs forcenés dans la solitude, hommes simples et de mœurs honnêtes, économes, prévoyants, mais peu familiers avec les idées générales et les sentiments généreux, par leurs vertus comme par leurs vices, ils sont également impropres à la vie commune, au travail en société, à la propriété indivise, bien qu’individuelle. L’horreur de la propriété commune, que le paysan éprouve à un plus haut degré que toute autre classe, ne serait pas un obstacle au régime de l’association. I.e communisme n’est qu’une des formes de l’association; et ce n’est pas seulement dans le cœur du paysan qu'il soulève d’invincibles répugnances. Ce peut être un idéal réservé pour certaines âmes supérieures ou étrangères à la nature humaine, à peu près comme la vie du couvent pour l’élite de la société chrétienne; mais ce n’est point uu régime qui puisse être proposé par une politique pratique, au nom de la démocratie, à une grande société. Malheureusement toute espèce d’association est du communisme pour le pavsan. Il répugne à toute communauté de vie et de travail, à
CONDITIONS ÉCONOMIQUES
toute poursuite d’un but commun, à tout concours d’efforts, à toute combinaison de forces, à toute fusion d’intérêts. Il ne comprend l’individualité de la propriété que sous la forme de limites dans l’espace. Où son imagination ne voit pas ce signe tout extérieur, il y a confusion , anéantissement de la propriété. Pour lui, propriété commune et propriété matériellement indivise, c’est tout un. La propriété en actions est une abstraction trop forte pour son esprit habitué ù n’en croire que scs yeux sur la réalité des choses. Il faudra du temps, une absolue nécessité, une longue éducation pour lui faire comprendre que la valeur de la propriété n’est pas dans la forme qu’elle affecte, mais dans le revenu qu’elle donne; que la meilleure propriété est celle qui fait vivre; que telle action d’une société de grande culture est une propriété bien plus réelle que tel morceau de terre qui laisse son propriétaire dans un état voisin de la misère, malgré le travail le plus opiniâtre (I). Mais enfin il faudra bien en venir là. Le paysan est un homme, et le régime de l’association, antipathique à scs défauts, à scs préjugés, à sa triste éducation, ne l’est pas, grâce à Dieu, à sa nature. C’est le contraire qui est la vérité. L’association est sympathique , comme la société elle-même , à la nature humaine. L’humanité ne l’embrasse pas par nécessité seulement, mais par goût. Plus la civilisation développe en elle les sentiments, les idées, les instincts supérieurs de son être, plus en un mot elle vit de la vie libre de l’esprit, et plus elle aspire à l’association. C’est pour elle un mariage d’amour autant que de raison.
L’as.sociation complète, dans la production comme dans la
(1) Ce passage n’a pas été incriminé, seulement le ministère public l’a signalé comme entiiclié de communisme. J’avais pourtant mis quelque soin à distinguer la propriété individuelle, bien que matériellement indivise, de la propriété commune, laquelle est absolument indivisible. Pouvais-jc mieux montrer que ma doctrine siu l’association n’a rien à voir avec le communisme?
Par paa'iitlièsc, il est un système d’association qui ne se défendrait pas aussi facilement contre l’accusation de communisme. C’est le système développé par l’auteur de VEi’duction du pa«}>érisme (Louis Bonap.artc), dans lequel l'État intervient pour organiser, enrégimenter, diriger l’association.
consommation, est un idéal qui se réalisera, puisqu’il est vrai, mais qui sera l’œuvre plus ou moins lenlc du temps, de la science et de la morale. Comme toutes les grandes transformations sociales, elle ne se fera pas tout entière tout d'un coup. Elle commencera par les modes les plus simples, et par les choses d’une application facile. On s’associera pour les assurances, pour les dépenses communes, pour le four banal, les fourneaux économiques, pour l’achat d’une machine dont chacun se sert à tour de rôle, pour la construction d’un local destiné à recevoir en dépôt les produits d’une commune ou d’une société, pour toutes les choses dans lesquelles la communauté n’a que des avantages. C'est ainsi qu’on s’habituera, par les e.ssais d’association partielle, au régime de l’association complète, et qu’après avoir expérimenté les bienfaits de ce système dans telle ou telle application spéciale, on arrivera à le pratiquer dans toute sa généralité, et à l’étendre à toutes les formes de l’industrie humaine.
A ce point de vue d’une réalisation progressive, il est des transactions qui, pour n’être pas parfaitement rationnelles, n’en ont pas moins leur intérêt et leur importance. Par exemple, les timides essais d’association qui se bornent à admettre les travailleurs au partage des bénéfices, sinon des pertes, tout en maintenant le droit du capital et la condition du salaire, ne sont point à dédaigner, comme transition li une apjilicatiun plus complète du principe. Seulement ce système mixte (la logique dirait bâtard) a été trouvé jusqu’ici d’une pratique fort dillicile et fort délicate. S’il, atténue l’antagonisme du capital et du travail, il ne le supprime pas, et il complique singulièrement les relations du patron et de l’ouvrier. Tout est possible, tout va toujours avec l’esprit de philanthropie et de charité d’une part, de douceur et de dévouement de l’autre. De plus, tant que l’atelier, l'usine, la manufacture, l’entreprise industrielle quelconque prospère, on marche d’accord, parce que tout le monde trouve son compte dans l’état de choses. Mais change/, les sentiments ou la fortune; ce régime d’association mixte devient une source de dillicultés, de tiraillements et de récriminations entre le patron et scs ouvriers. Si les
CONDITIONS ÉCOXOMIQLES
ouvriers partagent les bénéfices, il semble juste qu’ils partagent les pertes. .Mais comment le pourront-ils, n’ayant pour la plupart que le strict nécessaire pour l'entretien de leur famille? Il est vrai que l’on peut constituer avec la part de l'ouvrier aux bénéfices un fonds réservé pour les mauvais jours de la société, et destiné à supporter les pertes de compte à demi avec le patron. Mais cela suppose toujours que les profits de l’entreprise excéderont les pertes. Dans le cas contraire, qui ne voit que trop souvent la ruine seule sera pour le patron. Il faut beaucoup de philanthropie, ou des chances de prospérité bien assurées, pour que les patrons s’arrangent d’un pareil régime. Ajoutez à cela que, pour peu que la défiance se glisse dans le cœur de l’ouvrier, ce qui ne peut manquer d’arriver, le patron sera perpétuellement exposé au soup(;on de fausse comptabilité, et condamné à la nécessité de tenir ses livres toujours ouverts aux regards de ses ombrageux associés. De sorte qu’examen fait des conditions, il se trouve que ce régime mixte est d’une pratique beaucoup plus difficile que le système plus logique où le patron est remplacé complètement par la société des ouvriers. Cette dernière association est donc le but et le terme de la révolution sociale qui, en assurant à tous la propriété et l’indépendance, doit faire de la démocratie une réalité.
