U POUCE
le senlimenl de la localité. Pour l’Étal qui voit les choses d’ensemble , la construction d'un ponl , la restauration d’un chemin , la fondation d’une école sont des détails dont l’urgence ne le frappe pas. Pour radminislralion locale, dont l’horizon est fort borné, ces choses sont d’une importance capitale; l’intérêt local souffre, l’opinion s’agite, la popularité des administrateurs est compromise par le moindre retard.
D’autre part, ces conseils d’arrondissement, de département, de province, sont autant d’écoles pratiques d’administration. Pourvu que l’autorité centrale n'y intervienne pas à tout propos, qu’elle ne pèse pas sur les délibérations, qu’elle ne lie pas les mains aux conseillers en tout ce qui est d’intérêt local, les citoyens les plus capables et les plus dévoués au bien public s’y iiorleronl avec ardeur. Les uns y préluderont à la vie politique, à laquelle leurs talents les destinent. Les autres y trouveront un objet sérieux et un but noble pour une activité à laquelle la carrière politique aura été fermée. C’est ainsi qu’un pays se forme à la pratique des affaires et à l’cxcrcicc des droits politiques. Il ne suffit pas qu’il ait des droits et l’intelligence nécessaire pour les exercer; s’il n’a que de rares et solennelles occasions de le faire, il usera de ses droits sans mesure cl sans sagesse. La meilleure éducation politique est celle qui se fait par la pratique. Quand les citoyens, préparés d’ailleurs à leur rôle par un enseignement complet , sont mis continuellement en demeure de participer à l’administration des affaires publiques, comme membres de la Commune, du canton, de l’arrondissement, du département, de la province, le gouvernement est sûr de trouver en eux, au besoin , des administrateurs capables, et des juges compétents de •sa politique.
C’est ce qui se voit aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Belgique, partout où la Commune, le canton, le comté, la province conservent l’administration de leurs propres affaires. On se plaint, en France et dans tous les pays de centralisation excessive, du défaut d’initiative et de l’égoïsme des Individus. Il n’est même pas rare de voir les gouvernements qui pro-
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filent d’ailleurs de ces dispositions , accuser parfois le zèle des citoyens, quand ceux-ci ne répondent pas ou répondent mollement à leur appel. Ces plaintes sont insensées , et c’est le cas de dire qu’on récolte ce qu’on a semé. Comment veut-on que les citoyens s’intéressent à une administration qui est tenue en tutelle par l’État? Comment prendraient-ils au sérieux un rôle que l’administration centrale s’acharne à rendre ridicule ou tout au moins impuissant? Nos conseillers de la Commune, du canton, de l’arrondissement, du département ressemblent k nos gardes nationaux. Tout ce qui se trouve parmi eux d’hommes sérieux se sent inutile. Il n’y a que la sottise ou la vanité qui puisse prendre au sérieux de pareilles fonctions. Mais, parce qu’il y a des conseillers qui font la mouche du coche, et des gardes nationaux qui jouent à la parade, faut-il en conclure l’efiicacité des institutions qu’ils parodient? Le fait est que, dans les Sociétés fortement centralisées, il n’y a de vie publique qu’au sein des grandes assemblées politiques : c’est là l’unique théâtre laissé à l’activité patriotique des citoyens, le point de mire où visent toutes les ambitions et les passions qui dépassent le foyer domestique. Cela explique l’inexpérience, la fougue, l’agitation des assemblées et des partis politiques. La vie publique, dans toutes ses manifestations, réunions électorales, clubs, scrutins, y tourne en accès de fièvre. On s’y presse comme à un spectacle extraordinaire dont il faut jouir rapidement. La cité, rarement ouverte à la foule, se transforme bien vite en une arène où s’exalte et se fausse le sens politique d’un pays; et il s’y commet inévitablement de ces erreurs et de ces excès dont profite le despotisme.
