CHAPITRE IX
^•.O^DmO^S INTERNATIONAI.F..S DE LA DÉMOCUATIE.
Voilà bien la société démocratique dans le sens complet du mot, morale, éclairée, homogène, libre de toute servitude intellectuelle, industrielle, économique, possédant enfin toutes les conditions intérieures d’organisation et de prospérité. Mais il lui reste encore une dernière condition à remplir, à moins qu'elle ne soit destinée à fleurir dans les forêts du nouveau monde. Quelque part qu’on la place dans l’ancien, celte société subira l’influence du voisinage; elle doit vivre, se développer au milieu d’un système de nations dont l’esprit, les institutions, les entreprises modifieront sa destinée. Tel peuple voisin peut être un obstacle ou un secours, un péril ou une sûreté pour notre démocratie. Il est vrai (|u’une société trouve en elle-même sa meilleure garantie d’indépendance, de liberté, de prospérité. Toute nation qui, pour vivre tranquille, compte sur la faiblesse ou sur la bienveillance de l'étraiigpr, est vouée à la con(|uête ou à la domination de ses voisins. Donc, si bien entourée que soit notre démocratie, et si avancée que soit la civilisation générale au sein de laquelle elle se mouvra , elle fera bien de prendre toutes ses sûretés contre l’invasion de scs voisins. Places fortes, matériel de guerre, institutions militaires, esprit militaire surtout, dans le bon sens du mol, développé, entretenu par une forte éducation cl de continuels exercices, rien ne doit lui manquer de ce qui peut la défendre contre les agressions du dehors.
Mais, quoi qu’elle fasse dans ce but, il ne peut être indilférenl pour son organisation intérieure d’avoir autour d’elle la barbarie ou la civilisation, le despotisme ou la liberté, un peuple guerrier ou un peuple industriel et commerçant. Son indépendance, sa sécurité, son bien-être peuvent lui commander des précautions qui l'obligent à modifier celle organisation d’une façon contraire à
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CONDITIONS INTEllNATIONALES UE LA ÜÈMOCDATIE. 217
ses principes, quelque démocratique que soit la société ellemême. Ainsi l’institution des armées permanentes est un danger pour toute société libre, et une anomalie pour toute société démocratique. Jlais d’autre part, en face d’un peuple belliqueux et puissant chez lequel cette institution est en pleine vigueur, la démocratie ne peut rester désarmée. Si ses milices suffisent à peine pour la défense du territoire, elles ne pourront assurer au pays l’influence politique qui est une des conditions de la grandeur nationale. Il lui faudra donc maintenir le même système militaire que ses voisins, au péril de sa liberté, et au grand préjudice de ses finances. .Autre exemple. La centralisation excessive et antidémocratique, en ce qu’elle est dangereuse pour la liberté individuelle, et gênante pour l’initiative des communes. Mais ne serait-il pas imprudent de la réduire, en présence d’une nation agressive, puissante, fortement centralisée? L’unité de gouvernement, si nécessaire à la défense nationale et à l’action extérieure, sera-t-elle aussi forte avec un président élu qu’avec un roi héréditaire? Les plus nobles, les meilleures institutions politiques de la démocratie ne seront-elles point autant de causes de faiblesse contre les redoutables monarchies qui l’environnent? Un dernier exemple. Le système prohibitif, en fait de commerce et d’industrie, est encore une de ces mesures contraires à la liberté et à la vraie démocratie. Et pourtant, s’il est en pleine vigueur chez les voisins, comment notre société démocratique pourra-t elle, pour la gloire de ses principes, maintenir le libre échange, au péril de l’industrie nationale, et au seul profit de la production et de la consommation étrangères? Voilà les principes faussés par une nécessité impérieuse, et l’essor de la démocratie forcément entravé parle maintien d’institutions contraires à sa nature. Une certaine harmonie sociale, politique, économique entre les peuples voisins semble donc indispensable pour que chacun d’eux puisse se développer librement.
Est-il nécessaire, pour la sécurité d’une société démocratique, que les peuples qui l’entourent aient exactement les mêmes institutions sociales, économiques et politiques? Ce serait trop exiger.
COXÜITIO.NS IXTERXATIOXALES
ÜIS
et ajourner ainsi iiulcfinimeut l’avéneineut de la démocratie. Dans le grand voyage de l'Humanité vers la suprême civilisation, tous les peuples ne marchent point du même pas. Mémo à ne consitlérer que le système des nations les plus civilisées, il y a des inégalités considérables, cl il est impossible que toutes s’avancent de front dans les voies de la démocratie. Les unes précèdent, et les autres suivent. Pour s’organiser complètement et se développer en toute liberté, une société démocratique a seulement besoin de rencontrer en face d’elle des peuples assez civilisés pour ne plus se laisser entrainer à la conquête par les instincts barbares ou militaires, et assez libres pour u’étre point it la merci des volontés belliqueuses ou ambitieuses d’un seul homme. La civilisation et la liberté réunies sont des garanties de sécurité suflisantes pour une société démocratique, abstraction faite des formes particulières de gouvernement.
C’est ainsi, par exemple, que la France pourra entrer en pleine démocratie, quand elle en aura réuni toutes les conditions inlé-' rieures, sans attendre que l’Angleterre, ou r.\llemagne, ou l’Italie, ou l’Espagne aient accompli le même progrès politique. Il suffit que ces nations soient libres, quelle que soit la forme de leur gouvernement, aristocratique ou démocratique. Il serait donc insensé de faire violence au temps et au caractère national des peuples voisins, de leur imposer par la force des institutions qu’ils ne seraient ni préparés ni disposés à accueillir : et cela pour arriver à une unité absolue, mais prématurée et artificielle, dans le système des Étals européens. Assurément rien n’est plus désirable que l’identité des gouvernements pour l’avenir de la démocratie. Son essor chez un peuple sera toujours plus ou moins entravé et ralenti, tant que les autres resteront attachés aux institutions aristocratiques ou monarchiques. L’idéal serait un système parfaitement homogène de peuples également libres, républicains, démocratiques, formant les États-Unis d’Europe. Mais cet idéal est un rè^e dont la situation sociale et politique de l'Europe ne permet pas la réalisation prochaine. La fédération des grands peuples civilisés, comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne,
DE LA OÉ.MOC1LATIE.
l’Italie, la Péninsule ibérique, est tout, ce qu’on peut espérer dans un avenir peu éloigné. Ce jour-lh la cause de la civilisation, de la liberté et de la démocratie sera dériuitivement gagnée. La barbarie ou la force militaire des autres nations de l’Europe et de l’ancien monde ne sera plus à craindre. C’est la civilisation qui conquerra la barbarie; c’est l’intelligence qui dominera la force. Le fantôme du panslavisme, effrayant dans la division et la dissolution actuelles de l’Europe civilisée, se dissipera, soit que l’Occident neutralise la Russie par la reconstitution de la Pologne et des nationalités danubiennes, soit qu’il la civilise et la réduise à n’ètre plus que l’organe de la civilisation européenne en Orient. Autour de ces États-Unis graviteront les peuples attardés de l'ancien monde jusqu’au jour de leur complète assimilation , comme autour des États-Unis américains gravitent les peuples moins avancés du nouveau.