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régime du travail libre, mais isolé, commence à montrer ses vices. La concurrence fait que l’industrie produit sans fin et sans mesure, sans pouvoir être sûre de l’écoulement des produits. De là les chômages et les crises du travail. Klle fait baisser le prix des salaires, et inventer les mille artifices de cette fausse et immorale industrie qui altère et falsifie les produits au grand détriment de la bourse et de la santé publiques. Enfin, comme elle pousse irrésistiblement à une production sans règle et sans mesure, elle dégénère en une anarchie industrielle dont les classes laborieuses souffrent jjlus que les autres, parce qu’elles vivent au jour le jour, et n’ont guère les ressources nécessaires pour faire face à l’imprévu.
Le régime de la propriété indéfiniment divisible commence également à développer ses conséquences iïicheuses , depuis que la division dépasse la mesure qui convient à la bonne culture. Les frais augmentent; les bénéfices diminuent; les emprunts grèvent de plus en plus la petite propriété. Pour y faire face, il faudrait l’emploi des machines, des procédés qui simplifient et fécondent tout à la fois l’agriculture. Aujourd’hui il est avéré qu’au j)rix normal du blé le petit propriétaire et le fermier se ruinent. Pour les relever, il leur faut ces années de disette qui font tant souffrir les classes industrielles par le prix exorbitant des denrées.
Cet état de choses ne peut qu’empirer, et démentir de plus en plus les espérances de l’école libérale. Il doit aboutir à une transformation de l’industrie qu’elle était loin de prévoir, et dont les symptômes déjà manifestes sont bien de nature à troubler sa securité, sinon à ébranler sa foi. Cette transformation, c’est la ruine de la concurrence, l’absorption du petit commerce, de la petite industrie, de la petite propriété; dans le grand commerce, la grande industrie, la grande propriété; c’est l’avénement d’une nouvelle féodalité financière, industrielle, commerciale, agricole, au moyen de la concentration des capitaux; c’est le règne des barons de la finance, de l’industrie et du commerce, au grand profit du capital, et au détriment du travail. Car ce serait une
étrange illusion de croire que cet écrasement de la bourgeoisie par l’aristocratie nouvelle tournera à l’avantage des classes ouvrières. Il est bien vrai que le peuple aurait la satisfaction (si ce n’est pas le calomnier) de voir la bourgeoisie retomber dans scs rangs; mais le niveau de la servitude et de la misère, pour être plus général, n'en serait que plus accablant pour lui. .\ujourd’hui la bourgeoisie touche au peuple ; la vie devient presque identique, et par suite sympathique, à ce degré où le bourgeois et l’ouvrier n’ont rien qui les distingue, sinon une petite différence de fortune. L’ouvrier rêve la condition du bourgeois, et, s’il n’y arrive pas aussi souvent que le méritent ses efforts et son esprit d’ordre, il peut toujours l’espérer, parce que la distance qui les sépare n’a rien de décourageant. Dans cette aristocratie qui se prépare, non seulement l’ouvrier ne gagnera rien à l’extinction de la bourgeoisie, mais il y perdra l’espérance. D’ailleurs, s’il souffre de l’anarchie actuelle causée par la concurrence des capitaux et des intérêts individuels, il souffrira bien autrement de la tyrannie de ces capitaux et de ces intérêts concentrés en puissantes maisons, qui, comme autant de grandes forteresses féodales, écraseront toute initiative, toute industrie individuelle. Il n’est même pas assuré, sous cette tyrannie toute puissante, contre les misères de concurrence; car si la féodalité le délivre de la petite anarchie, elle lui en prépare une autre dans de grandes et effrayantes proportions : c’est l’anarchie qui résultera de la concurrence des grandes maisons entre elles.
