CHAPITRE II
DÉFlMTtON DK LA SOCIÉTÉ DÉMOCILVTIQL’E.
I,a plupart des philosophes et des publicistes du siècle dernier ont expliqué l’origine des sociétés par l’hypothèse d’un contrat librement débattu et consenti entre les individus qui les composent, dans le but réfléchi de sauvegarder leurs droits et leurs intérêts mis en péril par les violences anarchiques de l’état de nature. La philosophie de notre temps n’a pas eu de peine à démontrer, l’histoire en main, la fausseté d’une pareille explication. Que l’assosiation soit un fait d’instinct et de nécessité, déterminé partout et toujours par la nature essentiellement sociale de l’homme, et non par une raison de devoir et d’intérêt, c’est ce que l’histoire et la psychologie ont mis hors de doute. La sociabilité est un trait caractéristique de l’espèce, de même que la raison, la conscience et la volonté. 1,’homme hors de la société est un être imaginaire, une abstraction. L'homme vrai, l’homme réel est celui qui vit en société et par la société. Aussi haut que remonte l’observation historique, elle découvre des rares, des nations, i\cs peuplades, des tribus, jamais d'individus. A proprement parler, ce n’est pas la société qui est l’abstraction, et l’individu la réalité; c’est au contraire la société qui est la réalité, et l’individu l’abstraction. En
IlE U SOülÉTf; IIKMOCRATIQUE.
un mot, l’étal du nature, pour parler le laup;age des philosophes, c’est l’état social. La psychologie et l’histoire n’en connaissent pas d’autre.
Cela étant, l’individu n'entre pas dans la société avec la parlaite conscience de ses droits et de ses intérêts, comme une personne libre qui stipule tout d’abord la garantie des uns et des autres, en échange des sacrifices auxquels elle s’engage ; il y entre comme un simple élément dans un tout naturel, selon le mot de Bossuet. C’est moins une personne qu’une force naturelle, égoïste et sociable tout à la fois, mais purement in.stinctivc dans son égoïsme, aussi bien que dans sa sociabilité. Le sentiment du droit manque h l’un de ces mobiles, de même que la conscience du devoir manque à l’autre. Aussi l’instinct et la crainte sont-elles à peu près les principes régulateurs des sociétés primitives. On y (larle bien de loi et de religion ; mais ni les religions d’amour, ni les lois de justice ne sont de ce temps. L’homme alors n’obéit qu’à une autorité étrangère, dite supérieure à sa conscience et à sa raison. Il en est de l’origine de la société comme de celle du langage, de la religion, de la législation, des arts, de toutes les institutions vitales de l’humanité. La logique, la métaphysique, la philosophie, la science n’y sont |>our rien tout d’abord ; c’est la Nature qui eu fait tous les frais.
Plus lard, à mesure que la conscience et la raison s’éveillent, les institutions sociales, religieuses, morales, politiques, économiques se développent, s’épurent, se dégagent de leur origine toute naturelle, se transforment en notions rationnelles, en théories scientifiques. Le langage se ramène à des lois, la religion à des idées, la législation à des principes, les arts à des méthodes, la société à de libres conventions. De là l’illusion des philosophes du dernier siècle. Confondant l’état de nature et l’état de raison, le primitif et l’idéal, ils étendent à l’origine même des institutions les caractères qui sont propres à leur époque de maturité et de perfection. Ils font du langage une œuvre de logique, de la religion une œuvre de philosophie, de la législation une œuvre de morale, des arts une œuvre de science. De même ils font de lu
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DÉFINITION
société une œuvre de politique où la raison aurait tout conçu, et la volonté tout accompli.
Mais, en réfutant la fausse hypothèse de l’origine eonslilutionnelle des sociétés, les historiens et les philosophes de notre temps n’ont pas vu la profonde vérité cachée sous cette erreur. La philosophie du xvm- siècle est la première, dans les temps modernes, qui ait bien compris les caractères et les conditions d’une véritable société politique. Une nation, un peuple, une tribu n’est pas une société', dans le sens politique du mot, tant que les individus qui la composent ne sont pas traités en citoyens, c’est à dire en hommes qui ont la conscience de leurs droits et de leurs devoirs. Nos historiens et nos philosophes oublient cette distinctioa entre la société de nature et la société de justice, entre la nation et la cité. Si l’école qu’ils réfutent a le tort d’assigner une origine constitutionnelle à la première, elle a parfaitement raison de le faire pour la seconde. Toute société vraiment politique repose sur le consentement des volontés libres, et date d’une constitution. 11 est vrai que ce genre de société ne commence jamais qn’après une longue, dure et sanglante histoire, où la société de nature, tribu, peuplade ou nation, se constitue, s’organise, se civilise, assurant son indépendance au dehors par la guerre, et son unité au dedans par la centralisation, faisant son éducation par l’influence des sciences, des lettres et des arts, sous la tutelle du gouvernement plus ou moins despotique, quelle qu’en soit la forme, monarchie absolue, aristocratie militaire, ou tyrannie populaire.
L’Orient, n’ayant pas le sentiment de la personne et de la justice, est resté étranger à la cité. La Grèce et l’Italie y sont arrivées d’assez bonne heure, grâce â l’esclavage, et surtout à l’heureux génie des races grecque et latine. Dans les temps modernes, la transformation des peuples en sociétés politiques a été beaucoup plus lente, plus laborieuse, plus dilTicile , par le concours d’une foule de causes, telles que les vastes proportions de ces sociétés, la variété et l’incompatibilité de leurs éléments, les instincts anarchiques et féodaux des tribus barbares qui en ont fait la sève et la force', l’éducation toute religieuse et toute servile.