Resterait à examiner les divers modes d’association proposés par les écoles qui ont traité cette grande question. Une pareille étude, quel qu’en soit l’intérêt, excéderait les proportions d'un livre de théorie (I). Sans descendre aux détails de la pratique, il suflira ici d’indiquer le système le plus conforme aux vrais principes de la démocratie. Si l’on néglige les nuances et les simples différences de degré qui distinguent tous ces modes d’association, on pourra les ramener aux trois types suivants : 1“ société où toute propriété est collective; 2" société où toute propriété est indivi-
(1) On nous permettra de renvoyer aux ouvrages qui traitent spécialement de cette matière. Du reste, le sujet est loin d’être épuisé. Il gagnerait beaucoup, ce semble, à être traité par un moraliste qui joindrait aux notions economiques et pratiques nécessaires les hautes lumières de la philosophie.
UE LA ÜÉMOCnATIE.
duclle; ô" société où la propriété est partie collective, partie iiulividuelle. Où la démocratie doit-elle faire son choix?
l^e premier mode d’association est un véritable communisme, où le droit privé disparait entièrement devant le droit social. La société seule est propriétaire. Elle fait à chacun sa part, comme elle l’entend, selon les besoins de l’individu plutôt que selon ses œuvres. Nulle propriété individuelle, pas plus sur le revenu que sur le fonds. La société ne rétribue point le travail de chaque as.socié; elle pourvoit à ses besoins. L’individu ne jieut convertir en .sa propriété ce qui excède la satisfaction de ses besoins. Tout ce qu'il ne consomme pas rentre de droit dans la propriété commune. Telle est la commune icarienne. Telle est aussi, sauf quelques diflérences à l’avantage de la liberté, le phalanstère. Tel semble être, sauf explication, l’atelier social des apôtres de la fraternité. On voit le principe de ce,sy.stème. Les besoins y remplacent les œuvres, dans la répartition des produits; le sentiment y est substitué au droit. La liberté y périt, et avec elle la vraie démocratie. Une pareille sociclé peut être l’idéal de la fraternité; elle est étrangère à la justice. Quand les adversaires de ce "système lui reprochent, en dépit de ses prétentions au progrès économique, de ramener la civilisation au régime barbare de la tribu ou de la commune primitive, il est plus facile de leur répondre par des sentiments que par des raisons.
Le troisième mode d’association est plus libéral, en ce qu’il concilie dans une certaine mesure la propriété individuelle avec la propriété collective. La société seule possède le fonds de l’exploitation commune, terre, usine, manufacture, chemin de fer, maison d’éducation, établissement quelconque. Tout membre qui la quitte, de force ou de gré, perd son droit à cette propriété collective. Mais, d’autre part, il dispose de la rétribution, salaire ou revenu, que la société assure à son travail ; il en jouit comme il l'entend ; il en fait sa propriété, et l’emporte en quittant la société, sans que celle-ci ait rien à réclamer. En un mot, propriété collective, quant au fonds; propriété individuelle, quant au revenu ; telle est la formule de ce système mixte, moins dur que
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le premier, mais encore bien gênant pour la liberté. Car il encliaine l’individu à l’association, comme le serf à la glèbe, en ne lui permettant point d’emporter avec lui sa part de propriété collective. D'ailleurs de pareilles sociétés ont trop besoin de dévouement pour pouvoir se soutenir longtemps contre les causes de dissolution que leur suscite l’humaine nature. I.a propriété commune sera plutôt un dissolvant qu’un lien pour la société. Ne pouvant quitter la société sans y laisser leur part de propriété, les membres associes provoqueront h tout propos, et par tous les moyens, la liquidation de cette société, pour rentrer chacun dans la part qui lui revient.
Le deuxième mode d'association, en conservant la propriété individuelle sous toutes ses formes, semble l’unique système où puisse se mouvoir la liberté moderne. L’individu seul y est propriétaire, propriétaire du fonds aussi bien que du revenu. Le fonds, terre, usine, manufacture, etc., etc., est divisible en actions it répartir entre les membres de la société, selon la mise de cbacun. Le revenu ou produit de l’exploitation en commun est réparti entre eux proportionnellement à la capacité et au travail de chaque individu. Ainsi, dans ce genre d’association, toute propriété reste individuelle; il n’y a de commun que l’exploitation. Le droit est intact; la liberté est sauve; la justice est respectée. Chacun y possède, y jouit selon ses œuvres, et non selon scs besoins. La société sur un fonds de réserve, les associés sur leurs économies, peuvent subvenir aux besoins de ceux d’entre eux auxquels le salaire de leurs œuvres ne pourrait siiHire. Ceci reste un acte de charité, mais ne devient jamais un principe de stricte justice. Nul associé n’est enchainé à la société. Il n’y est lié que jiar un engagement librement contracté, comme il arrive dans tontes lés transactions sociales. Cet engagement rempli, il peut la quitter en emportant tout ce qui lui appartient, sa part du fonds, aussi bien que sa part du revenu. Il la vend à celui »jui le remplace dans l'association, aussi facilement qu'on vend ou qu’on achète les valeurs mobilisables cotées à la Bourse. La société n’en persiste pas moins dans ce double mouvement de va et vient. Le pro-
DE LV DÉMOCnATIE.
blême social de la propriété universelle est ainsi résolu, sans qu'il en coûte rien à la liberté, à riiidépendauce, à la dignité des individus.
Tel est le mode d’association qui convient à la vraie démocratie. Tout autre lui est contraire, quels qu'en soient les résultats économiques, par cela seul qu'il gêne ou opprime la liberté. Dans toute espèce de société, nationale, politique, religieuse, industrielle, commerciale, le problème est toujours le même : concilier le droit individuel avec le droit social. Dans ce rapport réside la justice. L’association trouve sans doute un puissant auxiliaire dans l’esprit de charité et de dévouement; mais c’est la justice qui eu est la loi; c’est la liberté qui en est l’ame. Toutesociété où la liberté individuelle est immolée à l’ordre, à la grandeur, à la puissance, à la richesse générale est radicalement vicieuse. Toute société où le sentiment prévaut sur le droit est fragile et chimérique. Tout socialisme qui ne fait pas avant tout sa part à la liberté, à la justice, au droit individuel, est suspect à la démocratie.
Est-il besoin d’ajouter, eu terminant ce chapitre, que l’association n’a jamais été comprise ici autrement que comme un acte d'initiative individuelle, sans autre intervention de la part de l’Etat que celle de la loi et de la simple police. La transformation du salariat eu association est une révolution essentiellement sociale, dans laquelle la politique ne peut avoir qu’une assez faible part. Ce sera l’œuvre des sociétés elles-mêmes beaucoup plus que des gouvernements; les lois y feront bien moins que les idées et les mœurs (1).