Tel est l'avenir économique de la société actuelle, si la science ou la révolution n’y met ordre : la petite propriété, la petite industrie, le petit comnaerce (!|ui forment les classes moyennes disparaissant dans la plèbe des travailleurs; une aristocratie opulente et toute puissante; tout le reste en bas, mais bien bas, végétant dans les conditions du travail de l’atelier et du service domestique. Il est possible que ce régime soit fécond en merveilles industrielles; que la richesse d’une société ainsi organisée économiquement atteigne à des chiffres fabuleux, que les palais soient d’or, et les villes de marbre; que les villas, les musées, les
LA DÉHOCitATIE. U
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CONUmONS ÉCONOWIQCKS
bibliothèques regorgent de chefs-d’œuvre; qu’une certaine espèce d’artistes et de gens de lettres batte des mains en recueillant les reliefs de ces somptueux banquets. Mais quel régime pour la dignité et la moralité humaines! Et comme dans une pareille société, dont l’iniquité est la base, dont la misère est la destinée générale, rien n’est moins assuré que l’ordre et la sécurité des intérêts, il n’y a pas h chercher longtemps pour comprendre que le seul gouvernement qui lui convienne, c’est un despotisme, sous n’importe quelle forme, qui maintienne l’ordre et la sécurité par l'appareil menaçant d’une force militaire irrésistible. Car il ne faut pas moins que la vue continuelle, la crainte salutaire des moyens de répression, pour refouler au fond des cœurs les sentiments de haine et d’envie, les appétits furieux qui feraient explosion au moindre incident. Si cette aristocratie riche, oisive, matériellement heureuse, s’avisait de rêver un autre bonheur, une autre vie, un peu de lihertét de dignité, de respect pour les personnes et les idées, elle aurait grand tort, et en serait cruellement punie par l’expérience, sitôt que le despotisme qui l’opprime et la protège viendrait à lui manquer. L’autre société, qui travaille et souffre sous celle-là, monterait bien vite à l’assaut de la magnifique cité, si un mur d’airaiu et de bronze ne lui en défendait l’accès. Voilà les conséquences politiques et sociales de l’organisation actuelle du travail , conséquences bien imprévues sans doute, mais inévitables, et dont quelques-unes commencent à se développer sous les yeux de l’école libérale. Une féodalité industrielle sous le despotisme militaire, quel dénoûment pour une Révolution qui a livré de si terribles, de si glorieux conabats pour la sainte cause de la liberté et de l’égalité! Mais cela prouve quelle part il faut faire à l’économie politique dans les questions qui semblent e,xclusivement du ressort de la politique pure. Celle-ci le plus souvent ne peut que montrer le but; c’est à l’économie politique à trouver les moyens. La Révolution, fort peu économiste de sou métier, n’a pu rien prévoir de toutes ces choses.
Un tel état politique et social semble rejeter les sociétés euro-
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ÜE LA DEMOCHATIE.
jiéeiincs bien loin de la démocratie. Peut-être est-ce tout le contraire, et y a-t-il lieu de dire ici que les extrêmes se touchent. La féodalité et le despotisme militaire peuvent être, pour la barbarie, des institutions durables, nécessaires it l’ordre, et même au progrès social. La Russie et r.\utriclie en sont des exemples. Mais ces institutions ne sont jamais que des accidents ou des nécessités provisoires dans les sociétés en pleine civilisation , à moins que celles-ci ne soient condamnées au sort des bas empires. Or il n’y a pas une des grandes sociétés modernes qui ait il redouter prochainement une pareille fin. Loin d’en être arrivées à une période de décadence et de vieillesse, elles entrent il peine dans leur période de maturité. Ce sont les classes qui vieillissent et passent vite. Les sociétés elles-mêmes, prises dans leur grande source de vie, le peuple, sont pleines de sève, de force et de jeunesse. Elles sont si jeunes encore, qu’elles n’ont, dans le cours de leur histoire, connu que des formes politiques provisoires, et qu’elles ne font qu'aspirer, sans l’avoir atteinte, vers leur forme définitive, la démocratie. Il n’est ni imfiossible, ni même improbable quelles y arrivent par des voies en apparence contraires, par la féodalité industrielle et le despotisme militaire, dernières conséquences de l’état écormmique actuel. Le problème révolutionnaire se trouverait alors simplifie. Ce n’est plus entre le peuple et la bourgeoisie, c’est à dire entre la majorité et une imposante minorité que se débattrait la question; c’est entre tous et quelques-uns. I^’égalité d’une société dans la servitude et la misère n’est pas sans doute la meilleure préparation possible au régime de la démocratie. .Mais c'est souvent une facilité pour l’établir, en ce qu’elle permet de faire table rase sans ébranler le corps social dans ses plus profondes racines. L’œuvre est bien plus simple et bien plus facile alors |iour la révolution , qui n’a affaire qu’à une aristocratie et à un despotisme. Mais quoi qu’il arrive , que les sociétés modernes aillent à leur fin par le chemin de la liberté ou par celui de la dictature, par le procédé des réformes ou par le procédé des révolutions, la démocratie est le terme assuré de leurs efforts et de leurs épreuves.