L’administration centrale et l’administration locale ne sont pas moins distinctes par les fonctionnaires que par les fonctions. La première a ses préfets, ses sous-préfets, scs conseillers de préfecture, ses commissaires et ses sous-commissaires qui ne relèvent point de l’autorité locale. La seconde a ses maires, ses adjoints, ses conseillers communaux, cantonaux, généraux, qui ne relèvent pas davantage de l’autorité centrale. Entre ces deux ordres de fonctionnaires des rapports sont possibles, même nécessaires;
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mais ils sont indépendants l’un de l'autre. Les fonctionnaires de la cité sont élus par leurs administrés de la Commune, du canton, de l’arrondissement, du département. Dans une Société démocratique , le maire est le premier élu de la cité : son autorité n’a besoin d’aucune nomination, d’aucune sanction du pouvoir central ; elle lui vient tout entière de l’élection. Les adjoints du maire sont simplement les conseillers qui ont recueilli le plus de suffrages. L’autorité centrale n’intervient d’aucune façon, ni pour choisir le maire et les adjoints parmi les conseillers, ni pour les investir de leurs pouvoirs, ni pour convoquer les conseils communaux, cantonaux ou généraux, ni pour fixer l’objet, le programme et la durée de leurs sessions. Tout cela est laissé à l’élection des citoyens et à l’initiative des conseils , sous l’autorité suprême de la loi.
Même indépendance des fonctionnaires de l’État vis-à-vis de la cité. Ces fonctionnaires sont nommés par le pouvoir central qui les change de destination, les révoque, les destitue à volonté, sans que les autorités locales aient rien à y voir. Ils n’ont d’initiative que pour les affaires de l’État. En ce qui concerne celles de la cité, la fonction des administrateurs publies, préfets, sous-préfets, commissaires, est toute de surveillance et de répression. Ce sont des juges, des arbitres, des protecteurs, interposant l’autorité souveraine de l’État dans les conflits suscités par la lutte des passions et des intérêts individuels ou locaux. Une administration politique pour le maintien de l’ordre et la surveillance des Communes, une police armée pour assurer l’exécution des lois et la répression des délits : voilà toute l’intervention de l’État dans les affaires de la cité. Rien de plus, mais rien de moins. L’initiative individuelle ou communale ne pourrait remplacer utilement l’État dans ces diverses fonctions. Le citoyen peut parfaitement être garde nationale ou soldat; il ne peut être gendarme au besoin. Il peut être également maire , adjoint , conseiller municipal , magistrat; il ne peut devenir préfet ou sous-préfet sans cesser d’être l’oflicier de la cité. Le préfet est l’organe du gouvernement; le gendarme en est l’exécuteur : tous deux représentent une autorité
L’AnMÉE.
supérieure à laquelle la cité elle-même est tenue d’obéir, en tout ce qui n’est pas de son ressort.
La gendarmerie, que l’on confond mal à propos avec l’armée , est une institution de police. Elle peut, elle doit intervenir dans les affaires intérieures du pays. Toute atteinte portée à l’ordre, quels qu’en soient les prétextes, réclame son concours. Ce concours n’est jamais dangereux pour la liberté des citoyens, parce qu’une pareille institution, toute puissante contre le désordre, ne peut rien contre une véritable insurrection. Cette force-là n’opprime jamais nue nation. La force qui peut être tournée contre les libertés publiques , c’est l’armée. Du moment que le soldat est transformé en gendarme, c’en est fait des libertés publiques, parce que l’armée, sous le prétexte de l’ordre à rétablir, intervient dans les luttes politiques des partis. Un parti politique qui triomphe par cette force perd toute sa vertu. Un pays qui lui demande son salut, dans une crise où l’ordre est menacé, perd tous ses droits à la liberté. Le danger est là : toute démocratie, toute Société qui veut rester libre, doit chercher avant tout une organisation militaire qui puisse prévenir un tel abus d’une institution destinée à la défense de la patrie contre l’étranger. Quant à la gendarmerie, si nombreuse qu’elle soit (et elle le sera rarement trop pour la sécurité publi(|ue), elle ne doit inspirer aucune inquiétude aux amis de la liberté.