* (1) Ce n’est pas l’avis d’un socialiste autrement impatient que l’auteur de ce livre. • Nous voudrions , dit Louis Bonaparte dans sa brochure de l’eitinctioK dH favpérume , que le gouvernement prit à tâche d’anoblir les 35 millions de Français en leur donnant l’instruction, la morale, l’aisance. • Il faut croire que l’auteur aujourd’hui tout-puissant de la brochure est toujours dans les mômes sentiments, puisqu’il n’a rien changé à son langage dans la dernière édition de ses œuvres. Quelle tâche pour les gouvernements, môme pour ceux qui se font la Providence des peuples! Nous n’en demandons pas tant, nous autres amis de la
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Si l’avenir de la démocratie est tout entier dans l’association, ce n’est point seulement parce que ce régime est plus favorable au bien-être des travailleurs. On peut espérer du seul progrès des institutions économiques une notable amélioration dans leur condition matérielle, sous le régime actuel du travail. La hausse des salaires, la vie à bon marché, en admettant que ces deux phénomènes puissent se concilier, ne sont pas assurément des résultats indifférents à la démocratie. Ils assurent à l’ouvrier une vie plus douce, plus indépendante, et lui promettent la propriété, s’il est assez sage pour être économe, mais l’expérience ne le prouve que trop; l’ouvrier dépense généralement en proportion de son gain, l’ouvrier des villes s’entend. L’éducation sans doute pourra le rendre plus prévoyant et plus maître de ses désirs. .Mais rien n’égale, sous ce rapjiori, l’heureuse influence de l’association. L’associé n’a point, comme le salarié, à travailler pour devenir propriétaire; il l’est tout d’abord. Il l’est, non pas d’une propriété collective, ce qui le toucherait peut-être médiocrement, mais d’une propriété individuelle , bien qu’exploitée en commun. Ajoutez à cela qu’il travaille en commun, et que toute vie, toute œuvre collective, chez l’homme, .se distingue par une émulation de dignité et d’activité qui manque à la vie et au travail isolé. C'est donc pour des raisons bien supérieures aux considérations économiques que la démocratie tient à l’association. \ scs yeux, celleci vaut surtout comme principe de moralité; car elle développe, en l’homme, toutes les vertus de la sociabilité, la sympathie, le dévouement, le respect de soi-même, le sentiment de l’honneur, le goût de l'égalité selon la justice, l’instinct de l’ordre, toutes choses qui ne trouvent pas dans le salariat un auxiliaire aussi puissant, alors même que ce régime promettrait le bien-être à» l’ouvrier.
La transformation des salariés en associés est , on l’a vu dans un chapitre précédent, la grande révolution sociale d’où la démoliberté et de la démocratie, bien convabicus que le goiivcrneincut ne peut pas tout faire, et qu’il faut laisser la plus grande part de cette œuvre à l’initiative dc.s individus et à la puissance des associations libres.
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cratie attend son salut. .Mais, bien que cette révolution soit un fait moral plutôt qu'économique, il faut reconnaitre -qu'elle n'est guère possible sans certaines conditions matérielles que l’économie politique seule peut assurer à l’association. Il en est du travail associé comme du travail isolé : s’il continue à subir la loi du capital, il ne donnera au travailleur ni aisance ni liberté. L’ouvrier sera libre dans l’atelier; il y sera chez lui, ce qui est bien quelque chose. En outre, l’association, en combinant les forces individuelles, peut réussira augmenter les produits du travail, tout en réduisant les frais d’exploitation. Mais si l’ouvrier est libre, l’association ne le sera pas; elle restera à la merci du capital, qui fera ses couditiuus au travail, comme par le passé. D’une autre part, le tribut que prélève actuellement le capital sur le travail est trop lourd pour que l’association elle-même, avec toutes les vertus qui lui sont propres, puisse prospérer dans de telles conditions. Le problème économique par excellence, la question du capital reste donc entière, avec la nouvelle comme avec l’ancienne organisation du travail. Rien n’est fait pour l’alfrancbissement du travail et le bien-être des classes laborieuses, tant que ce problème n’est pas résolu. Or, toutes les solutions projKtsées par les diverses écoles politiques ou économiques, peuvent se ramener aux deux suivantes : 1° suppression ou réduction légale; suppression ou réduction économique du capital.
Supprimer ou réduire légalement le capital est une de ces solutions violentes et révolutionnaires <|ue la justice ne conseille jamais, alors même qu’elle en approuve le principe, que l’économie politique ne goûte pas du tout, que la politique seule peut inspirer dans certaines crises sociales où le salut public semble la loi suprême. .Mais il faut avant tout s’expliquer sur ces mots : suppression, réduction du capital. Il ne peut être ici question ni de la suppression, iii de la réduction delà propriété comme telle, c’est à dire comme droit personnel, imprescriptible, inviolable partout et toujours. H ny a pas de droit contre ce droit, pas plus que contre tous ceux que l’iiommc tient de sa nature et de sa destinée. La société n’existe que pour assurer le respect et l’exer-
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cice de ses droits. Toute atteinte au droit de propriété reçoit un uom bien connu dans les législations liuinaines; c’est un vol, une con/iscalioH. Il n’y a pas de révolution, si radicale que soit sa mission, si grand que soit sou Lut, qui puisse se permettre de pareilles mesures sans encourir ces flétrissantes qualifications.
Mais la propriété, droit absolu et tout personnel en ce sens, devient un droit relatif et social , par rajiport à la société qui en fait eu partie la valeur. C’est ainsi qu’une propriété quelconque, terre, usine, machine, argent, devient un capiial proprement dit. Le capital est la propriété, en tant qu’elle est susceptible d’un revenu, d’un rapport, d’un intérêt. Alors la propriété passe à l’état de fait social, et tombe dans une certaine mesure sous l’empire de l’État et de la loi. Cette distinction de la propriété et du capital, aussi familière aux légistes qu’aux économistes, est consacrée par le spns commun. Ainsi , on trouve tout simple que l’État intervienne pour fixer le taux légal de l’intérêt, ,et l’on ne croit pas généralement que ce soit porter atteinte au droit de propriété. Il est vrai que l’écononiic politique n’approuNt; pas cette intervention de l’Étal; elle soutient le droit absolu du capital, comme elle soutient la liberté illimitée des transactions commerciales. .Mais l’économie politique n’est point la justice; elle ne repousse pas l’intervention de l’État comme injuste, mais comme incflicace, ou même nuisible aux intérêts sociaux que l'État prend sous sa protection. Donc, un décret qui réduirait l’intérêt de l’argent, pourrait être attaqué comme inopportun, nuisible, inapplicable; il ne serait point cependant une atteinte directe à la propriété. La fixation légale du taux de finlérêt n’esl-elle pas accueillie comme une mesure parlailemeul simple et juste, quand elle répond à l’état économique d’une société? De même, un décret qui, moyennant indemnité payée annuellement par les nouveaux propriétaires, exproprierait la propriété foncière au profit de ceux qui la cultivent , pourrait être une mesure d'une extrême yravité, et même d’une souveraine injustice, si elle devait entraîner la ruine des propriétaires expropriés; mais, en principe, elle ne constitue pas plus une atteinte au droit de propriété qu'une expropriation quel-
conque pour cause d'utilité publique. Si celte mesure était nécessaire au salut de la société, et quelle apparût comme une transaction urgente entre des intérêts et des passions dont la lutte menacerait l’eûcistence de l'ordre social; si, d’autre part, l'indemnité était convenable et sûre, de manière que le droit de propriété restât intact, comme dans les cas d’expropriation légale, un pareil décret aurait la justice extraordinaire d’une grande mesure de salut public (1).
(1) Ceci u’est qu’une hypothèse, uniquement posée pour constater le droit social, dans le cas impossible où le salut de la société réclamerait cette exiension du droit d’expropriation, pour cause d’utilité publique, et fonncllcment réfutée dans les pages 199 et 200. Elle n’en a pas moins servi de base au chef d’accusation concernant l’attaque au principe de la propriété, principe proclamé et défendu en vingt endroits du livre.
Je suis de ceux qui espèreut dans la science économique et dans l’œuvre du temps beaucoup plus que dans les mesures politiques, révolutionnaires ou gouvernementales. Louis Bonaparte était d’un autre avis quand il écrivait sa brochure sur Yejctinction du paupérisme, et proposait son projet des colonies agricoles. • Il y a en France, d’après la statistique agricole officielle, 9,190,000 licctarcs do terres incultes qui appartiennent soit aux gouvernements, soit aux commîmes, soit à des particuliers. Ces landes, bruyères, communaux, pâtis, ne domient qu’un revenu extrêmement faible, 8 francs par licctare. C’est un capital mort qui ne profite à personne. Que les Chambres décrètent que toutes ces terres appartiennent de droit à l’association ouvrière, sauf à payer annuellement aux propriétaires actuels ce que ceux-ci en retirent aujourd’hui. •
Ici ce n’est plus une hypothèse abandonnée par l’auteur, ni une théorie abstraite sur le droit social dominant le droit individuel, ni un expédient héroïque appliqué au salut d’une société qui serait près de mourir d’une guerre sociale. Proposer de mettre la main sur une aussi notable partie de la propriété foncière, malgré la résistance inévitable des communes et des particuliers, cela ne dénote pas un respect servile du droit de propriété.
L’empereur Napoléon III, il faut lui rendre celte justice, n’a point oublié, en ceci, les idées du prince Louis Bonaparte. Il vient de commencer l’exécution de scs projets de prétendant, en expropriant les communes qui ne voudraient ou ne pourraient défricher les terres incultes de leurs communaux.
Eufin il a paru, sous le gouvernement actuel, une brochure sur les locataires de Paris, où l’auteur ne propose rien moins que d’exproprier tous les propriétaires des maisons de Paris , moyennant une rente sur l’Etat, et de faire
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Salus jiopuli, suprema lex cslo! Voilà, dil-on, lu justice inunole'e à la nécessité. C'est ici qu'il faut s’entendre. La loi du salut public ne justifie, en aucun cas, la moindre atteinte aux lois de la justice et de la morale éternelles. On l’a dit avec une profonde raison , une société qui ne pourrait être saucée qu'au prix de la diqnité morale, de la conscience, de la liberté, de la propriété, ne vaudrait pus un tel sacrifice, fût-elle grande comme l’Humanité. Le droit de propriété individuelle est aussi naturel, aussi imprescriptible, sinon aussi saint, que le droit de penser, de parler et d’agir. Mais comme tout droit, il a ses limites dans le droit d'autrui, du moment qu’il devient un fait social. Quand la loi réprime la calomnie, la licence, le désordre, le vol, l'homicide, elle ne porte mullemenl atteinte aux droits de l'homme. Il en est de même du droit de propriété, il est aussi réel que tout autre, sans être plus absolu. Lorsqu’une propriété gêne la circulation, nuit à la santé publique, contrarie d’une façon quelconque l’intérêt général, l'État, la Société, si l’on aime mieux ce mot, exproprie le possesseur, et nul ne voit dans celte mesure légale une violation de la propriété. C’est donc que nul ne regarde le droit de propriété comme absolu. De même, s’il était prouvé que la misère et la servitude de l’immense majorité d'une société tiennent à l'exploitation du travail par le capital, celle société aurait parfaitement le droit, non de supprimer le capital en tant que propriété, mais d'en réduire l'intérêt au taux nécessaire à l'alfranchisscment du travail. Si le propriétaire a son droit de propriété, l’ouvrier a son droit de vivre, qui n’est pas moins sacré que l’autre sans doute. Que le premier fasse valoir sa propriété comme il l’entend , rien de plus juste, poun u que le travail de l'ouvrier n’ait jias à en souffrir au point d’être voué à ta misère; car alors l’usage devient abus, et la société a le droit et le devoir d’intervenir, surtout si c’est l’immense majorité qui soujfre de cet abus. La société, d'ailleurs, aurait d'autant plus ce droit que, le droit de propriété ayant pour principe le tra- V x-ail, il serait absurde que la conséquence pût réagir sur le principe,
la ville clle-mémc propriétaire iinitiuo de toutes ces maisons, au profit et à la grande satisfaction des locataires. Cette brochure n’a point été saisie et a eu deux éditions.
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au point d'en paralyser l’énergie. Enfin elle aurait encore ce droit à un autre titre : c'est que toute propriété vaut dans la société et par la société, et qu'il est tout simple qtie celle-ci conserve un droit sur la propriété dont elle fait en partie la valeur (1).
Ce n'est donc pas la-justice qui est le côté faible des mesures de salut public proposées par les politiques purs contre ce qu'on appelle en langage révolutionnaire la tyrannie du capital. Le droit de la société sur la propriété ne peut être mis en doute. Elle ne l'a jamais abdiqué; elle en a usé et en usera toujours, dans une certaine mesure. La société na pas te droit de supprimer la propriété indh iduelle, parce quelle n'a pas le droit ni le pouvoir de changer la nature humaine, dont la propriété est un besoin indestructible; mais elle a le droit de la modifier, de l’accommoder à ses progrès et à ses nécessités (2). Le côté faible des mesures légales, dans les choses de
(1) Dans cette discussion si calme et si grave, le ministère public a vu un appel aux passions populaires. Que dira-t-il donc des phrases suivantes : • L’mduslrie, cette source de richesse, n’a aujourd’hui ni règle, ni organisation, ni but. C’est une macliine qui fonctioime sans régulateur ; peu lui importe la force motrice qu’elle emploie. Broyant également dans scs rouages les hommes comme la matière, elle dépeuple les campagnes, agglomère les populations dans des espaces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps, et jette ensuite sur le pavé, quand elle n’en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrilié pour l’enrichir leur force, leur jeunesse, leur existence. Véritable Saturne du travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort. • (6£»rrc.* de Napoléon III, liv. Il, p. 112.)
Et cette phriise si menaçante pour la bourgeoisie : • La classe ouvrière ne possède rien; il faut la rendre propriétaire... Elle est comme un peuple d’ilotes au milieu d’un peuple de sybarites. ■ Cela parut si fort à la Cour que le président demanda le nom de l’auteur à l’avocat qui avait fait ces citations.
Langage de prétendant, dira-t-on. — L’empereur s’en est souvenu dans le discours de Bordeaux, où il dit, en parlant des classes populaires : • Le peuple qui, au milieu de la terre la plus fertile , peut à peine jouir de ses produits de première nécessité. «
Et après de telles paroles on viendra nous dire que nous faisons appel uux passions.
Quis tuberil Gracchos de seditionc quereutes?
(2) Dans cette doctrine , qui n’est autre chose que la subordination du droit individuel au droit social, on a vu tme atteinte au principe de la propriété.
COMIITIO.VS ÉCONO.MIQLK>
ce genre, c’csl la pratique. Ces sortes de révolutions écononiiqueSj laites 5 coups de décrets, alors même quelles sont justes et nécessaires, ont le double inconvénient de ruiner brusquement de nombreux intérêts, et de provoquer des réactions qui ne laissent le plus souvent pas de traces des réformes décrétées. I.es transformations de ce genre sont l’a'uvrc du temps et d’institutions économiques dont l’action est d’autant plus sûre qu’elle est plus lente. Il en est de ces réformes comme de celles du langage : les décrets des parlements ou des despotes n’y peuvent pas plus que les arrêts des académies sur l’introduction ou l’exclusion de certains mots. I.cs lois politi(]ues n’ont jamais prévalu contre les lois écouomicpies. La Hévolution française a pu supprimer d’un trait de plume des privilèges tombés en désuétude. Une nouvelle Constituante, si radicale et si énergique qu’elle fût, ne pourrait, par un simple décret, sup|)rimer ni même réduire l’intérêt de l’argent, exproprier la classe des propriétaires non cultivateurs, si, d’ailleurs, les progrès économiques des travailleurs industriels et agricoles n’avaient de longue main préparé ce résultat. Comme le décret de suppression ou de réduction ne donnerait pas en même temps au travailleur les moyens de se suHirc à lui-même, le travail resterait à la merci du capital, <|ui saurait bien trouver des expédients ]tour éluder la loi. Kt si la loi était exécutée dans toute sa rigueur, ce serait bien pis encore; car le cajiital , n’ayant d’autre emploi que celui que lui conseillerait la charité évangélique, ennemie du prêt à intérêt comme la loi révolutionnaire, se déroberait au travail.
Qu’eùt-on dû dire d’un discours prononcé (en 1S57 ou 1S.5S) à la rentrée des chambres de la cour de Paris, par un avocat général de grand mérite, M. Labeaume, aujourd’hui président à la cour de Montpellier. Dans ce discours, le magistrat professait une doctrine fort dangereuse , en effet , pour le droit de propriété individuelle. 11 renouvelait la fameuse maxime de Louis XIV, appuyée, comme ou sait, sur l’opinion des évéques : ■ Tout ce qui se trouve dans nos États nous appartient au meme titre. •
Je suis loin de penser que le magistrat de notre temps entende l’application de cette maxime comme le grand roi et ses évéques. Mais il n’en a pas moûis maintenu le principe.
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et laisserait la révolution économique se consumer dans l’impuissance et la misère. D une autre part, comme le décret d’expropriation viendrait sur[trendre une population agricole incapable d’association , ce puissant moyen de féconder la terre et d’en décupler le produit par l’application des procédés de la grande culture, les travailleurs entre les mains.desquels passerait la terre ne pourraient faire face en même temps aux frais de culture, h l’entretien de leur lamille, et au payement régulier des annuités destinées à éteindre successivement leur dette. Banqueroute ou impuissance, iniquité ou misère, telle serait ralternative à laquelle aboutirait le coup d’État tenté soit contre le capital, soit contre la propriété foncière.
C’est donc à l’économie polititpie, et non à la politique, tpril faut recourir pour ce genre de réformes. .\u lieu de supprimer ou de réduire légalement l’intérêt, il serait mieux de rendre, par des institutions économiques, le capitale inutile, ou du moins plus accommodant pour le travail. C’est le but qu’aujoiird’bui poursuit la science, par l’organe de tous les économistes qui voient le mal et cherchent le remède. Ce remède ne peut être que dans l’organisation du crédit : là est la solution pacilique et eflicace du problème économique. Créer des institutions de crédita bon marché pour le travail, tel est le sûr moyen d’affranchir le travail de la ^ tyrannie du capital, sans que celui-ci puisse crier à l’injustice et à la violence. Que l’initiative de ces institutions vienne de l’État, ou des individus réunis en sociétés puissantes, peu importe, pourvu qu’elles se fondent, s’organisent et fonctionnent. Mais sont-elles possibles? Il semble, au premier abord, qu’elles ne le seraient qu’à grand renfort de philanthropie. Or, tel ne peut être le ressort des institutions de crédit. Il faut des capitaux pour les fonder, et chacun sait que le capital est peu philanthrope de sa nature, f'our l’attirer, l’appât du gain est un mobile autrement puissant que la charité évangéli(|ue. On ne peut donc compter sur l’initiative des individus. Quant à l’État, il est naturellement plus désintéressé; mais il ne peut se ruiner pour créditer le travail. Comment se tirer de là?
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S’il y avait un moyen de supprimer tout net le capital, sans violence et sans bruit , sans que gouvernement ni révolution eussent à s’en mêler, ne serait-ce pas le triomphe de la science économique? On a cru avoir trouvé ce moyen dans l’institution des banques d'échange. Telle est l’organisation actuelle du crédit, que le travailleur ne peut attendre le moment favorable pour la vente de ses produits, faute d’une valeur immédiatement échangeable qui puisse lui servir de monnaie pour l’achat des choses dont il a besoin. Voilà ce qui le force, soit à vendre précipitamment et h moindre prix, soit à travailler pour le compte d’un patron ou d’un commissionnaire qui lui fait des commandes. Dans les deux cas, le capital prélève un tribut sur le travail de l’ouvrier. Or, comment remédier à cet inconvénient? Eu créant pour l’ouvrier cette monnaie qui lui fait défaut. Il suflit pour cela de s’entendre entre ouvriers d'industrie différente. Voici des produits de diverses especes, viande, pain, vin, sel, savon, souliers, habits, chapeaux, etc., etc., etc. Le boucher, le boulanger, le marchand de vin, le tailleur, le cordonnier, le chapelier qui ont produit ou possèdent tout cela, ne peuvent pas toujours échanger leurs produits selon leur convenance et pour la satisfaction immédiate de leurs besoins, comme cela se faisait à l’âge d’or du commerce et de l’industrie. Le boucher ne livrera pas sa viande, ni le boulanger son pain, s’ils n’ont pas besoin immédiatement, l’un de pain et l’autre de viande; les autres feront de même. Il faut donc un signe général qui représente également toutes ces valeurs, une véritable monnaie. Mais qu’importe que ce signe soit de l’argent, un billet de banque, un billet de commerce, pourvu qu’il permette d’opérer l’échange désiré? C’est le résultat qu’on obtient au moyen de bons émis par les échangeants, sur l'estimation des produits encore en dépôt ou en magasin. .Sans doute, comme la valeur exacte d'un produit quelconque ne peut être fixée que par la vente ellemême, on est réduit à une estimation vague et tout à fait approximative, quand il s’agit de représenter ces produits par une certaine quantité de bons. Il faut alors faire la part large aux causes de dépréciation, et réduire la valeur de ces produits à sou minimum.
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de peur que rémission des bons n’en dépasse la valeur réelle. Mais cette précaution prise, rien n’empécho de se servir de ces bons comme de toute autre monnaie. Voilà donc un moyen d’échange trouvé, sans recourir à la caisse du banquier ou à la bourse du patron. De cette fai-on, l’ouvrier peut attendre l’acheteur, et travailler pour son propre compte, puisqu’il a toujours une monnaie à sa disposition pour l’achat des objets dont il a besoin. Tel est le but de ce qu’on appelle une banque d’échange. Dès lors la fonction du capital devient inutile; la banque d’échange, bien autrement ellicacc ipie toutes les mesures révolutionnaires ou gouvernementales, le su|)prime radicalement : le problème économique est résolu.
I.’est-il véritablement? Bien que cette institution n’ait pas encore fonctionné assez sérieusement pour qu’on puisse en apprécier la valeur prati(|ue, il est facile d’en saisir la vertu et l’insulïlsance. Il est très vrai que la banque d’échange, telle qu’on vient de la définir, remplit une fonction utile et importante, celle de soustraire le travailleur à la nécessité immédiate d’une vente à prix réduit, pour vivre et faire vivre les siens. Si l’expérience n’a point encore vérifié ce résultat sur les banques d’échange proprement dites, elle l’a fait sur des institutions de crédit analogues. En Angleterre, aux États-Unis, en Allemagne, en France tout récemment, dans tous les pays où le grand développement des allaires rend nécessaire la plus large organisation possible du crédit, l'institution des tcarranis est en pleine vigueur. Le ^varrant, c’est à dire le récépissé délivré aux commerçants au moment où ils font déposer des marchandises dans un dock ou entrepôt, et constatant la valeur des marchandises déposées, est un effet négociable comme une lettre de change. S’il n’a pas la même destination que les bons de la banque d’échange, il a absolument le même caractère et la même fonction. Il permet aux commerçants de faire face à leurs engagements, sans recourir à une vente précipitée et désastreuse, parfois impossible, de leurs marchandises, de même que le bon d’échange permet aux ouvriers de satisfaire à leurs besoins, avant la vente de leurs produits. La pratique et
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l’utilité reconnue des warrants peuvent faire préjuger de la pratique et de l’utilité des baiicpies d’échange, même avant toute application sérieuse de cette dernière institution.
.Mais de là à une solution complète du problème économique, il y a encore fort loin. La banque d’échange, comme l’indique son nom, a pour fonction de remplacer le capital pour Yéchange, non pour la fabrication des produits. Ces bons qu’elle remet à l’ouvrier, sur le dépôt des produits, supposent le travail accompli. Or la plus grosse didiculté, dans li; problème économique, n’est pas de trouver les moyens d’échanger les produits sans l’assistance du capital ; c’est de trouver les moyens de produire sans cette assistance. .Vlïraiichir le commerce est une grande chose; afl'rauchir le travail en est une plus grande encore. La baii(|ue d’échange affranchit le ct^imcrce, mais non le travail; c’est une institution purement commerciale. Que si, lui attribuant une vertu qu’elle ne peut avoir, on essaye de l’étendre au travail lui-même, on se heurte contre l’absurde et l’impossible. Il est toujours possible d’émettre, sur des produits réels, des bons qui soient de véritables billets de commerce, parce qu’il y a là une valeur positive, sinon précise. Mais comment faire cette émission, ainsi que le veulent quelques uns, sur des produits à venir, sur de simples facultés de travail? Cela est tout à fait impossible. On répond (}ue la spéculation le fait tous les jours. Cette réponse est la meilleure réfutation du système. La spéculation a ses bons et ses mauvais côtés. Elle est pour l’indusirie, pour le travail, pour le commerce, une force et un danger tout à la fois. Si elle féconde et développe les véritables valeurs industrielles et commerciales, elle crée des richesses factices qui amènent les crises et les catastrophes. La spéculation vit de génie, de hasard, et d’autre chose encore que les scandales de la Bourse dispensent de nommer. Rien de tout cela ne convient à une institution sur laquelle reposent le travail et la vie du peuple. Tout ce qui ressemble à un jeu eu doit être sévèrement exclu.
Est-ce à dire que toute institution de ce genre soit impuissante pour la production? Ce serait aller contre la logique et contre
l’expcriencc. L’écouomic politique la plus pratique reconuait la distinction du crédit réel et du crédit personnel. Si le jiremier repose sur des valeurs réelles, le second est fondé sur des valeurs probables, telles que l’aptitude morale ou professionnelle de l’emprunteur, sans aucune garantie positive. Différentes institutions de crédit mutuel fondées sur ce principe fonctionnent en Europe, particulièrement en Belgique et en Allemagne. Ainsi l’Union du crédit de Bruxelles a pour objet de procurer aux travailleurs de toutes les classes les capitaux nécessaires, dans la limite de leur solvabilité matérielle et morale. Deux institutions de même nom, à Liège et à Gand, ont le même objet et reposent sur les mêmes principes. Il s'agit d’étendre cette institution à toute la Belgique, en fondant une association universelle qui comprendrait toutes les industries. Si le principe du crédit mutuel réussit dans de modestes proportions, on ne voit pas pourquoi il échouerait sur une plus vaste échelle. En tout cas, la chose est assez importante et offre assez de chances de succès pour être tentée. Et si elle réussit en Belgique dans ces conditions, elle se répandra bien vite en Angleterre, en France et en Allemagne. Déjà, dans ce dernier pays, de généreux efforts ont été tentés pour fonder le crédit populaire. I.es banques d’avances, ou banques du peuple, y ont pour objet de rendre créditable l’ouvrage à exécuter, c’est à dire ce qu’on pourrait appeler, en termes d’économie politique, la force ouvrière. Ces banques sont fondées sur ce principe : que les mauvaises chances, réparties sur un grand nombre, se font à peine sentir. Par conséquent, agglomérées, les forces ouvrières méritent un crédit qu’elles n’obtiendraient pas isolées (1).
.Mais toutes ces institutions, reposant sur la mutualité, ne peuvent faire sentir leur bienfait qu’aux sociétaires. Elles ne s’adressent point au public, et ne dépassent jamais la portée d’associations plus ou moins nombreuses. On ne peut donc y chercher la formule générale du crédit populaire. D’ailleurs, ne
(1) La banque ne prête qu’à scs sociétaires. Chacun est soumis à un droit d’admission de 6 francs, et à une cotisation mensuelle de 25 centimes.
CONDITIONS ÉCONOMIQUES
faul-il pas que ces banques elles-mêmes emprunlent pour prêter? Et, comme elles ne peuvent prêter qu’à un taux plus élevé que le taux (le l’emprunt, si modéré qu’il soit, le capital pèse toujours de tout son poids sur le travail. Les institutions de ce genre assurent le crédit, mais non le crédit à bon marclic, ce qui est la première nécessité du travailleur dans une démocratie. A-t-on trouvé des institutions economiques, autres que les banques d’érbange, qui donnent au travail les moyens de se passer entièrement du capital? C’est ce dont il est permis de- douter. En trouvera-t-on? Cela ne semble pas impossible à priori, bien qu’il y ait peu d’économistes qui l’espèrent.
En attendant ce moyen béroïque ou merveilleux, n’y a-t-il rien à chercher, rien à faire? Personne ne le pense. Pouvoir se passer tout à fait du capital serait un coup de fortune pour le travail. Mais si l’on savait lui trouver les moyens d’en réduire indéfiniment les exigences, ne serait-ce pas déjà lui rendre un grand service? Il est très vrai que la philanthropie n’est point un ressort économique, et qu’il y aurait plus que de la candeur à demander aux capitalistes et aux banquiers qu’ils se ruinent pour le bonheur de l’Humanité. Mais la question est de savoir si, par de certaines combinaisons financières, il n’est pas possible de concilier les intérêts du capital et du travail. Demande/, aux capitalistes et aux banquiers actuels de prêter à bon marché au travail; ils vous riront au ne/, et vous renverront à rarithméti(|ue pour vous apprendre que, déduction faite des frais et des risques, ils feraient un métier de dupes, s’ils réduisaient leur taux d’intérêt. Cela est vrai ; mais pourquoi ? Parce que les banquiers empruntent pour la plupart l’argent qu’ils prêtent, et aussi parce que la concurrence réduit généralement à des limites étroites le développement de leurs affaires. On en cite, sans doute, qui opèrent sur une grande échelle; mais aussi l’on |>eut juger des énormes bénéfices par les fortunes colossales qu’on leur voit faire. Ensuite, quels que soient l’étendue et le nombre de leurs opérations, le taux élevé auquel ils empruntent ne leur permet pas de prêter à bon marché. Mais change/ les conditions du crédit; suppose/ une banque fon-
(lée sur une association de capitalistes qui n'y versent que leurs propres fonds ; ne pourrait-elle pas, tout en prêtant à un taux réduit, à 2 ou .î pour ItX) par exemple, retrouver ses avantages dans le très grand développement d’affaires que lui assurerait le bon marché, exactement de même qu’une puissante maison de commerce trouve moyen, en vendant à prix réduit, de faire de plus gros bénéfices en définitive que les petiies ou moyennes maisons qui vendent plus cher? Ici l’analogie est encourageante, et résout bien des objections. On ne peut dire que les frais de gestion augmentant en proportion du développement de l’institution, la science tourne dans un cercle vicieux ; car la même objection j>eut être adressée aux maisons de vente à bon marché qui la réfutent par l’expérience. Ce qui est vrai, c’est qu’une pareille organisation du crédit ne comporte point la concurrence, et tend à la fusion de toutes les petites banques en une Banque unique et universelle, ou du moins en un très petit nombre de grandes banques fonctionnant sur une assez vaste échelle pour compenser le crédit à bon marché par le nombre et l’importance des affaires. .Mais où serait le mal? Qui s’en plaindrait, sauf la foule de banquiers, capitalistes, prêteurs habitués à rançonner le commerce et l'industrie? Les petites banques et les petits capitaux feront comme les petites maisons de commerce; ils disparaîtront ou s’absorberont dans les grands établissements financiers. Voilà un des moyens proposés par l’économie politique pour la réduction progressive et paciliquc de l’intérêt. Il est possible que le monde linaucier, où les sentiments philanthropiques et les idées démocratiques ne dominent pas, ne se presse point de répondre à l'appel de la science. Mais, à défaut de vues généreuses, n’y a-t-il pas dans la grandeur de l’entreprise de quoi tenter le génie de la spéculatiou? Le principe d’association, qui n’a jusqu’ici montré sa puissance que dans le monde de la haute finance et de la grande industrie, restera-t-il sans force devant des intérêts bien plus généraux et plus légitimes? La Société elle-même, avec ou sans l’impulsion de l’État, trouvcra-t-cllc dans son sein un fonds suffisant de richesses immobilières et mobilières pour fonder une institution
coxnmoxs ècoxomiques
de crédit qui, sans porter atteinte à aucune liberté, prendrait, à un moment donné, le caractère d’une mesure de salut public? Il est permis de l’espérer.
Telle semble être la vraie solution du problème économique. L’industrie agricole n’a pas moins besoin du crédit à bon marché ()ue l’industrie manufacturière. Avec cela et l’association , elle peut se passer des décrets de la politique. Au lieu d’un décret d’expropriation générale des propriétaires fonciers au profit des travailleurs, mesure violente et révolutionnaire, supposez le système de l’association en vigueur, et prospérant sous les seules lois de l’économie jmlitique et de la liberté; tout naturellement la main-d’œuvre deviendra de plus en plus rare et plus ebère, au point que le propriétaire non-cultivateur trouvera son intérêt à vendre sa propriété à qui la cultive. Ainsi s’accom|)lira sans violence, sans secousses, sans grave perturbation des intérêts, la grande révolution qui doit faire passer toute la propriété foncière entre les mains qui la cultivent. Qui aura le droit de s’en plaindre, alors même qu’une pareille transformation nuirait à de nombreux intérêts? Il n’y aurait point là d’atteinte directe ou indirecte, soit à la propriété, soit à la liberté '.
(1) C’est l’opinion d’un publiciste qui n’est pas suspect de socialisme. « A présent, passes dans les eampagnes, C’est là que l’on voit le paysan, cet infatigable ouvrier des champs, s’im]>lantcr dans la terre qu’il lurosc de sessueurs, et opérer par le travail la conquête pacifique du sol. Il prend .aux heures du jour tout ce que la force liuniaine peut donner au labeur. Il dispute au besoin tout ce que l’homme peut se refuser à lui-même sans épuiser son courage. Puis, il livre tout cela à la terre; et la terre le lui rend avec usure; car elle se donne à lui avec amour, et elle lui est propice par sa fécondité. Il y a beaucoup de départements oh les fermes disparaissent, et où ce sont les fermiers qui les achètent, possédant désormais pour eux-mêmes ce qu’ils possédaient auparavant pour autrui. Dans CCS contrées, quiconque ne cultive pas jKuir soi (il veut dire sa propriété), ne saurait trouver des fermiers qu’a des conditions si désavantageuses, que la propriété devient un fardeau ruineux. Que fait alors le propriétaire? Il vend sa ferme en détail, et les cultivateurs qui n’eu voulaient pas à titre de bail, se précipitent en foule pour acheter le fonds à des pri.v élevés, .\insi disparaissent, tout à la fois, et la ferme et le propriétaire non cultivateur de cette ferme. Tout le monde y gagne : le paysan, puisqu’il passe de Tétat de fermier à celui de propriétaire ; le pro-
DE LA DÉMOCDATIE.
Quoi qu'il eu soil, la révoluliou sociale qui doit affranchir le travail et changer la condition du travailleur, est une nécessité de la démocratie. S’v refuser, tout en se proclamant démocrate, serait vouloir le principe sans la conséquence. La logique veut qu'on accepte on qu’on repousse les deux choses à la fois. Quiconque croit à l’avenir de la démocratie, doit croire la transformation économique qui en est la condition. Comment se fera cette transformation? ^’ul ne le sait positivement. Le but est nécessaire; les moyens sont contingents. La science a déjà révélé à la démocratie quelques-uns de ces moyens, depuis que l’économie politique est entrée dans les voies ih\ socialisme. Elle lui en révélera encore hièn d'autres, à mesure qu’elle approfondira les (juestious du crédit. .Malheureusement l’histoire n’est pas invariablement l’écho de la logique. La politique ne s’inspire pas toujours des lumières et des conseils de la science. I.a grande Révolution de 89, pour n’en citer qu’un exemple, pouvait faire son chemin en France et dans le monde, sans tant d’excès et de réactions. Le sang versé, les proscriptions, les confiscations, les mesures les plus violentes de salut public peuvent s’expliquer par le déchaînement des passions et la
prictairc , puisqu’il retire de son fonds un capital considérable en argent ; la terre, puisqu’elle est cultivée avec le zèle et l’affection qu’inspire le sentiment de la propriété. — El les mœurs y gagnent aussi ; car ces légions de possesseurs , qui s’élancent du sein du peuple dans les cadres de la propriété, ont un attachement plus profond, pour la famille, un plus grand respect pour le droit, une pratique plus constante des vertus domestiques. « Troplong, de la propriété iVaprèe le code citil, p. 116.
Cette conclusion de AI. Troplong est la nôtre. Seulement nous sommes moins optimistes. Nous ne croyons ni si facile ni si sûre, dans les conditions actuelles du travail agricole, la révolution économique qui doit faire passer toute la propriété foncière entre les mains qui la cultivent. Les petits propriétaires vivent très dilEcilcment de leur travail. Et quand ils achètent la terre pour étendre le champ de leur culture, ils parviennent rarement à la payer avec leurs économies, s’ils l’oiit achetée à crédit. Il faut prendre garde aux idylles sur le bien-être, l’indéjÆndance, la moralité du paysan. La vérité générale est qu’il vit misérablement, qu’il est abruti et mécontent. Et cet état de choses ira en empirant, sous l’influcucc de causes bien connues, tant que l’association et le crédit à bon marché ne viendront pas féconder et affranchir le travail.
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CONDITIONS ÈCONOMIOUES
lutte (les intérêts. Qui osera dire qu’elles étaient nécessaires au triomphe des principes, comme le moyen est nécessaire à la fin? fl faut le dire bien haut, les nécessités de l’histoire que la justice et la conscience n’avouent pas, ne sont que de tristes accidents dus au jeu misérable ou terrible des passions humaines. Dans la révolution économique qui se prépare, il est certain que la science a le pas sur la politique, et que les institutions de crédit sont beaucoup jilus propres à la réaliser que les décrets. .Mais que les moyens soient pacifiques ou violents , le but sera atteint. I.e mot des croisades est vrai ici : Dieu le veut! Il est des buts auxquels Dieu ne veut pas que les moyens mamjuent jamais. L’avénement de la démocratie est de ce nombre. Quand son heure aura sonné, il faudra bien que la politique tranche le nœud , si la science ne peut le dénouer. Mais celle-ci n’est-elle pas déjà assez riche aujourd’hui pour enseigner les moyens de le dénouer? C’est aux économistes à répondre à la question.
L’état économique actuel des sociétés modernes, même les plus avancées dans la civilisation, est loin de répondre aux exigences de l’idéal démocrati(]ue. Avant 8î), c’était le régime des corporations et du servage plus ou moins modifié par les réformes lentes et timides des gouvernements monarchiques qui s’étaient succédé. Mais les corporations, les jurandes, les dimes, les corvées, nombre de barrières industrielles et commerciales, nombre de servitudes agricoles subsistaient encore en droit et en fait, lorsque Turgot entreprit sa grande réforme. La Révolution fit table rase de tout le passé, enveloppant dans une égale destruction les institutions politiques, religieuses, sociales, économiques, et y substitua le régime de la liberté. L’industrie s’en trouva d’abord à merveille; elle étouffait sous le régime des corporations et des servitudes féodales. Lui donner la liberté, c’était rendre l’air à un être vivant. L’industrie prit son essor et lit des prodiges, l/industrie manufacturière créa, multiplia comme par enchantement les usines, les fabriques, les ateliers, les magasins. Entrant dans une carrière vaste et vide, elle put produire tout à son aise, et écouler scs produits avec d’autant plus de rapidité que les besoins de la
DE U DÉMOCIUTIE. 211
consommation dépassaient de beaucoup les besoins de la production. La population manulacturière était peu uondireuse; la concurrence était nulle; les chômages étaient inconnus, et les crises industrielles impossibles. L’ouvrier pouvait avoir de forts salaires, et le patron de gros profits. La pensée d’organiser, de réglementer l’industrie et le commerce, ne pouvait venir à personne, puisque la liberté sulfisait à tout et à tous, à la production et à la consommation , au patron et à l’ouvrier. C'était l’àge d'or de l'industrie. La liberté ue fut pas moins favorable au travail agricole sous le régime légal établi par la Révolution. La grande propriété produisait peu sous des mains serviles : peu de culture, point d’engrais, peu de soins , rien de cet amour de la terre qui fait passer dans l’objet possédé quelque chose de la pensée, de l’âme du propriétaire. Le mot d’un grand écrivain de notre temps est profond: il faut que la terre soit la maUresse du paysan; il faut qu’il l’aime d’amour, qu’il l’embrasse, pour qu’elle devienne féconde (1). C’est le miracle que fit la Révolution. Elle donna à la terre un amant, un amant libre (il n’y a que ceux-là qui méritent ce nom); et l’objet aimé, la terre, libre elle-même de toutes les servitudes qui avaient pesé sur elle, fructifia merveilleusement sous la main de ces nouveaux propriétaires que la loi lui envoyait par légions. Là encore la liberté n’eut que d’bcurcux elfcts.
Cette double expérience, ce magnifique essor de l’industrie manufacturière et agricole, émancipée par la Révolution, a frappé les économistes et les publicistes qui ont presque tous conclu à l’excellence et à la nécessité de ce régime à tout jamais. .Mais ce qui est vrai pour le passé peut ne pas l'être pour l’avenir, et c’est toujours un tort de conclure de l’un à l’autre, surtout si l’expérience vient à révéler des faits nombreux, graves, décisifs, qui contredisent cette conclusion. Telle est aujourd’hui la réalité. Depuis que les besoins de la consommation ne répondent plus aux besoins de la production, sans cesse et de plus eu plus surexcités par le progrès de la population manufacturière, le
(1) Michelet, Le litre de peepte.
CONDITIONS ÉCONOMIQCES